cabinet avait une porte latérale qui s'ouvrait sur la rivière. Elle
saisit son fils et franchit d'un bond quelques marches. Le marchand
l'aperçut au moment où elle disparaissait derrière la rive. Il se jeta à
bas de son cheval, appela à grands cris Samuel et André, et il se
précipita après elle, comme le limier après le daim. Dans cet instant
terrible, le pied d'Élisa touchait à peine le sol; on l'eût crue portée
sur la cime des flots. Ils arrivaient derrière elle.... Alors, avec
cette puissance nerveuse que Dieu ne donne qu'aux désespérés, poussant
un cri sauvage, avec un bond ailé, elle s'élança du bord par-dessus le
torrent mugissant et tomba sur le radeau de glace. C'était un saut
désespéré, impossible, sinon au désespoir même et à la folie. Haley,
Samuel et André poussèrent un cri et levèrent les mains au ciel.
L'énorme glaçon craqua et s'abîma sous son poids.... mais elle ne s'y
était point arrêtée une seconde. Cependant, poussant toujours ses cris
sauvages, redoublant d'énergie avec le danger, elle sauta de glaçon en
glaçon, glissant, se cramponnant, tombant, mais se relevant toujours!
Elle perd sa chaussure; ses bas sont arrachés de ses pieds; son sang
marque sa route; mais elle ne voit rien, ne sent rien, jusqu'à ce
qu'enfin.... obscurément.... comme dans un rêve, elle aperçoit l'autre
rive, et un homme qui lui tend la main.
«Vous êtes une brave fille, qui que vous soyez,» dit l'homme avec un
serment.
Élisa reconnut le visage et la voix d'un homme qui occupait une ferme
tout près de son ancienne demeure.
«Oh! monsieur Symmer, sauvez-moi! sauvez-moi! cachez-moi! disait-elle.
--Quoi? qu'est-ce? disait-il; n'êtes-vous point à M. Shelby?
--Mon enfant, cet enfant que voilà; il l'a vendu! et voilà son maître,
dit-elle en montrant le rivage du Kentucky. Oh! M. Symmer! vous avez un
petit enfant!
--Oui! j'en ai un.... et il lui aida, avec rudesse, mais avec bonté, à
gravir le bord; vous êtes une brave femme, répéta-t-il encore.... et
moi, j'aime le courage... partout où je le trouve!»
Quand ils furent au haut de la digue, l'homme s'arrêta:
«Je serais heureux de faire quelque chose pour vous, dit-il; mais je
n'ai pas où vous mettre. Ce que je puis faire de mieux, c'est de vous
indiquer où vous devez aller; et il lui montra une grande maison
blanche, qui se trouvait isolée dans la principale rue du village. Allez
là; ce sont de bonnes gens. Il n'y a aucun danger.... ils vous
assisteront.... ils sont accoutumés à ces sortes de choses.
--Dieu vous bénisse! dit vivement Élisa.
--Ce n'est rien, reprit l'homme, ce n'est rien du tout; ce que je fais
là ne compte pas.
--Bien sûr, monsieur, vous ne le direz à personne?
--Que le tonnerre!... Pour qui me prenez-vous, femme? Cependant, venez.
Allons, tenez, vous êtes une femme de coeur.... Vous méritez votre
liberté, et vous l'aurez.... si cela dépend de moi.»
Élisa reprit son enfant dans ses bras, et marcha d'un pas vif et ferme.
Le fermier s'arrêta et la regarda.
«Shelby ne trouvera peut-être pas que ce soit là un acte de très-bon
voisinage; mais que faire? s'il attrape jamais une de mes femmes dans
les mêmes circonstances, il sera le bienvenu à me rendre la pareille. Je
ne pouvais pourtant pas voir cette pauvre créature courant, luttant, les
chiens après elle, et essayant de se sauver.... D'ailleurs, je ne suis
pas chargé de chasser et de reprendre les esclaves des autres.»
Ainsi parlait ce pauvre habitant des bruyères du Kentucky, qui ne
connaissait pas son droit constitutionnel, ce qui le poussait
traîtreusement à se conduire en chrétien. S'il eût été plus éclairé, ce
n'est pas ainsi qu'il eût agi.
