Les produits que nous avons à examiner dans ces diverses branches
d'industrie, témoignent d'un immense progrès sous le rapport de
l'exécution. Peut-on en dire autant du bon marché? car c'est là toute la
question, puisque, abstraction faite de certains vases en belle et bonne
terre, ornés de peintures d'un dessin et d'un coloris admirable, qui ne
s'adressent qu'aux grandes fortunes, la consommation de la porcelaine,
de la faïence et de la poterie est une des premières nécessité de
l'économie domestique. Nos fabricants ont d'ailleurs sur tous les
marchés d'infatigables concurrents. Partout la porcelaine anglaise a
pénétré à des prix tellement réduits, grâce au bon marché des matières
premières, que les produits français ne peuvent lutter avec avantage
qu'au moyen de grands perfectionnements de fabrication. Pourtant nous
devons le dire, il y a dix ans déjà, quelques fabricants déclaraient,
les uns qu'ils n'avaient plus besoin de la prohibition contre les
porcelaines anglaises, les autres que le droit à l'entrée pouvait être
réduit à la moitié, au tiers et même au quart. Ces déclarations, en
témoignant du progrès de notre industrie, nous prouvent en même temps
que les prix de consommation courante ont baissé. C'est en effet ce qui
a eu lieu, et l'on trouve aujourd'hui dans le commerce des services de
porcelaine au prix où se vendait jadis la faïence, et des pièces de
faïence cotées au prix de l'ancienne poterie.
[Illustration: Le Roi, la Reine et la Famille royale visitant la galerie
des tissus.]
M. Brongniart, dans son excellent travail sur la poterie, distingue sept
sortes de poteries: les terres cuites, la poterie commune, la faïence
commune, la faïence fine, la poterie de grès, la porcelaine dure, la
porcelaine tendre. Nous ne nous occuperons pas de la première classe,
qui comprend les briques, tuiles, carreaux, etc.
Les deux principes constituants de toutes les poteries sont la silice et
l'alumine. Les argiles pures et les kaolins sont particulièrement
composés de ces deux terres, et offrent par conséquent les matériaux les
plus habituels pour la fabrication des poteries fines et des
porcelaines. Les argiles figulines ou de potier, et les marnes
argileuses, qui sont composées d'argile et de craie, sont d'un usage
général et économique pour les faïences et les poteries communes.
La poterie commune avec vernis jaune, vert ou brun, est composée
d'argiles plastiques brunes qu'on trouve à Arcueil, Gentilly et
Vaugirard, et de sable siliceux contenant un peu de marne ferrugineuse.
On y ajoute de plus une matière telle que le sable ou la craie, pour
dégraisser la pâte. Quand ces poteries sont cuites, on procède au
vernissage. Le vernis est la partie importante, mais malheureusement
aussi la plus dangereuse de ces poteries, le plomb y entre en grande
quantité (sur 100 parties il y en a 64 d'oxyde de plomb). Ce vernis est
facilement fusible, s'écaille au feu, et peut se mêler aux aliments
quand on les a soumis à un trop grand feu dans ce genre de poterie.
La faïence commune se divise en faïence blanche et faïence brune; la
première ne supporte pas le feu, et la seconde le supporte très-bien;
cela tient à ce que dans la seconde la marne blanche est en plus petite
proportion que dans la première. Les pâtes de ces deux faïences sont
composées d'argile plastique, de marne argileuse verdâtre, de marne,
calcaire blanche, et de sable marneux. Elles sont préparées sur le tour
à potier d'abord pour l'_ébauchage_ avec les mains, puis, quand elles
sont déjà un peu desséchées, pour le _tournassage_ avec des instruments
en fer. On les cuit pendant trente-six heures, puis on y met l'émail
après l'application duquel une seconde cuisson est nécessaire, aussi
longue que la première.
[Illustration: Portière en tapisserie, exécutée à Aubusson.]
Cet émail est opaque, et dissimule par conséquent les défauts de la
pâte.
Quant à la faïence fine, elle est essentiellement composée d'argile
plastique lavée et de silex broyé fin. L'enduit est un vernis
cristallin, fondu préalablement en verre et composé de silice unie à du
quartz, de soude et de plomb à l'état de minium ou d'oxyde. On distingue
dans la faïence fine le cailloutage en terre anglaise, et la terre de
pipe.
La poterie de grès se distingue également en poterie commune et poterie
fine. Sa principale propriété consiste en ce que son grain est
très-serré et que, avec ou sans vernis, elle est imperméable à l'eau et
se conduit bien sur le feu. C'est la transition entre la faïence et la
porcelaine.
