Guy de Montfort, son frère, Simon de Néauphle, l'abbé de Vaux-Cernay,

etc. Villehardouin, p. 171.--À Corfou, un grand nombre de croisés

résolurent de rester dans cette île «riche et plenteuroise». Quand les

chefs de l'armée en eurent avis, ils résolurent de les en détourner.

«Alons à els et lor crions merci, que il aient por Dieu pitié d'els et

de nos, et que il ne se honissent, et que il ne toillent la rescousse

d'oltremer. Ensi fu li conseils accordez, et allèrent toz ensemble en

une vallée où cil tenoient lor parlemenz, et menèrent avec als le fils

l'empereor de Constantinople, et toz les evesques et toz les abbez de

l'ost. Et cùm il vindrent là, si descendirent à pié. Et cil cùm il les

virent, si descendirent de lor chevaus, et allèrent encontre, et li

baron lor cheirent as piez, mult plorant, et distrent que il ne se

moveroient tresque cil aroient créancé que il ne se mouroient d'els

(avant qu'ils n'eussent promis de ne pas les abandonner). Et quant cil

virent ce, si orent mult grant pitié, et plorèrent mult durement.»

Ibid., p. 173-177. Lorsque ceux de Zara vinrent proposer à Dandolo de

rendre la place: «Endementières (tandis) que il alla parler as contes et

as barons, icèle partie dont vos avez oi arrières, qui voloit l'ost

depecier, parlèrent as messages, et distrent lor: Pourquoy volez vos

rendre vostre cité, etc.» Ces manoeuvres firent rompre la

capitulation.--Dans Zara, il y eut un combat entre les Vénitiens et les

Français.

111--page 363--_Dans le Midi, dédaigneuse opulence..._

«Les princes et les seigneurs provençaux qui s'étaient rendus en grand

nombre pendant l'été au château de Beaucaire, y célébrèrent diverses

fêtes. Le roi d'Angleterre avait indiqué cette assemblée pour y négocier

la réconciliation de Raymond, duc de Narbonne, avec Alphonse, roi

d'Aragon; mais les deux rois ne s'y trouvèrent pas, pour certaines

raisons; en sorte que tout cet appareil ne servit à rien. Le comte de

Toulouse y donna cent mille sols à Raymond d'Agout, chevalier, qui,

étant fort libéral, les distribua aussitôt à environ dix mille

chevaliers qui assistèrent à cette cour. Bertrand Raimbaud fit labourer

tous les environs du château, et y fit semer jusques à trente mille sols

en deniers. On rapporte que Guillaume Gros de Martel, qui avait trois

cents chevaliers à sa suite, fit apprêter tous les mets dans sa cuisine

avec des flambeaux de cire. La comtesse d'Urgel y envoya une couronne

estimée quarante mille sols. Raimand de Venous fit brûler, par

ostentation, trente de ses chevaux devant toute l'assemblée.» _Histoire

du Languedoc_, t. III, p. 37.--(D'après Gaufrid. Vos., p. 321.)

112--page 363--_Cluny eut bientôt besoin d'une réforme..._

Dans une Apologie adressée à Guillaume de Saint-Thierry, saint Bernard,

tout en se justifiant du reproche qu'on lui avait fait d'être le

détracteur de Cluny, censure pourtant vivement les moeurs de cet ordre

(édit. Mabillon, t. IV, p. 33, sqq.), c. X: «Mentior, si non vidi

abbalem sexaginta equos et eo amplius in suo ducere comilatu.» c. XI:

«Omitto oratoriorum immensas altitudines..... etc.»

_Cîteaux s'éleva à côté de Cluny_, etc...

Ceux de Cluny répondaient aux attaques de Cîteaux: «Ô, ô, Pharisæorum

novura genus!...vos sancti, vos singulares...unde et habitum insoliti

coloris prætenditis, et ad distinctionem cunctorum totius fere mundi

monachorum, inter nigros vos candidos ostentatis.»

