Jamais une créature humaine ne se sentit plus malheureuse et plus

abandonnée qu'Élisa, au moment où elle s'éloigna de la case de l'oncle

Tom. Les souffrances et les dangers de son mari, le danger de son

enfant, tout cela se mêlait dans son âme avec le sentiment confus et

douloureux de tous les périls qu'elle-même allait courir en quittant

cette maison, la seule qu'elle eût jamais connue, en quittant une

maîtresse qu'elle avait toujours aimée et respectée. N'allait-elle pas

quitter aussi tous ces objets familiers qui nous attachent, le lieu où

elle avait grandi, les arbres dont l'ombre avait abrité ses jeux, les

bosquets où elle s'était promenée, le soir des jours heureux, à côté de

son jeune époux? Tous ces objets, qu'elle apercevait à la lueur froide

et brillante des étoiles, semblaient prendre une voix pour lui adresser

des reproches et lui demander où elle pourrait aller en les quittant.

Mais, plus puissant que tout le reste, l'amour maternel la rendait folle

de terreur en lui faisant pressentir l'approche de quelque danger

terrible. L'enfant était assez grand pour marcher à côté d'elle; dans

toute autre circonstance, elle se fût contentée de le conduire par la

main: mais alors la seule pensée de ne plus le serrer dans ses bras la

faisait tressaillir; et, tout en hâtant sa marche, elle le pressait

contre sa poitrine avec une étreinte convulsive.

La terre gelée craquait sous ses pas: elle tremblait au bruit; le

frôlement d'une feuille, une ombre balancée lui faisaient refluer le

sang au coeur et précipitaient sa marche. Elle s'étonnait de la force

qu'elle trouvait en elle. Son enfant lui semblait léger comme une plume.

Chaque terreur nouvelle augmentait encore cette force surnaturelle qui

l'emportait. Souvent quelque prière s'élançait de ses lèvres pâles et

montait jusqu'à l'ami qui est là-haut: «Seigneur, sauvez-moi! mon Dieu,

ayez pitié de moi!»

O mère qui me lisez, si c'était votre Henri à vous qu'on dût vous

enlever demain matin, si vous eussiez vu l'homme, le brutal marchand, si

vous eussiez appris que l'acte de vente est signé et remis.... si vous

n'aviez plus que de minuit au matin pour vous sauver.... et le

sauver.... quelle serait la rapidité de votre fuite, combien de milles

pourriez-vous faire dans ces quelques heures.... le cher fardeau à votre

sein, sa petite tête endormie sur votre épaule, ses deux petits bras

confiants noués autour de votre cou?

Car l'enfant dormait.

D'abord, l'effroi, l'étrangeté des circonstances le tinrent éveillé;

mais la mère réprimait si énergiquement chaque parole, chaque souffle,

l'assurant que, s'il voulait seulement être tranquille, elle le

sauverait, qu'il se serra paisiblement contre elle en lui disant

seulement, quand il sentait venir le sommeil:

«Mère, faut-il que je reste éveillé? dites, faut-il?

--Non, cher ange, dors si tu veux.

--Mais, si je dors, tu ne vas pas me laisser, mère!

--Oh Dieu! te laisser! non, va!» Et sa joue devint plus pâle, et plus

brillant le rayon de ses yeux noirs....

«Vous êtes sûre, mais bien sûre?

--Oui, bien sûre!» reprit la mère d'une voix qui l'effraya elle-même,

car elle lui sembla venir d'un esprit intérieur qui n'était point elle.

L'enfant laissa tomber sa tête fatiguée et s'endormit.... Le contact de

ces petits bras chauds, cette respiration qui passait sur son cou,

donnaient aux mouvements de la mère comme une ardeur enflammée. Chaque

tressaillement de l'enfant endormi faisait passer dans ses membres comme

un courant électrique. Sublime domination de l'esprit sur le corps, qui

rend insensibles les chairs et les nerfs, et qui trempe les muscles

comme de l'acier, pour que la faiblesse devienne de la force! Les

limites de la ferme, le bosquet, le bois, tout cela passait comme des

fantômes.... Et elle marchait, marchait toujours, sans s'arrêter, sans

reprendre haleine.... Les premières lueurs du jour la trouvèrent sur le

grand chemin, à plusieurs milles de l'habitation.

Souvent, avec sa maîtresse, elle était allée visiter quelques amis dans

le voisinage jusqu'au village de T., tout près de l'Ohio: elle

connaissait parfaitement ce chemin. Mais aller plus loin, passer le

fleuve, c'était pour elle le commencement de l'inconnu. Elle ne pouvait

plus désormais espérer qu'en Dieu.