Ce qui distingue la porcelaine de la faïence, c'est la translucidité de
sa pâte qui tient à la présence dans le feldspath (élément essentiel de
la porcelaine) d'un alcali. La porcelaine dure contient moins de cet
alcali que la porcelaine tendre, et est moins transparente. Les deux
éléments principaux de la pâte des porcelaines sont le kaolin et le
feldspath. La France a, pour la fabrication de la porcelaine dure, un
avantage fondamental, celui de la matière première. Son kaolin de
Saint-Yrieix, près Limoges, est plus pur qu'aucun autre kaolin connu.
Nous ne pouvons nous arrêter à décrire ici les procédés ingénieux de la
fabrication et les manipulations sans nombre dont chaque morceau de pâte
est l'objet. Nous dirons seulement qu'une des parties importantes de
l'art du porcelainier est la décoration en couleur de ses produits;
c'est là que surtout a éclaté le progrès, sans parler du fini du dessin,
qui est plus correct et plus artistique en France que partout ailleurs,
même pour les porcelaines communes, même pour les faïences qui
s'adressent à la consommation des classes peu riches.
Après ce rapide coup d'oeil jeté sur l'art dont nous avons à examiner
les produits, il nous reste à entretenir nos lecteurs des oeuvres qui
nous ont le plus frappé à l'exposition, tant au point de vue de l'art
qu'au point de vue de la consommation.
Nous avons remarqué, comme décorations originales et de bon goût, la
case de M. Gille jeune, qui est arrivé à donner ses porcelaines ornées
et décorées à des prix qui les mettent à la portée d'un grand nombre de
fortunes. Ses cheminées ne nous ont pas paru coûter plus cher que les
cheminées de luxe en marbre. Il a des panneaux complets d'appartement en
belle porcelaine, qui sont d'un effet excessivement riche.
Parmi les exposants de faïence usuelle, on retrouve encore les
directeurs des fabriques de Montereau, de Creil, de Vierzon, qui
arrivent à avoir d'excellents objets qu'ils peuvent donnera des prix
réduits.
[Illustration: Poteries de grés de Voisinlieu.]
Près d'eux se cache modestement une case dont les produits sont
cependant destinés à faire une révolution dans l'économie domestique; ce
sont les produits _galvano-céramiques_, ou, en langage à la portée de
tous, poterie (porcelaine ou faïence) revêtue, au moyen d'un courant
galvanique, d'une enveloppe en métal. Si cette découverte tient tout ce
qu'elle promet, adieu la poterie commune et son vernis plombifère! Cette
nouvelle poterie joint à la propriété d'aller au feu celle de ne pouvoir
s'écailler et d'être d'une grande propreté. Le prix seul nous en a paru
trop élevé: on ne comprendra jamais, en effet, qu'un vase soumis à du
courant galvanique et revêtu d'une couche de cuivre d'une épaisseur
microscopique, et d'un prix pour ainsi dire nul, vaille, après cette
opération, six francs, quand il était coté trois francs auparavant. Nous
engageons vivement MM. Nonalthier et Boquet à se persuader que c'est
dans le bon marché qu'ils trouveront leur débit et que, s'ils veulent
rendre un véritable service à l'humanité, c'est en baissant leurs prix
de manière à lutter partout avec la poterie commune.
Nous retrouvons dans les grès cérames la fabrique de Sarreguemines et
celle de Montereau. M. Johnston de Bordeaux a exposé des grès
demi-porcelaine et des porcelaines tendres d'une bonne exécution.
Depuis la dernière exposition, une nouvelle fabrique s'est montée près
de Beauvais, sous la direction d'un de nos peintres les plus renommés,
et a immédiatement pris rang parmi celles qui sont en possession de
fournir des objets de fantaisie et d'utilité tout à la fois. Le talent
bien connu du directeur, et la bonne qualité des produits, ont
rapidement répandu les grès de Voisinlieu, qui, d'ailleurs, par leurs
formes originales et leurs couleurs, sortaient la décoration de nos
appartements de ces éternels vases à fleurs en porcelaine blanche avec
filets dorés. M. Ziegler établit sa fabrique, en 1839, au milieu des
terres du Beauvaisis, si renommées pour leurs qualités argileuses.
Depuis cette époque, les fabriques environnantes de la
Chapecelle-aux-Pots, Savignies et autres lieux, ont pris plus de
développements et ont amélioré leur fabrication. Nous donnons quelques
unes des formes capricieuses adoptées par l'imagination de l'artiste;
nous nous plaisons à reconnaître, d'ailleurs, qu'en général ces formes
sont gracieuses et heureusement combinées avec la destination du vase.
