pas de loi là-dessus dans ce pays. Je ne puis vous garder comme femme
s'il veut que nous nous séparions.... et voilà pourquoi je voudrais ne
vous avoir jamais vue! voilà pourquoi je voudrais ne pas être né.... Ce
serait meilleur pour tous deux, meilleur pour ce pauvre enfant qu'attend
un pareil sort....
--Oh! notre maître à nous est si bon!
--Oui, mais qui sait? il peut mourir, et l'enfant peut être vendu on ne
sait à qui. A quoi lui sert d'être si beau, si vif, si brillant? Je vous
le dis, Élisa, un glaive vous percera l'âme pour chaque grâce ou chaque
qualité de votre enfant.... Il vaudra trop pour qu'on vous le
laisse....»
Ces paroles mordaient cruellement le coeur d'Élisa. Le fantôme du
marchand d'esclaves passa devant ses yeux.... Comme si elle eût reçu le
coup de la mort, elle pâlit, le souffle lui manqua.... Elle jeta un coup
d'oeil vers le vestibule où l'enfant s'était retiré pendant cette grave
et triste conversation. Le bambin cependant, superbe comme un
triomphateur, se promenait à cheval.... sur la canne de M. Shelby. Élisa
aurait bien voulu confier ses craintes à son mari, mais elle n'osa.
«Non, pensa-t-elle, son fardeau est déjà assez lourd.... pauvre cher
homme! Non, je ne lui dirai rien.... Et puis, ce n'est pas vrai.... ma
maîtresse ne m'a jamais trompée!
--Allons, Élisa, mon enfant, dit le mari tristement, du courage et
adieu! je m'en vais....
--T'en aller! t'en aller! et où vas-tu, Georges?
--Au Canada, dit-il en maîtrisant son émotion. Et quand je serai là, je
vous achèterai.... c'est le dernier espoir qui nous reste. Vous avez un
bon maître, il ne refusera pas de vous vendre.... je vous achèterai,
vous et l'enfant.... Oui, si Dieu m'aide, je ferai cela.
--Oh malheur! Et si vous étiez pris?
--Je ne serai pas pris, Élisa, je mourrai auparavant.... je serai libre
ou mort.
--Vous ne vous tuerez pas vous-même?
--Ce n'est pas nécessaire.... ils me tueront assez vite.... Mais ils ne
me livreront pas vivant aux marchands du sud.
--Georges, pour l'amour de moi, soyez prudent! Ne faites rien de mal....
Ne portez les mains ni sur vous ni sur autrui! Vous êtes bien tenté....
oh! bien trop! Mais résistez.... Soyez prudent, attentif.... et priez
Dieu de venir à votre aide....
--Oui, oui, Élisa; mais écoutez mon plan. Mon maître s'est mis dans la
tête de m'envoyer de ce côté avec une note pour M. Symner, qui demeure à
un mille plus loin. Il s'attend que je viendrai ici pour conter mes
peines. Il se réjouit de penser que j'apporterai quelque ennui chez les
Shelby. Cependant je m'en retourne tout résigné, comme si c'était chose
terminée. J'ai quelques préparatifs à faire. On m'aidera, et dans huit
jours je serai au nombre de ceux qui manquent à l'appel. Priez pour moi,
Élisa; peut-être le bon Dieu vous écoutera-t-il, vous!
--Oh! priez vous-même, George, et confiez-vous à lui, et alors vous ne
ferez rien de mal.
--Allons! adieu,» dit Georges en prenant les mains d'Élisa et en fixant
ses yeux sur ceux de la jeune femme....
Ils se tinrent un moment silencieux, puis il y eut les dernières
paroles, les sanglots et les larmes amères.... Ce sont là des adieux
comme en savent faire ceux dont l'espérance du revoir est suspendue à un
fil léger comme la trame de l'araignée....
Le mari et la femme se séparèrent.
CHAPITRE IV.
Une soirée dans la case de l'oncle Tom.
La case de l'oncle Tom était une petite construction faite de troncs
d'arbres, attenant à la _maison_, comme le nègre appelle par excellence
l'habitation de son maître. Devant la case, un morceau de jardin, où,
chaque été, les framboises, les fraises et d'autres fruits, mêlés aux
légumes, prospéraient sous l'effort d'une culture soigneuse. Toute la
façade était couverte par un large bégonia écarlate et un rosier
multiflore: leurs rameaux confondus, se nouant et s'enlaçant, laissaient
à peine entrevoir çà et là quelques traces des grossiers matériaux du
petit édifice. La famille brillante et variée des plantes annuelles, les
chrysanthèmes, les pétunias, trouvaient aussi une petite place pour
étaler leurs splendeurs, qui faisaient les délices et l'orgueil de la
tante Chloé.