Quand les chevaux et les voitures commencèrent à circuler sur la grande

route, elle comprit, avec cette intuition rapide que nous avons toujours

dans nos moments d'excitation morale, et qui semble une sorte

d'inspiration, elle comprit que sa marche égarée et sa physionomie

inquiète allaient attirer sur elle l'attention soupçonneuse des

passants. Elle posa donc l'enfant à terre, répara sa toilette, ajusta sa

coiffure, et mesura sa marche de façon à sauver du moins les apparences.

Elle avait fait provision de pommes et de gâteaux. Les pommes lui

servirent à hâter la marche de l'enfant; elle les faisait rouler à

quelques pas devant lui: l'enfant courait après de toutes ses forces.

Cette ruse, souvent répétée, lui fit gagner quelques milles.

Ils arrivèrent bientôt près d'un épais taillis, qu'un ruisseau limpide

traversait avec un frais murmure. L'enfant avait faim et soif: il

commençait à se plaindre. Tous deux franchirent la haie. Ils s'assirent

derrière un quartier de rocher qui les dérobait à la vue; elle le fit

déjeuner. L'enfant remarqua en pleurant qu'elle ne mangeait pas: il lui

passa un bras autour du cou et voulut lui glisser un morceau de gâteau

dans la bouche....

«Il m'étoufferait! pensa-t-elle.... Non, Henri, non, cher ange, maman ne

peut pas manger que tu ne sois sauvé.... Il faut aller.... encore,

encore, jusqu'à ce que nous ayons atteint la rivière.»

Et elle se précipita sur la route.... puis elle reprit une marche

régulière et calme.

Elle avait dépassé de plusieurs milles les endroits où elle était

personnellement connue. Si le hasard voulait qu'elle rencontrât quelque

connaissance, elle se disait que la bonté très-notoire de la famille

écarterait bien loin toute idée d'évasion. Et puis, elle était si

blanche qu'il fallait un oeil attentif et exercé pour reconnaître le

sang mêlé; son enfant était aussi blanc qu'elle; c'était une chance de

plus de passer inaperçue.

Elle s'arrêta vers midi dans une jolie ferme pour s'y reposer et

commander le dîner. Avec la distance le danger diminuait; ses nerfs se

détendaient, et elle éprouvait à la fois de la fatigue et de la faim.

La fermière, déjà sur l'âge, bonne et un peu commère, fut enchantée

d'avoir à qui parler, et elle accepta sans examen la fable d'Élisa, qui

allait, disait-elle, à quelque distance, passer une semaine chez une

amie.... «Puissé-je dire vrai!» ajoutait-elle tout bas.

Une heure avant le coucher du soleil, elle arriva au village de T., sur

les bords de l'Ohio, fatiguée, le corps malade, mais l'âme vaillante.

Son premier regard fut pour la rivière, qui, pareille au Jourdain de la

Bible, la séparait du Chanaan de la liberté.

On était au commencement du printemps; la rivière, gonflée et

mugissante, charriait des monceaux de glace avec ses eaux tumultueuses.

Grâce à la forme particulière du rivage, qui, dans cette partie du

Kentucky, s'avance comme un promontoire au milieu des eaux, d'énormes

quantités de glace avaient été retenues au passage. Elles s'entassaient

en piles énormes qui formaient comme un radeau irrégulier et

gigantesque, interrompant la communication des deux rives.

Élisa demeura un instant en contemplation devant cet affligeant

spectacle.... «Le bac ne marche plus!» pensa-t-elle.... et elle courut à

une petite auberge pour y demander quelques renseignements.

L'hôtesse, occupée à ses fritures et à ses ragoûts pour le repas du

soir, s'arrêta, fourchette en main, en entendant la voix douce et

plaintive d'Élisa.

«Qu'est-ce donc?

--Y a-t-il un bac ou un bateau pour passer le monde qui va à B...?

--Non vraiment. Les bateaux ne marchent plus.»

La douleur et l'abattement d'Élisa frappèrent cette femme.

«Vous auriez, lui demanda-t-elle avec intérêt, besoin de passer de

l'autre côté de l'eau?... Quelqu'un de malade?... Vous semblez inquiète.

--J'ai un enfant en danger, je ne le sais que d'hier soir; je suis venue

tout d'une traite dans l'espoir de trouver le bac.