[Illustration: Vase en porcelaine, style Louis XV, de la fabrique de M.
Talmoure, procédés de M. Discry.]
[Illustration: Vase en porcelaine de la fabrique de M. Talmoure, avec
garniture en bronze doré par M. Lerolle.]
Les fonds de couleur sur porcelaine, dite _au grand feu_, sont une des
parties les plus délicates de l'art du porcelainier. On entend par là
les couleurs brillantes qui, cuites et identifiées avec la couverte ou
vernis de la porcelaine, sont susceptibles d'être dorées aussi
brillamment et aussi solidement que la porcelaine elle-même. Jusqu'en
1835, on n'avait que deux belles couleurs de fonds au grand feu, le bleu
de cobalt et le vert de chrome; maintenant on en a plus de dix, grâce
aux nouveaux procédés de M. Halot et de M. Discry. Ils sont arrivés à
placer leurs couleurs sur la pièce avant qu'elle soit cuite; ils la
recouvrent de l'émail feldspathique, et ils unissent ainsi, par un seul
feu, la porcelaine et la couleur avec le vernis. Ce procédé est à la
fois économique et donne des fonds très-glacés, très-solides et
très-égaux. Un autre procédé consiste dans l'application d'un corps gras
sur les places dites _réserves_, destinées à recevoir soit une autre
couleur, soit des peintures diverses.
Au jugement du jury de 1839, M. Discry excelle dans la composition des
fonds, la pose des couleurs par immersion et la formation des réserves.
Cette année, l'exposition de M. Talmoure prouve que la fabrication n'a
pas dépéri entre ses mains. Nous donnons à nos lecteurs un vase, style
Louis XV, qui est d'une belle exécution, un flacon, imitation de
_boccaro_ chinois. Mais la pièce capitale est un grand vase de
porcelaine, monté en bronze doré, exécuté par M. Lerolle. Et, à propos
de ces derniers fabricants, qui avaient été si honorablement remarqués à
l'exposition de 1831, nous demanderons comment il se fait qu'ils ne
paraissent cette année que sous le patronage d'un fabricant de
porcelaines, et nous regrettons qu'ils n'aient pas cru devoir affronter
par eux-mêmes et pour leur propre compte le jugement du public et du
jury.
[Illustration: Flacon en porcelaine, imitation chinoise, de la fabrique
de M. Talmoure, procédés de M. Discry.]
Bulletin bibliographique.
_Hegel et la Philosophie allemande_, ou Exposé et Examen critique des
principaux systèmes de la Philosophie allemande depuis Kant, et
spécialement de celui de Hegel; par A. Ott, docteur en droit, 1 vol.
in-8.--Paris, 1844. _Joubert,_ 7 fr.
Si nous en croyons M. Ott, la philosophie allemande ne tend à prendre en
France une autorité de plus en plus grande que parce qu'elle y est
très-imparfaitement connue. Que l'enveloppe mystérieuse qui la dérobe
encore aux regards de la plus grande partie de ses concitoyens soit
levée, le prestige dont elle est environnée tombera bien vite, et chacun
appréciera à leur juste valeur ces idées que tant de personnes prônent
sans les avoir suffisamment étudiées. Aussi l'ouvrage qu'il vient de
publier a-t-il pour but d'en donner une notion plus véritable, et de
mettre le public français à même de les juger en pleine connaissance de
cause.
«Notre intention, dit-il, n'est donc pas de propager parmi nous la
philosophie allemande, mais seulement de la faire connaître. Nous ne
voulons nullement ravaler les travaux scientifiques de l'Allemagne, ni
méconnaître la puissance de ses penseurs; mais autre chose est d'admirer
la hardiesse d'un système, l'effort intellectuel qui l'a engendré,
l'enchaînement rigoureux dont il se compose; autre chose est d'en
accepter le point de départ, la méthode et les résultats. La philosophie
allemande n'est pas un fait isolé dans l'histoire moderne; elle est
l'expression de l'esprit même du peuple allemand, de ses croyances
religieuses, de ses tendances morales. Ces tendances ne sont pas celles
de la France. La France est une nation catholique; chez elle prédominent
les sentiments d'unité, les idées sociales. Dans les croyances
françaises, l'individu est subordonné à la société; le mot n'est qu'un
point de la circonférence; la raison de chacun doit se soumettre à la
raison de tous. L'Allemagne, au contraire, est la patrie du
protestantisme, de l'esprit de division et de séparation; chez elle le
moi s'est fait centre, la raison individuelle ne reconnaît aucune
autorité supérieure, le point de vue individuel domine le point de vue
social. A ces deux tendances répondent deux philosophies, mais deux
philosophies opposées, contradictoires que jamais on ne parviendra à
concilier. Or, c'est à l'avenir de décider quelle tendance prévaudra de
la tendance française on de la tendance allemande. Ce sera l'une ou
l'autre, mais certainement pas toutes les deux. Pour nous, qui croyons
notre pairie dans la bonne voie, nous lui souhaitons d'y persister et de
rester fidèle à sa tradition, dont l'abandon serait une renonciation au
principe même de sa nationalité.»