Cependant entrons dans la case.
Le souper des maîtres était terminé, et la tante Chloé, premier cordon
bleu de l'habitation, après en avoir surveillé les dispositions,
laissant aux officiers de bouche d'un ordre inférieur le soin de
nettoyer les plats, allait dans son petit domaine préparer le souper de
son vieux mari. C'est bien elle qu'on a pu voir auprès du feu, suivant
d'un oeil inquiet la friture qui chante dans la poêle, ou soulevant
d'une main légère le couvercle des casseroles, d'où s'échappe un fumet
qui annonce quelque chose de bon. Sa figure est noire, ronde et
brillante; on dirait qu'elle a été frottée de blanc d'oeuf comme sa
théière étincelante. Sa face dodue rayonne d'aise et de contentement
sous le turban coquet. On y découvre cette nuance de satisfaction intime
qui convient à la première cuisinière du voisinage. Telle était la
réputation justement méritée de la tante Chloé.
Pour une cuisinière, c'était une cuisinière.... et jusqu'au fond de
l'âme! Pas un poulet, pas un dindon, pas un canard de la basse-cour qui
ne devînt grave en la voyant s'approcher; elle les faisait réfléchir à
leurs fins dernières. Elle-même réfléchissait sans cesse au moyen de les
rôtir, de les farcir ou de les bouillir; ce qui était bien propre à
inspirer une certaine terreur à des volailles intelligentes. Ses
gâteaux, qu'elle variait à l'infini, restaient un impénétrable mystère
pour ceux qui n'étaient pas versés comme elle dans les arcanes de la
pratique; dans son honnête orgueil, elle riait à se donner un point de
côté, quand elle racontait les inutiles efforts de ses rivales pour
atteindre à cette hauteur.
L'arrivée d'une nombreuse compagnie à l'habitation, l'arrangement d'un
dîner ou d'un souper de gala, surexcitaient les facultés de son esprit.
Rien n'était plus agréable à sa vue qu'une rangée de malles sous le
vestibule; elle prévoyait, avec les arrivants, l'occasion de nouveaux
efforts et de nouveaux triomphes.
A ce moment de notre récit, la tante Chloé inspectait sa tourtière.
Abandonnons-la à cette intéressante occupation, et achevons la peinture
du cottage.
Le lit était dans un coin, recouvert d'une courte-pointe blanche comme
neige; à côté du lit, un morceau de tapis assez large: c'était là que se
tenait habituellement la tante Chloé. Le tapis, le lit et toute cette
partie de l'habitation étaient l'objet de la plus haute considération.
On les protégeait contre les dévastations et le maraudage des jeunes
drôles. Ce coin était le salon de la case. Dans l'autre coin, il y avait
également un lit, mais à moindre prétention; celui-là, il était évident
que l'on s'en servait.
Le dessus de la cheminée était décoré d'images enluminées, dont le sujet
était emprunté à l'Écriture sainte, et d'un portrait du général
Washington, dessiné et colorié de façon à causer quelque étonnement au
héros, s'il se fût jamais rencontré avec son image.
Dans ce coin, sur un banc grossier, deux enfants à têtes de laine, aux
yeux noirs et brillants, aux joues rebondies et luisantes, étaient
occupés à surveiller les premières tentatives de marche d'un
nourrisson.... Ces tentatives se bornaient du reste à se dresser sur les
pieds, à se balancer un moment d'une jambe sur l'autre, puis à tomber.
Chaque chute était accueillie par des applaudissements: on eût dit
quelque miracle accompli.
Une table, dont les membres n'étaient pas complétement exempts de
rhumatismes, était dressée devant le feu et couverte d'une nappe. On
voyait déjà les verres et la vaisselle, d'un modèle assez recherché. On
reconnaissait tous les symptômes qui signalent l'approche d'un festin.
A cette table était assis l'oncle Tom, le plus vaillant travailleur de
M. Shelby. Tom étant le héros de notre histoire, nous devons le
daguerréotyper pour nos lecteurs. C'était un homme puissant et bien
bâti: large poitrine, membres vigoureux, teint d'ébène luisant; un
visage dont tous les traits, purement africains, étaient caractérisés
par une expression de bon sens grave et recueilli, uni à la tendresse et
à la bonté. Il y avait dans tout son air de la dignité et du respect de
soi-même, mêlé à je ne sais quelle simplicité humble et confiante.
