Au bout d'un instant les chants commencèrent, à la satisfaction

très-évidente des assistants. Le désagrément des intonations nasales ne

pouvait détruire complétement l'effet de ces voix naturellement belles,

chantant cette musique à la fois ardente et sauvage.... Les paroles

étaient les hymnes ordinaires et bien connues que l'on entend dans tous

les temples, ou bien elles étaient empruntées aux missions ambulantes,

et elles avaient je ne sais quel caractère étrange où l'on pressentait

l'infini.

Le choeur d'un de ces psaumes était chanté avec autant d'énergie que

d'onction:

Il faut tomber sur le champ de bataille!

Il faut tomber sur le champ de bataille!...

Gloire, gloire à mon âme!

Un autre refrain favori fut souvent répété:

Oui, je vais à la gloire.... Oh! suivez-moi! Déjà

L'ange, du haut des cieux, me fait signe et m'appelle.

Je vois la cité d'or et la porte éternelle!

Il y en avait beaucoup d'autres encore qui faisaient sans cesse allusion

aux rives du Jourdain, aux champs de Chanaan et à la nouvelle Jérusalem.

L'esprit du nègre, impressionnable et mobile, s'attache toujours aux

hymnes qui lui présentent de saisissantes images.... Tout en chantant,

les uns riaient, les autres pleuraient, quelques-uns frappaient dans

leurs mains ou bien ils se les serraient les uns aux autres, comme

s'ils eussent heureusement atteint l'autre rive du fleuve.

Diverses exhortations, des exemples que l'on rapportait, alternaient

avec les chants. Une vieille femme à tête grise, qui ne travaillait plus

depuis longtemps, mais que l'on révérait comme la chronique du temps

passé, se leva et s'appuyant sur son bâton:

«Bien, mes enfants, dit-elle, bien! Je suis heureuse de vous voir et de

vous entendre une fois de plus.... Je ne sais pas quand j'irai à la

gloire.... Mais je suis prête, mes enfants, mon petit paquet est fait,

j'ai mis mon chapeau: j'attends que la voiture passe et m'emporte chez

moi. Il me semble, la nuit, que j'entends le bruit des roues et que je

regarde à la porte.... Et maintenant, mes enfants, soyez toujours prêts

aussi.... je vous le dis à tous!»

Et frappant fortement la terre de son bâton:

«C'est une grande chose, cette gloire, dit-elle, une grande chose,

enfants! Et vous ne faites rien pour elle.... c'est étonnant!»

La vieille femme se rassit: ses larmes coulèrent par torrents, elle

paraissait hors d'elle-même.... Toute l'assistance répétait:

O Chanaan! terre de Chanaan;

Nous irons tous vers Chanaan!...

Georges, à la demande générale, lut les derniers chapitres de la

_Révélation_[5]. Il fut souvent interrompu par ces exclamations: «Oh!

Dieu! écoutez cela! pensez à cela!... cela arrivera, n'en doutez pas!»

[5] La Bible.

Georges, qui avait beaucoup de facilité et que sa mère avait

soigneusement instruit de sa religion, se sentant l'objet de l'attention

générale, y mettait du sien de temps en temps, avec une gravité et un

sérieux louable. Il était admiré par les jeunes et béni par les vieux.

On répétait de tous côtés qu'un ministre ne pourrait pas mieux faire, et

que c'était réellement merveilleux.

Pour tout ce qui touchait à la religion, Tom, dans le voisinage, passait

pour une sorte de patriarche. Le côté moral dominait en lui: il avait en

même temps plus de largeur et d'élévation d'esprit qu'on n'en rencontre

parmi ses compagnons; il était l'objet d'un grand respect: il était

parmi eux comme un ministre. Le style simple, cordial, sincère de ses

exhortations, aurait édifié des personnes d'une plus haute éducation.

Mais c'était dans la prière qu'il excellait. Rien ne pouvait surpasser

la simplicité touchante, l'entraînement juvénile de cette prière,

enrichie du langage de l'Écriture, qu'il s'était en quelque sorte

assimilée et qui tombait de ses lèvres sans qu'il en eût conscience.

