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BIBLIOTHÈQUE
DES CHEMINS DE FER
QUATRIÈME SÉRIE
LITTÉRATURES ANCIENNES ET ÉTRANGÈRES
Imprimerie de Ch. Lahure (ancienne maison Crapelet)
rue de Vaugirard, 9, près de l'Odéon.
LA CASE
L'ONCLE TOM
OU
VIE DES NÈGRES EN AMÉRIQUE
PAR
Mss HARRIET BEECHER STOWE
TRADUCTION
DE LOUIS ÉNAULT
PARIS
LIBRAIRIE DE L. HACHETTE ET Cie
RUE PIERRE-SARRAZIN, No 14
1853
PRÉFACE.
L'_Oncle Tom_ est moins un roman qu'un plaidoyer politique et social; le
côté artistique de l'oeuvre est bien le dernier souci de l'auteur. Son
livre est conçu dans le même système, exécuté dans les mêmes conditions
que les discours prononcés chaque jour par les orateurs américains dans
les clubs ou à la tribune de Washington. Il va au but, il y va tout
droit, à travers les obstacles, emportant tout avec lui, et se faisant
un auxiliaire et un moyen de tout ce qu'il rencontre. Tout lui est bon,
pourvu que ce soit une arme, offensive ou défensive. Ne lui demandez pas
les secrets, la recherche, la finesse de la composition, les _ficelles_
du métier, comme on dit chez nous, les ingénieuses délicatesses de
l'art, comme nous les entendons aujourd'hui. Mme Beecher haussera les
épaules et passera outre.
On a comparé avec raison son livre à un grand _meeting_ religieux et
politique, un _meeting_ abolitionniste, où l'orateur produit une armée
de témoins, blancs, noirs, libres, esclaves, qui viennent des quatre
points cardinaux; ils ne se connaissent pas, ils s'étonnent de se
trouver ensemble, mais tous leurs témoignages concourent au même but, et
l'orateur qui les résume en fait un magnifique plaidoyer!
Le héros du roman, _Tom_, prend des proportions grandioses. C'est un
Prométhée nègre dont l'esclavage est le vautour; mais c'est aussi un
Prométhée résigné, chrétien, qui répond à l'insulte par le pardon, aux
blasphèmes par les prières. Il aime ceux qui le persécutent, il
donnerait sa vie pour ses bourreaux. C'est en un mot le type de la plus
parfaite vertu: la vertu chrétienne.
Le personnage de Tom atteint souvent des proportions épiques; pour moi,
j'avoue humblement que je ne connais dans aucune littérature, classique
ou non, un caractère dont la grandeur morale m'ait frappé davantage. La
sublimité n'a pas de _couleur_; Tom est tout simplement sublime: ce
n'est pas, comme les héros de lord Byron, dont la grandeur est toujours
fausse et romanesque, un colosse aux pieds d'argile, que fait tomber
dans la poudre une petite pierre roulant de la montagne, pour parler
comme l'Écriture; c'est la statue d'or fin placée sur un piédestal
inébranlable. Ce qui ajoute un nouveau charme au caractère de Tom, c'est
la tendresse compatissante qui s'exhale à chaque instant de son âme: les
trésors de sa pitié sont ouverts à tous les malheurs; les larmes qu'il
se refuse, comme il les donne aux autres! Peu de types font mieux
ressortir tout ce qu'il y a de grandeur vraie dans le christianisme;
c'est un esclave, c'est le fils de cette race humiliée et méprisée que
l'Afrique ne peut même pas garder chez elle! Il ne sait rien.... pas
même écrire les trois lettres de son nom; mais la grâce l'a touché, mais
le rayon d'en haut l'éclaire, mais le Christ lui a parlé, coeur à coeur,
et sa langue va maintenant bégayer une doctrine plus souverainement
belle que celle de Socrate ou de Zénon. Il y aura sous la simplicité de
sa phrase enfantine une sagesse fille de Dieu, belle à faire pâlir les
sagesses de tous les philosophes passés, présents et futurs; Fénelon
lui-même, chrétien comme s'il eût reçu le miel des lèvres divines du
Christ, Fénelon n'a pas plus d'onction que ce pauvre vieil esclave, qui
prêche par l'exemple et par la parole, et qui convertit avec le sang
répandu autant que par les bienfaits accordés.
Nous l'avons déjà dit: le livre de Mme Beecher Stowe est une oeuvre de
propagande, un plaidoyer abolitionniste. Ce n'est pas ce que nous
appellerions en France une oeuvre d'art. Il est au livre _composé_ par
nos habiles ce qu'est à une tragédie de Racine,--savante dans sa
simplicité, exquise dans ses détails, majestueuse dans son
ensemble,--une revue de vaudeville à tableaux successifs, avec le
sifflet du machiniste pour transition..... mais une revue écrite avec
tous les frémissements et toutes les circonstances de la passion
éloquente.
L'histoire commence de dix côtés à la fois, ou plutôt ce sont dix
histoires qui s'avancent sur une même ligne, se retrouvant, se quittant,
finissant ou ne finissant pas. Mais à côté, ou plutôt au-dessus de cette
étrange et condamnable variété des moyens, il y a l'unité souveraine et
puissante du but. Les épisodes en apparence les plus détournés
reviennent au poëme par des circuits, ou plutôt ils n'en sortent pas.
Les détails les plus fugitifs sont des arguments habiles qui prouvent la
thèse. Il y a dans ce livre la plus terrible et la plus irrésistible de
toutes les logiques: la logique de la passion. L'auteur veut vous
convaincre, vous toucher, vous remuer. Peu lui importe que ses moyens
soient avoués de la rhétorique ou approuvés d'Aristote: il s'agit bien
vraiment de la rhétorique ou d'Aristote: il s'agit de sang et de larmes.
Je ne sais pas, personne ne sait quelles destinées attendent la
littérature américaine. Elle est au pôle antarctique de la littérature
qui jusqu'ici s'appela la littérature classique, et que l'admiration des
hommes se lègue d'un siècle à l'autre. L'artiste grec contient et
maîtrise son émotion; il sculpte d'une main ferme dans le paros
éclatant, et la déesse jaillit du bloc, belle avant même de vivre.
La littérature américaine, fille d'une civilisation improvisée, écrivant
d'une main et de l'autre luttant contre cette matière rebelle qu'il faut
asservir, n'arrivera pas de sitôt à ce calme radieux, à cette majesté
sereine des maîtres antiques. Tel n'est pas d'ailleurs le caractère du
génie propre à la race anglo-saxonne, qui verse aujourd'hui le flot de
ses immigrations sur les deux mondes.