113--page 367--_Innocent III avait écrit aux princes des paroles de

ruine et de sang..._

Innocent III écrit à Guillaume, comte de Forcalquier, une lettre, sans

salut, pour l'exhorter à se croiser: «Si ad actus tuos Dominus hactenus

secundum meritorum tuorum exigentiam respexisset, posuisset te ut rotam

et sicut stipulam ante faciem venti, quinimo multiplicasset fulgura, ut

iniquitatem tuam de superficie terræ deleret, et justus lavaret munus

suas in sanguine peccatoris. Nos etiam et prædecessores nostri... non

solum in te (sicut fecimus) anathematis curassemus sententiam

promulgare, imo etiam universos fildelium populos in tuum excidium

armassemus.» Epist. Inn. III, t. I, p. 239, anno 1198.

114--page 368--_Raymond VI, comte de Toulouse..._

Nous citons le fragment suivant comme un monument de la haine des

prêtres.

«D'abord, dès le berceau, il chérit et choya toujours les hérétiques; et

comme il les avait dans sa terre, il les honora de toutes manières.

Encore aujourd'hui, à ce que l'on assure, il mène partout avec lui des

hérétiques, afin que s'il venait à mourir, il meure entre leurs

mains.--Il dit un jour aux hérétiques, je le tiens de bonne source,

qu'il voulait faire élever son fils à Toulouse, parmi eux, afin qu'il

s'instruisît dans leur foi, disons plutôt dans leur infidélité.--Il dit

encore un jour qu'il donnerait bien cent marcs d'argent pour qu'un de

ses chevaliers pût embrasser la croyance des hérétiques; qu'il le lui

avait mainte fois conseillé, et qu'il le faisait prêcher souvent. De

plus, quand les hérétiques lui envoyaient des cadeaux ou des provisions,

il les recevait fort gracieusement, les faisait garder avec soin, et ne

souffrait pas que personne en goûtât, si ce n'est lui et quelques-uns de

ses familiers. Souvent aussi, comme nous le savons de science certaine,

il adorait les hérétiques en fléchissant les genoux, demandait leur

bénédiction et leur donnait le baiser. Un jour que le comte attendait

quelques personnes qui devaient venir le trouver, et qu'elles ne

venaient point, il s'écria: «On voit bien que c'est le diable qui a fait

ce monde, puisque rien ne nous arrive à souhait.» Il dit aussi au

vénérable évêque de Toulouse, comme l'évêque me l'a raconté lui-même,

que les moines de Cîteaux ne pouvaient faire leur salut, puisqu'ils

avaient des ouailles livrées à la luxure. Ô hérésie inouïe!

«Le comte dit encore à l'évêque de Toulouse qu'il vînt la nuit dans son

palais, et qu'il entendrait la prédication des hérétiques; d'où il est

clair qu'il les entendait souvent la nuit.

«Il se trouvait un jour dans une église où on célébrait la messe; or,

il avait avec lui un bouffon, qui, comme font les bateleurs de cette

espèce, se moquait des gens par des grimaces d'histrion. Lorsque le

célébrant se tourna vers le peuple en disant: _Dominus vobiscum_, le

scélérat de comte dit à son bouffon de contrefaire le prêtre.--Il dit

une fois qu'il aimerait mieux ressembler à un certain hérétique de

Castres, dans le diocèse d'Albi, à qui on avait coupé les membres et qui

traînait une vie misérable, que d'être roi ou empereur.

«Combien il aima toujours les hérétiques, nous en avons la preuve

évidente en ce que jamais aucun légat du siège apostolique ne put

l'amener à les chasser de sa terre, bien qu'il ait fait, sur les

instances de ces légats, je ne sais combien d'abjurations.