«Il priait juste!» disait un vieux nègre dans son pieux langage, et sa

prière avait toujours un tel effet sur les sentiments de l'assistance,

qu'elle courait souvent le risque d'être étouffée sous les répons

abondants qui s'échappaient de toutes parts autour de lui.

Pendant que cette scène se passait dans la case de l'esclave, il s'en

passait une bien différente dans la maison du maître.

Le marchand et M. Shelby étaient assis l'un devant l'autre dans la salle

à manger, auprès d'une table couverte de papier et de tout ce qu'il faut

pour écrire. M. Shelby était occupé à compter des liasses de billets.

Quand ils furent comptés, il les passa au marchand, qui les compta

également.

«C'est bien, dit celui-ci; il n'y a plus maintenant qu'à signer.»

M. Shelby prit vivement les billets de vente et signa, comme un homme

pressé de finir une besogne ennuyeuse; puis il tendit au marchand l'acte

signé et de l'argent. Haley tira d'une vieille valise un parchemin qu'il

présenta à M. Shelby après l'avoir un moment examiné. Celui-ci s'en

empara avec un empressement qu'il ne put dissimuler.

«Maintenant, voilà qui est fait, dit Haley en se levant.

--_C'est fait!_ reprit Shelby d'un air rêveur; et, tirant de sa poitrine

un long soupir, il répéta encore: _C'est fait!_

--Vous n'en paraissez pas bien ravi, à ce qu'il me semble, dit le

marchand.

--Haley, répondit M. Shelby, j'espère que vous vous souviendrez que vous

m'avez promis sur l'honneur de ne pas vendre Tom sans savoir entre

quelles mains il ira.

--Eh mais, c'est justement ce que vous avez fait vous-même, dit le

marchand.

--Vous savez quelle nécessité m'a contraint!

--Mais elle pourrait m'obliger aussi, _moi_, reprit Haley. Cependant je

ferai de mon mieux pour donner une bonne place à Tom. Quant à le

maltraiter moi-même, vous n'avez rien à craindre de ce côté-là. Si je

remercie Dieu de quelque chose, c'est de ne m'avoir pas fait cruel.»

Le marchand avait trop bien expliqué tout d'abord comment il entendait

l'_humanité_ pour rassurer beaucoup M. Shelby par ses protestations.

Mais, comme dans les circonstances actuelles il ne pouvait exiger rien

de plus, il le laissa partir sans observation, et il alluma un cigare

pour se distraire.

CHAPITRE V.

Où l'on voit les sentiments de la marchandise humaine quand elle change

de propriétaire.

M. et Mme Shelby s'étaient retirés dans leur appartement pour la nuit.

Le mari s'était étendu dans un fauteuil confortable: il parcourait

quelques lettres arrivées par la poste de l'après-dîner; la femme était

debout devant son miroir, déroulant les boucles et dénouant les tresses

de ses cheveux, élégant ouvrage d'Élisa. Mme Shelby, remarquant la

pâleur et l'oeil hagard d'Élisa, l'avait dispensée de son service pour

ce soir-là; l'occupation du moment lui rappela la conversation du matin,

et se tournant vers son mari, elle lui dit avec assez d'insouciance:

«A propos, Arthur, quel est donc cet homme assez mal élevé que vous avez

fait asseoir à notre table aujourd'hui?

--Il s'appelle Haley, dit Shelby en se retournant sur son siége comme un

homme mal à l'aise; et il tint ses yeux fixés sur la lettre.

--Haley! quel est-il, et qui peut l'attirer ici, dites-moi?

--Mon Dieu! c'est un homme avec qui j'ai fait quelques affaires, la

dernière fois que je suis allé aux Natchez, dit M. Shelby.

--Bah! il s'est cru autorisé par là à venir s'installer chez nous et à

nous demander à dîner?

--Mais non; c'est moi qui l'avais invité. J'ai quelques intérêts avec

lui.

