--Seulement quoi? reprit Tom.
--C'est pour le bateau. Vous voyez bien qu'il n'y a pas de bateau.
--L'aubergiste a dit qu'il en viendrait un ce soir, et qu'un homme
allait passer la rivière. Tout ou rien! nous allons passer avec lui.
--Je suppose que vous avez de bons chiens, dit Haley.
--Première qualité. Mais à quoi bon? Vous n'avez rien d'elle à leur
faire sentir!
--Si fait! dit Haley triomphant. Voilà son châle que, dans sa
précipitation, elle a laissé sur le lit. Voilà aussi son chapeau.
--Quelle chance! dit Locker. En avant!
--Les chiens pourront l'endommager s'ils se jettent sans précaution sur
elle, dit Haley.
--Ceci, répondit Marks, est bien une considération. Là-bas, à Mobile,
nos chiens ont mis un esclave en pièces avant que nous ayons eu le temps
de les retirer.
--Vous voyez! cela ne convient pas pour un article dont la beauté fait
tout le prix, dit Haley.
--C'est vrai, dit Marks. De plus, si elle est entrée dans une maison,
les chiens sont encore inutiles; ils ne servent que dans les plantations
où se cachent les nègres errants qui n'ont pas trouvé d'asile.
--Allons, dit Locker, qui était descendu au comptoir pour demander
quelques renseignements, le bateau est là. Ainsi, Marks....»
Le digne Marks jeta un regard de regret sur le confortable gîte qu'il
abandonnait, puis il se leva lentement pour obéir. On échangea les
derniers mots qui terminaient le marché; Haley donna d'assez mauvaise
grâce cinquante dollars à Tom, et le digne trio se sépara.
Si quelques-uns de nos lecteurs civilisés et chrétiens nous blâment de
les avoir introduits dans une telle compagnie, qu'ils veuillent bien
s'efforcer de vaincre les préjugés de leur siècle.
La chasse aux nègres, qu'on nous permette de le rappeler, est en train
de s'élever à la dignité d'une profession légale et patriotique. Si le
vaste terrain qui s'étend entre le Mississipi et l'océan Pacifique
devient le grand marché des corps et des âmes, si l'esclavage suit la
progression rapide de toute chose en ce siècle, le chasseur et le
marchand d'esclaves vont prendre rang parmi l'aristocratie américaine.
Pendant que cette scène se passait à la taverne, Samuel et André, se
félicitant mutuellement, regagnaient le logis.
Samuel était dans un état de surexcitation extraordinaire: il exprimait
son allégresse par toutes sortes de hurlements et de cris sauvages, par
les grimaces et les contorsions de toute sa personne. Quelquefois il
s'asseyait à l'envers, le visage tourné vers la queue de son cheval, et
puis, avec une culbute et une cabriole, il se remettait en selle;
prenant alors une contenance grave, il se mettait à prêcher en termes
emphatiques, ou bien à faire le fou pour amuser André. Quelquefois, se
battant les flancs à tour de bras, il éclatait en rires bruyants qui
faisaient retentir l'écho des vieux bois. Malgré ces excentricités, il
maintint les chevaux à leur plus vive allure, si bien que, entre onze
heures et minuit, le bruit de leurs sabots résonna sur les petits
cailloux de la cour, au pied du perron de Mme Shelby.
Mme Shelby vola à leur rencontre.
«Est-ce vous, Sam? Eh bien?
--M. Haley est resté à la taverne; il est bien fatigué, madame.
--Mais Élisa, Samuel?
--Ah! elle a passé le Jourdain. Elle est, comme on dit, dans la terre de
Chanaan.
--Quoi! Samuel!.... que voulez-vous dire? s'écria Mme Shelby hors
d'elle-même, près de se trouver mal en songeant à ce que ces mots-là
pouvaient vouloir dire.
--Oui, madame, le Seigneur protége les siens. Lisa a passé l'Ohio
miraculeusement, comme si le Seigneur l'eût enlevée dans un char de feu
avec deux chevaux.»
En présence de sa maîtresse, la veine religieuse de Samuel ne tarissait
jamais, et il faisait un riche emploi des figures et des images de
l'Écriture.
«Venez ici, Samuel, dit M. Shelby, qui était arrivé à son tour sur le
perron; venez ici, et dites à votre maîtresse ce qu'elle veut savoir.