Il était alors très-laborieusement occupé: une ardoise était placée
devant lui, et il s'efforçait, avec un soin plein de lenteur, de tracer
quelques lettres. Il était surveillé dans cette opération par le jeune
monsieur Georges, vif et pétulant garçon de treize ans, qui s'élevait en
ce moment à toute la dignité de sa position d'instituteur:
«Pas de ce côté, père Tom, pas de ce côté, s'écria-t-il vivement en
voyant que l'oncle Tom faisait tourner à droite la queue d'un _g_; cela
fait un _q_, vous voyez bien!
--En vérité!» dit l'oncle Tom en regardant avec un air de respect et
d'admiration les _q_ et les _g_ sans nombre que son jeune instituteur
semait sur l'ardoise pour son édification.
Il prit alors le crayon dans ses gros doigts pesants et recommença
patiemment.
«Comme ces blancs font tout bien! dit la tante Chloé en s'arrêtant, la
fourchette en l'air et un morceau de lard au bout; elle regarda M.
Georges avec orgueil. Il sait écrire déjà! et lire aussi! et chaque
soir, il veut bien venir nous donner des leçons... Que c'est bon à lui!
--Mais, tante Chloé, dit Georges, voilà que je meurs de faim... Est-ce
que cette galette que je vois dans le poêlon n'est pas à peu près cuite?
--Bientôt, monsieur Georges, dit Chloé en soulevant le couvercle...
bientôt. Oh! le brun magnifique! Elle est vraiment d'un brun superbe!
Ah! il n'y a que moi pour cela. Madame permit l'autre jour à Sally
d'essayer.... pour apprendre, disait-elle. Ah! madame, lui disais-je, ça
me fend le coeur de voir ainsi gâter les bonnes choses. Le gâteau ne
monta que d'un côté.... et plus ferme que ma savate... Ah! fi!»
Et, après cette dernière expression de mépris pour la maladresse de
Sally, la tante Chloé enleva le couvercle et servit un gâteau
parfaitement réussi, dont aucun praticien de la ville n'eût eu certes à
rougir. Cette opération délicate une fois menée à bien, Chloé s'occupa
activement de la partie plus substantielle du souper.
«Allons, Pierre, Moïse, décampez, négrillons! Et vous aussi, Polly.
Maman donnera de temps en temps quelque chose à sa petite.... Vous,
monsieur Georges, laissez maintenant vos livres, et mettez-vous à table
avec mon vieil homme... En moins de rien vous êtes servi.
--Ils voulaient me retenir à souper à la maison; mais je savais bien ce
qui m'attendait ici, tante Chloé.
--Aussi vous êtes venu, mon coeur! dit la tante Chloé en mettant le
gâteau fumant sur l'assiette de Georges... Vous savez que la vieille
Chloé vous garde les meilleurs morceaux! Oh! il n'y a que vous pour tout
comprendre, allez!»
En disant ces mots, la vieille Chloé donna à Georges une chiquenaude sur
le bras, et revint en toute hâte à son gril.
On mangea les saucisses fumantes.
Quand l'activité fut un peu calmée par ce premier mets:
«Maintenant, au gâteau!» dit Georges.
Et il brandit un immense couteau sur l'objet en question.
«Oh ciel! monsieur Georges, dit Chloé vivement en lui saisissant le
bras, pas avec ce grand et lourd couteau; laissez-le bien vite, vous
écraseriez le gâteau. J'ai là un vieux petit couteau très-fin, que je
garde depuis longtemps pour cette occasion.... Allez maintenant....
voyez! léger comme une plume. A présent, mangez.... rien ne vous arrête.
--Thomas Lincoln prétend, dit Georges la bouche pleine, que sa Jenny est
meilleure cuisinière que vous.
--Lincoln ne sait ce qu'il dit, reprit Chloé avec un souverain
mépris.... Il ne faut pas comparer les Lincoln aux Shelby.... ils ont
leur petit mérite pour les choses ordinaires; mais s'il s'agit d'avoir
un peu de.... de style!... plus rien!... Mettre M. Lincoln à côté de M.
Shelby!... Oh! Dieu! et Mme Lincoln, peut-elle figurer dans un salon à
côté de ma maîtresse.... si belle, si brillante? Allons! ne me parlez
plus de ces Lincoln.» Et Chloé hocha la tête comme une femme qui a la
conscience de ce qu'elle sait.