--C'est bien malheureux, dit la femme qui sentit s'éveiller toutes ses

sympathies maternelles.... Je suis vraiment fâchée pour vous. Salomon!»

cria-t-elle par la fenêtre, en dirigeant sa voix du côté d'une petite

hutte toute noire.

Un individu aux mains sales, et portant un tablier de cuir, parut sur le

seuil.

«Dites-moi, Salomon, cet homme ne va-t-il point passer l'eau cette nuit?

--Il dit qu'il va essayer, si cela est possible.»

Alors l'hôtesse, se retournant vers Élisa:

«Un homme va venir avec des marchandises pour passer cette nuit. Il

soupera ici. Ce que vous avez de mieux à faire, c'est de vous asseoir et

de l'attendre. Quel joli enfant!» ajouta-t-elle en lui offrant un

gâteau.

Mais l'enfant, tout épuisé par la route, pleurait de fatigue.

«Pauvre petit! dit Élisa, il n'est pas accoutumé à marcher... je l'ai

trop pressé!

--Faites-le entrer dans cette chambre,» dit l'hôtesse en ouvrant un

petit cabinet où il y avait un lit confortable. Élisa y plaça le pauvre

enfant et tint ses petites mains dans les siennes jusqu'à ce qu'il fût

endormi. Pour elle, il n'y avait plus de repos. La pensée de ses

persécuteurs, comme un feu dévorant, brûlait la moelle de ses os. Elle

jetait des regards pleins de larmes sur les flots gonflés et terribles

qui coulaient entre elle et la liberté.

Mais quittons l'infortunée pour un instant, et voyons ce que deviennent

ceux qui la poursuivent.

Mme Shelby avait dit, il est vrai, que le dîner serait immédiatement

servi; on vit bientôt, ce qui s'est vu souvent, qu'il faut être deux

pour faire un marché. Quoique les ordres eussent été donnés en présence

d'Haley et transmis à la mère Chloé par au moins une demi-douzaine

d'alertes messagers, cette haute dignitaire, pour toute réponse,

grommela quelques mots inintelligibles, en hochant sa vieille tête, et

elle continua son opération avec une lenteur inaccoutumée.

Toute la maison semblait instinctivement deviner que madame n'était en

aucune façon affligée de ce retard: on ne saurait croire combien

d'accidents retardèrent le cours ordinaire des choses. Un marmiton

maladroit renversa la sauce: il fallut refaire la sauce. Chloé y mit un

soin désespérant et une précision compassée; elle répondait à toutes les

exhortations «qu'elle ne se permettrait pas de servir une sauce tournée

pour plaire à des gens qui voulaient rattraper quelqu'un.» Un enfant

tomba avec l'eau qu'il portait: il fallut retourner à la fontaine. Un

autre renversa le beurre. De temps en temps on arrivait, en ricanant,

dire à la cuisine que M. Haley paraissait très-mal à son aise, qu'il ne

pouvait rester sur son siége, et qu'il allait en trépignant de la

fenêtre à la porte.

«C'est bien fait! disait Chloé avec indignation. Il sera encore plus mal

à l'aise un de ces jours, s'il n'amende pas ses voies. Son maître

l'enverra chercher, et alors.... il verra....

--Il ira en enfer, c'est sûr, dit le petit Jean.

--Il le mérite bien, dit Chloé d'un air revêche. Il a brisé bien des

coeurs... Je vous le dis à tous, reprit-elle en élevant sa fourchette,

comme M. Georges l'a lu dans la _Rêvélation_, les âmes crient au pied de

l'autel, elles crient au Seigneur et demandent vengeance.... et un jour

le Seigneur les entendra. Oui, il les entendra!»

Chloé était si fort respectée dans la maison, que tous l'écoutèrent

bouche béante. Le dîner se trouvait servi; tous les esclaves eurent donc

le temps de venir jaser avec elle et de prêter l'oreille à ses

remarques.

«Il rôtira toute l'éternité, c'est sûr; hein! rôtira-t-il? disait André.

--Je voudrais bien le voir, reprenait le petit Jean.

--Enfants!» dit une voix qui les fit tous tressaillir.

C'était l'oncle Tom, qui, du seuil, écoutait cette conversation.

Enfants! j'ai peur que vous ne sachiez pas ce que vous dites là.

_Toujours_ est un mot terrible, enfants; rien que d'y penser, il

effraye! _Toujours!_ il ne faut souhaiter cela à aucune créature

humaine.

--Nous ne souhaitons cela qu'à ceux qui perdent les âmes, dit André....