M. Ott nous a fait connaître lui-même le but et reprit de son ouvrage;
disons maintenant quelle méthode il a suivie pour initier ses lecteurs à
la philosophie allemande. Selon lui, il ne devait pas écrire une
histoire de cette philosophie, et analyser avec le même soin tous les
systèmes qui ont paru depuis Kant. La plupart de ces systèmes, après
avoir brillé un moment, ont disparu, et n'offrent plus aujourd'hui qu'un
intérêt purement historique. Les maîtres de la philosophie allemande,
ceux qui l'ont conduite au point où elle se trouve, sont en petit
nombre: c'est Kant, Fichte, Schelling et Hegel. «Or, dit encore M. Ott,
la valeur personnelle de ces hommes était mise de côté, leurs doctrines
n'ont plus, à l'époque actuelle, une importance égalé. De Kant et de
Fichte, il n'est resté que les principes généraux, les données qui ont
servi à leurs successeurs. Schelling a soumis son système à une refonte
complète. Hegel est le seul qui soit debout aujourd'hui; il est le seul
aussi dont l'école manifeste encore de la vie et de l'activité, et dont
les idées exercent une influence directe sur le mouvement actuel de la
philosophie. C'est donc le système de Hegel qui forme le sujet principal
de notre travail.» L'ouvrage de M. Ott se divise en trois parties,
précédées d'une introduction, et suivies d'une conclusion.
Dans l'introduction, M. Ott expose d'abord la partie substantielle des
doctrines de Kant, de Fichte et de Schelling, ce qui est, est resté dans
la philosophie allemande; puis il examine l'ensemble des principes de
Hegel de manière à donner en même temps une idée générale du système, et
à préparer le lecteur à l'analyse proprement dite des ouvrages de
l'auteur.
Cette analyse forme les trois parties du livre, qui ont pour titres; La
Logique, la Philosophie de la Nature et la Philosophie de l'Esprit. M.
Ott suit ainsi l'ordre et les divisions adoptées par Hegel dans son
_Encyclopédie._
La conclusion est intitulée: _État présent de la Philosophie en
Allemagne_. Après avoir affirmé que le système de Hegel, qu'il vient
d'analyser, a clos la série des doctrines philosophiques engendrées par
le protestantisme allemand, M. Ott se demande quel est le fruit de cette
science tant vantée, quel est le résultat on a abouti ce développement
qui a trouvé de si nombreux admirateurs. Dans son opinion, et sa
conclusion n'a d'autre but que de prouver qu'il a raison de penser
ainsi, «Ce résultat est la confusion universelle. Toutes les théories,
toutes les doctrines, tous les systèmes qui, depuis Kant, se sont élevés
en Allemagne, se sont mêlés et amalgamés dans une logomachie sans nom.
Les idées ont perdu leur valeur, les mots ont perdu leur sens; on se
parle sans s'entendre, et c'est en vain que chacun espère faire taire
les autres en criant plus fort qu'eux. Toutes choses sont remises en
question; partout est la discussion et la controverse, et des brochures
innombrables alimentent sans cesse cette ardeur de disputer qui s'est
emparée de tous. De ce choc des opinions contradictoires, il résulté que
nulle conviction générale ne peut se fonder, et qu'il ne reste en
partage au public que le doute et l'incertitude. Telle est, dit M. Ott
en terminant, la situation que la philosophie protestante a faite de
l'Allemagne savante. Il suffira de la connaître et d'en apprécier les
causes, pour repousser les idées qui l'ont produite, idées étrangères,
dont l'importation dans notre patrie procurerait aussi peu de profit que
d'honneur.»
_Histoire des Peuples du Nord_, par Henry Wheaton, membre correspondant
de l'Institut de France, ministre des États-Unis d'Amérique près la cour
de Prusse; traduit de l'Anglais par Paul Guillot, avocat à la cour
royale de Paris. 1 vol. in-8, LXI et 583 p., augmenté de cartes,
inscriptions et alphabet runiques.--Paris, 1844. _Marc-Aurel et
Hachette_. 11 fr.