«Cependant, reprit Georges, je vous ai entendu dire que Jenny était une
excellente cuisinière.
--Oui, je l'ai dit, et je puis le répéter.... bonne, mais vulgaire,
commune.... propre à faire la cuisine de tous les jours; mais l'_extra_,
monsieur, l'_extra_!... elle n'y atteint pas.... Elle fait bien une
galette de maïs.... et c'est tout.... Je sais qu'elle s'essaye aux
pâtés.... mais la croûte.... elle manque les croûtes! Elle n'arrivera
jamais à cette pâtisserie molle et fondante qui s'élève et se gonfle
comme un soufflet.... non, jamais! Quand miss Mary se maria.... Jenny me
montra les gâteaux de mariage.... Jenny et moi nous sommes bonnes amies,
vous savez: je ne dis rien.... Mais allez, monsieur Georges, je ne
fermerais pas l'oeil d'une semaine si j'avais fait des pâtés pareils....
Ce n'était rien qui vaille....
--Je suis sûr, reprit Georges, que Jenny les trouvait fort beaux.
--Eh! sans doute, elle les montrait comme une innocente. Vous voyez,
c'est bien cela! Jenny ne sait pas! C'est une famille de rien.... Elle
ne peut pas savoir, cette fille; ce n'est pas sa faute. Ah! monsieur
Georges, vous ignorez la moitié des avantages et priviléges de votre
famille.»
Ici Chloé soupira et roula des yeux attendris.
«Je suis sûr, Chloé, que je comprends tous mes priviléges. Quant au
pudding et au gâteau, demandez à Lincoln si je ne le raille pas chaque
fois que je le rencontre.»
Chloé se renversa dans sa chaise: l'esprit de son jeune maître excita en
elle des accès de gaieté retentissante. Elle rit, elle rit jusqu'à ce
que les larmes couvrissent ses joues noires et brillantes..... Cependant
elle pinçait le jeune homme, et lui donnait même quelques coups de
poing, en disant qu'il était son bourreau et qu'il la tuerait un de ces
jours; et, entre chacune de ces prédictions funèbres, les éclats de rire
sonores recommençaient de plus belle. Georges commença à croire qu'il
avait trop d'esprit.... que c'était un danger, et qu'il devait prendre
garde à ce que ses conversations fussent moins meurtrières.
«Ah! vous avez dit cela à Tom? reprit-elle; quel jeune homme vous ferez!
Ah! vous avez raillé Lincoln? Ah! Seigneur Dieu! monsieur Georges, vous
feriez rire un fantôme!
--Oui, lui disais-je, oui, Tom, vous devriez voir les pâtés de Chloé....
voilà les vrais pâtés.
--Eh bien! non, il ne faut pas! dit Chloé; car l'idée de la malheureuse
condition de Tom Lincoln fit une soudaine et vive impression sur son
coeur bienveillant. Vous devriez plutôt l'inviter à venir dîner ici de
temps en temps, monsieur Georges, ajouta-telle; ce serait tout à fait
bien de votre part. Vous savez, monsieur Georges, qu'il ne faut se
croire au-dessus de personne à cause de ses priviléges.... Nos
priviléges, voyez-vous, nous les avons reçus.... il faut toujours se
rappeler cela.»
Et Chloé redevint tout à fait sérieuse.
«Eh bien! je prierai Tom de venir dîner la semaine prochaine, et vous
ferez de votre mieux, mère Chloé; il sera stupéfait, ce brave Tom!... Il
faudra le faire manger pour quinze jours....
--C'est cela! c'est cela! s'écria Chloé toute ravie.... Vous verrez!
Seigneur Dieu! pensez à quelques-uns de nos dîners.... Vous
rappelez-vous ce pâté de volaille, quand vous reçûtes le général Knox?
Moi et madame, nous nous disputâmes pour la croûte. Je ne sais ce qu'ont
parfois les dames; mais c'est au moment où vous avez la plus lourde
responsabilité sur la tête qu'elles viennent se mêler de vos affaires.
Madame voulait me montrer comment je devais m'y prendre. A la fin, je me
fâchai presque.... je lui dis: «Madame, regardez vos belles mains
blanches et vos longs doigts, et toutes ces bagues étincelantes comme
nos lis blancs avec leurs perles de rosée.... Regardez maintenant mes
larges mains noires.... ne voyez-vous pas que Dieu a voulu nous créer,
moi, pour faire la croûte du pâté, vous, pour rester dans votre
salon?...» Oui, monsieur Georges, j'étais sur le point de me fâcher....