--C'est un marchand d'esclaves? poursuivit Mme Shelby, qui observait un

certain embarras dans les façons de son mari.

--Eh! ma chère, qui a pu vous mettre cela dans la tête? dit celui-ci en

levant les yeux.

--Rien! seulement, dans l'après-dîner, Élisa est venue ici, émue,

bouleversée, tout en larmes; elle m'a dit que vous étiez en conférence

avec un marchand d'esclaves, et qu'elle l'avait entendu vous faire des

offres pour son enfant!... Oh! la sotte créature!

--Ah! elle vous a dit cela? reprit M. Shelby; et il reprit sa lettre,

qu'il sembla lire avec la plus grande attention, tout en la tenant à

l'envers. Il faut que cela éclate, se dit-il en lui-même; aussi bien

maintenant que plus tard!

--J'ai dit à Élisa, reprit Mme Shelby, tout en continuant d'arranger ses

cheveux, qu'elle était vraiment bien folle de s'affliger ainsi, que

vous ne traitez jamais avec des gens de cette sorte.... et puis, que je

savais que vous ne voulez vendre aucun de vos esclaves.... et ce pauvre

enfant moins que tout autre.

--Bien! Émilie; c'est ainsi que j'ai toujours dit et pensé. Mais

aujourd'hui.... mes affaires sont dans un tel état.... que je ne

puis.... il faudra que j'en vende quelques-uns....

--A ce misérable! lui vendre.... vous! Oh! c'est impossible.... vous ne

parlez pas sérieusement!...

--J'ai le regret de vous dire que je suis sérieux.... j'ai consenti à

vendre Tom.

--Quoi! notre Tom.... cette bonne et fidèle créature, votre fidèle

esclave depuis son enfance.... Oh! monsieur Shelby! Et vous lui aviez

promis sa liberté.... vous et moi nous lui en avons parlé maintes

fois.... Ah! maintenant, je puis tout croire.... je puis croire

maintenant que vous vendrez le petit Henri.... l'unique enfant de la

pauvre Élisa....»

Mme Shelby prononça ces mots d'un ton qui tenait le milieu entre la

douleur et l'indignation.

«Eh bien! puisqu'il faut que vous sachiez tout.... cela est. J'ai

consenti à vendre ensemble Tom et Henri.... Je ne sais pas pourquoi on

me regarde comme un monstre parce que je fais ce que tout le monde fait

tous les jours....

--Mais pourquoi ceux-là entre tous?... Oui! si vraiment vous deviez

vendre, pourquoi choisir ceux-là?...

--Parce qu'ils me rapporteront les plus grosses sommes. Voilà pourquoi

je ne pouvais en choisir d'autres, si vous en venez là. L'individu m'a

offert un bon prix d'Élisa... si cela vous convient mieux!

--Le misérable! s'écria Mme Shelby.

--Je n'ai pas voulu l'écouter un moment.... non! à cause de vous, je

n'ai pas voulu l'écouter. Sachez-m'en quelque gré.

--Mon ami, dit Mme Shelby en se remettant, pardonnez-moi. J'ai été vive.

Vous m'avez surprise. Je n'étais pas préparée à cela. Mais certainement

vous me permettrez d'intercéder pour ces pauvres créatures. Tom est un

nègre; mais c'est un noble coeur, et un homme fidèle. Je suis sûre,

monsieur Shelby, qu'au besoin il donnerait sa vie pour vous....

--Oui, j'ose le dire.... Mais que voulez-vous? il le faut!