Si, du reste, on comprit jamais le trouble et l'émotion d'un auteur,
c'est bien quand il plaide la cause de l'humanité.
Mme Beecher Stowe, comme tous les grands poëtes, a le sentiment vif et
profond de la nature. Je ne connais rien de plus jeune et de plus frais
que ses paysages; avec elle l'eau frissonne, les fleurs embaument, les
forêts ont de doux murmures. J'ai vu dans son livre des couchers de
soleil tout pleins de tièdes rayons. Ses paysages sont splendides comme
la jeune nature de l'Amérique. Mais ce qu'elle peint mieux encore, ce
sont les splendeurs du monde moral et le charme délicat des âmes
choisies. «Autrefois, me disait une jeune femme, je ne pleurais qu'à ce
qui était triste; maintenant je pleure à ce qui est beau!» Elle venait
de fermer l'_Oncle Tom_. Mme Beecher Stowe a fait de délicieux pastels
d'enfant. Le petit Harry, le fils de Georges, est un chérubin joufflu à
qui sa mère a coupé les ailes. Les sentiments de la famille, l'amour
maternel, par exemple, prennent chez l'auteur une intensité
toute-puissante. Je ne parle pas de cette belle et violente Élisa; c'est
une figure épique, une Andromaque au teint bistré; mais cette affection
sainte, quand elle se mélange de larmes et de regrets, prend tout à coup
des attendrissements infinis. Je ne connais rien de plus charmant que
cette scène où Mme Bird donne à l'esclave fugitif les vêtements de son
petit enfant mort. C'est en même temps un tableau d'intérieur peint avec
une finesse de touche incomparable: un pinceau hollandais qui aurait le
don des larmes.
_La Case de l'oncle Tom_ n'est pas seulement un beau livre, c'est encore
une bonne action, et il est heureux de penser qu'au milieu du
débordement des mauvaises moeurs littéraires de ce siècle, c'est là une
des causes de son succès. Ce succès honore la civilisation chrétienne.
LOUIS ÉNAULT.
LA CASE
DE
L'ONCLE TOM.
CHAPITRE PREMIER.
Où le lecteur fait connaissance avec un homme vraiment humain.
Vers le soir d'une froide journée de février, deux gentlemen étaient
assis devant une bouteille vide, dans une salle à manger confortablement
meublée de la ville de P..., dans le Kentucky. Pas de domestiques autour
d'eux: les siéges étaient fort rapprochés, et les deux gentlemen
semblaient discuter quelque question d'un vif intérêt.
C'est par politesse que nous avons employé jusqu'ici le mot de
_gentlemen_[1]. Un de ces deux hommes, quand on l'examinait avec
attention, ne paraissait pas mériter cette qualification: il n'avait
vraiment pas la mine d'un gentleman. Il était court et épais; ses traits
étaient grossiers et communs; son air à la fois prétentieux et insolent
révélait l'homme d'une condition inférieure voulant se pousser dans le
monde et faire sa route en jouant des coudes. Il avait une mise
exagérée: gilet brillant et de toutes couleurs, cravate bleue semée de
points jaunes, et noeud pimpant, tout à fait en harmonie avec l'aspect
du personnage. Ses mains, courtes et larges, étaient surabondamment
ornées d'anneaux. Il portait une massive chaîne de montre en or, avec
une grappe de breloques gigantesques; il avait l'habitude, dans l'ardeur
de la conversation, de les faire sonner et retentir avec des marques de
vive satisfaction. Sa conversation était un défi audacieux jeté sans
cesse à la grammaire de Muray; il avait soin de temps en temps de la
munir de termes assez profanes, que notre vif désir d'être exact ne
nous permet cependant point de rapporter.
[1] On sait que dans une bouche anglaise _gentleman_ veut dire _homme
comme il faut_. On ne _naît_ pas gentleman, on le _devient_. (_Note du
traducteur._)
Son compagnon, M. Shelby, avait au contraire toute l'apparence d'un
gentleman. La scène se passait chez lui; l'arrangement et la tenue de la
maison indiquaient une condition aisée et même opulente. Ainsi que nous
l'avons déjà dit, la discussion était vive entre ces deux hommes.
«Voilà comme j'entends arranger l'affaire, disait M. Shelby.
--De cette façon-là je ne puis pas, monsieur Shelby, je ne puis pas!
reprenait l'autre, en élevant un verre de vin entre ses yeux et la
lumière.
--Cependant, Haley, Tom est un rare sujet; sur ma parole, il vaudrait
cette somme par toute la terre: un homme rangé, honnête, capable, et qui
fait marcher ma ferme comme une horloge.
--Honnête! vous voulez dire autant qu'un nègre peut l'être, reprit
Haley, en se servant un verre d'eau-de-vie.
--Non, je veux dire réellement honnête, rangé, sensible et pieux. Il
doit sa religion à une mission ambulante[2], qui passait il y a quatre
ans par ici; je crois sa religion vraie. Je lui ai confié depuis tout ce
que j'ai, argent, maison, chevaux; je le laisse aller et venir dans le
pays; toujours et partout je l'ai trouvé exact et fidèle.
[2] On sait que les missionnaires évangéliques parcourent les États de
l'Amérique, s'arrêtant pour prêcher partout où se trouvent des hommes
disposés à les entendre. (_Note du traducteur._)
--Il y a des gens, fit Haley avec un geste naïf, qui ne croient pas que
les nègres soient véritablement religieux; pour moi, je le crois: dans
un des derniers lots que j'ai eus à Orléans, je suis tombé sur un
individu--une bonne rencontre--si doux, si paisible! c'était un plaisir
de l'entendre prier. Il m'a rapporté une somme assez ronde.... Je
l'achetai bon marché d'un homme qui était obligé de vendre; j'ai réalisé
avec lui six cents[3]. Oui, j'estime que la religion est une bonne chose
dans un nègre, quand l'article n'est pas falsifié....
[3] _Six cents dollars._ Quand les Américains ne nomment pas leur
monnaie, ils sous-entendent le dollar. Le dollar est le sesterce
américain. (_Note du traducteur._)
--Eh bien! reprit l'autre, Tom est vraiment l'article non falsifié.