--Et que dit ma mère?
--Elle fixa sur moi ses grands yeux, ses beaux grands yeux, et elle dit:
«Bien, mère Chloé, je crois que vous avez raison....» Et elle rentra
dans le salon. Elle aurait dû me donner un coup de poing sur la tête,
pour mon insolence. Mais chacun à sa place.... je ne puis rien faire
quand il y a des dames dans la cuisine.
--Dans ce dîner, vous vous surpassâtes, chacun le dit.... je me le
rappelle.
--N'est-ce pas?... Moi, j'étais dans la salle à manger.... je vis le
général passer trois fois son assiette pour retourner au pâté.... Il
disait: «Vous avez là, madame Shelby, une cuisinière vraiment
distinguée....» Dieu! je me sentais gonfler d'orgueil! Le général sait
quelle cuisinière je suis, reprit Chloé en se rengorgeant.... un bien
bel homme, le général; il descend d'une des premières familles de
l'ancienne Virginie.... il s'y connaît aussi bien que moi, le général.
Voyez-vous, monsieur Georges, il y a plusieurs points à noter dans un
pâté.... tout le monde ne s'en doute pas.... mais le général le sait,
lui, je m'en suis aperçue aux remarques qu'il a faites.... il connaît le
pâté!»
Cependant, M. Georges en était arrivé à ce point où un enfant même peut
en venir (dans des circonstances exceptionnelles), de ne pouvoir avaler
un morceau de plus. Il eut alors le temps de regarder toutes ces têtes
de laine et tous ces yeux brillants qui le contemplaient d'un air
famélique, d'un angle à l'autre de l'appartement.
«Ici, Pierre, ici, Moïse! Et il coupa de larges morceaux qu'il leur
jeta. Vous en voulez, n'est-ce pas? Allons! Chloé, donnez-leur des
gâteaux.»
Georges et Tom se placèrent sur un siége confortable, au coin de la
cheminée, tandis que Chloé, après avoir fait encore une pile de galette,
prit le _baby_[4] sur ses genoux, le faisant manger, mangeant elle-même,
et distribuant les morceaux à Pierre et à Moïse, qui dévoraient en se
roulant sous la table, criant, se pinçant et tirant les pieds de leur
petite soeur.»
[4] Très-jeune enfant.
«Plus loin! disait la mère en allongeant de temps en temps un coup de
pied sous la table en manière d'avertissement, quand le mouvement
devenait trop importun.... Ne pouvez-vous vous tenir décemment, quand
les blancs viennent vous voir? Allez-vous finir? Non! eh bien! je vais
faire sauter un bouton quand M. Georges sera parti!»
Quelle était la véritable portée de cette menace, c'est ce qu'il serait
difficile de déterminer.... Il est certain que sa terrible obscurité ne
produisit que peu d'impression sur les jeunes pécheurs à qui on
l'adressait.
«Ils se sont tellement chatouillés, dit Tom, que maintenant ils ne
peuvent plus se tenir tranquilles.»
A ce moment, les enfants sortirent de dessous la table, et, les mains et
le visage pleins de mélasse, commencèrent à embrasser vigoureusement la
petite fille.
«Voulez-vous bien vous en aller? dit la mère, en repoussant les têtes
crépues.... Comme vous voici faits!... Cela ne partira jamais! Courez
vous laver à la fontaine.» Et à ses exhortations elle ajouta une tape
qui retentit formidablement, mais qui n'excita autre chose que le rire
des enfants qui tombèrent l'un sur l'autre en sortant, avec des éclats
de rire joyeux et frais.
«A-t-on jamais vu d'aussi méchants garnements?» dit Chloé avec une
certaine satisfaction maternelle. Elle atteignit une vieille serviette
destinée à cet effet; elle prit un peu d'eau dans une théière fêlée, et
débarbouilla les mains et le visage du baby. Elle les frotta jusqu'à les
faire reluire, puis elle mit l'enfant sur les genoux de Tom, et fit
disparaître les traces du souper. Cependant le marmot tirait le nez,
égratignait le visage de Tom et passait dans les cheveux de son père ses
petites mains potelées. Ce dernier exercice semblait surtout lui causer
une joie particulière.