à ceux-là, on ne peut s'en empêcher.... ils sont si affreusement

méchants!

--La nature elle-même, la bonne nature ne crie-t-elle point contre eux?

dit Chloé. Est-ce qu'ils n'arrachent pas l'enfant qu'on allaite au sein

de sa mère... pour le vendre?... Et les petits enfants qui pleurent et

qui s'attachent à nos vêtements, est-ce qu'ils ne les arrachent point

aussi de nos bras.... pour les vendre? Ne séparent-ils point la femme du

mari? continua-t-elle en pleurant.... et n'est-ce pas les tuer tous

deux? Et cependant, que ressentent-ils? quelle pitié? est-ce que cela

les empêche de boire, de fumer et de prendre toutes leurs aises? Si le

diable ne les emporte pas, à quoi donc le diable est-il bon?» Et,

couvrant son visage de son tablier, Chloé laissa éclater ses sanglots.

Mais alors Tom, à son tour:

«Priez pour ceux qui vous persécutent, dit le _bon livre_!

--Prier pour eux! c'est trop fort.... je ne puis pas!...

--Oui, Chloé, c'est plus fort que la nature, mais la grâce du Seigneur

est plus forte aussi que la nature!... Et d'ailleurs, songez dans quel

état se trouve l'âme des pauvres créatures qui commettent de telles

actions.... Remerciez Dieu de n'être pas comme elles, Chloé. Pour moi,

j'aimerais mieux être vendu dix mille fois que d'avoir le même compte à

rendre que ce pauvre homme!

--Et moi aussi, dit Jean; il ne faudra pas la reprendre, Andy.»

André haussa les épaules et sifflota entre ses dents, en signe

d'acquiescement.

«Je suis bien aise, reprit Tom, que monsieur ne soit pas sorti ce

matin, comme il le voulait. Cela me faisait plus de mal que de me voir

vendu. C'était bien naturel à lui, mais bien pénible pour moi, qui le

connais depuis l'enfance; j'ai vu monsieur et je commence à être

réconcilié avec la volonté de Dieu. Monsieur ne pouvait se tirer

d'affaire sans cela. Il a bien fait. Mais j'ai peur que les choses

n'aillent encore plus mal, moi absent. On ne s'attendra pas à voir

monsieur rôder et surveiller partout, comme je faisais. Les enfants ont

bonne volonté.... mais c'est si léger.... voilà ce qui m'effraye!»

La sonnette retentit, et Tom fut appelé au parloir.

«Tom, lui dit Shelby avec bonté, je dois vous avertir que j'ai un dédit

de dix mille dollars avec monsieur, si vous ne vous trouvez point à

l'endroit qu'il vous désignera. Il va maintenant à ses autres affaires;

vous avez votre journée à vous. Allez où vous voudrez, mon garçon.

--Merci, monsieur, dit Tom.

--Ne l'oubliez pas, ajouta le trafiquant, si vous jouez le tour à votre

maître, j'exigerai tout le dédit. S'il m'en croyait, il ne se fierait

jamais à vous autres nègres; vous glissez comme des anguilles.

--Monsieur, dit Tom en se tenant tout droit devant Shelby, j'avais huit

ans quand la vieille maîtresse vous mit dans mes bras; vous n'aviez pas

un an: «Tom, ce sera ton maître, me dit-elle: «aie bien soin de lui!» Et

maintenant, monsieur, je vous le demande, ai-je jamais manqué à mon

devoir? Vous ai-je jamais été infidèle... surtout depuis que je suis

chrétien?»

M. Shelby fut comme oppressé; les larmes lui vinrent aux yeux.

«Mon brave garçon, Dieu sait que vous ne dites que la vérité.... et, si

je le pouvais, je ne vous vendrais pas.... pour un monde.

--Vrai comme je suis une chrétienne, dit à son tour Mme Shelby, vous

serez racheté aussitôt que nous le pourrons. Monsieur Haley,

rappelez-vous à qui vous l'aurez vendu, et faites-le-moi savoir.

--Pour cela, certainement, dit Haley. Si vous le désirez, je puis vous

le ramener dans un an.

--Je vous le rachèterai bon prix.

--Fort bien, dit le marchand. Je vends, j'achète: pourvu que je fasse

une bonne affaire, c'est tout ce que je demande, vous comprenez....»