Haley était comme foudroyé par ce spectacle. Quand Élisa eut disparu, il
jeta sur les deux nègres un regard terne et inquisiteur.
«Voilà une belle affaire, dit Samuel.
--Il faut qu'elle ait sept diables dans le corps, reprit Haley.... elle
bondissait comme un chat sauvage.
--Mon Dieu! dit Samuel, j'espère que monsieur nous excusera de ne pas
l'avoir suivie. Nous ne nous sommes pas sentis de force à prendre cette
route-là. Et Samuel se livra à un accès de gros rire.
--Vous riez! hurla le marchand.
--Dieu vous bénisse, m'sieu! je ne puis pas m'en empêcher, dit Samuel,
donnant un libre cours à la joie longtemps contenue de son âme. Elle
était si curieuse, sautant, bondissant, franchissant la glace!... Et
seulement de l'entendre.... pouf! pan! crac! hop! Dieu! comme elle
allait! Et Samuel et André rirent tant, que les larmes leur roulaient
sur les joues.
--Je vais vous faire rire d'autre sorte,» s'écria-t-il en brandissant
son fouet sur leurs têtes.
Ils baissèrent le cou, s'élancèrent au haut de la berge avec des
hourras, et se trouvèrent en selle avant qu'il fût remonté.
«Bonsoir, m'sieu, dit Samuel avec beaucoup de gravité; j'ai grand'peur
que madame ne soit inquiète de Jerry. M. Haley ne voudrait pas nous
retenir plus longtemps. Madame ne serait pas contente que nous ayons
fait passer la nuit à nos bêtes sur le pont de Lisa. «Et, après avoir
donné un facétieux coup de poing dans les côtes d'André, il partit à
toute vitesse, suivi de ce dernier. Peu à peu leurs joyeux éclats
s'éteignirent dans le vent.
CHAPITRE VIII.
Les chasseurs d'hommes.
Élisa avait miraculeusement traversé le fleuve aux dernières lueurs du
crépuscule. Les grises vapeurs du soir, s'élevant lentement des eaux, la
dérobèrent bientôt aux yeux. Le courant grossi et les monceaux de glaces
flottantes mettaient une infranchissable barrière entre elle et son
persécuteur. Haley, fort désappointé, retourna à la petite auberge pour
réfléchir sur le parti qu'il avait à prendre. L'hôtesse lui ouvrit la
porte d'un petit salon dont le plancher était couvert d'un tapis
déchiré. Quant au tapis de la table, il brillait de taches d'huile. Tout
était mesquin et dépareillé: des chaises avec de hauts dossiers de bois;
des figurines de plâtre aux vives enluminures décoraient la cheminée. Un
banc également en bois et d'une longueur désespérante s'étendait devant
l'âtre. C'est là que Haley s'assit pour méditer sur l'instabilité des
espérances et du bonheur des humains.
«Qu'avais-je besoin de ce marmot? se demandait-il à lui-même. Me fourrer
dans un tel guêpier! Sot que je suis!» Et Haley, pour retrouver un peu
de calme, se récita des litanies d'imprécations contre lui-même. Nous
reconnaissons volontiers qu'elles étaient assez bien méritées; nous
demandons seulement la permission de ne pas les rapporter ici.
Haley fut tiré de sa rêverie par la grosse voix discordante d'un homme
qui venait de s'arrêter à la porte de l'auberge. Il courut à la fenêtre.
«Ciel et terre! s'écria-t-il; si ce n'est point là un tour de ce que les
gens appellent la Providence! Oui, en vérité.... Tom Loker.»
Haley descendit en toute hâte.
Auprès du comptoir, dans un coin de la salle, un homme se tenait debout:
teint bronzé, formes athlétiques, six pieds de haut, gros en proportion.
Il était habillé d'une peau de buffle, le poil tourné en dehors, ce qui
lui donnait un aspect sauvage et féroce, en complète harmonie avec l'air
de son visage. Sur le front, sur la face, tous les traits, toutes les
saillies qui indiquent la violence brutale et emportée, avaient pris le
plus vaste développement.
