Tom releva lentement la tête, regarda autour de lui tristement, mais

avec calme, puis il dit:

«Non, je ne partirai point; qu'Élisa parte! elle fait bien. Ce n'est pas

moi qui dirai le contraire. La nature veut qu'elle parte. Mais vous avez

entendu ce qu'elle a dit: je dois être vendu, ou tout ici, choses et

gens, va être ruiné. Je pense que je puis supporter cela autant que qui

que ce soit.... Et quelque chose comme un soupir et un sanglot souleva

sa vaste poitrine, qui tressaillit convulsivement.... Le maître,

ajouta-t-il, m'a toujours trouvé à ma place,... il m'y trouvera

toujours.... Je n'ai jamais manqué à ma foi, je ne me suis jamais servi

de la passe contrairement à ma parole: je ne commencerai point: il vaut

mieux que je parte seul que de causer la perte de la maison et la vente

de tous. Le maître ne doit pas être blâmé, Chloé, il prendra soin de

vous et de ces pauvres....»

A ces mots, il se tourna vers le lit grossier où l'on voyait paraître

les petites têtes crépues, et ses sanglots éclatèrent... Il s'appuya sur

le dossier de sa chaise et se couvrit le visage de ses larges mains. Des

sanglots profonds, bruyants, impétueux, ébranlèrent jusqu'au siége, et

de grandes larmes, glissant entre ses doigts, tombèrent sur le sol.

Lecteur! telles seraient les larmes que vous verseriez sur le cercueil

de votre premier-né! telles étaient, madame, les larmes que vous avez

répandues en entendant les cris de votre enfant qui mourait! Lecteur,

vous êtes un homme, et lui aussi était un homme! Madame, vous portez de

la soie et des bijoux; mais, dans ces grandes détresses de la vie, dans

ces terribles épreuves, nous n'avons pour nous tous qu'une même douleur!

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

«Et puis, dit Élisa, qui se tenait toujours auprès de la porte, j'ai vu

mon mari cette après-midi.... Je ne me doutais pas alors de ce qui

allait arriver. Ils l'ont poussé à bout, et il m'a dit aujourd'hui qu'il

avait aussi l'intention de s'enfuir. Tâchez de lui donner de mes

nouvelles; dites-lui comment et pourquoi je suis partie; dites-lui que

je vais essayer de gagner le Canada; portez-lui tout mon amour, et si je

ne le revois pas, dites-lui....»

Elle se retourna vers la muraille, leur déroba un instant son visage,

puis elle reprit d'une voix brève:

«Dites-lui d'être aussi bon qu'il pourra, pour que nous nous retrouvions

au ciel!... Appelez Bruno, fermez la porte sur lui; pauvre bête! il ne

faut pas qu'il me suive!»

Il y eut encore quelques dernières paroles, quelques larmes, quelques

adieux bien simples, mêlés de bénédictions; puis, soulevant dans ses

bras son enfant étonné et effrayé, elle disparut silencieusement.

CHAPITRE VI.

Découverte.

Après leur longue discussion, M. et Mme Shelby ne s'endormirent pas tout

d'abord. Aussi le lendemain se réveillèrent-ils plus tard que de

coutume.

«Je ne sais ce qui retient Élisa ce matin,» dit Mme Shelby, après avoir

sonné plusieurs fois inutilement.

M. Shelby, debout devant sa glace, repassait son rasoir. La porte

s'ouvrit, et un jeune mulâtre entra avec l'eau pour la barbe.

«André, dit Mme Shelby, frappez donc à la porte d'Élisa et dites-lui que

je l'ai sonnée trois fois. Pauvre créature!» ajouta-t-elle tout bas en

soupirant.

André revint bientôt l'oeil effaré.

«Dieu! madame, les tiroirs de Lisa sont tout ouverts. Ses affaires sont

jetées partout... je crois qu'elle est partie.»