Venez, venez, Émilie, dit-il à sa femme en passant un bras autour
d'elle. Vous avez froid, vous tremblez, vous vous livrez beaucoup trop à
vos impressions....
--Eh! ne suis-je point une femme, une mère? Ne sommes-nous point
responsables devant Dieu de cette pauvre fille? Seigneur, que ce péché
ne nous soit point imputé!
--Mais quel péché, Émilie? vous savez que nous étions obligés à faire ce
que nous avons fait.
--Cependant je me sens coupable, dit Mme Shelby. Je ne puis pas
raisonner là-dessus.
--Ici, Andy, ici nègre; du vif! s'écria Samuel; conduis ces chevaux à
l'écurie; n'entends-tu pas que monsieur appelle?»
Et Samuel, son chapeau de palmier à la main, apparut à la porte du
salon.
«Maintenant, Sam, dites-nous clairement ce que vous savez, dit M.
Shelby. Où est Élisa?
--Eh bien, monsieur, je l'ai de mes yeux vue passer sur la glace
flottante; elle allait, que c'était une merveille! Oui, ce n'est là
rien moins qu'un miracle! J'ai vu un homme lui tendre la main sur
l'autre rive de l'Ohio, et puis elle a disparu dans le brouillard.
--Samuel.... je crois que ce miracle est un peu de votre invention.
Passer sur la glace flottante n'est pas chose si aisée, reprit M.
Shelby.
--Sans doute, m'sieu! personne n'aurait fait cela sans le secours de
Dieu. Mais voici: c'était juste sur notre route. M. Haley, Andy et moi
nous arrivons à une petite taverne auprès de la rivière. Je marchais un
peu en tête (j'avais tant d'envie de reprendre Lisa, que je ne pouvais
me modérer); j'arrive auprès de la fenêtre de la taverne. Je suis sûr
que c'est elle, elle est en pleine vue, les deux autres sont sur mes
talons. Bon! je perds mon chapeau. Je pousse un hurlement à réveiller
les morts.... Peut-être Lisa entendit-elle; mais, quand M. Haley arriva
près de la porte, elle se rejeta vivement en arrière, et puis, comme je
vous dis, elle s'échappa par une porte de côté et descendit jusqu'au
bord de l'eau. M. Haley la vit et cria.... Lui, moi et André, nous
courûmes après. Elle alla jusqu'au fleuve. Il y avait, à partir du bord,
un courant de dix pieds de large, et de l'autre côté, çà et là, comme de
grandes îles, des monceaux de glace. Nous arrivons juste derrière elle,
et je pensais en moi-même que nous allions la prendre, quand elle poussa
un cri comme je n'en ai jamais entendu, et s'élança de l'autre côté du
courant, sur la glace, et elle allait criant et sautant. La glace
faisait crac, cric, psitt! et elle, elle bondissait comme une biche.
Dam! ces sauts-là ne sont pas communs. Voilà mon opinion.»
Pendant le récit de Samuel, Mme Shelby demeura assise dans un profond
silence, pâle à force d'émotion:
«Dieu soit loué! elle n'est pas morte, s'écria-t-elle; mais où est
maintenant son pauvre enfant?
--Le Seigneur y pourvoira, dit Samuel en tournant de l'oeil dévotement.
Comme je le disais, c'est sans doute la Providence qui fait tout, ainsi
que madame nous l'a appris. Nous ne sommes que des instruments pour
faire la volonté de Dieu. Sans moi, aujourd'hui Élisa eût été prise une
douzaine de fois.... N'est-ce pas moi, ce matin, qui ai lâché les
chevaux et qui les ai fait courir jusqu'à l'heure du dîner? Et ce soir,
n'ai-je point égaré M. Haley à cinq milles de sa route? Autrement, il
eût repris Lisa comme un chien prend un mouton. Ainsi nous sommes tous
des providences!
--Je vous dispense, maître Sam, de jouer ici le rôle de ces
providences-là! je n'entends pas qu'on se conduise ainsi avec les
gentlemen qui sont chez moi,» dit M. Shelby avec autant de sévérité que
les circonstances permettaient d'en montrer.
Il est aussi difficile de feindre la colère avec un nègre qu'avec un
enfant. L'un et l'autre voient parfaitement le sentiment vrai à travers
les dissimulations dont on l'entoure. Samuel ne fut en aucune façon
découragé par ce ton sévère: cependant il prit un air de gravité
dolente, et les deux coins de sa bouche s'abaissèrent en signe de
profond repentir.
