Maintenant, s'il faut dire vrai, notre sénateur avait le malheur d'être

un homme d'une nature tendre et sensible: rebuter une créature dans la

peine n'avait jamais été son fait, et ce qui était plus fâcheux pour

lui, en présence d'un pareil argument, c'est que sa femme le connaissait

bien, et qu'elle livrait l'assaut à une place sans défense.... Il avait

donc recours à tous les moyens possibles de gagner du temps: il faisait

des hum! hum! multipliés, il tirait son mouchoir, essuyait les verres de

ses lunettes. Mme Bird, voyant que le territoire ennemi était à peu près

découvert, n'en mettait que plus d'ardeur à pousser ses avantages.

«Je voudrais vous voir agir ainsi, John; oui, je le voudrais! Mettre une

femme dehors, dans une tempête de neige, par exemple, ou bien la faire

prendre et mettre en prison.... Hein! vous le feriez?

--Ce serait sans doute un bien pénible devoir, dit M. Bird d'un ton

mélancolique.

--Un devoir, John! Ne vous servez pas de ce mot-là. Vous savez que ce

n'est pas un devoir: cela ne peut pas être un devoir. Si les gens

veulent empêcher les esclaves de s'enfuir, qu'ils les traitent bien:

voilà ma doctrine! Si j'avais des esclaves (j'espère bien n'en avoir

jamais), je saurais bien les empêcher de fuir de chez moi et de chez

vous, John! Je vous le répète, on ne fuit pas quand on est heureux;

quand ils fuient, les pauvres êtres, ils ont assez souffert de froid, de

faim, de peur, sans que chacun se mette encore contre eux: aussi, loi ou

non, je ne m'y soumettrai pas, moi, Dieu m'en garde!

--Mary, Mary, laissez-moi raisonner avec vous, ma chère.

--Je déteste de raisonner, John, principalement sur de pareils sujets.

Vous autres politiques, vous tournez, vous tournez autour des choses les

plus simples, et, dans la pratique, vous abandonnez vos théories. Je

vous connais assez bien, John! Vous ne croyez pas plus que moi que ce

soit un droit, John, et vous agiriez comme moi, et même mieux.»

Au moment critique de la discussion, le vieux Cudjox, le noir factotum

de la maison, montra sa tête; il pria madame de vouloir bien passer à la

cuisine. Notre sénateur, soulagé à temps, suivit de l'oeil sa petite

femme avec un capricieux mélange de plaisir et de contrariété, et,

s'asseyant dans un fauteuil, il commença à lire des papiers.

Un instant après, on entendit la voix de Mme Bird qui disait d'un ton

vif et tout ému: «John! John! voulez-vous venir ici un moment?»

M. Bird quitta ses papiers et se rendit dans la cuisine. Il fut saisi

d'étonnement et de stupeur au spectacle qui se présenta devant lui. Une

jeune femme amaigrie, dont les vêtements déchirés étaient roidis par le

froid, un soulier perdu, un bas arraché du pied coupé et sanglant, était

renversée sur deux chaises, dans une pamoison mortelle.... On

reconnaissait sur son visage les signes distinctifs de la race méprisée,

mais on devinait en même temps sa beauté triste et passionnée; sa

roideur de statue, son aspect glacé, immobile, où la mort se lisait,

frappaient de stupeur tout d'abord.

M. Bird était là, la poitrine haletante, immobile, silencieux. Sa femme,

leur unique domestique de couleur, et la mère Dina, s'occupaient

activement à la faire revenir, tandis que le vieux Cudjox prenait

l'enfant sur ses genoux, tirait ses souliers et ses bas, et réchauffait

ses petits pieds.

«Pauvre femme! si cela ne fait pas peine à voir! dit la vieille Dina

d'un ton compatissant. Je pense que c'est la chaleur qui l'aura fait

trouver mal,... elle était assez bien en entrant;... elle a demandé à se

réchauffer une minute; je lui ai demandé d'où elle venait, quand elle

est tombée tout de son long. Elle n'a jamais fait de rude ouvrage, si

j'en crois ses mains.