La vérité passa comme un éclair devant les yeux des deux époux. M.

Shelby s'écria:

«Elle a eu des soupçons... et elle s'est enfuie.

--Dieu soit loué! dit Mme Shelby de son côté. Oui, je le crois.

--Madame, ce que vous dites là n'a pas de sens: si elle est partie, ce

sera vraiment fâcheux pour moi. Haley a vu que j'hésitais à lui vendre

cet enfant; il pourra penser que j'ai été complice de la fuite... cela

touche mon honneur.»

M. Shelby quitta la chambre en toute hâte.

Depuis un quart d'heure, c'était, dans la maison, un va-et-vient

continuel, un bruit de portes s'ouvrant et se fermant, et un pêle-mêle

de visages de toutes nuances et de toutes couleurs.

Une seule personne eût pu donner quelques éclaircissements, et cette

personne se taisait: c'était la cuisinière en chef, Chloé. Silencieuse,

un nuage de tristesse couvrant sa face naguère encore si joyeuse, elle

préparait les gâteaux du déjeuner, comme si elle n'eût rien vu, rien

entendu de ce qui se passait autour d'elle.

Bientôt une douzaine de jeunes drôles, noirs comme des corbeaux, se

rangèrent sur les marches du perron, chacun voulant être le premier à

saluer le maître étranger avec la nouvelle de sa déconvenue.

«Il en perdra la tête, je gage, disait André.

--Je suis sûr qu'il va jurer, reprenait Jean le Noir.

--Oui, il jure, faisait à son tour Mandy Tête-de-laine. Je l'ai entendu

hier à dîner; j'ai entendu tout, je m'étais fourré dans le cabinet où

madame met la vaisselle... j'ai entendu!»

Amanda, qui jamais de sa vie n'avait compris un mot à une conversation,

se donna un petit air d'intelligence supérieure, en marchant fièrement

au milieu de ses compagnons. Amanda n'oubliait de dire qu'une seule

chose, c'est que blottie dans ce cabinet, au milieu de la vaisselle,

elle n'avait fait qu'y dormir.

Haley apparut enfin botté, éperonné... De tout côté, on lui jeta au nez

la mauvaise nouvelle.

Les jeunes drôles ne furent pas désappointés dans leur attente: il jura,

il jura avec une abondance et une facilité de paroles qui les

réjouissaient fort; ils avaient soin cependant de se baisser et de se

reculer de façon à être toujours hors de la portée de son fouet. Ils

roulèrent bientôt les uns sur les autres, avec d'immenses éclats de

rire, se débattant sur le gazon flétri de la cour, gesticulant, criant

et hurlant.

«Oh! les petits démons! si je les tenais, murmura Haley entre ses dents.

--Mais vous ne les tenez pas, dit André avec un geste de triomphe

accompagné d'indescriptibles grimaces, après toutefois que le marchand

eut tourné le dos, et qu'il ne lui fut plus possible de l'entendre.

--Eh bien! Shelby, voilà qui est assez extraordinaire, dit Haley en

entrant brusquement dans le salon; il paraît que la fille a décampé avec

son petit.

--Monsieur Haley.... madame Shelby est ici, dit celui-ci avec dignité.

--Pardon, madame, dit Haley en saluant légèrement et d'un air refrogné,

mais je répète ce que je disais tout à l'heure: on fait courir un

singulier bruit!... Est-ce vrai, monsieur?

--Monsieur, répondit Shelby, si vous voulez conférer avec moi, gardez un

peu la tenue d'un gentleman. André, prenez le chapeau et le fouet de M.

Haley.... Asseyez-vous, monsieur.... Oui, monsieur, j'ai le regret de

vous dire que cette jeune femme, qui a entendu ou soupçonné ce qui

l'intéressait.... a enlevé son fils et est partie la nuit dernière.

--J'espérais, je l'avoue, qu'on agirait loyalement avec moi dans cette

affaire, reprit Haley.