«Il faisait si peu de cas du sacrement de mariage, que toutes les fois

que sa femme lui déplut, il la renvoya pour en prendre une autre; en

sorte qu'il eut quatre épouses, dont trois vivent encore. Il eut d'abord

la soeur du vicomte de Béziers, nommée Béatrix; après elle, la fille du

duc de Chypre; après elle, la soeur de Richard, roi d'Angleterre, sa

cousine au troisième degré; celle-ci étant morte, il épousa la soeur du

roi d'Aragon, qui était sa cousine au quatrième degré. Je ne dois pas

passer sous silence que lorsqu'il avait sa première femme, il l'engagea

souvent à prendre l'habit religieux. Comprenant ce qu'il voulait dire,

elle lui demanda exprès s'il voulait qu'elle entrât à Cîteaux; il dit

que non. Elle lui demanda encore s'il voulait qu'elle se fît religieuse

à Fontevrault; il dit encore que non. Alors elle lui demanda ce qu'il

voulait donc: il répondit que si elle consentait à se faire solitaire,

il pourvoirait à tous ses besoins; et la chose se fit ainsi....

«Il fut toujours si luxurieux et si lubrique, qu'il abusait de sa propre

soeur au mépris de la religion chrétienne. Dès son enfance, il

recherchait ardemment les concubines de son père et couchait avec elles;

et aucune femme ne lui plaisait guère s'il ne savait qu'elle eût couché

avec son père. Aussi son père, tant à cause de son hérésie que pour ce

crime énorme, lui prédisait souvent la perte de son héritage. Le comte

avait encore une merveilleuse affection pour les routiers, par les mains

desquels il dépouillait les églises, détruisait les monastères, et

dépossédait tant qu'il pouvait tous ses voisins. C'est ainsi que se

comporta toujours ce membre du diable, ce fils de perdition, ce

premier-né de Satan, ce persécuteur acharné de la croix et de l'Église,

cet appui des hérétiques, ce bourreau des catholiques, ce ministre de

perdition, cet apostat couvert de crimes, cet égout de tous les péchés.

«Le comte jouait un jour aux échecs avec un certain chapelain, et tout

en jouant il lui dit: «Le Dieu de Moïse, en qui vous «croyez, ne vous

aiderait guère à ce jeu», et il ajouta: «Que «jamais ce Dieu ne me soit

en aide!»--Une autre fois, comme le comte devait aller de Toulouse en

Provence, pour combattre quelque ennemi, se levant au milieu de la nuit,

il vint à la maison où étaient rassemblés les hérétiques toulousains, et

leur dit: «Mes «seigneurs et mes frères, la fortune de la guerre est

variable; «quoi qu'il m'arrive, je remets en vos mains mon corps et mon

«âme.» Puis il emmena avec lui deux hérétiques en habit séculier, afin

que s'il venait à mourir il mourût entre leurs mains.--Un jour que ce

maudit comte était malade dans l'Aragon, le mal faisant beaucoup de

progrès, il se fit faire une litière, et dans cette litière se fît

transporter à Toulouse; et comme on lui demandait pourquoi il se faisait

transporter en si grande hâte, quoique accablé par une grave maladie, il

répondit, le misérable! «Parce qu'il n'y «a pas de Bons Hommes dans

cette terre, entre les mains de qui je «puisse mourir.» Or, les

hérétiques se font appeler Bons Hommes par leurs partisans. Mais il se

montrait hérétique par ses signes et ses discours, bien plus clairement

encore; car il disait: «Je sais «que je perdrai ma terre pour ces Bons

Hommes; eh bien! la «perte de ma terre, et encore celle de la tête, je

suis prêt à tout «souffrir.»

115--page 383--_Le pape fut un instant ébranlé..._

Il reprocha à Montfort «d'étendre des mains avides jusque sur celles des

terres de Raymond qui n'étaient nullement infectées d'hérésie, et de ne

lui avoir guère laissé que Montauban et Toulouse...» Don Pedro d'Aragon

se plaignait qu'on envahît injustement les possessions de ses vassaux

les comtes de Foix, de Comminges et de Béarn, et que Montfort lui vint

enlever ses propres terres tandis qu'il combattait les Sarrasins. Epist.