--Pauvre créature!» dit Mme Bird d'une voix émue, quand la jeune femme,

ouvrant ses grands yeux noirs, jeta autour d'elle ses regards errants et

vagues.... Une expression d'angoisse passa sur sa face, et elle s'écria:

«Oh! mon Henri! l'ont-ils pris?»

A ce cri, l'enfant s'élança des bras de Cudjox et courut à elle en

levant ses petits bras.

«Oh! le voilà! le voilà!»

Et, d'un air égaré, s'adressant à Mme Bird:

«Oh! madame, protégez-le! ne le laissez pas prendre!

--Non, pauvre femme! personne ne vous fera de mal ici, dit Mme Bird,

vous êtes en sûreté, ne craignez rien.

--Que Dieu vous récompense!» dit l'esclave en couvrant son visage et en

sanglotant.

Le petit enfant, la voyant pleurer, essaya de la presser dans ses bras.

Elle se calma enfin, grâce à tous ces soins délicats et féminins que

personne ne savait mieux donner que Mme Bird. Un lit fut provisoirement

dressé pour elle auprès du feu, et elle tomba bientôt dans un profond

sommeil, tenant entre ses bras son enfant, qui ne semblait pas moins

épuisé qu'elle. Elle n'avait pas voulu s'en séparer; elle avait, au

contraire, résisté, avec une sorte d'effroi nerveux, à tous les tendres

efforts que l'on avait faits pour le lui ôter. Même dans le sommeil, son

bras, passé autour de lui, le serrait d'une étreinte que rien n'eût pu

dénouer, comme si elle eût voulu le défendre encore.

M. et Mme Bird rentrèrent au salon, et, si étrange que cela puisse

sembler, on ne fit, ni d'un côté ni de l'autre, aucune allusion à la

conversation précédente. Mme Bird s'occupa de son tricot, et le sénateur

feignit de lire ses papiers; puis les mettant de côté:

«Je ne me doute pas, dit-il enfin, qui elle est ni ce qu'elle est.

--Quand elle sera réveillée et un peu remise, nous verrons, répondit Mme

Bird.

--Dites-moi donc, chère, fit M. Bird, après une méditation

silencieuse....

--Quoi? mon ami....

--Ne pourrait-elle point porter une de vos robes, en l'allongeant un

peu par le bas? Il me semble qu'elle est plus grande que vous.»

Un imperceptible sourire passa sur le visage de Mme Bird, et elle

répondit: «On verra!...»

Second silence. M. Bird le rompit encore.

«Dites-moi, chère amie!

--Oui. Qu'est-ce encore?

--Vous savez, ce manteau de basin que vous gardez pour me jeter sur les

épaules quand je fais ma sieste après dîner.... vous pourriez aussi le

lui donner; elle a besoin de vêtements.»

Au même instant Dina parut et dit que la femme était éveillée et qu'elle

désirait voir madame.

M. et Mme Bird se rendirent à la cuisine avec les deux aînés de leurs

enfants. La plus jeune progéniture avait été fort sagement mise au lit.

Élisa était assise sur l'âtre, auprès du feu; elle regardait fixement la

flamme avec cette expression calme, indice d'un coeur brisé, bien

différente de la turbulence sauvage que nous avons précédemment décrite.

«Vous pouvez me parler, dit Mme Bird d'un ton plein de bonté. J'espère

que vous vous trouvez mieux. Pauvre femme!»

Un soupir profond, un frémissement fut la seule réponse d'Élisa; mais

elle releva ses yeux noirs et les fixa sur Mme Bird avec une expression

de si profonde tristesse et d'invocation si touchante, que cette tendre

petite femme sentit que les larmes la gagnaient.

«Vous n'avez rien à craindre. Nous sommes tous vos amis ici, pauvre

femme! Dites-moi d'où vous venez et ce que vous voulez.

--Je viens du Kentucky.