--Quoi! monsieur, dit Shelby en s'approchant vivement de lui, que

dois-je entendre par là?... A celui qui met mon honneur en question, je

n'ai qu'une réponse à faire.»

A ces mots, le trafiquant devint beaucoup plus humble, et baissant de

ton:

«Il est pourtant bien dur, murmura-t-il, pour un homme qui vient de

faire un bon marché, de se voir berné de cette façon.

--Monsieur, dit Shelby, si je ne comprenais que vous avez quelque sujet

de désappointement, je n'aurais pas toléré la grossièreté de votre

entrée dans mon salon ce matin, et j'ajoute, puisque l'explication

semble nécessaire, que je ne tolérerai pas la plus légère insinuation de

votre part: on ne suspecte pas ma loyauté, monsieur! Je me crois

cependant obligé à vous donner aide et protection. Prenez mes gens et

mes chevaux, et tâchez de retrouver ce qui est à vous. En un mot, Haley,

continua-t-il en quittant tout d'un coup ce ton de dignité froide pour

revenir à sa franche cordialité, ce que vous avez de mieux à faire,

c'est de reprendre votre belle humeur.... et de déjeuner.... Nous

aviserons après.»

Mme Shelby se leva, et dit que ses occupations ne lui permettaient pas

d'assister au déjeuner; et, chargeant une digne mulâtresse de préparer

le café et de servir les deux hommes, elle quitta l'appartement.

«La vieille dame n'aime pas démesurément votre serviteur, dit Haley,

faisant un laborieux effort pour paraître très-familier.

--Je ne suis pas habitué à entendre parler si familièrement de ma femme,

dit Shelby assez sèchement.

--Pardon; mais ce n'était qu'une plaisanterie, vous le savez bien.

--Les plaisanteries sont plus ou moins agréables, dit Shelby.

--Il est diablement libre maintenant que ces papiers sont signés,

murmura le marchand; comme il est devenu grand depuis hier!»

Jamais la chute d'un premier ministre, après une intrigue de cour, ne

produisit une plus violente tempête d'émotions que la nouvelle de ce qui

venait d'arriver à l'oncle Tom. On ne parlait pas d'autre chose. Dans la

case comme aux champs, on discutait les résultats probables de

l'événement. La fuite d'Élisa, étant le premier exemple d'un événement

de cette nature chez M. Shelby, augmentait encore l'agitation et le

trouble de tous.

Le noir Samuel (on l'appelait noir parce que son teint était de trois

nuances plus foncé que celui des autres fils de la côte d'ébène), le

noir Samuel déroulait en lui-même toutes les phases de l'affaire: il en

étudiait la portée, il en calculait l'influence sur son propre

bien-être, avec une puissance d'intuition et une netteté de regard qui

eussent fait honneur à un politique blanc de Washington.

«C'est un mauvais vent que celui qui ne souffle nulle part, se dit

Samuel sentencieusement. Un mauvais vent! c'est un fait.» Il rehaussa

son pantalon qui menaçait de tomber, remplaçant adroitement par un petit

clou un bouton nécessaire.... et absent. Cet effort de génie mécanique

sembla le ravir.

«Oui, c'est un mauvais vent que celui qui ne souffle nulle part,

répéta-t-il encore. Maintenant, voilà Tom bas... cela va faire monter un

nègre à sa place. Et pourquoi pas moi, ce nègre? Pourquoi pas Sam? C'est

une idée! Comme Tom! à cheval! Aller à cheval! partout, dans la

campagne.... belles bottes cirées... bottes noires!... Une passe dans ma

poche.... Moi, grand monsieur! Pourquoi pas? Oui, pourquoi pas Sam? Je

voudrais bien savoir la raison!...

--Ohé, Samuel! ohé, Sam! m'sieu a besoin de vous pour seller Bell et

Jerry, dit André en interrompant le soliloque de Samuel.