Inn, III, 708-10.

116--page 388--_Jean se soumit et fil hommage au pape..._

Rymer, t. I, p. 111: «Johannes Dei gratia rex Angliæ.... libere

concedimus Deo et SS. Apostolis, etc., ac domino nostro papæ Innocentio

ejusque catholicis successoribus totum regnum Angliæ, et totum regnum

Hiberniæ, etc.... illa tanquam feodatarius recipientes... Ecclesia

romana mille marcas sterlingorum percipiat annualim, etc.»

_Les barons déclarèrent leur roi dégradé par sa soumission aux

prêtres..._

Malh. Paris, p. 271: «Tu Johannes lugubris memoriæ pro futuris sæculis,

ut terra tua, ab antiquo libera, ancillaret, excogitasti, factus de rege

liberrimo tributarius, firmarius, et vasallus servitutis.»

117--page 397--_Innocent III voulut, dit-on, réparer..._

«Quand le saint-père eut entendu tout ce que lui voulurent dire les uns

et les autres, il jeta un grand soupir; puis s'étant retiré en son

particulier et avec son conseil, lesdits seigneurs se retirèrent aussi

en leur logis, attendant la réponse que leur voudrait faire le

saint-père.

«Quand le saint-père se fut retiré, vinrent devers lui tous les prélats

du parti du légat et du comte de Montfort, qui lui dirent et montrèrent

que, s'il rendait à ceux qui étaient venus recourir à lui leurs terres

et seigneuries et refusait de les croire eux-mêmes, il ne fallait plus

qu'homme du monde se mêlât des affaires de l'Église, ni fît rien pour

elle. Quand tous les prélats eurent dit ceci, le saint-père prit un

livre, et leur montra à tous comment, s'ils ne rendaient pas lesdites

terres et seigneuries à ceux à qui on les avait ôtées, ce serait leur

faire grandement tort: car il avait trouvé et trouvait le comte Ramon

fort obéissant à l'Église et à ses commandements, ainsi que tous les

autres qui étaient avec lui. «Par laquelle raison, dit-il, je leur donne

congé et licence de recouvrer leurs terres et seigneuries sur ceux qui

les retiennent injustement.» Alors vous auriez vu lesdits prélats

murmurer contre le saint-père et les princes, en telle sorte qu'on eût

dit qu'ils étaient plutôt gens désespérés qu'autrement, et le saint-père

fut tout ébahi de se trouver en tel cas que les prélats fussent émus

comme ils l'étaient contre lui.