--Pourquoi ne pas faire un sacrifice d'argent? Allez! j'en supporterai

ma part bien volontiers. Oh! monsieur Shelby! j'ai essayé.... je me suis

efforcée, comme une femme chrétienne, d'accomplir mon devoir envers ces

pauvres créatures, si simples, si malheureuses. J'en ai eu soin.... je

les ai instruites, je les ai veillées. Il y a des années que je connais

leurs modestes joies et leurs humbles soucis.... Comment pourrai-je

élever ma tête au milieu d'eux, si pour un misérable gain nous vendons

ce digne et excellent Tom? si nous lui arrachons en un instant tout ce

que nous lui avons appris à aimer et à respecter?... Oui! je leur ai

appris les devoirs de la famille, de père et d'enfant, de mari et de

femme: comment supporter la pensée de leur montrer maintenant qu'il n'y

a pas de liens, de relations, si sacrées qu'elles soient, que nous ne

soyons prêts à briser pour de l'argent? J'ai souvent parlé avec Élisa de

son enfant et de ses devoirs envers lui comme mère chrétienne. Je lui ai

dit qu'elle devait le surveiller, prier pour lui, l'élever en

chrétien.... et maintenant.... que puis-je dire, si vous le lui arrachez

pour le vendre, corps et âme, à un profane, à un homme sans

principes?... et cela pour épargner un peu d'argent! Et je lui ai dit

qu'une âme valait mieux que toutes les richesses du monde....

Pourra-t-elle me croire en voyant vendre son enfant? Le vendre, hélas!

pour la ruine de son corps et de son âme.

--Je suis bien fâché, Émilie, que vous le preniez si vivement. Oui, en

vérité; je respecte vos sentiments, quoique je ne puisse pas prétendre

les partager entièrement. Mais, je vous le dis maintenant

solennellement, tout est inutile.... c'est le seul moyen de me

sauver.... Je ne voulais pas vous le dire, Émilie.... mais voyez-vous,

s'il faut parler net.... ou vendre ces deux-là, ou vendre tout! Ils

doivent partir, ou tous partiront! Haley possède une hypothèque sur

moi.... si je ne la purge pas avec lui, elle emportera tout.... J'ai

économisé, j'ai gratté sur tout, j'ai emprunté, j'ai fait tout, excepté

mendier.... et je n'ai pu arriver à la balance de mon compte sans le

prix de ces deux-là.... J'ai dû les abandonner. Haley avait un caprice

pour l'enfant, il a voulu terminer l'affaire de cette façon et non d'une

autre.... j'étais en son pouvoir; j'ai dû obéir.... Eussiez-vous mieux

aimé les voir tous vendus?»

On eût dit que Mme Shelby venait de recevoir le coup mortel. Elle resta

un instant immobile, puis elle se retourna vers sa table, mit sa tête

dans ses mains et poussa comme un gémissement.

«C'est la malédiction de Dieu sur l'esclavage.... Amère, amère et

maudite chose! Malédiction sur le maître! malédiction sur l'esclave!...

J'étais folle de penser que je pouvais faire quelque chose de bon avec

ce mal mortel.... c'est un péché que d'avoir un esclave avec des lois

comme les nôtres. Je l'ai toujours pensé; je le pensais quand j'étais

jeune fille, je le pense encore plus depuis l'église[6]. Mais j'avais

aussi pensé à dorer l'esclavage; j'espérais, à force de soins et de

bonté, faire aux miens l'esclavage plus doux que la liberté même....

folle que j'étais!

[6] Depuis le mariage.

--Ma femme, vous devenez tout à fait abolitionniste.... mais tout à

fait.

--Abolitionniste! s'ils savaient tout ce que je sais sur l'esclavage,

ils pourraient parler. Nous n'avons pas besoin d'eux pour nous

instruire. Vous savez que je n'ai jamais pensé que l'esclavage fût un

droit; je n'ai jamais eu volontairement d'esclaves.

--Vous différez en cela de beaucoup de gens pieux, dit M. Shelby; vous

vous rappelez le sermon de M. B.... l'autre dimanche.

--Je n'ai pas besoin d'écouter de tels sermons, et je désire n'entendre

plus jamais M. B.... dans notre église. Les ministres ne peuvent pas

empêcher le mal; ils ne peuvent pas le guérir beaucoup plus que

nous-mêmes. Mais le justifier! cela m'a toujours paru une monstruosité,

et je suis sûre que vous-même vous n'êtes point édifié de ce sermon.