--Quand? reprit M. Bird, qui voulait diriger l'interrogatoire.

--Cette nuit.

--Comment êtes-vous venue?

--J'ai passé sur la glace.

--Passé sur la glace! répétèrent tous les assistants.

--Oui, reprit-elle lentement. Je l'ai fait, Dieu m'aidant. J'ai passé

sur la glace, car ILS étaient derrière moi,... tout près, tout près,...

et il n'y avait pas d'autre chemin.

--Dieu! madame, s'écria Cudjox, la glace est brisée en grands blocs,

coulant ou tournoyant dans le fleuve.

--Je le sais, je le sais! dit Élisa d'un air égaré. Je l'ai pourtant

fait;... je ne croyais pas le pouvoir. Je ne pensais pas arriver à

l'autre bord.... Mais qu'importe? il fallait passer ou mourir. Dieu m'a

aidée! On ne sait pas à quel point il aide ceux qui essayent,

ajouta-t-elle avec un éclair dans l'oeil.

--Étiez-vous esclave? dit M. Bird.

--Oui, monsieur, j'appartenais à un homme du Kentucky.

--Était-il cruel envers vous?

--Non, monsieur, c'était un bon maître.

--Et votre maîtresse, était-elle dure?

--Non, monsieur, non! ma maîtresse a toujours été bonne pour moi.

--Qui donc a pu vous pousser à quitter une bonne maison? à vous enfuir,

et à travers de tels dangers?»

L'esclave fixa sur Mme Bird un oeil perçant et scrutateur; elle vit

qu'elle portait des vêtements de deuil.

«Madame, lui dit-elle brusquement, avez-vous jamais perdu un enfant?»

La question était inattendue; elle rouvrit une blessure saignante: il y

avait un mois à peine qu'un enfant, le favori de la famille, avait été

mis au tombeau.

M. Bird se détourna et alla vers la fenêtre; Mme Bird fondit en larmes,

mais retrouvant bientôt la parole, elle lui dit:

«Pourquoi cette question? Oui, j'ai perdu un petit enfant.

--Alors vous compatirez à ma peine. Moi j'en ai perdu deux, l'un après

l'autre. Je les ai laissés dans la terre d'où je viens. Il ne me reste

plus que celui-ci. Je n'ai pas dormi une nuit qu'il ne fût à mes côtés.

C'était tout ce que j'avais au monde, ma consolation, mon orgueil, ma

pensée du jour et de la nuit. Eh bien! madame, ils allaient me

l'arracher pour le vendre, le vendre aux marchands du sud, pour qu'il

s'en allât tout seul, lui, pauvre enfant qui ne m'a jamais quittée de sa

vie! Je n'ai pas pu supporter cela, madame. Je savais bien que, si on

l'emmenait, je ne serais plus capable de rien, et, quand j'ai su qu'il

était vendu, que les papiers étaient signés, je l'ai pris et je suis

partie pendant la nuit. Ils m'ont donné la chasse. Celui qui m'a

achetée, et quelques-uns des esclaves du maître, ils me tenaient, je les

entendais, je les sentais.... j'ai sauté sur les glaces. Comment ai-je

passé? je ne le sais pas; mais j'ai vu tout d'abord un homme qui

m'aidait à gravir la rive.»

Elle ne pleurait ni ne sanglotait. Elle en était arrivée à ce point de

douleur où la source des larmes est tarie; mais, autour d'elle, chacun

montrait à sa manière la sympathie de son coeur.

Les deux petits enfants, après avoir inutilement fouillé dans leur poche

pour y chercher ce mouchoir que les enfants n'y trouvent jamais (les

mères le savent bien!), finirent par se jeter sur les jupes de leur

mère, pleurant et sanglotant, et s'essuyant le nez et les yeux avec sa

belle robe. Mme Bird s'était complétement caché le visage dans son

mouchoir, et la vieille Dina, dont les larmes coulaient par torrents sur

son honnête visage de négresse, s'écriait: «Que Dieu ait pitié de nous!»