La littérature du Nord n'a pas été sans participer au mouvement que le
dix-neuvième siècle a imprimé aux études historiques. De grands et
importants travaux ont été entrepris, et se continuent chaque jour pour
nous révéler les annales d'une contrée dont les habitants occupent, par
leurs conquêtes et leurs expéditions aventureuses, une si grande place
dans l'histoire du moyeu âge. Il nous suffira, dès à présent, de citer
les remarquables travaux de Gejer, de Rask, de Rafu, de Müller, de
Finn-Magnussen, et d'autres encore dont la science et le zèle
infatigable ont tant contribué à faire connaître à l'Europe les faits et
gestes des nations Scandinaves.
Jusqu'ici, cependant, nous devons dire que la France était restée un peu
en dehors du mouvement général. Les ouvrages publiés sur le Nord se
bornaient, à très-peu d'exceptions près, à des écrits de touristes qu'on
pouvait considérer comme d'agréables impressions de voyage, mais
auxquels on ne pouvait accorder la confiance que doit commander toute
oeuvre scientifique. C'est dire assez que nous ne devons point ranger
dans cette catégorie l'_Histoire des Peuples du Nord_ que vient de
publier M. Wheaton. Ancien ministre des États-Unis à Copenhague, nul
n'était mieux placé que lui pour puiser aux sources officielles, et
s'éclairer par ce contact des savants, qui, les premiers, avaient mis en
lumière les titres jusqu'alors égarés on enfouis dans l'histoire
Scandinave.
L'ouvrage de M. Wheaton comprend l'histoire des Danois et des Normands,
depuis les temps les plus reculés jusqu'à la conquête de l'Angleterre
par Guillaume de Normandie, et du royaume des Deux-Siciles par le fils
des Tancrède de Hauteville.
Tout ce qui intéresse la vie des peuples du Nord pendant cette longue
période de temps se trouve consigné dans le livre de M, Wheaton, et nous
devons avouer que ce n'était pas une tâche toujours facile de mettre un
peu d'ordre et de clarté dans le récit d'événements où tant de peuples,
les Danois, les Norvégiens, les Islandais, les Suédois, les
Anglo-Saxons, etc., sont toujours en contact, de faire la part de
l'histoire et celle des traditions mythologiques qui ont régné en
Scandinavie après même l'introduction du christianisme. L'auteur a porté
beaucoup de méthode dans cette partie du son oeuvre; l'étude approfondie
qu'il a faite des matériaux indigènes lui a permis d'aborder plusieurs
points de critique historique, et parfois de les décider.
L'histoire des races du Nord a pour les hommes sérieux un intérêt
d'autant plus vif, qu'elles se trouvent mêlées à tous les grands
événements de cette époque, en contact avec tous les empires. Tantôt
vainqueurs, tantôt vaincus dans leurs guerres avec la France et
l'Angleterre, jusqu'au moment où Rollo se fut fait donner le duché de
Normandie, et où Guillaume le Bâtard se rendit maître de l'Angleterre;
conquérants dans le royaume des Deux-Siciles, gardes du corps à
Constantinople, pirates ou aventuriers sur toutes les mers, on trouve
partout des traces de leur passage. Doit-on s'étonner après cela que les
Scandinaves, en rapports continuels pendant plusieurs siècles avec les
peuples de l'Europe centrale et méridionale, leur aient communiqué une
partie de leurs moeurs, de leurs usages, de leurs lois, quelquefois même
aient influé sur leur idiome. L'Angleterre, notamment, conserve même
aujourd'hui les traces de sa fusion avec la race normande.
Ce qui augmente encore l'intérêt de ce livre, c'est qu'aux travaux de M.
Wheaton sont venus s'ajouter les travaux personnels du traducteur, M.
Paul Guillot, qui déjà, il y a quelques années, a fait connaître au
public français l'ouvrage remarquable de John Allen _sur la Prérogative
royale en Angleterre_. Une introduction qui donne l'exposé de la
mythologie Scandinave; des tableaux chronologiques, un alphabet runique,
des fragments de poésie oh des plus beaux chants des Skaldes, fragments
précieux pour l'histoire, en ce qu'ils constituaient souvent les seules
chroniques de l'époque; la célèbre inscription runique trouvée en
Amérique sur un rocher près de Rhode-Island, et qui semblerait assigner
une date certaine à la découverte du Nouveau-Monde par les Européens,
complètent cet ouvrage, qui devient ainsi comme un répertoire historique
où peuvent puiser avec confiance tous ceux qui veulent s'instruire dans
l'histoire, encore aujourd'hui trop peu connue parmi nous, des peuples
de l'ancienne Scandinavie.