Que nos lecteurs s'imaginent un boule-dogue changé en homme, et se
promenant en veste et en chapeau: ils auront une assez juste idée de Tom
Loker. Il avait un compagnon de voyage qui, sous beaucoup de rapports,
offrait avec lui le contraste le plus frappant. Il était petit et mince;
il avait dans les mouvements la souplesse doucereuse du chat; ses yeux
noirs et perçants semblaient toujours guetter la souris: tous ses traits
anguleux visaient pourtant à la sympathie. On eût dit que son nez long
et fin voulait pénétrer toute chose. Ses cheveux noirs, rares et lisses,
descendaient fort bas sur son front. On devinait dans tous ses gestes
une finesse cauteleuse. Le premier de ces deux hommes se versa un grand
verre d'eau-de-vie et l'avala sans mot dire; l'autre, debout sur la
pointe des pieds, avançant la tête de tous côtés et flairant toutes les
bouteilles, demanda avec circonspection, d'une voix maigre et
chevrotante, un verre de liqueur de menthe. Quand on eut versé, il prit
le verre, l'examina avec une attention complaisante, comme un homme
content de ce qu'il a fait et qui vient de «frapper juste sur la tête du
clou;» il se disposa ensuite à savourer à petites gorgées.
«Pardieu! je ne comptais pas sur tant de bonheur, dit Haley en
s'avançant; comment va, Loker? Et il tendit la main au gros homme.
--Diable! qui vous amène ici?» telle fut la réponse polie de Loker.
Le chafouin, qui répondait au nom de Marks, s'arrêta au milieu d'une
gorgée, avança la tête et jeta à notre nouvelle connaissance le regard
subtil du chat qui suit le mouvement d'une feuille morte.
«Je dis, Tom, reprit Haley, que voilà tout ce qui pouvait m'arriver de
plus heureux en ce monde. Je suis dans un embarras du diable, et vous
pouvez m'aider à en sortir.
--Ah! ah! très-bien, murmura l'autre. On peut être sûr, quand vous vous
réjouissez de voir les gens, que vous avez besoin d'eux. Qu'est-ce
encore?
--Vous avez un ami, un associé, peut-être? dit Haley regardant Marks
avec défiance.
--Oui, c'est Marks,... avec qui j'étais aux Natchez.
--Enchanté de faire votre connaissance, dit Marks en avançant sa longue
main noire et maigre comme une patte de corbeau. Monsieur Haley, je
crois?
--Lui-même, monsieur, dit Haley; et maintenant, messieurs, puisque nous
avons le bonheur de nous rencontrer, il me semble que nous pouvons
causer un peu d'affaires. Là, dans cette salle.... Allons, vieux drôle,
dit-il à l'homme du comptoir, de l'eau chaude, du sucre, des cigares et
beaucoup d'_aff_...[7], et nous allons jaser.»
[7] Eau-de-vie.
Les flambeaux furent allumés, le feu poussé jusqu'au degré convenable;
nos dignes compagnons s'assirent autour d'une table garnie de tous les
accessoires que nous venons d'énumérer.
Haley commença le récit pathétique de ses infortunes. Loker l'écouta
bouche close, l'oeil terne et morne, avec la plus profonde attention.
Marks, qui préparait avec grand soin un verre de punch à son goût,
s'interrompit plusieurs fois dans cette grave occupation, et vint mettre
le bout de son nez jusque dans la figure d'Haley.
Il avait également suivi le récit avec un vif intérêt; la fin parut
l'amuser beaucoup. Ses côtes et ses épaules s'abandonnaient à un
mouvement significatif, quoique silencieux. Il pinçait ses lèvres fines
avec tous les signes d'une grande jubilation intérieure.
«Ainsi vous voilà tout à fait dedans?... Hé! hé! c'est très-drôle!...
Hé! hé! hé!
--Ces maudits enfants causent bien des embarras dans le commerce, reprit
Haley d'un ton piteux.