M. et Mme Shelby se sentaient humiliés et abaissés par l'impudente

familiarité du marchand; mais tous deux sentaient aussi l'impérieuse

nécessité de maîtriser leurs sentiments: plus il se montrait dur et

avare, plus Mme Shelby craignait de le voir reprendre Élisa et son

enfant. Elle cherchait donc à le retenir par toutes sortes de ruses

féminines: c'étaient des mines, des sourires, des causeries presque

intimes... tout, enfin, pour faire passer le temps insensiblement.

A deux heures, Samuel et André amenèrent les chevaux, qui semblaient

plus frais et plus dispos que jamais, malgré leur escapade du matin.

Samuel avait puisé dans les inspirations du dîner un zèle et une ardeur

nouvelle. Comme Haley s'approchait, il disait à André, avec une évidente

allusion à ce qu'ils allaient faire, que tout était pour le mieux et

qu'il n'y avait point à douter du succès.

«Sans doute votre maître a des chiens, dit Haley tout pensif, au moment

où il allait monter à cheval.

--Des chiens, reprit Samuel, il y en a des tas! Voilà d'abord Bruno!

c'est un fameux aboyeur; et puis, chaque nègre a son chien d'une sorte

ou de l'autre.

--Fi donc!»

Et Haley murmura je ne sais quels termes injurieux adressés à tous ces

chiens.

«Il n'a donc pas, ajouta-t-il (non, il n'en a pas, je le vois bien) de

chiens pour le nègre?»

Samuel comprit parfaitement ce que le marchand voulait dire. Il n'en

prit pas moins un air de simplicité désespérante.

«Nos chiens ont l'odorat très-fin, dit-il; je pense bien que c'est

l'espèce dont vous voulez parler: mais ils manquent d'exercice! ce sont

de beaux chiens.... Si vous voulez qu'on les lâche....» Il appela en

sifflant l'énorme terre-neuve, qui vint joyeusement bondir autour d'eux.

«Va te faire pendre! cria le marchand. Allons, en route!»

Samuel, en montant à cheval, trouva adroitement le moyen de chatouiller

André, qui partit d'un éclat de rire, à la grande indignation de Haley,

qui le menaça de son fouet.

«Vous m'étonnez, André! dit Samuel avec une imperturbable gravité. Ce

que nous faisons est sérieux, Andy! vous ne devez pas en faire un jeu.

Ce ne serait pas le moyen de servir monsieur.

--Décidément je veux aller droit à la rivière, dit Haley en arrivant aux

dernières limites de la propriété. Je connais le chemin qu'ils prennent

tous; ils veulent passer....

--Certainement, dit Samuel, c'est une idée, cela! M. Haley est tombé

juste.... Mais il y a deux routes pour aller à la rivière, la route de

terre et la route de pierres. Laquelle voulez-vous prendre?»

André regarda naïvement Samuel, surpris d'entendre cette nouveauté

topographique; mais il confirma immédiatement le dire de son camarade

par des assertions réitérées.

«Moi, dit Samuel, j'aurais plutôt pensé que Lisa aurait pris la vieille

route, parce qu'elle est moins fréquentée.»

Haley, quoiqu'il fût un assez malin oiseau et très-soupçonneux de son

naturel, se laissa néanmoins prendre à cette observation.

«Si vous n'êtes deux maudits menteurs....» fit-il en s'arrêtant un

moment tout pensif.

Le ton perplexe et réfléchi avec lequel ces paroles furent prononcées

parut amuser prodigieusement André. Il se renversa en arrière au point

de tomber presque jusqu'à terre. Le visage de Samuel avait pris, au

contraire, une expression de gravité dolente.

«Ma foi! dit-il, m'sieu peut agir à sa guise; il peut prendre le chemin

droit si cela lui plaît. Pour nous, c'est tout un; quand je réfléchis,

je pense même que c'est le meilleur chemin.... décidément....

--Elle aura suivi la route solitaire, dit Haley pensant tout haut, et

sans tenir aucun compte de la remarque de Samuel.

--On ne sait pas, reprit Samuel; les femmes sont si drôles! elles ne

font jamais rien comme on se l'imagine; c'est presque toujours le

contraire: la femme est naturellement contrariante. Si vous croyez

qu'elle a pris une route, il est certain que c'est l'autre qu'il faut

suivre pour la trouver. Mon opinion à moi est que Lisa a pris la vieille

route: aussi je pense qu'il faut suivre la nouvelle.»

Ces observations profondes sur l'humeur féminine ne parurent pas

disposer Haley en faveur de la route neuve; il annonça résolûment qu'il

allait prendre l'ancienne, et il demanda à Samuel si on devait bientôt y

arriver.