On l'eût crue à quelques discours de mission. Le vieux Cudjox se

frottait très-fort les yeux sur ses manches, faisait force grimaces, et

répondait sur le même ton avec la plus vive ferveur. Notre sénateur, en

sa qualité d'homme d'État, ne pouvait pleurer comme un autre homme: il

tourna le dos à la compagnie, alla regarder à la fenêtre, soufflant,

essuyant ses lunettes, mais se mouchant assez souvent pour faire naître

des soupçons, s'il se fût trouvé là quelqu'un assez maître de soi pour

faire des observations critiques.

«Comment se fait-il que vous m'ayez dit que vous aviez un bon maître?

fit-il en se retournant tout à coup, et en réprimant des sanglots qui

lui montaient à la gorge.

--Je l'ai dit parce que cela est, reprit Élisa: il était bon; ma

maîtresse était bonne aussi, mais ils ne pouvaient se suffire; ils

devaient! Je ne pourrais pas bien expliquer tout cela; mais il y avait

un homme qui les tenait et qui leur faisait faire sa volonté. J'entendis

monsieur dire à madame que mon enfant était vendu. Madame plaidait et

suppliait en ma faveur; mais il disait qu'il ne pouvait pas, et que les

papiers étaient signés. C'est alors que je pris mon enfant et que

j'abandonnai la maison pour m'enfuir. Je savais bien que je ne pourrais

plus vivre, lui parti, car c'est là tout ce que je possède en ce monde.

--N'avez-vous pas de mari?

--Pardon! mais il appartient à un autre homme. Son maître est très-dur

pour lui et ne veut pas lui permettre de venir me voir.... Il devient de

plus en plus cruel. Il le menace à chaque instant de l'envoyer dans le

sud pour l'y faire vendre.... C'est bien comme si je ne devais jamais le

revoir.»

Le ton tranquille avec lequel Élisa prononça ces mots eût pu faire

croire à un observateur superficiel qu'elle était complétement

insensible; mais on pouvait voir, en regardant ses grands yeux, que son

désespoir n'était si calme qu'à force d'être profond.

«Et où comptez-vous aller, pauvre femme? dit Mme Bird avec bonté.

--Au Canada, si je savais le chemin! Est-ce bien loin, le Canada?

demanda-t-elle d'un air simple et confiant, en regardant Mme Bird.

--Pauvre créature! fit celle-ci involontairement.

--Oui! je crois que c'est bien loin, reprit vivement l'esclave.

--Bien plus loin que vous ne pensez, pauvre enfant. Mais nous allons

essayer de faire quelque chose pour vous. Voyons, Dina, il faut lui

faire un lit dans votre chambre, auprès de la cuisine. Je verrai, demain

matin, quel parti prendre. Vous, cependant, ne craignez rien, pauvre

femme. Mettez votre confiance en Dieu, il vous protégera.»

Mme Bird et son mari rentrèrent dans le salon. La femme s'assit auprès

du feu, dans une petite chauffeuse à bascule. M. Bird allait et venait

par la chambre, en murmurant: «Diable! diable! maudite besogne!...»

Enfin, marchant droit à sa femme, il lui dit:

«Il faut, ma chère, qu'elle parte cette nuit même! Le marchand sera sur

ses traces demain de très-bonne heure. S'il n'y avait que la femme, elle

pourrait se tenir tranquille jusqu'à ce qu'il fut passé; mais une armée

à pied et à cheval ne pourrait avoir raison du bambin, il mettra le nez

à la porte ou à la fenêtre et fera tout découvrir, je vous en réponds:

ce serait une belle affaire pour moi d'être pris ici-même avec eux!...

Non, il faut qu'ils partent cette nuit.

--Cette nuit! Est-ce bien possible? pour aller où?

--Où? je sais bien où,» dit le sénateur en mettant ses bottes. Quand il

eut un pied chaussé, le sénateur s'assit, l'autre botte à la main,

étudiant attentivement les dessins du tapis. «Il faut que cela soit,

dit-il, quoique.... au diable!» Il coula l'autre botte et retourna à la

fenêtre.