«Quand le chantre de Lyon d'alors, qui était un des grands clercs que

l'on connût dans tout le monde, vit et ouït lesdits prélats murmurer en

cette sorte contre le saint-père et les princes, il se leva, prit la

parole contre les prélats, disant et montrant au saint-père que tout ce

que les prélats disaient et avaient dit n'était autre chose sinon une

grande malice et méchanceté combinées contre lesdits princes et

seigneurs, et contre toute vérité: «Car, seigneur, dit-il, tu sais bien,

en ce qui touche le comte Ramon, qu'il t'a toujours été obéissant, et

que c'est une vérité qu'il fut des premiers à mettre ses places en tes

mains et ton pouvoir, ou celui de ton légat. Il a été aussi un des

premiers qui se sont croisés; il a été au siège de Carcassonne contre

son neveu le vicomte de Béziers, ce qu'il fit pour te montrer combien il

t'était obéissant, bien que le vicomte fût son neveu, de laquelle chose

aussi ont été faites des plaintes. C'est pourquoi il me semble,

seigneur, que tu feras grand tort au comte Ramon, si tu ne lui rends et

fais rendre ses terres, et tu en auras reproche de Dieu et du monde, et

dorénavant, seigneur, il ne sera homme vivant qui se fie en toi ou en

tes lettres, et qui y donne foi ni créance, ce dont toute l'Église

militante pourra encourir diffamation et reproche. C'est pourquoi je

vous dis que vous, évêque de Toulouse, vous avez grand tort, et montrez

bien par vos paroles que vous n'aimez pas le comte Ramon, non plus que

le peuple dont vous êtes pasteur; car vous avez allumé un tel feu dans

Toulouse, que jamais il ne s'éteindra; vous avez été la cause principale

de la mort de plus de dix mille hommes, et en ferez périr encore autant,

puisque, par vos fausses représentations, vous montrez bien persévérer

en les mêmes torts; et par vous et votre conduite la cour de Rome a été

tellement diffamée que par tout le monde il en est bruit et renommée, et

il me semble, seigneur, que pour la convoitise d'un seul homme tant de

gens ne devraient pas être détruits ni dépouillés de leurs biens.»

«Le saint-père pensa donc un peu à son affaire; et quand il eut pensé,

il dit: «Je vois bien et reconnais qu'il a été fait grand tort aux

seigneurs et princes qui sont venus devers moi; mais toutefois j'en suis

innocent, et n'en savais rien; ce n'est pas par mon ordre qu'ont été

faits ces torts, et je ne sais aucun gré à ceux qui les ont faits, car

le comte Ramon s'est toujours venu rendre vers moi comme véritablement

obéissant, ainsi que les princes qui sont avec lui.»

«Alors donc se leva debout l'archevêque de Narbonne. Il prit la parole,

et dit et montra au saint-père comment les princes n'étaient coupables

d'aucune faute pour qu'on les dépouillât ainsi, et qu'on fît ce que

voulait l'évêque de Toulouse, «qui toujours, continua-t-il, nous adonné

de très damnables conseils, et le fait encore à présent; car je vous

jure la foi que je dois à la sainte Église, que le comte Ramon a

toujours été obéissant à toi, saint-père, et à la sainte Église, ainsi

que tous les autres seigneurs qui sont avec lui; et s'ils se sont

révoltés contre ton légat et le comte de Montfort, il n'ont pas eu tort;

car le légat et le comte de Montfort leur ont ôté toutes leurs terres,

ont tué et massacré de leurs gens sans nombre, et l'évêque de Toulouse,

ici présent, est cause de tout le mal qui s'y fait, et tu peux bien

connaître, seigneur, que les paroles dudit évêque n'ont pas

vraisemblance; car si les choses étaient comme il le dit et le donne à

entendre, le comte Ramon et les seigneurs qui l'accompagnent ne seraient

venus vers toi, comme ils l'ont fait, et comme tu le vois.»

«Quand l'archevêque eut parlé, vint un grand clerc appelé maître

Théodise, lequel dit et montra au saint-père tout le contraire de ce que

lui avait dit l'archevêque de Narbonne. «Tu sais bien, seigneur, lui

dit-il, et es averti des très grandes peines que le comte de Montfort et

le légat ont prises nuit et jour avec grand danger de leurs personnes,

pour réduire et changer le pays des princes dont on a parlé, lequel

était tout plein d'hérétiques. Ainsi, seigneur, tu sais bien que

maintenant le comte de Montfort et ton légat ont balayé et détruit

lesdits hérétiques, et pris en leurs mains le pays; ce qu'ils ont fait

avec grand travail et peine, ainsi que chacun le peut bien voir; et

maintenant que ceux-ci viennent à toi, tu ne peux rien faire ni user de

rigueur contre ton légat. Le comte de Montfort a bon droit et bonne

cause pour prendre leurs terres; et si tu les lui ôtais maintenant, tu

lui ferais grand tort; car nuit et jour le comte de Montfort se

travaille pour l'Église et pour ses droits, ainsi qu'on te l'a dit.»