«Maître a raison, tout à fait raison; c'est mal à moi, je ne me défends
pas; maître et maîtresse ne peuvent pas encourager de telles choses, je
le sens bien; mais un pauvre nègre comme moi est parfois bien tenté de
mal faire, surtout quand il voit agir comme M. Haley.... M. Haley n'est
pas un gentleman, et un individu élevé comme moi ne peut se retenir en
voyant ces choses-là!
--C'est bien, Samuel; puisque vous paraissez avoir maintenant le
sentiment de vos erreurs, vous pouvez aller trouver la mère Chloé, elle
vous donnera le reste du jambon de votre dîner. Andy et vous, vous devez
avoir faim!
--Madame est bien trop bonne pour nous, dit Samuel en faisant vivement
son salut;» et il sortit.
On s'apercevra, et nous l'avons déjà dit ailleurs, que maître Samuel
avait un talent naturel qui eût pu le mener loin dans la carrière
politique: c'était de voir dans toute chose le côté qui pouvait profiter
à son honneur et à sa gloire. Ayant fait valoir au salon son humilité et
sa piété, il enfonça son chapeau de palmier sur sa tête avec une sorte
de crânerie et d'insouciance, et il se dirigea vers le royaume de la
mère Chloé, dans l'intention de recueillir les suffrages de la cuisine.
«Je vais faire un discours à ces nègres, pensait Samuel; il faut les
frapper d'étonnement!»
Nous devons faire observer qu'une des plus grandes joies de Samuel avait
toujours été d'accompagner son maître dans les réunions politiques de
toute espèce. Caché dans les haies, perché sur les arbres, il suivait
attentivement les orateurs, avec toutes les marques d'une vive
satisfaction; puis, redescendant parmi les frères de sa couleur qui se
trouvaient dans les mêmes lieux, il les édifiait et les charmait par ses
imitations burlesques, qu'il débitait avec un entrain et une gravité
imperturbables. Souvent les blancs se mêlaient au sombre auditoire; ils
écoutaient l'orateur en riant et en se regardant. Samuel voyait là un
juste motif de s'adresser à lui-même ses propres félicitations.
Au fond, Samuel regardait l'éloquence comme sa véritable vocation, et il
ne laissait jamais passer une occasion de déployer ses talents.
Entre Samuel et la tante Chloé il y avait, depuis longtemps, une
certaine mésintelligence, ou plutôt une froideur marquée. Mais Samuel,
ayant un projet sur le département des provisions comme base de ses
opérations futures, résolut, dans la circonstance présente, de faire de
la conciliation; il savait bien que, si les ordres de madame étaient
toujours exécutés à la lettre, cependant il y aurait un immense profit
pour lui à ce qu'on en suivît aussi l'esprit.
Il parut donc devant Chloé avec une expression touchante de soumission
et de résignation, comme quelqu'un qui aurait cruellement souffert pour
soulager un compagnon d'infortune. Il avait déjà pour lui l'approbation
de madame, qui lui donnait droit à un _extra_ de solide et de liquide,
et semblait ainsi reconnaître implicitement ses mérites. Les choses
marchèrent en conséquence.
Jamais électeur pauvre, simple, vertueux, ne fut l'objet des cajoleries
et des attentions d'un candidat, comme la mère Chloé des tendresses et
des flatteries de Samuel. L'enfant prodigue lui-même n'aurait pas été
comblé de plus de marques de bonté maternelle. Il se trouva bientôt
assis, choyé, glorieux, devant une large assiette d'étain, contenant,
sous forme d'_olla podrida_, les débris de tout ce qui avait paru sur la
table depuis deux ou trois jours. Excellents morceaux de jambon,
fragments dorés de gâteaux, débris de pâtés de toutes les formes
géométriques imaginables, ailes de poulet, cuisses et gésiers,
apparaissaient dans un désordre pittoresque. Samuel, roi de tous ceux
qui l'entouraient, était assis comme sur un trône, couronné de son
chapeau de palmier joyeusement posé sur le côté. A sa droite était
André, qu'il protégeait visiblement.
La cuisine était remplie de ses compagnons, qui étaient accourus de
leurs cases respectives et qui l'entouraient, pour entendre le récit des
exploits du jour.
Pour Samuel, c'était l'heure de la gloire.