--Ah! et pourquoi faire, petit?

--Bah! vous ne savez donc pas que Lisa a décampé avec son petit...

--Tu veux en remontrer à ton grand-père, dit Samuel avec un mépris

superbe.... Je savais cela bien avant toi. Ce nègre n'est pas si sot

qu'on pense.

--Bien; mais m'sieu veut qu'on apprête à l'instant Jerry et Bell. Vous

et moi nous allons accompagner m'sieu Haley et tâcher de la reprendre.

--Bon! voilà donc une occasion, dit Samuel; c'est maintenant Sam qui a

la confiance! c'est moi, le nègre! Vous allez voir si je ne la reprends

pas.... Ah! on va voir ce que Sam est capable de faire!

--Eh mais, Samuel, vous feriez mieux d'y regarder à deux fois; madame ne

veut pas qu'on la reprenne; ainsi, gare à vous!

--Oh! fit Samuel, ouvrant de grands yeux, comment sais-tu cela?

--Moi-même, ce matin, en allant porter l'eau pour la barbe dans la

chambre de monsieur, je l'ai entendue; elle m'a envoyé voir pourquoi

Lisa ne venait pas l'habiller, et, quand je lui ai dit qu'elle était

partie, elle a dit: «Dieu soit béni!» et monsieur a été comme fou; et il

lui a répondu: «Vous ne savez ce que vous dites!» Mais elle le ramènera,

allez! je sais bien comment cela se passe.... il vaut mieux être du côté

de madame; c'est moi qui vous le dis!»

Le noir Samuel gratta sa tête crépue, qui ne renfermait pas sans doute

une profonde sagesse, mais qui contenait beaucoup de cette chose

particulière qu'on souhaite aux hommes politiques de tous les pays et

sous tous les régimes, et qui consiste à savoir de quel côté le pain est

beurré.... Samuel se mit donc à réfléchir, en remontant encore une fois

son pantalon: c'était le procédé dont il se servait habituellement pour

faciliter les opérations de son cerveau.

«Il ne faut jamais dire jamais dans ce monde,» murmura-t-il enfin.

Le mot _ce_ fut murmuré avec toute l'emphase d'un philosophe, comme si

Samuel eût véritablement connu beaucoup d'autres mondes, et que cette

conclusion fût le résultat de ses comparaisons.

«J'aurais pourtant cru, fit-il d'un air pensif, que madame aurait mis

toute la maison sur pied pour reprendre Lisa.

--Eh oui! elle aurait, répondit l'enfant; mais ne pouvez-vous voir à

travers une échelle, vieux nègre noir? Madame ne veut pas que ce M.

Haley emmène l'enfant de Lisa.... Voilà la chose!

--High! fit Samuel avec une intonation impossible à noter pour les

oreilles qui ne l'ont pas entendue chez les nègres.

--Et maintenant, j'espère que vous irez vite chercher les chevaux. Ne

perdez pas de temps. Madame vous a déjà demandé, et voilà que vous

restez à jaser.»

Samuel se hâta en effet; il revint bientôt en triomphateur, ramenant au

galop Bill et Jerry. Il sauta à terre pendant qu'ils couraient encore,

et les aligna le long du mur, comme on fait dans un tournoi. Le cheval

de Haley, qui était un jeune poulain ombrageux, rua, hennit et secoua

son licou.

«Oh, oh! dit Samuel.... Farouche! Vous êtes farouche!... Et son noir

visage brilla d'un éclair de malice.... Je vais bien vous faire tenir en

place!»

Un large frêne ombrageait la cour: de petites faînes, triangulaires et

tranchantes, jonchaient le sol. Samuel en prit une, s'approcha du

poulain, le flatta, le gratta, comme s'il eût voulu l'adoucir et le

calmer; et, sous prétexte d'ajuster la selle, il glissa fort adroitement

en dessous la petite faîne, de telle façon que le moindre poids posé sur

la selle dût exciter la sensibilité nerveuse de l'animal, sans laisser

la moindre trace de blessure ou d'égratignure.