«Tout à l'heure, dit Samuel en clignant de l'oeil qui regardait André,

tout à l'heure!» Il ajouta gravement: «J'ai étudié la question; je crois

qu'il ne faut pas prendre cette route. Je ne l'ai jamais parcourue; elle

est d'une solitude désespérante, nous pourrions nous égarer.... et dans

ce cas, où aller?... Dieu le sait!

--N'importe, dit Haley, je veux aller par cette route.

--Mais, j'y réfléchis, poursuivit Samuel, il me semble que j'ai entendu

dire que cette route était tout encombrée de haies et d'échaliers.

N'est-ce pas, Andy?»

André n'était pas certain.... il n'avait pas vu.... il ne voulait pas se

compromettre.

Haley, habitué à tenir la balance entre des mensonges plus ou moins

pesants, crut qu'elle penchait cette fois du côté de la vieille route;

il s'imagina que c'était par mégarde que Samuel l'avait d'abord

indiquée. Il attribua ses efforts confus pour l'en dissuader à un

mensonge désespéré qui n'avait d'autre but que de sauver Élisa.

Quand donc Samuel eut montré la route, Haley s'y précipita vivement,

suivi des deux nègres.

C'était vraiment une vieille route, qui avait conduit jadis à la

rivière. Elle était abandonnée depuis longues années pour un nouveau

tracé. La route était libre à peu près pour une heure de marche; après

cela elle était coupée de haies et de métairies. Samuel le savait

parfaitement bien; mais elle était depuis si longtemps fermée, qu'André

l'ignorait véritablement. Il trottait donc avec un air de soumission

respectueuse, murmurant et criant de temps en temps que c'était bien

raboteux et bien mauvais pour le pied de Jerry.

«Je vous préviens que je vous connais, drôles, dit Haley; toutes vos

roueries ne me feront pas quitter cette route.... André, taisez-vous!

--M'sieu fera ce qu'il voudra,» reprit humblement Samuel; et en même

temps il lança un coup d'oeil plus significatif à André, dont la gaieté

allait éclater bruyamment.

Samuel était d'une animation extrême; il vantait son excellente vue, il

s'écriait de temps en temps: «Ah! je vois un chapeau de femme sur la

hauteur!» Ou bien, appelant André: «N'est-ce point Lisa, là-bas, dans ce

creux?» Il choisissait pour ces exclamations les parties difficiles et

rocailleuses de la route, où il était à peu près impossible de hâter le

pas. Il tenait ainsi Haley dans une perpétuelle émotion.

Après une heure de marche, les trois voyageurs descendirent

précipitamment dans une cour qui dépendait d'une vaste ferme. On ne

rencontra personne; tout le monde était aux champs; mais, comme la ferme

barrait littéralement le chemin, il était évident qu'on ne pouvait aller

plus loin dans cette direction.

«Eh! que vous disais-je, monsieur? fit Samuel avec un air d'innocence

persécutée. Comment un étranger pourrait-il connaître le pays mieux que

ceux-là qui sont nés et qui ont été élevés sur la place?

--Gredins, dit Haley, vous le saviez bien!

--Mais je vous le disais, et vous ne vouliez pas le croire. Je disais à

monsieur que tout était fermé et barré, et que je ne pensais pas que

nous pussions passer. Andy m'a entendu.»

Cette assertion était trop incontestablement vraie pour qu'on pût y

contredire. L'infortuné marchand fut donc obligé de dissimuler de son

mieux. Il cacha sa colère, et tous trois firent volte-face et se

dirigèrent vers la grande route.

Il résulta de tous ces retards une certaine avance pour Élisa. Il y

avait trois quarts d'heure que son enfant était couché dans le cabinet

de l'auberge, quand Haley et les deux esclaves y arrivèrent eux-mêmes.

Élisa était à la fenêtre; elle regardait dans une autre direction;

l'oeil perçant de Samuel l'eut bientôt découverte. Haley et André

étaient à quelques pas en arrière. C'était un moment critique. Samuel

eût soin qu'un coup de vent enlevât son chapeau. Il poussa un cri

formidable et d'une façon toute particulière. Ce cri réveilla Élisa

comme en sursaut. Elle se rejeta vivement en arrière.

Les trois voyageurs s'arrêtèrent en face de la porte d'entrée, tout près

de cette fenêtre.

La case de l'oncle Tom; ou, vie des nègres en Amérique · 第 5 / 43 段