--Mon Dieu! j'avoue que parfois ces ministres poussent les choses plus

loin que nous ne le ferions nous-mêmes, nous autres, pauvres

pécheurs.... Nous, qui vivons dans le monde, nous sommes forcés, dans

bien des cas, de franchir les strictes limites du juste; mais nous

n'aimons pas que les femmes et les prêtres nous imitent, et même nous

dépassent, dans tout ce qui regarde les moeurs ou la charité. C'est un

fait. Maintenant, ma chère, j'espère que vous voyez la nécessité de la

chose et que vous conviendrez que j'ai agi aussi bien que les

circonstances me le permettaient.

--Oui, oui, sans doute, dit Mme Shelby en tournant sa montre en or entre

ses doigts fiévreux et distraits. Je n'ai aucun bijou de prix,

ajouta-t-elle d'un air pensif; mais cette montre ne vaut-elle pas

quelque chose?... Elle a coûté cher... Pour sauver l'enfant d'Élisa, je

sacrifierais tout ce que j'ai.

--Je suis désolé, Émilie, vraiment désolé que cela vous tienne si fort

au coeur.... mais cela ne servirait à rien. La chose est faite. Les

billets de vente sont signés. Ils sont entre les mains de Haley. Rendez

grâce à Dieu que le mal ne soit pas pire. Haley pouvait nous ruiner

tous, et le voilà désarmé.... Si vous connaissiez comme moi quel homme

c'est.... vous verriez que nous l'avons échappé belle.

--Il est donc bien dur?

--Eh! mon Dieu! ce n'est pas précisément un homme cruel, mais c'est un

homme de sac et de valise, un homme qui ne vit que pour le trafic et le

lucre; froid, inflexible, inexorable comme la mort et le tombeau. Il

vendrait sa propre mère, s'il en trouvait bon prix.... sans pour cela

souhaiter aucun mal à la pauvre vieille.

--Et c'est ce misérable qui achète le bon, le fidèle Tom et l'enfant

d'Élisa!

--Oui, ma chère. Le fait est que cela m'est bien pénible.... Je ne veux

pas y penser. Haley viendra demain matin pour faire ses dispositions et

prendre possession. Je vais donner ordre que mon cheval soit prêt de

très-bonne heure; je sortirai. Je ne pourrais pas voir Tom, non je ne

pourrais pas. Vous devriez arranger une promenade quelque part et

emmener Élisa. Il ne faut pas que cela se passe devant elle.

--Non, non, s'écria Mme Shelby; je ne veux en aucune façon être aide ou

complice de ces cruautés; j'irai voir ce vieux Tom; je l'assisterai dans

son malheur; ils verront du moins que leur maîtresse souffre avec eux et

pour eux. Quant à Élisa, je n'ose pas y penser. Que Dieu nous pardonne!

Mais qu'avons-nous fait pour en être réduits à cette cruelle nécessité?»

Cette conversation était écoutée par une personne dont M. et Mme Shelby

étaient loin de soupçonner la présence.

Entre le vestibule et leur appartement il y avait un vaste cabinet.

Élisa, l'âme troublée, la tête en feu, avait songé à ce cabinet; elle

s'y était cachée, et, l'oreille à la fente de la porte, elle n'avait pas

perdu un seul mot de l'entretien.

Quand les deux voix se furent éteintes dans le silence, elle se retira

d'un pied furtif, pâle, frémissante, les traits contractés, les lèvres

serrées.... Elle ne ressemblait plus en rien à la douce et timide

créature qu'elle avait été jusque-là. Elle se glissa avec précaution

dans le corridor, s'arrêta un moment à la porte de sa maîtresse, leva

les mains, comme pour un silencieux appel à Dieu, puis tourna sur

elle-même et rentra dans sa chambre. C'était un appartement calme et

coquet, au même étage que celui de sa maîtresse. Voici la fenêtre,

égayée, pleine de soleil, où elle s'asseyait pour coudre en chantant;

voici l'étagère pour ses livres; voici, tout près d'eux, mille petits

objets de fantaisie; voici les présents des fêtes de Noël et la modeste

garde-robe, suspendue dans le cabinet ou rangée dans les tiroirs.... En

un mot, c'était là sa demeure, et, après tout, une demeure où elle avait

été bien heureuse! Sur le lit était couché l'enfant endormi. Ses longues

boucles tombaient négligemment autour de son visage insoucieux encore,

de sa bouche rose entr'ouverte; ses petites mains potelées étaient

jetées sur la couverture, et sur toute sa face un sourire se répandait

comme un rayon de soleil.