Cette petite Mme Bird était une femme discrète, une femme à qui on

n'avait pas entendu dire une fois en sa vie: «Je vous l'avais bien dit!»

Dans l'occasion présente, bien qu'elle se doutât de la tournure que

prenait la méditation de son mari, elle s'abstint très-prudemment de

l'interrompre; elle s'assit en silence, se préparant à entendre la

résolution de son légitime seigneur, quand il voudrait bien la lui faire

connaître.

«Vous savez, dit-il, il y a mon ancien client, Van Trompe, qui est venu

du Kentucky, et qui a affranchi tous ses esclaves. Il s'est établi à

sept milles d'ici, de l'autre côté du gué, où personne ne va à moins d'y

avoir affaire. C'est une place qu'on ne trouve pas tout de suite. Elle y

sera assez en sûreté. L'ennui, c'est que personne ne peut y conduire une

voiture cette nuit; personne que moi!

--Mais Cudjox est un excellent cocher.

--Sans doute; mais voilà, il faut passer le gué deux fois. Le second

passage est dangereux quand on ne le connaît pas comme moi. Je l'ai

passé cent fois à cheval, et je sais juste où il faut tourner. Ainsi

vous voyez, il n'y a pas d'autre moyen. Cudjox attellera les chevaux

tranquillement vers minuit, et je l'emmènerai; pour donner une couleur à

la chose, il me conduira à la prochaine taverne, pour prendre la voiture

de Columbus, qui passe dans trois ou quatre heures. On pensera que je

n'ai pris la voiture que pour cela. J'y ai des affaires dont je

m'occuperai demain matin. Je ne sais pas trop quelle figure je ferais

après tout ce qui a été dit et fait par moi sur la question des

esclaves! N'importe!

--Allez, John, votre coeur est meilleur que votre tête, dit Mme Bird en

posant sa petite main blanche sur la main de son mari. Est-ce que je

vous aurais jamais aimé.... si je ne vous avais pas connu mieux que vous

ne vous connaissez vous-même?»

Et la petite femme parut si jolie, ses yeux si brillants de larmes, que

le sénateur pensa qu'il devait décidément être un habile homme pour

avoir su inspirer à sa femme une admiration si passionnée. Qu'avait-il

donc de mieux à faire que d'aller voir si on apprêtait la voiture?

Cependant, il s'arrêta à la porte, et, revenant sur ses pas, il dit avec

un peu d'hésitation:

«Mary! je ne sais ce que vous en penserez, mais il y a un tiroir plein

des affaires.... de.... de.... notre pauvre petit Henri....» Il tourna

vivement sur ses talons et ferma la porte après lui.

La femme ouvrit la porte d'une petite chambre à coucher contiguë à la

sienne, posa un flambeau sur le secrétaire, et tirant une clef d'une

petite cachette, elle la mit d'un air pensif dans la serrure d'un

tiroir.... puis elle s'arrêta.... Les deux enfants, qui l'avaient suivie

pas à pas, s'arrêtèrent aussi, jetant sur elle des regards expressifs

dans leur silence. O mère qui lisez ces pages, dites, n'y a-t-il jamais

eu dans votre maison un tiroir, un cabinet.... que vous ayez ouvert

comme on rouvre un petit tombeau? Heureuse, heureuse mère, si vous me

répondez non!

Mme Bird ouvrit lentement le tiroir. Il y avait de petites robes de

toutes formes et de tous modèles, des collections de tabliers et des

piles de petits bas.... Il y avait même de petits souliers. Ils avaient

été portés; ils étaient usés au talon.... Le bout de ces petits souliers

pointait à travers l'enveloppe de papier.... Il y avait aussi des jouets

familiers.... le cheval, la charrette, la balle, la toupie. Chers petits

souvenirs, recueillis avec bien des larmes et des brisements de coeur!