L'histoire fut donc rehaussée de toutes sortes d'ornements et
d'enluminures susceptibles d'en augmenter l'effet. Samuel, comme
quelques-uns de nos dilettanti à la mode, ne permettait pas qu'une
histoire perdît aucune de ses dorures en passant par ses mains.
Des éclats de rire saluaient le récit; ils étaient répétés et
indéfiniment prolongés par la petite population qui jonchait le sol ou
qui perchait dans les angles de la cuisine. Au plus fort de cette
gaieté, Samuel conservait cependant une inaltérable gravité; de temps
en temps seulement il roulait ses yeux, relevés tout à coup, et jetait
à son auditoire des regards d'une inexprimable bouffonnerie: il ne
descendait pas pour cela des hauteurs sentencieuses de son éloquence.
«Vous voyez, amis et compatriotes, disait Samuel en brandissant un pilon
de dinde avec énergie, vous voyez maintenant ce que cet enfant, qui est
moi, a fait seul pour la défense de tous, oui, de tous. Celui qui essaye
de sauver un de vous, c'est comme s'il essayait de vous sauver tous; le
principe est le même. C'est clair! Quand quelqu'un de ces marchands
d'esclaves viendra flairer et rôder autour de nous, qu'il me rencontre
sur sa route, je suis l'homme à qui il aura affaire. Oui, mes frères, je
me lèverai pour vos droits, je défendrai vos droits jusqu'au dernier
soupir.
--Pourquoi, alors, reprit André, disiez-vous ce matin, que vous alliez
aider ce m'sieu à reprendre Lisa? Il me semble que vos discours ne
_cordent_ pas ensemble!
--Je vous dirai maintenant, André, reprit Samuel avec une écrasante
supériorité, je vous dirai: Ne parlez pas de ce que vous ignorez! Les
enfants comme vous, André, ont de bonnes intentions, mais ils ne doivent
pas se permettre de _collationner_ les grands principes d'action!»
André parut tout à fait syncopé, surtout par le mot un peu dur
_collationner_, dont la plupart des membres de l'assemblée ne se
rendaient pas un compte beaucoup plus exact que l'orateur lui-même.
Samuel reprit:
«C'était par conscience, André, que je voulais aller reprendre Lisa. Je
croyais vraiment que c'était l'intention du maître.... Mais, quand j'ai
compris que la maîtresse voulait le contraire, j'ai vu que la conscience
était plus encore de son côté. Il faut être du côté de la maîtresse....
Il y a plus à gagner. Ainsi, dans les deux cas, je restais fidèle à mes
principes et attaché à ma conscience. Oui, les principes! dit Samuel en
imprimant un mouvement plein d'enthousiasme à un cou de poulet. Mais à
quoi les principes servent-ils.... s'ils ne sont pas persistants.... je
vous le demande à tous?... Tenez! André, vous pouvez prendre cet os, il
y a encore quelque chose autour!»
L'auditoire, bouche béante, était suspendu aux paroles de Samuel.
L'orateur dut continuer.
«Ce sujet de la persistance, nègres, mes amis, dit Samuel de l'air d'un
homme qui pénètre dans les profondeurs de l'abstraction, ce sujet est
une chose qui n'a jamais été tirée au clair par personne! Vous
comprenez! Quand un homme veut une chose un jour et une nuit, et que le
lendemain il en veut une autre, on voit tout naturellement dans ce cas
qu'il n'est pas persistant!... Passe-moi ce morceau de gâteau, André....
Pénétrons dans le sujet, reprit Samuel!--Les gentlemen et le beau sexe
de cet auditoire excuseront ma comparaison usitée et vulgaire. Écoutez!
Je veux monter au sommet d'une meule de foin. Bien! je mets mon échelle
d'un côté.... Ça ne va pas! alors, parce que je n'essaye pas de ce côté,
mais que je porte mon échelle de l'autre, peut-on dire que je ne suis
pas persistant? Je suis persistant en ce sens que je veux toujours
monter du côté où se trouve mon échelle.... Est-ce clair?
--Dieu sait qu'elle est la seule chose en quoi vous ayez été
persistant,» murmura la tante Chloé, qui devenait un peu plus revêche.
La gaieté de cette soirée lui semblait, selon la comparaison de
l'Écriture, du vinaigre sur du nitre.