«Pauvre enfant! pauvre être! dit Élisa. Ils t'ont vendu, mais ta mère te

sauvera!»

Pas une larme ne tomba sur l'oreiller: dans de telles angoisses, le

coeur n'a pas de larmes à donner.... il ne verse que du sang, saignant

lui-même, silencieux et solitaire!

Élisa prit un crayon, un morceau de papier, et elle écrivit en toute

hâte:

«Ah! madame! chère madame! ne me prenez pas pour une ingrate; ne pensez

pas de mal de moi.... d'aucune sorte. J'ai entendu ce que vous avez dit

cette nuit, vous et monsieur. Je vous quitte pour sauver mon enfant.

Vous ne me blâmerez pas. Dieu vous bénisse et vous récompense pour votre

bonté.»

Elle plia rapidement sa lettre et y mit l'adresse; elle alla ensuite

vers un tiroir, fit un petit paquet de hardes pour son enfant et

l'attacha solidement autour d'elle avec un mouchoir; puis, car une mère

pense à tout, même dans les angoisses de cet instant, elle eut soin de

joindre au paquet un ou deux de ses jouets favoris; elle réserva un

perroquet enluminé de vives couleurs pour le distraire quand il faudrait

l'éveiller. Elle eut assez de peine à faire lever le petit dormeur;

enfin, après quelques efforts, il secoua le sommeil et se mit à jouer

avec son oiseau pendant que sa mère mettait son châle et son chapeau.

«Mère, où allons-nous?» dit-il en la voyant s'approcher du lit avec sa

petite veste et sa casquette.

Sa mère l'attira contre elle et lui regarda dans les yeux avec tant

d'expression, qu'il devina tout d'un coup qu'il se préparait quelque

chose d'extraordinaire.

«Chut! Henri; il ne faut pas parler si haut, ou l'on nous entendra. Un

méchant homme allait venir pour prendre le petit Henri à sa maman et

l'emmener bien loin, dans un endroit où il fait noir;... mais maman ne

veut pas le quitter, Henri. Elle va mettre la veste et le chapeau à son

petit garçon et s'échapper avec lui pour que le méchant homme ne puisse

pas le prendre.»

En disant ces mots elle attachait et boutonnait l'habit de l'enfant, et,

le prenant dans ses bras, elle lui murmura à l'oreille: «Sois bien

sage!» et ouvrant la porte de sa chambre, qui donnait sur le vestibule,

elle sortit sans bruit.

C'était une nuit étincelante, froide, étoilée; la mère jeta le châle sur

son enfant qui, parfaitement calme, quoique sous l'empire d'une vague

terreur, se suspendit à son cou. Le vieux Bruno, grand chien de

Terre-Neuve, qui dormait au bout de la véranda, se leva à son approche

avec un sourd grognement. Elle l'appela doucement par son nom, et

l'animal, qui avait joué cent fois avec elle, remua la queue, déjà

disposé à la suivre, tout en se demandant, dans sa simple cervelle de

chien, ce que pouvait signifier cette indiscrète promenade de minuit. La

chose lui paraissait inconvenante; il sentit ses idées se troubler; il

ne savait plus quel parti prendre. La jeune femme passa, le chien

s'arrêta; il regardait alternativement la maison et l'esclave. Enfin,

comme rassuré par quelque réflexion intime, il s'élança sur les traces

de la fugitive.

Au bout de quelques minutes, on arriva à la case de l'oncle Tom. Élisa

frappa légèrement aux carreaux.