--Si nous pouvions, dit Marks, avoir une race de femmes qui n'eussent
pas souci de leurs petits, ce serait le plus grand progrès de la
civilisation moderne.»
Et Marks accompagna sa plaisanterie d'un rire calme et presque sérieux.
«Vrai, dit Haley, je n'ai jamais rien pu comprendre à cela. Ces petits
sont pour elles une source d'ennuis. On croirait qu'elles devraient être
enchantées de s'en débarrasser.... Eh bien, non; plus le petit leur
cause de mal, plus il n'est bon à rien, plus elles s'y attachent!
--Eh! monsieur Haley, passez-moi donc l'eau chaude! dit Marks.... Oui,
monsieur, continua-t-il, vous dites là ce que j'ai souvent pensé
moi-même, ce que nous avons pensé tous. Jadis, quand j'étais dans les
affaires, j'achetai une femme solide, bien tournée, fort habile; elle
avait un petit bonhomme malingre, souffreteux, bossu, contrefait. Je le
donnai à un homme qui pensa pouvoir gagner dessus, parce qu'il ne lui
coûtait rien. Vous ne vous imaginerez jamais comment la mère prit cela!
Si vous l'eussiez vue, Dieu! je crois vraiment qu'elle l'aimait mieux
encore parce qu'il était malade et qu'il la tourmentait! Elle se
démenait, criait, pleurait, cherchait partout, comme si elle eût perdu
tous ses amis. C'est vraiment étrange! On ne connaîtra jamais les
femmes!
--Pareille chose m'est arrivée, dit Haley. L'été dernier, au bas de la
Rivière-Rouge, j'achetai une femme avec un enfant assez gentil: des yeux
aussi brillants que les vôtres. Quand je vins à le regarder de plus
près, je m'aperçus qu'il avait la cataracte. La cataracte, monsieur!
Bon! vous voyez que je n'en pouvais tirer parti. Je ne dis rien, mais je
l'échangeai contre un baril de wisky. Quand il s'agit de le prendre à la
mère, ce fut une tigresse! Nous étions encore à l'ancre: les nègres
n'étaient point enchaînés; elle grimpa comme une chatte sur une balle de
coton, s'empara d'un couteau, et, je vous le jure, pendant une minute
elle mit tout le monde en fuite. Elle vit bien que c'était une
résistance inutile: alors elle se retourna et se précipita tête devant,
elle et son enfant, dans le fleuve. Elle coula et ne reparut jamais.
--Bah! fit Tom Loker, qui avait écouté toutes ces histoires avec un
dédain qu'il ne songeait même pas à cacher; vous ne vous y connaissez ni
l'un ni l'autre. Mes négresses ne me jouent jamais de pareils tours, je
vous en réponds bien!
--Vraiment! et comment faites-vous? dit Marks avec une grande vivacité.
--Comment je fais?... Quand j'achète une femme, et qu'elle a un enfant
que je dois vendre, je m'approche d'elle, je lui mets mon poing sous le
nez et je lui dis: Regarde cela! Si tu dis un mot.... je t'aplatis la
figure! Je ne veux pas entendre un mot, le commencement d'un mot! Je lui
dis encore: Votre enfant est à moi et non à vous!... Vous n'avez plus à
vous en occuper. Je vais peut-être le vendre.... Tâchez de ne pas me
jouer de vos tours.... ou il vaudrait mieux pour vous n'être jamais
née!... Voilà, messieurs, comme je leur parle: elles voient bien qu'avec
moi ce n'est point un jeu. Je les rends muettes comme des poissons....
Si l'une d'elles s'avise de crier, alors....»
Tom Loker frappa la table de son poing lourd. Ce fut le commentaire
très-explicite de sa phrase elliptique.
«Voilà ce que nous pouvons appeler de l'éloquence, dit Marks en poussant
Haley du coude, et en recommençant son petit ricanement. Êtes-vous
original, Tom! Eh! eh! eh! vous vous faites bien comprendre des têtes de
laine, vous! Les nègres savent toujours ce que vous voulez dire.... Si
vous n'êtes pas le diable, Tom, vous êtes son jumeau. J'en répondrais
pour vous.»