«Oui, sans doute, dit Samuel en se levant, plein de souper et de gloire,
pour l'effort suprême de la péroraison, oui, amis et concitoyens, et
vous, dames de l'autre sexe, j'ai des principes: c'est là mon orgueil!
je les ai conservés jusqu'ici, je les conserverai toujours.... J'ai des
principes et je m'attache à eux fortement. Tout ce que je pense devient
principes! Je marche dans mes principes; peu m'importe s'ils me font
brûler vivant! je marcherai au bûcher!... Et maintenant, je dis: Je
viens ici pour verser la dernière goutte de mon sang pour mes principes,
pour mon pays, pour la défense des intérêts de la société!
--Bien! bien! dit Chloé; mais qu'un de vos principes soit d'aller vous
coucher cette nuit, et de ne pas nous faire tenir debout jusqu'au matin.
Toute cette jeunesse, qui n'a pas besoin d'avoir le cerveau fêlé, va
aller à la paille.... et vite!
--Nègres ici présents, dit Samuel en agitant son chapeau de palmier avec
une grande bénignité, je vous donne ma bénédiction. Allez vous coucher,
et soyez tous bons enfants!»
Après cette bénédiction pathétique, l'assemblée se dispersa.
CHAPITRE IX.
Où l'on voit qu'un sénateur n'est qu'un homme.
Les lueurs d'un feu joyeux se reflétaient sur le tapis et les tentures
d'un beau salon, et brillaient sur le ventre resplendissant d'une
théière et de ses tasses. M. Bird, le sénateur, tirait ses bottes et se
préparait à mettre à ses pieds une paire de pantoufles neuves, que sa
femme venait d'achever pour lui pendant la session du sénat. Mme Bird,
image vivante du bonheur, surveillait l'arrangement de la table, tout en
adressant de temps en temps des admonestations à un certain nombre
d'enfants turbulents, qui se livraient à tout le désordre et à toutes
les malices qui font le tourment des mères depuis le déluge.
«Tom, laissez donc le bouton de la porte; là! voilà qui est bien! Mary,
Mary! ne tirez pas la queue du chat.... ce pauvre animal! Jean, il ne
faut pas monter sur la table! non! vous dis-je.»
Puis enfin, trouvant le moyen de parler à son mari:
«Vous ne savez pas, mon ami, quel plaisir c'est pour nous de vous avoir
ici ce soir.
--Oui, oui, reprit celui-ci; j'ai pensé que je pouvais venir passer la
nuit et goûter un peu les douceurs du foyer.... je suis horriblement
fatigué.... ma tête se fend....»
Mme Bird jeta les yeux sur une bouteille de camphre qui se trouvait dans
le cabinet entr'ouvert; elle parut se disposer à l'atteindre, mais le
mari l'en empêcha.
«Oh! non, chère, pas de drogues! mais bien plutôt une tasse bien chaude
de votre excellent thé et quelque chose à manger: voilà ce qu'il me
faut; c'est une ennuyeuse besogne, la législature!»
Et le sénateur sourit, comme s'il se fût complu dans l'idée qu'il se
sacrifiait à son pays.
«Eh bien! dit la femme quand la table fut à peu près mise et le thé
préparé, qu'est-ce qu'on a fait au sénat?»
C'était une chose tout à fait étrange de voir cette charmante petite Mme
Bird se casser la tête des affaires du sénat. Elle pensait avec beaucoup
de raison que c'était assez pour elle de s'occuper de celles de sa
maison. M. Bird ouvrit donc des yeux étonnés et dit:
«Mais nous n'avons rien fait d'important.
--Dites-moi! reprit-elle, est-il vrai qu'on ait fait passer une loi pour
empêcher de donner à manger et à boire à ces pauvres gens de couleur qui
viennent par ici?... J'ai entendu parler de cette loi; mais je ne pense
pas qu'une assemblée chrétienne consente jamais à la voter.
--Quoi! Mary, allez-vous vous lancer dans la politique maintenant?
--Quelle folie! je ne donnerais pas, généralement parlant, un fétu de
toute votre politique; mais j'estime qu'une pareille loi serait cruelle
et antichrétienne. J'espère qu'elle n'a pas été votée.
--On a voté, ma chère, une loi qui défend d'assister les esclaves qui
nous arrivent du Kentucky. Ces enragés abolitionnistes ont tant fait que
nos frères du Kentucky sont très-irrités, et il semble nécessaire et à
la fois sage et chrétien que notre État fasse quelque chose pour les
rassurer.