Elle s'assit auprès de ce tiroir, mit sa tête dans ses mains, et pleura!

Les larmes coulaient à travers ses doigts et tombaient dans le tiroir!

Puis relevant tout à coup la tête.... avec une précipitation nerveuse,

elle choisit parmi ces objets les plus solides et les meilleurs, et elle

en fit un paquet.

«Maman! dit un des enfants en lui touchant le bras..., est-ce que vous

allez donner ces choses?...

--Mes enfants, dit-elle d'une voix émue et pénétrante, mes chers

enfants, si votre pauvre petit Henri bien-aimé nous regarde du haut du

ciel, il sera bien heureux de nous voir agir ainsi! Allez! je n'aurais

pas voulu donner ces objets à des heureux de ce monde; mais je les donne

à une mère dont le coeur a été blessé plus encore que le mien; je les

donne! Que Dieu donne avec eux ses bénédictions!»

Il y a dans ce monde des âmes choisies, dont les chagrins rejaillissent

en joies pour les autres, dont les espérances terrestres, mises au

tombeau avec des larmes, sont la semence d'où sort la fleur qui guérit,

le baume qui console l'infortune et la douleur.

Telle était la jeune femme que nous voyons assise à côté de sa lampe,

laissant couler lentement ses pleurs, tandis qu'elle se préparait à

donner les doux souvenirs de l'enfant qu'elle avait perdu au pauvre

enfant d'une autre, errante et poursuivie!

Au bout d'un instant, Mme Bird ouvrit une garde-robe, et, en tirant une

ou deux robes simples, mais d'un bon user, et se plaçant à la table à

ouvrage, l'aiguille, les ciseaux et le dé à la main, elle commença

l'opération du rallongement dont son mari avait exprimé la nécessité.

Elle travailla activement jusqu'à ce que la vieille horloge, placée dans

un coin de la chambre, frappât les douze coups de minuit. Elle entendit

alors le bruit sourd des roues s'arrêtant à la porte.

«Mary, dit M. Bird en entrant, son par-dessus à la main, allez

l'éveiller; il faut que nous partions!»

Mme Bird se hâta de mettre dans une petite boîte les divers objets

qu'elle avait rassemblés; elle ferma la boîte, et pria son mari de la

déposer dans la voiture. Elle courut éveiller l'étrangère. Bientôt,

enveloppée d'un châle et d'un manteau, coiffée d'un chapeau de sa

bienfaitrice, Élisa parut à la porte, son enfant entre les bras.

«Montez! montez!» dit M. Bird. Mme Bird la poussa dans la voiture. Élisa

s'appuya sur la portière et tendit sa main. Une main aussi belle et

aussi blanche lui fut tendue en retour. Elle fixa son grand oeil noir,

plein d'émotion et de reconnaissance, sur le visage de Mme Bird. Elle

parut vouloir parler. Elle essaya une ou deux fois: ses lèvres

remuèrent, mais il n'en sortit aucun son. Elle leva au ciel un de ces

regards que l'on n'oublie jamais, se renversa sur le siége et couvrit

son visage. La voiture partit.

Quelle situation pour un sénateur patriote, qui toute la semaine a

éperonné le zèle de la législature de son pays pour faire voter les

résolutions les plus sévères contre les esclaves fugitifs, ceux qui les

accueillent et ceux qui les assistent!

Notre législateur n'avait été dépassé par aucun de ses confrères à

Washington dans ce genre d'éloquence qui a porté si haut la gloire de

nos sénateurs. Avec quelle sublimité s'était-il assis, les mains dans

ses poches, raillant la sentimentale faiblesse de ceux qui placent le

bien-être de quelque misérable fugitif avant les grands intérêts de

l'État!