«Le saint-père ayant ouï et écouté chacun des deux partis, répondit à

maître Théodise et à ceux de sa compagnie qu'il savait bien tout le

contraire de leur dire, car il avait été bien informé que le légat

détruisait les bons et les justes, et laissait les méchants sans

punition, et grandes étaient les plaintes qui chaque jour lui venaient

de toutes parts contre le légat et le comte de Montfort. Tous ceux donc

qui tenaient le parti du légat et du comte de Montfort se réunirent et

vinrent devant le saint-père lui dire et le prier qu'il voulût laisser

au comte de Montfort, puisqu'il les avait conquis, les pays de Bigorre,

Carcassonne, Toulouse, Agen, Quercy, Albigeois, Foix et Comminges: «Et

s'il arrive seigneur, lui dirent-ils, que tu lui veuilles ôter lesdits

pays et terres, nous te jurons et promettons que tous nous l'aiderons et

secourrons envers et contre tous.»

«Quand ils eurent ainsi parlé, le saint-père leur dit et répondit que,

ni pour eux, ni pour aucune chose qu'ils lui eussent dite, il ne ferait

rien de ce qu'ils voulaient, et qu'homme au monde ne serait dépouillé

par lui; car, en pensant que la chose fût ainsi qu'ils le disaient, et

que le comte Ramon eût fait tout ce qu'on a dit et exposé, il ne devrait

pas pour cela perdre sa terre et son héritage; car Dieu a dit de sa

bouche «que le père ne payerait pas l'iniquité du fils, ni le fils celle

de son père», et il n'est homme qui ose soutenir et maintenir le

contraire; d'un autre côté il était bien informé que le comte de

Montfort avait fait mourir à tort et sans cause le vicomte de Béziers

pour avoir sa terre: «Car, ainsi que je l'ai reconnu, dit-il, jamais le

vicomte de Béziers ne contribua à cette hérésie... Et je voudrais bien

savoir entre vous autres, puisque vous prenez si fort parti pour le

comte de Montfort, quel est celui qui voudra charger et inculper le

vicomte, et me dire pourquoi le comte de Montfort l'a fait ainsi mourir,

a ravagé sa terre et la lui a ôtée de cette sorte?» Quand le saint-père

eut ainsi parlé, tous ses prélats lui répondirent que bon gré mal gré,

que ce fût bien ou mal, le comte de Montfort garderait les terres et

seigneuries, car ils l'aideraient à se défendre envers et contre tous,

vu qu'il les avait bien et loyalement conquises.

«L'évêque d'Osma, voyant ceci, dit au saint-père: «Seigneur, ne

t'embarrasse pas de leurs menaces, car je te le dis en vérité, l'évêque

de Toulouse est un grand vantard, et leurs menaces n'empêcheront pas que

le fils du comte Ramon ne recouvre sa terre sur le comte de Montfort. Il

trouvera pour cela aide et secours, car il est neveu du roi de France,

et aussi de celui de l'Angleterre et d'autres grands seigneurs et

princes. C'est pourquoi il saura bien défendre son droit, quoiqu'il soit

jeune.»

«Le saint-père répondit: «Seigneurs, ne vous inquiétez pas de l'enfant,

car si le comte de Montfort lui retient ses terres et seigneuries, je

lui en donnerai d'autres avec quoi il reconquerra Toulouse, Agen et

aussi Beaucaire; je lui donnerai en toute propriété le comté de

Venaissin, qui a été à l'empereur, et s'il a pour lui Dieu et l'Église,

et qu'il ne fasse tort à personne au monde, il aura assez de terres et

seigneuries.» Le comte Ramon vint donc devers le saint-père avec tous

les princes et seigneurs, pour avoir réponse sur leurs affaires et la

requête que chacun avait faite au saint-père, et le comte Ramon lui dit

et montra comment ils avaient demeuré un long temps en attendant la

réponse de leur affaire et de la requête que chacun lui avait faite. Le

saint-père dit donc au comte Ramon que pour le moment il ne pouvait rien

faire pour eux, mais qu'il s'en retournât et lui laissât son fils, et

quand le comte Ramon eut ouï la réponse du saint-père, il prit congé de

lui et lui laissa son fils; et le saint-père lui donna sa bénédiction.