«Là! dit-il en roulant ses gros yeux et faisant une grimace, nous

verrons s'il ne sera pas tranquille maintenant....»

Au même instant Mme Shelby apparut sur le balcon, et lui fit un signe.

Samuel s'approcha, déterminé à lui faire sa cour, comme un solliciteur,

au moment d'une vacance à Washington ou au palais de Saint-James.

«Pourquoi avez-vous tant tardé, Samuel? j'avais envoyé André pour vous

hâter.

--Dieu vous bénisse, madame! on ne pouvait pas prendre les chevaux en

une minute: ils ont couru, Dieu sait où, jusqu'au bout de la prairie.

--Samuel, je vous ai dit bien souvent de ne pas tant répéter _Dieu vous

bénisse! Dieu sait!_ et autres phrases où vous mettez le nom de Dieu....

ce n'est pas bien!

--Dieu vous bénisse, madame! Je ne l'oublierai pas.... je ne

recommencerai point.

--Eh mais, Samuel, vous avez déjà recommencé!

--Est-ce que?.... vraiment.... ô Dieu! Je ne voulais pourtant pas.

--Il faut faire attention, Samuel.

--Donnez-moi le temps de me reconnaître, madame.... vous verrez.... je

ferai attention.

--Allons, c'est bien. Maintenant, Samuel, vous allez accompagner M.

Haley, pour lui montrer le chemin.... pour l'aider.... Ayez bien soin

des chevaux, Samuel; vous savez que la semaine passée Jerry était un peu

boiteux.... Ne les faites point marcher trop vite.»

Mme Shelby prononça ces derniers mots à voix basse et avec une certaine

intonation.

«Pour cela, rapportez-vous en à ce nègre, dit Samuel, en tournant deux

yeux pleins de commentaires.... Dieu sait! Ah! je ne voulais pas le

dire, reprit-il avec un tel luxe de démonstrations craintives, qu'en

dépit d'elle-même sa maîtresse ne put s'empêcher de rire. Oui, madame,

j'aurai soin des chevaux.

--Maintenant, André, dit Samuel en retournant à son poste sous le hêtre,

je ne serais pas du tout surpris quand le cheval du monsieur se mettrait

à danser un peu au moment où il montera en selle. Vous savez, André, les

bêtes ont quelquefois de ces idées-là; et, en guise d'avertissement, il

donna à son camarade un coup de poing dans les côtes.

--High! fit André avec le signe d'un homme qui a compris tout à coup.

--Vous le voyez, André, madame veut gagner du temps.

--Cela est visible, même pour l'observateur le plus ordinaire.... elle

aura ce qu'elle veut, je m'en charge! On peut lâcher les chevaux pour

qu'ils paissent tous ensemble auprès de nous et jusqu'au bois; je ne

pense pas que cela fâche monsieur.»

André fit une grimace.

«Vous voyez, André, vous voyez, dit Samuel; s'il arrivait quelque chose

au cheval de M. Haley, nous quitterions nos montures et nous irions à

lui pour le secourir. Oui, nous lui porterions secours; oh! oui.»

Samuel et André branlèrent leurs têtes noires d'une épaule à l'autre et

se livrèrent à un rire inextinguible, dont ils tempéraient toutefois les

éclats; puis ils firent claquer leurs doigts, et trépignèrent avec une

sorte de ravissement.

Haley apparut sur le perron. Quelques tasses d'excellent café l'avaient

un peu adouci. Il était d'assez bonne humeur: il s'avança en souriant et

en causant; les deux nègres saisirent certaines feuilles de palmier,

qu'ils avaient l'habitude d'appeler leurs chapeaux, et s'élancèrent vers

les chevaux pour être prêts «à aider le m'sieu.»