Sur cette question-là, il était hardi comme un lion; il était

«puissamment convaincu,» et il avait fait passer sa conviction dans

l'âme de l'assemblée. Mais alors il ne connaissait d'un fugitif que les

lettres qui écrivent ce nom, ou tout au plus la caricature, trouvée dans

un journal, d'un homme qui passe avec sa canne et son paquet. Mais la

magie toute-puissante d'un malheur réel et présent, un oeil humain qui

implore, une main humaine, pâle et tremblante, l'appel désespéré d'une

agonie sans secours.... voilà une épreuve qu'il n'avait jamais subie; il

n'avait jamais songé que l'esclave en fuite pût être une malheureuse

mère, un enfant sans défense, comme celui qui portait maintenant la

petite casquette,--il l'avait reconnue,--de son pauvre enfant mort!

Aussi, comme notre bon sénateur n'était ni de marbre ni d'acier, comme

il était un _homme_, et un homme au noble coeur, son patriotisme se

trouvait fort mal à l'aise. Et ne chantez pas trop haut victoire, ô

vous, nos bons frères du sud; nous soupçonnons fort qu'à sa place

beaucoup d'entre vous n'eussent pas fait mieux. Oui, nous le savons,

dans le Kentucky et dans le Mississipi, il y a de nobles et généreux

coeurs, à qui jamais on n'a fait en vain le récit d'une infortune. Ah!

frères, est-ce bien à vous d'attendre de nous ces services que votre bon

et généreux coeur ne vous permettrait pas de nous rendre.... si vous

étiez à notre place?

Quoi qu'il en soit, si M. Bird était un pécheur politique, il était

maintenant en train d'expier ses fautes par les épreuves de son voyage

nocturne. Il avait plu depuis longtemps, et cette belle et riche terre

de l'Ohio, si prompte à se changer en boue, était toute détrempée par la

pluie: c'était une route avec des rails à la mode du bon vieux temps.

«Mais quels rails, je vous prie? nous demande un de ces voyageurs de

l'est, à qui ce mot de _rail_ ne rappelle que des idées de douceur dans

la locomotion et de célérité dans la marche.

--Apprenez donc, innocent ami de l'est, que dans ces benoîtes régions de

l'ouest, où la boue atteint des profondeurs insondables et sublimes, les

routes sont faites de grossières pièces de bois que l'on range

transversalement côte à côte: on les recouvre de terre, de gazon et de

tout ce qu'on a sous la main..., et les naturels du pays appellent cela

une route et se réjouissent fort de marcher dessus. Avec le temps, la

pluie qui tombe emporte l'herbe et le turf, promène les bois çà et là,

les sème partout, les disperse dans un désordre pittoresque, ménageant

çà et là des abîmes de fange noire.

C'est par une route pareille que notre sénateur s'en allait bronchant,

se livrant à des réflexions interrompues fréquemment par les accidents

de la marche. Le char allait de cahots en ornières. On pourrait écrire

le voyage en onomatopées: Boun! pan! han! crac! Le sénateur, la femme et

l'enfant, sans cesse ballottés d'un côté à l'autre, changeaient à chaque

instant de position respective. Au dehors Cudjox apostrophait les

chevaux: on tire, on tourne; on halle: le sénateur perd patience. La

voiture se relève, on marche. Les deux roues de devant retombent dans

une autre fondrière. Le sénateur, la femme et l'enfant sont jetés sur le

siége de devant.

Le chapeau du gentleman s'enfonce sur ses yeux et presque sur son nez,

sans la moindre cérémonie. L'excellent homme se croit mort; l'enfant

pleure. Cudjox adresse de nouveau la parole à ses chevaux, qui ruent, se

cabrent et courent sous le fouet qui claque. La voiture se relève

encore. Ce sont maintenant les roues de derrière qui s'enfoncent. Le

sénateur, la femme et l'enfant sont replacés un peu trop vite sur le

siége de derrière. Les deux chapeaux sont enfoncés. Enfin le précipice

est franchi, et les chevaux s'arrêtent.... essoufflés. Le sénateur

retrouve son chapeau, la femme redresse le sien et fait taire l'enfant.

On se raffermit contre les périls à venir.

La case de l'oncle Tom; ou, vie des nègres en Amérique · 第 8 / 43 段