Le comte Ramon sortit de Rome avec une partie de ses gens, et laissa les

autres à son fils, et entre autres y demeura le comte de Foix, pour

demander sa terre et voir s'il la pourrait recouvrer; et le comte Ramon

s'en alla droit à Viterbe pour attendre son fils et les autres qui

étaient avec lui, comme on l'a dit.

«Tout ceci fait, le comte de Foix se retira devers le saint-père pour

savoir si la terre lui reviendrait ou non; et lorsque le saint-père eut

vu le comte de Foix, il lui rendit ses terres et seigneuries, lui bailla

ses lettres comme il était nécessaire en telle occasion, dont le comte

de Foix fut grandement joyeux et allègre, et remercia grandement le

saint-père, lequel lui donna sa bénédiction et absolution de toutes

choses jusqu'au jour présent. Quand l'affaire du comte de Foix fut

finie, il partit de Rome, tira doit à Viterbe devers le comte Ramon, et

lui conta toute son affaire, comment il avait eu son absolution, et

comment aussi le saint-père lui avait rendu sa terre et seigneurie; il

lui montra ses lettres, dont le comte Ramon fut grandement joyeux et

allègre; ils partirent donc de Viterbe, et vinrent droit à Gênes, où ils

attendirent le fils du comte Ramon.

«Or, l'histoire dit qu'après tout ceci, et lorsque le fils du comte

Ramon eut demeuré à Rome l'espace de quarante jours, il se retira un

jour devers le saint-père avec ses barons et les seigneurs qui étaient

de sa compagnie. Quand il fut arrivé, après salutation faite par

l'enfant au saint-père, ainsi qu'il le savait bien faire, car l'enfant

était sage et bien morigéné, il demanda congé au saint-père de s'en

retourner, puisqu'il ne pouvait avoir d'autre réponse; et quand le

saint-père eut entendu et écouté tout ce que l'enfant lui voulut dire et

montrer, il le prit par la main, le fit asseoir à côté de lui, et se

prit à lui dire: «Fils, écoute, que je te parle, et ce que je veux te

dire, si tu le fais, jamais tu ne fauldras en rien.

«Premièrement, que tu aimes Dieu et le serves, et ne prennes rien du

bien d'autrui: le tien, si quelqu'un veut te l'ôter, défends-le, en quoi

faisant tu auras beaucoup de terres et seigneuries; et afin que tu ne

demeures pas sans terres ni seigneuries, je te donne le comté de

Venaissin avec toutes ses appartenances, la Provence et Beaucaire, pour

servir à ton entretien, jusqu'à ce que la sainte Église ait assemblé son

concile. Alors tu pourras revenir deçà les monts pour avoir droit et

raison de ce que tu demandes contre le comte de Montfort.»

«L'enfant remercia donc le saint-père de ce qu'il lui avait donné, et

lui dit: «Seigneur, si je puis recouvrer ma terre sur le comte de

Montfort et ceux qui la retiennent, je te prie, seigneur, que tu ne me

saches pas mauvais gré, et ne sois pas courroucé contre moi.» Le

saint-père lui répondit: «Quoi que tu fasses, Dieu te permet de bien

commencer et mieux achever.»

Nous avons copié mot pour mot une ancienne chronique qui n'est qu'une

traduction du _Poème des Albigeois_, sans oublier pourtant que la poésie

est fiction, sans fermer les yeux sur ce que présente d'improbable la

supposition du poète qui prête au pape l'intention de défaire tout ce

qu'il a fait avec tant de peine et une si grande effusion de sang. Voy.

la note de la page 397.

118--page 398--_Tout le Midi se jeta dans les bras de

Philippe-Auguste..._

Histoire de France - Moyen Âge; (Vol. 2 / 10) · 第 40 / 42 段