Dernièrement je l'ai envoyé à Cincinnati, seul, pour faire mes affaires
et me rapporter cinq cents dollars. «Tom, lui dis-je, j'ai confiance en
vous, parce que vous êtes chrétien.... Je sais que vous ne me volerez
pas.» Tom revint; j'en étais sûr.... Quelques misérables lui dirent:
«Tom! pourquoi ne fuis-tu pas?... Va au Canada!...--Ah! je ne puis pas,
répondit-il.... Mon maître a eu confiance en moi!»--On m'a redit ça! Je
suis fâché de me séparer de Tom, je dois l'avouer.... Allons! ce sera la
balance de notre compte, Haley.... Ce sera cela.... si vous avez un peu
de conscience.
--J'ai autant de conscience qu'un homme d'affaires puisse en avoir pour
jurer dessus, dit le marchand en manière de plaisanterie, et je suis
prêt à faire tout ce qui est raisonnable pour obliger mes amis.... mais
les temps sont durs, vraiment trop durs.»
Le marchand poussa quelques soupirs de componction,... et se versa une
nouvelle rasade d'eau-de-vie.
«Eh bien! Haley, quelles sont vos dernières conditions? dit M. Shelby
après un moment de pénible silence.
--N'avez-vous pas quelque chose, fille ou garçon, à me donner par-dessus
le marché, avec Tom?
--Eh mais, personne dont je puisse me passer; à dire vrai, quand je
vends, il faut qu'une dure nécessité m'y pousse. Je n'aime pas à me
séparer de mes travailleurs: c'est un fait.»
A ce moment la porte s'ouvrit, et un enfant quarteron, de quatre ou cinq
ans, entra dans la salle. Il était remarquablement beau et d'une
physionomie charmante. Sa chevelure noire, fine comme un duvet de soie,
pendait en boucles brillantes autour d'un visage arrondi et tout creusé
de fossettes; deux grands yeux noirs, pleins de douceur et de feu,
dardaient le regard à travers de longs cils épais. Il regarda
curieusement dans l'appartement. Il portait une belle robe de tartan
jaune et écarlate, faite avec soin et ajustée de façon à mettre en
saillie tous les caractères particuliers de sa beauté de mulâtre;
ajoutez à cela un certain air d'assurance comique, mêlée de grâce
familière, qui montrait assez que c'était là le favori très-gâté de son
maître.
«Viens ça, maître Corbeau! dit M. Shelby en sifflant; et il lui jeta une
grappe de raisin.... Allons! attrape.»
L'enfant bondit de toute la vigueur de ses petits membres et saisit sa
proie.
Le maître riait.
«Viens ici, Jim!»
L'enfant s'approcha.... Le maître caressa sa tête bouclée et lui tapota
le menton.
«Maintenant, Jim, montre à ce gentleman comme tu sais danser et
chanter....» L'enfant commença une de ces chansons grotesques et
sauvages, assez communes chez les nègres. Sa voix était claire et d'un
timbre sonore. Il accompagnait son chant de mouvements vraiment
comiques, de ses mains, de ses pieds, de tout son corps. Tous ces
mouvements se mesuraient exactement au rhythme de la chanson.
«Bravo! dit Haley en lui jetant un quartier d'orange....
--Maintenant, Jim, marche comme le vieux père Cudjox, quand il a son
rhumatisme.»
A l'instant les membres flexibles de l'enfant se déjetèrent et se
déformèrent. Une bosse s'éleva entre ses épaules, et, le bâton de son
maître à la main, mimant la vieillesse douloureuse sur son visage
d'enfant, il boita par la chambre, en trébuchant de droite à gauche
comme un octogénaire.
Les deux hommes riaient aux éclats.
«A présent, Jim, dit le maître, montre-nous comment le vieux Eldec
Bobbens chante à l'église.»
L'enfant allongea démesurément sa face ronde, et, avec une imperturbable
gravité, commença une psalmodie nasillarde.
«Hourra! bravo! quel gaillard! fit Haley.... Marché conclu.... parole
donnée. Il appuya la main sur l'épaule de Shelby.... Je prends ce garçon
et tout est dit.... Ne suis-je pas arrangeant.... hein?»
A ce moment, la porte fut doucement poussée, et une jeune esclave
quarteronne d'à peu près vingt-cinq ans entra dans l'appartement. Il
suffisait d'un regard jeté d'elle à l'enfant pour voir que c'était bien
là le fils et la mère.
C'était le même oeil, noir et brillant, un oeil aux longs cils. C'était
la même abondance de cheveux noirs et soyeux.... On voyait courir le
sang sous sa peau brune, qui prit une teinte plus foncée quand elle
aperçut le regard de l'étranger fixé sur elle avec une sorte
d'admiration hardie, qui ne prenait pas même la peine de se cacher. Sa
mise, d'une irréprochable propreté, laissait ressortir toute la beauté
de sa taille élégante. Elle avait la main délicate; ses pieds étroits et
ses fines chevilles ne pouvaient échapper à l'investigation rapide du
marchand, habitué à parcourir d'un seul regard tous les attraits d'une
femme.
«Qu'est-ce donc, Élisa, dit le maître, voyant qu'elle s'arrêtait et le
regardait avec une sorte d'hésitation?...
--Pardon, monsieur, je venais chercher Henri....»
L'enfant s'élança vers elle en montrant le butin qu'il avait rassemblé
dans un pan de sa robe.
«Eh bien! alors, emmenez-le, dit M. Shelby.» Elle sortit rapidement en
l'emportant sur son bras.
«Par Jupiter! s'écria le marchand, voilà un bel article! vous pourrez
avec cette fille faire votre fortune à Orléans quand vous voudrez! J'ai
vu compter des _mille_ pour des filles qui n'étaient pas plus belles....
--Je n'ai pas besoin de faire ma fortune avec elle, reprit sèchement M.
Shelby; et, pour changer le cours de la conversation, il fit sauter le
bouchon d'une nouvelle bouteille, sur le mérite de laquelle il demanda
l'avis de son compagnon.
--Excellent! première qualité! fit le marchand; puis se retournant, et
lui frappant familièrement sur l'épaule, il ajouta: Voyons! combien la
fille?... qu'en voulez-vous? que dois-je en dire?
--Monsieur Haley, elle n'est point à vendre; ma femme ne voudrait pas
s'en séparer pour son pesant d'or.
--Hé! hé! les femmes n'ont que cela à dire parce qu'elles ne savent pas
compter! mais faites-leur voir combien de montres, de plumes et de
bijoux elles pourront acheter avec le pesant d'or de quelqu'un, et elles
changeront bientôt d'avis.... je vous en réponds.
--Je vous répète, Haley, qu'il ne faut point parler de cela; je dis non,
et c'est non! reprit Shelby d'un ton ferme.
--Alors vous me donnerez l'enfant, dit le marchand; vous conviendrez, je
pense, que je le mérite bien....