Tom reçut le compliment avec une modestie convenable, et sa physionomie
exprima toute l'affabilité compatible «avec sa nature de chien,» pour
nous servir des expressions poétiques de Jean Bunyan.
Haley, qui, toute la soirée, avait fait d'assez fréquentes libations,
sentit se développer considérablement toutes ses facultés morales sous
l'influence de l'eau-de-vie.... C'est, du reste, l'effet assez commun de
l'ivresse sur les hommes d'un caractère concentré et réfléchi.
«Eh bien, Tom, eh bien, oui! vous êtes réellement trop dur.... Je vous
l'ai toujours dit. Vous savez, Tom, nous avions coutume de parler de
cela, aux Natchez, et je vous prouvais que nous réussissions aussi bien
dans ce monde en traitant les nègres doucement.... et que nous avions
une chance de plus d'entrer dans le royaume de là-haut, quand la
poussière retourne à la poussière.... et que le ciel est tout ce qui
nous reste.
--Boum! fit Tom; ne me rendez pas malade avec vos bêtises.... j'ai
l'estomac un peu fatigué....» Et Tom avala un demi-verre de mauvaise
eau-de-vie.
Haley se renversa sur sa chaise, et il reprit avec des gestes
éloquents:
«Je dis, je dirai, j'ai toujours dit que j'entendais faire mon commerce,
_primo d'abord_, de manière à gagner de l'argent autant que qui que ce
soit. Mais le commerce n'est pas tout, parce que nous avons une âme. Peu
m'importe qui m'écoute. Malédiction! Il faut que je fasse vite mes
affaires, car je crois à la religion, et, un de ces jours, dès que
j'aurai mon petit magot, bien comme il faut, je m'occuperai de mon âme.
A quoi bon être plus cruel qu'il n'est utile? Cela ne me semble pas
d'ailleurs très-prudent....
--Vous occuper de votre âme! fit Tom avec mépris.... Il faut y voir
clair pour vous en trouver une! Épargnez-vous ce souci! Le diable vous
passerait à travers un crible, qu'il ne vous en trouverait pas. Vous
avez un peu plus de soin, vous paraissez avoir un peu plus de sentiment;
c'est de la ruse et de l'hypocrisie.... Vous voulez tromper le diable et
sauver votre peau: je vois cela! et la religion, que vous aurez plus
tard, comme vous dites.... qui s'y laissera prendre? Vous faites un
pacte avec le diable toute votre vie.... et vous ne voulez pas payer à
l'échéance.... Chansons!
--Vous prenez mal la chose, Tom. Comment pouvez-vous plaisanter, quand
ce que l'on vous en dit est dans votre intérêt?
--Tais ton bec! dit Tom brutalement. Je ne puis supporter davantage tous
ces discours d'idiot. Cela me jugule. Après tout, quelle différence y
a-t-il entre vous et moi?
--Allons, allons, messieurs, ce n'est pas là la question, dit Marks:
chacun voit les choses à sa manière. M. Haley est un très-aimable homme,
sans aucun doute; il a sa conscience à lui, c'est un fait. Quant à vous,
Tom, vous avez aussi votre manière d'agir, qui est excellente. Oui,
excellente, mon cher Tom. Mais les querelles, vous le savez,
n'aboutissent à rien. A l'oeuvre donc, à l'oeuvre! Voyons, monsieur
Haley, vous avez besoin de nous pour reprendre cette femme?
--La femme? non, elle ne m'est de rien. Elle est à Shelby. Je n'ai que
l'enfant. J'ai eu la bêtise de vouloir acheter ce petit singe.
--Vous êtes toujours bête, lui cria brutalement Thomas Loker.
--Allons, Tom, pas de vos rebuffades aujourd'hui, dit Marks en passant
sa langue sur ses lèvres. Vous voyez que M. Haley nous met sur la voie
d'une bonne affaire, je le reconnais. Ainsi, soyez calme; tout cela me
regarde; laissez-moi faire. Voyons, monsieur Haley, cette femme, comment
est-elle? quelle est-elle?