La prière et le chant des hymnes s'était prolongé assez avant dans la

nuit. Tom, après le départ de la compagnie, s'était accordé à lui-même

quelques solo supplémentaires, de sorte qu'à une heure du matin, ni lui

ni sa digne moitié n'avaient encore fermé l'oeil.

«Bon Dieu! qui est là? dit Chloé en se levant d'un bond; et elle tira le

rideau. Sur ma vie, mais c'est Lisette! Vite, habillez-vous, notre

homme. Tom! Le vieux Bruno aussi est là; il gratte à la porte.... Mais

qu'est-ce donc? Allons, je vais ouvrir.»

L'action suivit de près la parole, et la porte s'ouvrit. La lumière du

flambeau, que Tom avait rallumé en toute hâte, tomba sur le visage

bouleversé et sur les yeux effarés d'Élisa.

«Dieu vous bénisse, Lisa! Vous faites peur à voir.... Êtes-vous

malade?.... Que vous est-il arrivé?

--Je m'enfuis, père Tom, je m'enfuis, mère Chloé,... emportant mon

fils;... monsieur l'a vendu.

--Vendu!... répétèrent-ils comme deux échos; et ils élevèrent leurs

mains en signe de détresse.

--Oui, vendu, lui! reprit Élisa d'une voix ferme. Cette nuit je m'étais

glissée dans le cabinet de ma maîtresse; j'ai entendu monsieur dire à

madame qu'il avait vendu mon Henri... et vous aussi, Tom! vendus tous

deux à un marchand d'esclaves.... Monsieur va sortir ce matin, et

l'homme doit venir aujourd'hui même pour prendre livraison de sa

marchandise.»

Cependant Tom restait toujours debout, les mains tendues et l'oeil

dilaté, comme dans un rêve. Lentement, graduellement, comme s'il eût

commencé à comprendre, il s'affaissa, plutôt qu'il ne s'assit, dans sa

vieille chaise, et laissa tomber sa tête sur ses genoux.

«Que le bon Dieu ait pitié de nous, dit Chloé. Ah! je ne puis pas croire

que cela soit vrai! Mais qu'a-t-il fait pour que le maître le vende?...

--Ce n'est pas cela,... il n'a rien fait,... et monsieur ne voudrait pas

le vendre. Madame,... oh! elle est toujours bonne; je l'ai entendue

prier et supplier pour nous; mais il lui disait que tout était inutile,

qu'il était _dans la dette_ de cet homme, que cet homme avait pouvoir

sur lui,... et que s'il ne s'acquittait pas maintenant, il finirait par

être obligé de vendre plus tard l'habitation et les gens,... et de

partir lui-même. Oui, je lui ai entendu dire qu'il était obligé de

vendre ces deux-là ou de vendre tous les autres.... L'homme est

impitoyable.... Monsieur disait qu'il était bien fâché; mais madame! Oh!

si vous l'aviez entendue! Si ce n'est pas une chrétienne et un ange,

c'est qu'il n'y en a pas!... Je suis une misérable de la quitter ainsi,

mais je n'y pouvais pas tenir;... elle-même elle disait qu'une âme

valait plus que le monde. Eh bien! cet enfant a une âme; si je le laisse

enlever, que deviendra cette âme? Ce que je fais doit être bien.... Si

ce n'est pas bien, que le Seigneur me pardonne, car je ne peux pas ne

pas le faire.

--Eh bien, pauvre vieux homme, dit Chloé, pourquoi ne t'en vas-tu pas

aussi? Veux-tu attendre qu'on te porte de l'autre côté de la rivière, où

l'on fait mourir les nègres de fatigue et de faim? J'aimerais mieux

mourir mille fois que d'aller là, moi! Allons, il est temps... partez

avec Lisa... Vous avez une passe pour aller et venir en tout temps....

Allons, remuez-vous; je fais votre paquet.»

La case de l'oncle Tom; ou, vie des nègres en Amérique · 第 3 / 43 段