--Eh! que pouvez-vous faire de l'enfant? dit Shelby.
--Eh mais, j'ai un ami qui s'occupe de cette branche de commerce. Il a
besoin de beaux enfants qu'il achète pour les revendre. Ce sont des
articles de fantaisie: les riches y mettent le prix. Dans les grandes
maisons, on veut un beau garçon pour ouvrir la porte, pour servir, pour
attendre. Ils rapportent une bonne somme. Ce petit diable, musicien et
comédien, fera tout à fait l'affaire.
--J'aimerais mieux ne pas le vendre, dit M. Shelby tout pensif. Le fait
est, monsieur, que je suis un homme humain: je n'aime pas à séparer un
enfant de sa mère, monsieur.
--En vérité! Oui.... le cri de la nature.... je vous comprends: il y a
des moments où les femmes sont très-fâcheuses.... j'ai toujours détesté
leurs cris, leurs lamentations.... c'est tout à fait déplaisant.... mais
je m'y prends généralement de manière à les éviter, monsieur: faites
disparaître la fille un jour.... ou une semaine, et l'affaire se fera
tranquillement. Ce sera fini avant qu'elle revienne.... Votre femme peut
lui donner des boucles d'oreilles, une robe neuve ou quelque autre
bagatelle pour en avoir raison.
--Que Dieu vous écoute donc!
--Ces créatures ne sont pas comme la chair blanche, vous savez bien; on
leur remonte le moral en les dirigeant bien. On dit maintenant,
continua Haley en prenant un air candide et un ton confidentiel, que ce
genre de commerce endurcit le coeur; mais je n'ai jamais trouvé cela. Le
fait est que je ne voudrais pas faire ce que font certaines gens. J'en
ai vu qui arrachaient violemment un enfant des bras de sa mère pour le
vendre.... elle cependant, la pauvre femme, criait comme une folle....
C'est là un bien mauvais système.... il détériore la marchandise, et
parfois la rend complétement impropre à son usage.... J'ai connu jadis,
à la Nouvelle-Orléans, une fille véritablement belle, qui fut
complétement perdue par suite de tels traitements.... L'individu qui
l'achetait n'avait que faire de son enfant.... Quand son sang était un
peu excité, c'était une vraie femme de race: elle tenait son enfant dans
ses bras.... elle marchait.... elle parlait.... c'était terrible à voir!
Rien que d'y penser, cela me fait courir le sang tout froid dans les
veines. Ils lui arrachèrent donc son enfant et la garrottèrent.... Elle
devint folle furieuse et mourut dans la semaine.... Perte nette de mille
dollars, et cela par manque de prudence.... et voilà! Il vaut toujours
mieux être humain, monsieur; c'est ce que m'apprend mon expérience.»
Le marchand se renversa dans son fauteuil et croisa ses bras avec tous
les signes d'une vertu inébranlable, se considérant sans doute comme un
second Villeberforce.... Le sujet intéressait au plus haut degré
l'honorable gentleman; car, pendant que M. Shelby, tout pensif, enlevait
la peau d'une orange, Haley reprit avec une modestie convenable, mais
comme s'il eût été poussé par la force de la vérité:
«Je ne pense pas qu'un homme doive se louer lui-même; mais je le dis,
parce que c'est la vérité.... je crois que je passe pour avoir les plus
beaux troupeaux de nègres qu'on ait amenés ici.... du moins on le
dit.... Ils sont en bon état, gras, bien portants, et j'en perds aussi
peu que quelque négociant que ce soit. Je le dois à ma manière d'agir,
monsieur. L'humanité, monsieur, je puis le dire, est la base de ma
conduite!»
M. Shelby ne savait que répondre; aussi dit-il: «En vérité!»
--Maintenant, monsieur, je l'avoue, on s'est moqué de mes idées, on en a
ri.... elles ne sont pas populaires.... elles ne sont pas répandues....
mais je m'y suis cramponné.... et grâce à elles j'ai réalisé.... oui
monsieur.... elles ont bien payé leur passage.... je puis le dire.»
Et le marchand se mit à rire de sa plaisanterie.
Il y avait quelque chose de si piquant et de si original dans ces
démonstrations d'humanité, que M. Shelby lui-même ne put s'empêcher de
rire.... Peut-être riez-vous aussi, cher lecteur; mais vous savez que
l'humanité revêt chaque jour d'étranges et nouvelles formes, et qu'il
n'y aura pas de fin aux stupidités de la race humaine.... en paroles et
en actions.
Le rire de M. Shelby encouragea le marchand à continuer.
«C'est étrange, en vérité; mais je n'ai pas pu fourrer cela dans la tête
des gens. Il y avait, voyez-vous, Tom Liker, mon ancien associé chez les
Natchez: c'était un habile garçon; seulement, avec les nègres, ce Tom
était un vrai diable. Il fallait que chez lui ce fût un principe, car je
n'ai pas connu un plus tendre coeur parmi ceux qui mangent le pain du
bon Dieu. J'avais l'habitude de lui dire:--Eh bien, Tom, quand ces
filles sont tristes et qu'elles pleurent, quelle est donc cette façon de
leur donner des coups de poing ou de les frapper sur la tête? C'est
ridicule, et cela ne fait jamais bien. Leurs cris ne font pas de mal,
lui disais-je encore: c'est la nature! et, si la nature n'est pas
satisfaite d'un côté, elle le sera de l'autre. De plus, Tom, lui
disais-je encore, vous détériorez ces filles; elles tombent malades et
quelquefois deviennent laides, particulièrement les jaunes: c'est le
diable pour les faire revenir.... Ne pouvez-vous donc les amadouer....
leur parler doucement? Comptez là-dessus, Tom! un peu d'humanité fait
plus de profit que vos brutalités et vos coups de poing; on en recueille
la récompense. Comptez-y, Tom!--Tom ne put parvenir à gagner cela sur
lui; il me gâta tant de marchandise que je fus obligé de rompre avec
lui, quoique ce fût un bien bon coeur et une main habile en affaires.
--Et vous pensez que votre système est préférable à celui de Tom? dit M.
Shelby.
--Oui, monsieur, je puis le dire. Toutes les fois que cela m'est
possible, j'évite les désagréments. Si je veux vendre un enfant,
j'éloigne la mère, et, vous le savez: loin des yeux, loin du coeur.
Quand c'est fait, quand il n'y a plus moyen, elles en prennent leur
parti. Ce n'est pas comme les blancs, qui sont élevés dans la pensée de
garder leurs enfants, leur femme et tout. Un nègre qui a été dressé
convenablement ne s'attend à rien de pareil, et tout devient ainsi
très-facile.