--Et quelle est cette loi? Elle ne vous défend pas, sans doute,
d'abriter une nuit ces pauvres créatures?... Le défend-elle? Défend-elle
de leur donner un bon repas, quelques vieux habits, et de les renvoyer
tranquillement à leurs affaires?
--Eh mais, ma chère, tout cela ce serait les assister et les aider, vous
sentez bien.»
Mme Bird était une petite femme timide et rougissante, d'à peu près
quatre pieds de haut, avec deux yeux bleus, un teint de fleur de pêcher,
et la plus jolie, la plus douce voix du monde; quant au courage, une
poule d'Inde d'une taille médiocre la mettait en fuite au premier
gloussement. Un chien de garde de médiocre apparence la réduisait à
merci, rien qu'en lui montrant les dents. Son mari et ses enfants
étaient tout son univers; elle les gouvernait par la douceur et la
persuasion bien plus que par le raisonnement et l'autorité. Il n'y avait
qu'une chose qui pût l'animer: tout ce qui ressemblait à de la cruauté
la jetait dans une colère d'autant plus alarmante qu'elle faisait un
contraste inexplicable avec la douceur habituelle de son caractère.
Elle, qui était la plus indulgente et la plus tendre des mères, elle
avait cependant infligé un très-sévère châtiment à ses enfants, qu'elle
avait surpris un jour ligués avec de mauvais garnements du voisinage
pour assommer à coups de pierres un pauvre petit chat sans défense.
«J'en ai porté longtemps les marques, disait à ce sujet un des enfants.
Ma mère vint à moi si furieuse, que je la crus folle. Je fus fouetté et
envoyé au lit sans souper, avant même d'avoir eu le temps de savoir de
quoi il s'agissait.... puis j'entendis ma mère qui pleurait derrière la
porte; cela me fit encore plus de mal que tout le reste!... Je puis bien
vous assurer, ajoutait-il, que depuis nous ne jetâmes plus de pierres
aux chats.»
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Mme Bird se leva donc vivement, et l'incarnat sur les joues, ce qui lui
donna une apparence de beauté extraordinaire, elle s'avança vers son
mari, et d'un ton ferme:
«Maintenant, John, je voudrais savoir si vous pensez vraiment qu'une
telle loi soit juste et chrétienne.
--Vous n'allez pas me faire fusiller, Mary, si je dis que oui.
--Je n'aurais pas cru cela de vous, John; vous ne l'avez pas votée?
--Mon Dieu si, ma belle politique.
--Vous devriez avoir honte, John! ces pauvres créatures, sans toit, sans
asile! Oh! la loi honteuse, sans entrailles, abominable!... Je la
violerai dès que j'en aurai l'occasion... et j'espère que je l'aurai,
cette occasion.... Ah! les choses en sont venues à un triste point, si
une femme ne peut plus donner, sans crime, un souper chaud et un lit à
ces pauvres malheureux mourant de faim, parce qu'ils sont esclaves,
c'est-à-dire parce qu'ils ont été opprimés et torturés toute leur vie!
Pauvres êtres!
--Mais, chère Mary, écoutez-moi. Vos sentiments sont justes et humains,
je vous aime parce que vous les avez. Mais, chère, il ne faut pas
laisser aller nos sentiments sans notre jugement. Il ne s'agit pas ici
de ce qu'on éprouve soi-même: de grands intérêts publics sont en
question. Il y a une telle effervescence dans le peuple, que nous devons
faire le sacrifice de nos propres sympathies.
--Écoutez, John! je ne connais rien à votre politique, mais je sais lire
ma Bible, et j'y vois que je dois nourrir ceux qui ont faim, vêtir ceux
qui sont nus, consoler ceux qui pleurent; et ma Bible, voyez-vous, je
veux lui obéir!
--Mais dans le cas où votre action entraînerait un grand malheur public?
--Obéir à Dieu n'entraîne jamais un grand malheur public.... je sais que
cela ne peut pas être! Le mieux, c'est toujours de faire ce qu'il
commande.
--Écoutez-moi, Mary, et je vais vous donner un excellent argument pour
vous prouver....
--Non, John! vous pouvez parler toute la nuit, mais pas me convaincre;
et, je vous le demande, John, voudriez-vous chasser de votre toit une
créature mourant de faim et de froid, parce que ce serait un esclave en
fuite? Le feriez-vous? dites!»