Les feuilles du chapeau de Samuel n'avaient plus, sur les bords, aucune

prétention possible à la tresse. Elles retombaient de tous côtés,

éparses et roides; ce qui lui donnait un air de révolte et

d'indépendance superbe. On eût dit un chef de tribu.

Les bords de la coiffure d'André avaient complétement disparu; mais un

ingénieux coup de poing l'avait arrangée en couronne sur sa tête. Il en

paraissait fort charmé et semblait dire: «Qui prétend donc que je n'ai

pas de chapeau?

--Bien, mes enfants. Maintenant, du vif! nous n'avons pas de temps à

perdre.

--Pas une minute, m'sieu,» dit Samuel en lui tendant les rênes et en

tenant l'étrier, pendant qu'André détachait les deux autres chevaux.

Au moment où Haley toucha la selle, le fougueux animal bondit du sol,

par un élan soudain, et jeta son maître à quelques pas de là sur le

gazon sec et doux, qui amortit la chute.

Samuel s'élança aux rênes avec un geste frénétique, mais il ne réussit

qu'à fourrer son bizarre chapeau de palmier dans les yeux de l'animal:

la vue de cet étrange objet ne pouvait guère contribuer à calmer ses

nerfs; aussi il échappa violemment des mains de Samuel renversé, fit

entendre deux ou trois hennissements de mépris, et, après quelques

ruades vigoureusement détachées, s'élança au bout de la prairie, suivi

bientôt de Bell et de Jerry, qu'André n'avait pas manqué de lâcher,

hâtant encore leur fuite par ses terribles exclamations.

Il s'ensuivit une indescriptible scène de désordre. Andy et Sam criaient

et couraient; les chiens aboyaient; Mike, Moïse, Amanda, Fanny, et tous

les autres petits échantillons de la race nègre qui se trouvaient dans

l'habitation, s'élancèrent dans toutes les directions, poussant des

hurlements, frappant dans leurs mains et se démenant avec la plus

fâcheuse bonne volonté et le zèle le plus compromettant du monde.

Le cheval de Haley, vif et plein d'ardeur, parut entrer dans l'intention

des auteurs de cette petite scène avec le plus grand plaisir. Il avait

pour carrière une prairie d'un quart de lieue, descendant de chaque côté

vers un petit bois: il se laissait donc volontiers approcher; quand il

se voyait à portée de la main, il repartait avec une ruade et un

hennissement, comme une méchante bête qu'il était, puis il s'enfonçait

bien loin dans quelque allée du bois. Samuel n'avait garde de l'arrêter

avant le moment qu'il jugerait convenable. Il se donnait une peine

vraiment héroïque. Pareil au glaive de Richard Coeur-de-Lion, qui

brillait toujours au front de la bataille et au plus épais de la mêlée,

le chapeau de palmier de Samuel se montrait toujours là où il y avait le

plus petit danger de reprendre le cheval. Il n'en criait pas moins à

pleins poumons: «Là! ici! prenez! prenez-le!» de telle façon cependant

qu'il augmentait à chaque fois le désordre et la confusion.

Haley courait aussi à droite et à gauche, maudissant, jurant et frappant

du pied. M. Shelby, du haut de son perron, essayait en vain de donner

des ordres. Mme Shelby suivait la scène de la fenêtre de sa chambre,

riant et s'étonnant.... quoiqu'au fond elle se doutât bien de quelque

chose.

Enfin, vers deux heures, Samuel apparut, triomphant, monté sur Jerry,

tenant en main la bride du cheval de Haley, ruisselant de sueur, mais

l'oeil ardent, les naseaux dilatés et laissant voir que son ardeur et sa

fougue n'étaient pas encore domptées.

«Il est pris! s'écria-t-il fièrement; sans moi ils en eussent été pour

leur peine: ils n'auraient jamais pu!