--Je crains, dit M. Shelby, que les miens n'aient point été élevés
convenablement.
--Cela se peut. Vous autres, gens du Kentucky, vous gâtez vos nègres,
vous les traitez bien. Ce n'est pas de la véritable tendresse, après
tout. Voilà un noir! eh bien, il est fait pour rouler dans le monde,
pour être vendu à Tom, à Dick, et Dieu sait à qui! Il n'est pas bon de
lui donner des idées, des espérances, pour qu'il se trouve ensuite
exposé à des misères, à des duretés qui lui sembleront plus
pénibles.... J'ose dire qu'il vaudrait mieux pour vos nègres d'être
traités comme ceux de toutes les plantations. Vous savez, monsieur
Shelby, que chaque homme pense toujours avoir raison; je pense donc que
j'agis comme il faut agir avec les nègres.
--On est fort heureux d'être content de soi, dit M. Shelby en haussant
les épaules et sans chercher à déguiser une impression très-défavorable.
--Eh bien! reprit Haley, après que tous deux eurent pendant un instant
silencieusement épluché leurs noix.... eh bien! que dites-vous?
--Je vais y réfléchir et en parler avec ma femme, dit M. Shelby.
Cependant, Haley, si vous voulez que cette affaire soit menée avec la
discrétion dont vous parlez, ne laissez rien transpirer dans le
voisinage; le bruit s'en répandrait parmi les miens, et je vous déclare
qu'il ne serait pas facile alors de les calmer.
--Motus! je vous le promets! mais en même temps je vous déclare que je
suis diablement pressé et qu'il faut que je sache le plus tôt possible
sur quoi je puis compter.»
Il se leva et mit son par-dessus.
«Faites-moi demander ce soir, entre six et sept heures, dit M. Shelby,
et vous aurez ma réponse.»
Le marchand salua et sortit.
«Dire que je ne puis pas le jeter du haut en bas de l'escalier! pensa M.
Shelby quand il vit la porte bien fermée. Quelle impudente
effronterie!... Il connaît ses avantages. Ah! si on m'eût dit qu'un jour
j'aurais été obligé de vendre Tom à un de ces damnés marchands, j'aurais
répondu: «Votre serviteur est-il un chien pour en agir ainsi?....» Et
maintenant cela doit être... je le vois.... Et l'enfant d'Élisa! Je vais
avoir maille à partir avec ma femme à ce sujet-là.... et pour Tom
aussi.... Oh! les dettes! les dettes! Le drôle sait ses avantages.... il
en profite.»
C'est peut-être dans l'État de Kentucky que l'esclavage se montre sous
sa forme la plus douce. La prédominance générale, de l'agriculture,
paisible et régulière, ne donne pas lieu à ces fiévreuses ardeurs du
travail forcé que la nécessité des affaires impose aux contrées du sud;
dans le Kentucky, la condition de l'esclave est plus en harmonie avec ce
que réclament la santé et la raison. Le maître, content d'un profit
modéré, n'est pas poussé à ces exigences impitoyables qui forcent la
main à cette faible nature humaine partout où l'espoir d'un gain rapide
est jeté dans la balance sans autre contre-poids que l'intérêt du faible
et de l'opprimé.
Oui, si l'on parcourt certaines habitations du Kentucky, si l'on voit
l'indulgence humaine de certains maîtres, l'affection sincère de
quelques esclaves, on peut être tenté de se reporter par ses rêves aux
poétiques légendes des moeurs patriarcales; mais toute la scène est
dominée par une ombre gigantesque et terrible, l'ombre de la loi! Tant
que la loi considérera les esclaves comme des choses appartenant à un
maître, tant que la ruine, l'imprudence ou le malheur d'un possesseur
bienveillant pourra contraindre ces infortunés à échanger une vie
abritée sous l'indulgence et la protection contre une misère et un
travail sans espérance, il n'y aura rien de beau, rien d'avouable dans
l'administration la mieux réglée de l'esclavage.
M. Shelby était une bonne pâte d'homme, une facile et tendre nature,
porté à l'indulgence envers tous ceux qui l'entouraient. Il ne
négligeait rien de ce qui pouvait contribuer à la santé et au bien-être
des nègres de sa possession. Mais il s'était jeté dans des spéculations
aveugles... il était engagé pour des sommes considérables. Ses billets
étaient entre les mains de Haley.. Voilà qui explique la conversation
précédemment rapportée.
Élisa, en approchant de la porte, en avait assez entendu pour comprendre
qu'un marchand faisait des offres pour quelque esclave.
Elle aurait bien voulu rester à la porte pour écouter davantage; mais au
même instant sa maîtresse l'appela: il fallut bien partir.
Elle crut cependant comprendre qu'il s'agissait de son enfant...
Pouvait-elle s'y tromper?... Son coeur se gonfla et battit bien fort.
Elle serra involontairement l'enfant contre elle d'une si vive étreinte,
que le pauvre petit se retourna tout étonné pour regarder sa mère.
«Élisa! mais qu'avez-vous aujourd'hui, ma fille?» dit la maîtresse en
voyant Élisa prendre un objet pour l'autre, renverser la table à ouvrage
et lui présenter une camisole de nuit au lieu d'une robe de soie qu'elle
lui demandait.
Élisa s'arrêta tout d'un coup.
«Oh! madame, dit-elle en levant les yeux au ciel; puis, fondant en
larmes, elle se laissa tomber sur une chaise et sanglota.
--Eh bien! Élisa, mon enfant... mais qu'avez-vous donc?
--Oh! madame, madame! il y avait un marchand qui parlait dans la salle
avec monsieur; je l'ai entendu!
--Eh bien! folle! quand cela serait?
--Ah! madame, croyez-vous que monsieur voudrait vendre mon Henri?»
Et la pauvre créature se rejeta de nouveau sur la chaise avec des
sanglots convulsifs.
«Eh non! sotte créature; vous savez bien que votre maître ne fait pas
d'affaires avec les marchands du sud, et qu'il n'a pas l'habitude de
vendre ses esclaves tant qu'ils se conduisent bien... Et puis, folle que
vous êtes, qui voudrait donc acheter votre Henri, et pour quoi faire?
pensez-vous que l'univers ait pour lui les mêmes yeux que vous? Allons,
sèche tes larmes, accroche ma robe et coiffe-moi... tu sais, ces belles
tresses par derrière, comme on t'a montré l'autre jour... et n'écoute
plus jamais aux portes.