--Eh bien! blanche et belle, bien élevée. J'en offrais huit cents ou
mille dollars à Shelby.
--Blanche et belle, bien élevée!» reprit Marks.
Ses yeux perçants, son nez, sa bouche, tout s'anima rien qu'à la pensée
d'une bonne affaire.
«Attention, Loker; voilà une belle perspective.... Nous allons
travailler ici pour notre compte. Nous les reprenons; l'enfant, tout
naturellement, revient à M. Haley; nous autres, nous emmenons la mère à
Orléans pour la vendre: n'est-ce pas superbe?»
Tom, qui, pendant tout ce discours, était resté bouche béante, rapprocha
soudainement ses mâchoires comme fait un dogue à qui l'on montre un
morceau de viande. Il parut digérer lentement l'idée.
«Voyez-vous, dit Marks à Haley, en remuant son punch, voyez-vous, dans
ce pays, nous avons toujours le moyen de bien nous entendre avec les
tribunaux. Tom ne sait qu'agir au dehors. Moi, quand il faut jurer,
j'arrive en grande tenue, bottes vernies, toilette premier choix; il
semble que je suis là dans tout l'éclat de l'orgueil professionnel. Un
jour, je suis M. Twickem de la Nouvelle-Orléans. Un autre jour, j'arrive
à l'instant de ma plantation, sur la rivière des Perles, où je fais
travailler sept cents nègres. Une autre fois, je suis un parent éloigné
de Henri Clay ou de toute autre illustration du Kentucky. Chacun a ses
talents. Tom est bon quand il faut se battre et assommer. C'est son
caractère; mais il ne sait pas mentir. Pour mon compte, s'il y a dans le
pays un homme qui sache mieux que moi faire un serment sur quelqu'un ou
sur quelque chose, et mieux imaginer les particularités et
circonstances.... je serais curieux de le voir. Je ne dis que cela. Je
glisse comme un serpent à travers les difficultés. Je voudrais parfois
que la justice y regardât de plus près; cela serait plus amusant, vous
comprenez!»
Tom Loker, dont la pensée, comme les mouvements, avait toujours une
certaine lenteur, interrompit Marks en laissant tomber sur la table son
poing pesant, qui fit tout retentir.
«Cela sera! dit-il.
--Dieu vous bénisse, Tom! mais il n'y a pas besoin de casser tous les
verres; gardez votre poing pour la prochaine occasion.
--Mais, messieurs, n'aurai-je point ma part du profit? dit Haley.
--Et n'est-ce pas assez que nous vous rattrapions l'enfant? répondit
Tom. Qu'est-ce qu'il vous faut donc?
--Mais, reprit Haley, puisque c'est moi qui vous fournis l'occasion, je
mérite bien quelque chose. Dix pour cent sur les produits.... la dépense
payée?
--Ah çà! dit Loker avec un épouvantable serment et en frappant la table
de son poing pesant, est-ce que je ne vous connais pas, Daniel Haley?
Croyez-vous m'enfoncer? Pensez-vous que Marks et moi nous ayons pris le
métier de chasseurs d'esclaves pour obliger des gentlemen comme vous,
sans profit pour nous? Non pas, certes! Nous aurons la femme à nous, et
vous ne direz mot; ou nous aurons la mère et l'enfant. Vous nous avez
montré le gibier, il nous appartient maintenant comme à vous. Si Shelby
et vous avez l'intention de nous donner la chasse, voyez où sont les
perdrix de l'an passé. Si vous les trouvez.... elles ou nous.... bravo!
--Eh bien, soit! c'est bien! reprit Haley tout tremblant, vous me
reprendrez l'enfant pour prix de l'affaire. Vous avez toujours
loyalement agi avec moi, Tom, toujours vous avez fidèlement tenu votre
parole.
--Vous le savez, dit Tom, je ne donne dans aucune de vos sensibleries;
mais je ne mentirais pas dans mes comptes avec le diable lui-même. Vous
savez cela, Daniel Haley!