--Sans vous! grommela Haley d'un ton bourru, sans vous tout cela ne

serait pas arrivé!

--Dieu vous bénisse! répondit Samuel d'un air contrit... moi qui me suis

mis en nage pour votre service!

--Oui, dit Haley, vous m'avez fait perdre trois heures par votre bêtise!

Maintenant, partons, et trêve de sottises!

--Ah! monsieur, s'écria piteusement Samuel, vous voulez donc nous tuer

net, bêtes et gens! nous n'en pouvons mais, et les chevaux sont sur les

dents... M'sieu restera bien jusqu'après dîner.... Il faut que le cheval

de m'sieu soit bouchonné; voyez dans quel état il s'est mis.... Jerry

boite.... et puis, je ne pense pas que madame veuille vous laisser

partir ainsi. Dieu vous bénisse, monsieur! nous n'avons rien à perdre

pour attendre. Lisa n'a jamais été une bonne marcheuse.»

Mme Shelby, que cette conversation divertissait fort, descendit du

perron pour y prendre part. Elle s'avança vers Haley, exprima

très-poliment ses regrets de l'accident, l'engagea instamment à dîner à

l'habitation, assurant qu'on allait immédiatement servir.

Haley, tout bien considéré, se détermina donc à rester, et prit d'assez

mauvaise grâce le chemin du salon. Sam, roulant les yeux avec une

expression que nous ne saurions décrire, conduisit gravement les chevaux

à l'écurie.

«L'avez-vous vu, André? l'avez-vous vu? s'écria-t-il, dès qu'il fut hors

de la voix et qu'il eut attaché ses chevaux. O Dieu! si ce n'était pas

aussi amusant qu'au meeting de le voir danser, trépigner et jurer après

nous.... l'avez-vous entendu?... Jure, vieux drôle! me disais-je à

moi-même; jure! Tu veux ton cheval! Attends que je l'attrape!... Dieu!

André, il me semble que je le vois encore!»

Et les deux nègres, s'appuyant contre le mur, s'en donnèrent à coeur

joie.

«Il avait l'air d'un fou, quand je lui ai ramené son cheval. Dieu! je

crois qu'il m'aurait tué s'il eût osé, et moi j'étais là comme un pauvre

innocent.

--Oui, je vous ai vu.... Vous êtes un vieux rusé, Sam.

--Je le soupçonne, reprit modestement Samuel.... Et madame, l'avez-vous

vue à sa fenêtre, comme elle riait?

--J'en suis sûr; mais j'étais en train de courir, je n'ai rien vu....

--Remarquez, dit Samuel tout en lavant le poney, remarquez, André,

comme j'ai l'habitude de l'observation; c'est bien important dans la

vie, André! Cultivez l'observation pendant que vous êtes jeune. Levez

donc le pied de derrière. Voyez-vous, l'observation, c'est ce qui fait

la différence entre un nègre et un nègre. N'ai-je pas vu de quel côté

soufflait le vent, ce matin? N'ai-je pas compris ce que madame voulait,

quoiqu'elle ne le dît pas?... C'est de l'observation, André! Je pense

que vous appellerez cela une faculté! Les facultés diffèrent suivant les

natures; mais l'éducation y est aussi pour beaucoup, André!

--Je crois, répondit celui-ci, que si je n'avais pas aidé votre

observation ce matin, vous n'auriez pas vu si clair.

--André, vous êtes un enfant qui promettez beaucoup; cela ne fait pas un

doute. J'ai bonne opinion de vous, et je n'ai pas honte de vous

emprunter une idée. Il ne faut mépriser personne, André. Les plus malins

peuvent quelquefois se tromper. Mais rentrons.... Je gage qu'aujourd'hui

madame nous donnera quelque bon morceau.»

CHAPITRE VII.

Les angoisses d'une mère.

La case de l'oncle Tom; ou, vie des nègres en Amérique · 第 4 / 43 段