--Non, madame..., mais vous, vous ne consentirez pas à... à ce que...
--Quelle folie...! eh non, je ne consentirais pas... Pourquoi revenir
là-dessus? j'aimerais autant voir vendre un de mes enfants, à moi! Mais,
en vérité, Élisa, vous devenez un peu bien orgueilleuse aussi de ce
petit bonhomme... On ne peut pas mettre le nez dans la maison que vous
ne pensiez que ce soit pour l'acheter.»
Rassurée par le ton même de sa maîtresse, Élisa l'habilla prestement, et
finit par rire de ses propres craintes.
Mme Shelby était une femme supérieure, comme sentiment et comme
intelligence; à cette grandeur d'âme naturelle, à cette élévation
d'esprit, qui souvent est le caractère distinctif des femmes du
Kentucky, elle joignait des principes d'une haute moralité et des
sentiments religieux qui la guidaient, avec autant de fermeté que
d'habileté, dans toutes les circonstances pratiques de sa vie. Son mari,
qui ne faisait profession d'aucune religion plus particulièrement, avait
la plus grande déférence pour la religion de sa femme. Il tenait à son
opinion; il lui laissait donner librement carrière à sa bienveillance
dans tout ce qui regardait l'amélioration, l'instruction et le bien-être
des esclaves; quant à lui, il ne s'en mêlait pas directement. Sans
croire très-fermement à la réversibilité des mérites des saints, il
laissait assez voir qu'à son avis sa femme était bonne et vertueuse pour
deux, et qu'il espérait gagner le ciel avec le surplus de ses vertus:
ceci le dispensait de toute prétention personnelle.
Après sa conversation avec le marchand, il eut comme un poids sur
l'esprit: il fallait faire connaître ses projets à sa femme... il
prévoyait l'opposition et la résistance....
Mme Shelby, ignorant complétement les embarras de son mari, et le
sachant très-bon au fond, avait été sincèrement incrédule devant les
craintes d'Élisa: elle ne s'en occupa même plus. Elle se préparait à une
visite pour le soir: le reste lui sortit complétement de la tête.
CHAPITRE II.
La mère.
Élevée depuis l'enfance par sa maîtresse, Élisa avait toujours été
traitée en favorite que l'on gâte un peu.
Ceux qui ont voyagé dans l'Amérique du sud ont pu remarquer l'élégance
raffinée, la douceur de voix et de manières qui semblent être le don
particulier de certaines mulâtresses. Ces grâces naturelles des
quarteronnes sont souvent unies à une beauté vraiment éblouissante, et
presque toujours rehaussées par des agréments personnels. Élisa telle
que nous l'avons peinte n'est point un tableau de fantaisie: c'est un
portrait; nous avons vu l'original dans le Kentucky. Défendue par
l'affection protectrice de sa maîtresse, Élisa avait atteint la jeunesse
sans être exposée à ces tentations qui font de la beauté un héritage si
fatal à l'esclave. Elle avait été mariée à un jeune homme de sa
condition, habile et beau, vivant sur une possession voisine. Il
s'appelait Georges Harris.
Ce jeune homme avait été loué par son maître pour travailler dans une
fabrique de sacs. Son adresse et son savoir lui avaient valu la première
place. Il avait inventé une machine à tiller le chanvre. Eu égard à
l'éducation et à la position sociale de l'inventeur, on peut dire qu'il
avait déployé autant de génie mécanique que Whitney dans sa machine à
coton.
Georges était bien de sa personne et d'aimables manières; c'était le
favori de tous à la fabrique. Cependant, comme cet esclave, aux yeux de
la loi, n'était pas un homme, mais une chose, toutes ces qualités
supérieures étaient soumises au contrôle tyrannique d'un maître
vulgaire, aux idées étroites. Le bruit de l'invention alla jusqu'à lui:
il se rendit à la fabrique pour voir ce qu'avait fait cette chose
intelligente; il fut reçu avec enthousiasme par le directeur, qui le
félicita d'avoir un esclave d'un tel mérite.
Georges lui fit les honneurs de la fabrique, lui montra sa machine, et,
un peu exalté par les éloges, parla si bien, se montra si grand, parut
si beau, que son maître commença d'éprouver le sentiment pénible de son
infériorité. Quel besoin avait donc son esclave de parcourir le pays,
d'inventer des machines et de lever la tête parmi les gentlemen? Il
fallait y mettre ordre..., il fallait le ramener chez lui, le mettre à
creuser et à bêcher la terre.... on verrait alors s'il serait aussi
superbe! Le fabricant et tous les ouvriers furent donc grandement
étonnés d'entendre cet homme demander le compte de Georges, qu'il
voulait, disait-il, reprendre immédiatement.
«Mais, monsieur Harris, disait le fabricant, n'est-ce point une
résolution bien soudaine?
--Qu'importe? n'est-il pas à moi?
--Nous consentirons volontiers à élever le prix.
--Ceci n'est pas une raison: je n'ai pas besoin de louer mes ouvriers
quand cela ne me plaît pas.
--Mais, monsieur, il semble tout particulièrement propre aux
fonctions....
--Possible. Je gagerais bien qu'il n'a jamais été aussi propre aux
travaux que je lui ai confiés....
--Et puis, dit assez maladroitement un des ouvriers, songez à la machine
qu'il a inventée....
--Ah! oui, une machine pour épargner la peine, n'est-ce pas? C'est cela
qu'il a inventé, je gage. Il n'y a qu'un nègre pour inventer cela. Ne
sont-ils point eux-mêmes des machines?... Non, il partira.»
Georges était resté comme anéanti en entendant son arrêt ainsi prononcé
par une autorité qu'il savait irrésistible. Il croisa les bras et se
mordit les lèvres; mais la colère brûlait son sein comme un volcan,
faisant couler dans ses veines des torrents de laves enflammées; sa
respiration était brève, et ses grands yeux noirs avaient l'éclat des
charbons ardents. Il eût sans doute éclaté dans quelque emportement
fatal, si l'excellent directeur ne lui eût dit à voix basse en lui
touchant le bras:
«Cédez, Georges; allez avec lui maintenant: nous tâcherons de vous
reprendre.»
Le tyran remarqua ce chuchotement; il en comprit le sens, quoiqu'il n'en
pût entendre les paroles, et il ne s'en affermit que davantage dans sa
résolution de conserver tout pouvoir sur sa victime.
Georges fut ramené à l'habitation et employé aux plus grossiers travaux
de la ferme. Il put sans doute s'abstenir de toute parole
irrespectueuse; mais l'oeil rempli d'éclairs, mais le front sombre et
troublé, n'est-ce point là un langage aussi, un langage auquel on ne
saurait imposer silence? Signe trop visible qu'on ne peut faire de
l'homme une chose!