«N'est-ce point là un bijou d'enfant?» dit Tom en l'écartant un peu de
lui pour mieux la voir; et se levant, il l'assit sur sa large épaule et
commença de gesticuler et de danser avec elle, tandis que Georges
secouait autour d'elle son mouchoir de poche, et que Moïse et Peter
cabriolaient comme de jeunes ours. Chloé déclara enfin que tout ce bruit
lui fendait la tête; mais, comme cette plainte énergique se faisait
entendre plusieurs fois par jour dans la case, elle ne réprima point la
gaieté pétulante de nos amis: les jeux, les danses et les cris
continuèrent, jusqu'à ce que chacun tombât d'épuisement.
«J'espère à présent que vous en avez assez, dit la mère, qui venait de
tirer des matelas d'un coffre grossier. Allons! Moïse, Pierre,
fourrez-vous là-dedans! Voici l'heure du meeting.
--Nous ne voulons pas nous coucher, mère, nous voulons être du meeting;
c'est si curieux! Nous aimons cela, nous!
--Allons! mère Chloé, accordez-leur cela. Qu'ils soient du meeting!» dit
Georges en repoussant les lits grossiers.
Chloé, ayant ainsi sauvé les apparences, fut enchantée de la tournure
que prenait la chose.
«Au fait, dit-elle, cela pourra leur faire quelque bien.»
Toute la maison se forma en comité pour faire les dispositions et
préparatifs du meeting.
«Comment aurons-nous des chaises? dit Chloé.... Je n'en sais rien, pour
mon compte!...» Comme depuis longtemps le _meeting_ se tenait chaque
semaine chez l'oncle Tom, sans plus de chaises que ce jour-là, il y
avait lieu d'espérer que l'on placerait tout le monde.
«Le vieux père Pierre a brisé les deux pieds de cette vieille chaise la
semaine dernière, murmura Moïse.
--Je crois plutôt que c'est toi, dit Chloé; je reconnais là un de tes
tours.
--Ah bah! reprit l'enfant, elle se tiendra bien.... si on l'appuie
contre la muraille.
--Il ne faudra pas asseoir dedans le vieux Pierre, parce qu'il se
balance toujours en chantant.... l'autre soir, il a failli tomber tout
de son long dans la chambre....
--Eh! mon bon Dieu! il faut le mettre dessus, dit Moïse; et quand il
commencera: «Venez, saints et pécheurs, écoutez-moi!» pouf! il tombera.»
Moïse imita les intonations nasales du bonhomme, et, pour _illustrer_ la
catastrophe qu'il racontait, il se laissa tomber sur le plancher.
«Conduisez-vous donc décemment si vous pouvez, dit Chloé. N'avez-vous
pas de honte?»
M. Georges prit part à la gaieté du délinquant, et déclara qu'il était
un véritable farceur. L'admonition maternelle perdit ainsi tout son
effet.
«Eh bien! bonhomme! dit Chloé à son mari, il faut disposer vos barils.
--Les barils de maman sont comme ceux de la veuve, dont M. Georges nous
lisait l'autre jour l'histoire dans le gros livre.... ils ne _manquent_
jamais.
--Si! la semaine dernière un d'eux défonça, et tous tombèrent au milieu
de leurs chants.... Te souviens-tu?»
Pendant cet aparté de Moïse et de Peter, deux barils vides furent roulés
dans la case, et calés avec des pierres de chaque côté. On mit des
planches en travers, puis on compléta les préparatifs en renversant des
baquets et en rangeant les chaises boiteuses.
«Monsieur Georges est un si bon lecteur, que je suis sûre qu'il voudra
bien rester et lire pour nous, dit Chloé.... ce serait si intéressant!»
Georges consentit avec joie: un enfant est toujours disposé à faire ce
qui lui donne un peu d'importance.
La chambre fut bientôt remplie d'une compagnie bigarrée, depuis la
vieille tête grise du patriarche de quatre-vingts ans jusqu'au jeune
garçon et à la jeune fille de quinze. On échangea d'abord quelques
innocents commérages sur différents sujets.... «Où la mère Sally
avait-elle eu son nouveau mouchoir rouge?... Madame allait donner à Lisa
sa robe de mousseline à pois.... Monsieur devait acheter un cheval de
trois ans, qui allait ajouter à la gloire de la maison....» Quelques-uns
des fidèles appartenaient à des habitations du voisinage, et on leur
permettait de se réunir chez Tom; ils apportaient leur quote-part de
cancans sur ce qui se faisait ou se disait dans l'habitation: c'était le
même _libre échange_ que dans les cercles d'un monde plus élevé.