--Très-bien, Tom, très-bien! C'est ce que je disais moi-même. Si vous me
dites que vous m'aurez l'enfant dans une semaine, quelque rendez-vous
que vous vouliez me fixer.... c'est bien, je ne demande rien de plus.
--Nous sommes loin de compte, dit Loker. Vous savez qu'aux Natchez,
quand je travaillais pour vous, ce n'était pas gratis. Je sais tenir une
anguille quand je l'ai prise. Vous allez avancer cinquante dollars,
argent sur table, ou vous ne reverrez jamais l'enfant.... je vous
connais!
--Quoi! lorsque je vous donne l'occasion de faire un bénéfice de mille à
quinze cents dollars! Ah! Tom! vous n'êtes pas raisonnable.
--Nous avons de la besogne assurée pour cinq semaines. Nous allons la
quitter pour courir après votre marmot, et, si nous ne prenons pas la
mère.... les femmes, c'est le diable à prendre! qui nous indemnisera,
nous? Est-ce vous?
--J'en réponds.
--Non! non! argent bas. Si l'affaire se fait et qu'elle rapporte, je
rends les cinquante dollars. Sinon, c'est pour payer notre peine. Hum!
Marks, n'est ce pas cela?
--Sans doute, sans doute, dit Marks d'un ton conciliant. Ce ne sont que
des honoraires, vous voyez bien.... hi! hi! hi!!! Nous autres gens de
loi, vous savez, nous sommes très-bons, très-accommodants,
très-conciliants. Vous savez. Tom vous conduira l'enfant où vous
voudrez.... n'est-ce pas, Tom?
--Si je le trouve, dit Tom, je le conduirai à Cincinnati, et je le
laisserai chez Grany Belcher, au débarcadère.»
Marks tira de sa poche un portefeuille tout gras; il y prit un long
papier, il s'assit, et, ses yeux perçants fixés sur le papier, il
commença de lire entre ses dents: «Baines, comté de Shelby, le petit
Jacques, trois cents dollars, mort ou vivant; Édouard, Dick et Lucy,
mari et femme, six cents dollars; Rolly et ses deux enfants, six cents
dollars sur sa tête.... Voici que j'examine nos affaires pour voir si
nous pouvons nous charger de celle-ci. Loker, dit-il après une pause, il
faut mettre Adams et Springer aux trousses de tous ceux-ci; il y a
longtemps qu'ils sont enregistrés.
--Non, dit Loker, ils nous prendront trop cher.
--J'arrangerai cela. Il n'y a pas très-longtemps qu'il sont dans les
affaires; ils doivent s'attendre à travailler à bon marché.»
Marks continua sa lecture.
«Il y en a trois qui ne donneront pas grand'peine; il suffit de tirer
dessus ou de jurer qu'on a tiré. Je ne crois pas qu'ils puissent
demander beaucoup pour ceux-là. Mais à demain nos affaires. Voyons
l'autre. Vous dites, monsieur Haley, que vous avez vu la fille
débarquer?
--Certainement, je l'ai vue comme je vous vois.
--Et un homme l'aidait à gravir le bord escarpé?
--Oui.
--Très-bien, dit Marks; elle a reçu asile: où? c'est la question. Eh
bien, Tom, qu'en dites-vous?
--Il faut passer la rivière cette nuit, cela ne fait pas un doute.
--Mais il n'y a pas de bateau, dit Marks; le courant charrie la glace
d'une terrible façon.... N'y a-t-il point de danger, Tom?
--Ce n'est pas de cela qu'on doit s'inquiéter; il faut passer, répondit
Tom d'un ton décidé.
--Diable! fit Marks qui se démenait dans la chambre. Soit!» ajouta-t-il.
Puis, allant jusqu'à la fenêtre:
«Mais, dit-il, la nuit est noire comme la gueule d'un loup.... et puis,
Tom....
--Allons donc! dites tout de suite que vous avez peur, Marks.... Mais je
ne puis reculer.... il faut.... Admettons que vous vous arrêtiez ici un
jour ou deux, et qu'ainsi la femme arrive aux frontières du Sandusky
avant vous....