C'était pendant l'heureuse période de son travail à la fabrique que
Georges avait vu Élisa et qu'il l'avait épousée: pendant cette période,
jouissant de la confiance et de la faveur de son chef, il avait pleine
liberté d'aller et de venir à sa guise. Ce mariage avait reçu la haute
approbation de Mme Shelby, qui, comme toutes les femmes, aimait assez à
s'occuper de mariage: elle était heureuse de marier sa belle favorite
avec un homme de sa classe, qui lui convenait d'ailleurs de toute façon.
Ils furent donc unis dans le grand salon de Mme Shelby, qui voulut
elle-même orner de fleurs d'oranger les beaux cheveux de la fiancée et
la parer du voile nuptial. Jamais ce voile ne couvrit une tête plus
charmante. Rien ne manqua: ni les gants blancs, ni les gâteaux, ni le
vin; on accourait pour louer la beauté de la jeune fille et la grâce et
la libéralité de sa maîtresse.
Pendant une ou deux années, Élisa vit son mari assez fréquemment; rien
n'interrompit leur bonheur que la perte de deux enfants en bas âge,
auxquels elle était passionnément attachée: elle mit une telle vivacité
dans sa douleur qu'elle s'attira les douces remontrances de sa
maîtresse, qui voulait, avec une sollicitude toute maternelle, contenir
ses sentiments naturellement passionnés dans les limites de la raison et
de la religion.
Cependant, après la naissance du petit Henri, elle s'était peu à peu
calmée et apaisée; tous ces liens saignants de l'affection, tous ces
nerfs frémissants s'enlacèrent à cette petite vie et retrouvèrent leur
puissance et leur force. Élisa fut donc une heureuse femme jusqu'au jour
où son mari fut violemment arraché de la fabrique et ramené sous le joug
de fer de son possesseur légal.
Le manufacturier, fidèle à sa parole, alla rendre visite à M. Harris,
une semaine ou deux après le départ de Georges. Il espérait que le feu
de la colère serait éteint.... Il ne négligea rien pour obtenir qu'on
lui rendît l'esclave.
«Ne prenez pas la peine de m'en parler davantage, répondit Harris d'un
ton brusque et irrité; je sais ce que j'ai à faire, monsieur.
--Je ne prétends vous influencer en rien, monsieur; je croyais seulement
que vous auriez pu penser qu'il était de votre intérêt de me rendre cet
homme aux conditions....
--Je comprends, monsieur.... J'ai surpris l'autre jour vos menées et vos
chuchotements; mais on ne m'en impose pas de cette façon-là,
monsieur!... Nous sommes dans un pays libre, monsieur; l'homme est à
moi, j'en fais ce que je veux: voilà!»
Ainsi s'évanouit la dernière espérance de Georges.... Il n'a plus
maintenant devant lui qu'une vie de travail et de misère, rendue plus
amère encore par toutes les taquineries mesquines et toutes les
vexations à coups d'épingles d'une tyrannie inventive.
Un jurisconsulte humain disait un jour: «Vous ne pouvez faire pis à un
homme que de le pendre.» Il se trompait: on peut lui faire pis!
CHAPITRE III.
Époux et père.
Mme Shelby était partie. Élisa se tenait sous la véranda. Triste, elle
suivait de l'oeil la voiture qui s'éloignait. Une main se posa sur son
épaule. Elle se retourna, et un brillant sourire illumina son visage.
«Georges, est-ce vous? vous m'avez fait peur! Oh! je suis si heureuse de
vous voir! Madame est absente pour toute la soirée. Venez dans ma petite
chambre; nous avons du temps devant nous.»
En disant ces mots, elle l'attira vers une jolie petite pièce ouvrant
sur le vestibule, où elle se tenait ordinairement, occupée à coudre, et
à portée de la voix de sa maîtresse.
«Oh! je suis bien heureuse.... Mais pourquoi ne souris-tu pas? Regarde
Henri: comme il grandit!...» Cependant l'enfant jetait sur son père des
regards furtifs à travers les boucles de ses cheveux épars, et se
cramponnait aux jupes de sa mère.
«N'est-il pas beau? dit Élisa en relevant les longues boucles et en
l'embrassant.
--Je voudrais qu'il ne fût jamais né, dit Georges amèrement; je voudrais
n'être jamais né moi-même.»
Surprise et effrayée, Élisa s'assit, appuya sa tête sur l'épaule de son
mari et fondit en larmes.
Mais lui, d'une voix bien tendre: «C'est mal à moi, Élisa, de vous faire
souffrir ainsi, pauvre créature; oh! c'est bien mal! Pourquoi
m'avez-vous connu?... vous auriez pu être heureuse!
--Georges, Georges! pouvez-vous parler ainsi? Quelle si terrible chose
vous est donc arrivée? Qu'est-ce qui se passe? Nous avons pourtant été
heureux jusqu'ici.
--Oui, chère, nous avons été, dit Georges.» Alors prenant l'enfant sur
ses genoux, il regarda fixement ses yeux noirs et fiers, et passa ses
mains dans les longues boucles flottantes.
«C'est votre portrait, Lizy! et vous êtes la plus belle femme que j'aie
jamais vue et la meilleure que j'aie désiré voir.... et cependant je
voudrais que nous ne nous fussions jamais vus!
--O Georges! comment pouvez-vous?....
--Oui, Élisa, tout est misère, misère, misère! Ma vie est misérable
comme celle du ver de terre.... La vie, la vie me dévore. Je suis un
pauvre esclave, perdu, abandonné.... Je vous entraîne dans ma chute....
voilà tout! Pourquoi essayons-nous de faire quelque chose, d'apprendre
quelque chose, d'être quelque chose? A quoi bon la vie?... Je voudrais
être mort!
--Oh! maintenant, mon cher Georges, voilà qui est vraiment mal.... Je
sais combien vous avez été affligé de perdre votre place dans la
fabrique.... Je sais que vous avez un maître bien dur.... Mais, je vous
en prie, prenez patience.... peut-être que....
--Patience! s'écria-t-il en l'interrompant.... N'ai-je pas eu de la
patience? ai-je dit un seul mot quand il est venu et qu'il m'a enlevé,
sans motif, de cette maison, où tous étaient bons pour moi? Je lui
abandonnais tout le profit de mon travail, et tous disaient que je
travaillais bien.
--Oh! cela est affreux, dit Élisa.... mais après tout il est votre
maître, vous savez.
--Mon maître! Eh! qui l'a fait mon maître? c'est à quoi je pense.... Je
suis un homme aussi bien que lui; et je vaux mieux que lui! Je connais
mieux le travail que lui, et les affaires mieux que lui. Je lis mieux
que lui, j'écris mieux, et j'ai appris tout moi-même sans lui en devoir
de gré.... J'ai appris malgré lui; et maintenant quel droit a-t-il de
faire de moi une bête de somme, de m'arracher à un travail que je fais
bien, que je fais mieux que lui, pour me faire faire la besogne d'une
brute? Je sais ce qu'il veut.... il veut m'abattre, m'humilier.... c'est
pour cela qu'il m'emploie aux oeuvres les plus basses et les plus
pénibles.
--O Georges! Georges! vous m'effrayez. Je ne vous ai jamais entendu
parler ainsi; j'ai peur que vous ne fassiez quelque chose de
terrible.... Je comprends ce que vous éprouvez; mais prenez garde,
Georges, pour l'amour de moi et pour Henri!
--J'ai été prudent et j'ai été patient, mais de jour en jour le mal
empire; la chair et le sang ne peuvent en supporter davantage. Chaque
occasion qu'il peut saisir de me tourmenter et de m'insulter.... il la
saisit. Je croyais qu'il me serait possible de bien travailler, et de
vivre en paix, et d'avoir un peu de temps pour lire et m'instruire en
dehors des heures du travail.... Non! plus je puis porter, plus il me
charge!.... il affirme que, bien que je ne dise rien, il voit que j'ai
le diable au corps, et qu'il veut le faire sortir.... Eh bien! oui, un
de ces jours ce diable sortira, mais d'une façon qui ne lui plaira pas,
ou je serais bien trompé....
--O cher! que ferons-nous? dit Élisa tout en pleurs.
--Pas plus tard qu'hier, dit Georges, j'étais occupé à charger des
pierres sur une charrette; le jeune maître, M. Tom, était là, faisant
claquer son fouet si près du cheval qu'il effrayait la pauvre bête. Je
le priai de cesser aussi poliment que je pus, il n'en fit rien: je
renouvelai ma demande; il se tourna vers moi et se mit à me frapper
moi-même. Je lui saisis la main; il poussa des cris perçants, me donna
des coups de pied et courut à son père, à qui il dit que je le battais.
Celui-ci devint furieux, dit qu'il voulait m'apprendre à connaître mon
maître; il m'attacha à un arbre, coupa des baguettes, et dit au jeune
monsieur qu'il pouvait me frapper jusqu'à ce qu'il fût fatigué. Il le
fit.... Et moi, je ne l'en ferais pas ressouvenir un jour!»
Le front de l'esclave s'assombrit. Une flamme passa dans ses yeux; sa
femme trembla....
«Qui a fait cet homme mon maître? murmurait-il encore; voilà ce que je
veux savoir!
--Mais, dit Élisa tristement, j'ai toujours cru que je devais obéir à
mon maître et à ma maîtresse pour être chrétienne.
--Vous pouvez avoir raison en ce qui vous concerne: ils vous ont élevée
comme leur enfant, nourrie, habillée, bien traitée, instruite; cela leur
donne des droits. Mais moi, coups de pied, coups de poing, insultes et
jurons.... abandon parfois.... c'était mon meilleur lot.... voilà ce que
je leur dois! J'ai payé mon entretien au centuple.... mais je ne veux
plus souffrir.... non! je ne veux plus....» Et il ferma le poing, en
fronçant le sourcil d'un air terrible.
Élisa tremblait et se taisait; elle n'avait jamais vu son mari dans un
tel état, et toutes ses théories de douce persuasion pliaient comme un
roseau dans l'orage de ces passions.
«Vous savez, reprit Georges, ce petit chien, Carlo, que vous m'avez
donné? C'était toute ma joie: la nuit, il dormait avec moi; le jour, il
me suivait partout: il me regardait avec tendresse, comme s'il eût
compris ce que je souffrais.... L'autre jour, je le nourrissais de
quelques restes, ramassés pour lui à la porte de la cuisine. Le maître
nous vit et dit que je nourrissais un chien à ses dépens.... qu'il ne
pouvait souffrir que chaque nègre eût ainsi son chien, et il m'ordonna
de lui attacher une pierre au cou et de le jeter dans l'étang.
--O Georges! vous ne l'avez pas fait!
--Moi? non! mais lui l'a fait! Lui et Tom assommèrent à coups de pierres
la pauvre bête qui se noyait.... Carlo me regardait tristement,
s'étonnant que je ne vinsse pas le sauver.... J'eus le fouet pour
n'avoir pas obéi.... Qu'importe? mon maître saura que je ne suis pas de
ceux que le fouet assouplit.... Mon jour viendra.... qu'on y prenne
garde!
--Oh! que feras-tu? Georges, ne fais rien de mal.... si seulement tu
crois en Dieu, et que tu essayes de faire le bien.... il te sauvera.
--Je ne suis pas chrétien comme vous, Élisa; mon coeur est plein
d'amertume, je ne peux avoir confiance en Dieu.... Pourquoi permet-il
que les choses aillent ainsi?
--Georges, il faut croire: ma maîtresse dit que, si les choses semblent
tourner contre nous, nous devons penser que Dieu cependant fait tout
pour notre bien.
--C'est aisé à dire à des gens qui sont assis sur des sofas et voiturés
dans leurs équipages. Qu'ils soient à ma place, et je gage qu'ils
changeront de discours.... Oh! je voudrais être bon.... mais mon coeur
brûle, rien ne peut l'éteindre.... Vous-même vous ne pourriez pas.... si
je disais tout.... car vous ne savez pas encore toute la vérité!
--Que peut-il y avoir encore?
--Écoutez! dernièrement le maître a dit qu'il avait eu grand tort de me
laisser marier hors de sa maison; qu'il déteste M. Shelby et les siens,
parce qu'ils sont orgueilleux et qu'ils portent la tête plus haut que
lui. Il dit que vous me donnez des idées d'orgueil, qu'il ne me laissera
plus venir ici, mais que je prendrai une autre femme et m'établirai chez
lui. Il se contenta d'abord d'insinuer et de murmurer cela tout bas;
mais hier il me dit que j'aurais à prendre Mina dans ma cabane, ou qu'il
me vendrait de l'autre côté de la rivière.
--Cependant, vous êtes marié avec moi par le ministre, aussi bien que si
vous eussiez été un blanc, dit Élisa tout naïvement.