Paris, en 1163. La façade principale fut achevée au plus tard en 1223.
La nef est également du commencement du treizième siècle.]
[Footnote 687: Il fut commencé en 1257.]
[Footnote 688: Il fut commencé en 1312 ou 1313.]
[Footnote 689: C'est au Parvis Notre-Dame qu'on le brûla.]
[Footnote 690: 1404-19.]
Notre-Dame de Paris est l'église de la monarchie; Notre-Dame de Reims,
celle du sacre. Celle-ci est achevée, contre l'ordinaire des
cathédrales. Riche, transparente, pimpante dans sa coquetterie
colossale, elle semble attendre une fête; elle n'en est que plus triste,
la fête ne revient plus. Chargée et surchargée de sculptures, couverte
plus qu'aucune autre des emblèmes du sacerdoce, elle symbolise
l'alliance du roi et du prêtre. Sur les rampes extérieures de la croisée
batifolent les diables, ils se laissent glisser aux pentes rapides, ils
font la moue à la ville, tandis qu'au pied du Clocher-à-l'Ange le peuple
est pilorié.
Saint-Denis est l'église des tombeaux; non pas une sombre et triste
nécropole païenne, mais glorieuse et triomphante, toute brillante de foi
et d'espoir, large et sans ombre, comme l'âme de saint Louis qui l'a
bâtie; simple au dehors, belle au dedans; élancée et légère, comme pour
moins peser sur les morts. La nef s'élève au choeur par un escalier qui
semble attendre le cortège des générations qui doivent monter,
descendre, avec la dépouille des rois.
À l'époque où nous sommes parvenus, l'architecture gothique avait
atteint sa plénitude, elle était dans la beauté sévère de la virginité,
moment court, moment adorable, où rien ne peut rester ici-bas. Au moment
de la beauté pure, il en succède un autre que nous connaissons bien
aussi. Vous savez, cette seconde jeunesse, quand la vie a déjà pesé,
quand la science du bien et du mal perce dans un triste sourire, qu'un
pénétrant regard s'échappe des longues paupières; alors ce n'est pas
trop de toutes les fêtes pour donner le change aux troubles du coeur.
C'est le temps de la parure et des riches ornements. Telle fut l'église
gothique à ce second âge; elle porta dans sa parure une délicieuse
coquetterie. Riches croisées coiffées de triangles imposants[691],
charmants tabernacles appendus aux portes, aux tours, comme des chatons
de diamants, fine et transparente dentelle de pierre filée au fuseau des
fées; elle alla ainsi de plus en plus ornée et triomphante, à mesure
qu'au dedans le mal augmentait. Vous avez beau faire, souffrante beauté,
le bracelet flotte autour d'un bras amaigri; vous savez trop, la pensée
vous brûle, vous languissez d'amour impuissant.
[Footnote 691: Ces triangles sont l'ornement de prédilection du
quatorzième siècle. On les ajouta alors à beaucoup de portes et de
croisées du treizième. Voyez celles de Notre-Dame de Paris.]
L'art s'enfonça chaque jour davantage dans cet amaigrissement. Il
s'acharna sur la pierre, s'en prit à elle de la vie qui tarissait, il la
creusa, la fouilla, l'amincit, la subtilisa. L'architecture devint la
soeur de la scolastique. Elle divisa et subdivisa. Son procédé fut
aristotélique, sa méthode celle de saint Thomas. Ce fut comme une série
de syllogismes de pierre qui n'atteignaient pas leur conclusion. On
trouve de la froideur dans ces raffinements du gothique, dans les
subtilités de la scolastique, dans la scolastique d'amour des
troubadours et de Pétrarque. C'est ne pas savoir ce que c'est que la
passion, combien elle est ingénieuse, opiniâtre, acharnée, subtile et
aiguë dans ses poursuites ardentes. Altérée de l'infini dont elle a
entrevu la fugitive lueur, elle donne aux sens une vivacité
extraordinaire, elle devient un verre grossissant, qui distingue et
exagère les moindres détails. Elle le poursuit, cet infini, dans
l'imperceptible bulle d'air où flotte un rayon du ciel, elle le cherche
dans l'épaisseur d'un beau cheveu blond, dans la dernière fibre d'un
coeur palpitant. Divise, divise, scalpel acéré, tu peux percer,
déchirer, tu peux fendre le cheveu et trancher l'atome, tu n'y trouveras
pas ton Dieu.
En poussant chaque jour plus avant cette ardente poursuite, ce que
l'homme rencontra, ce fut l'homme même. La partie humaine et naturelle
du christianisme se développa de plus en plus et envahit l'Église. La
végétation gothique, lassée de monter en vain, s'étendit sur la terre et
donna ses fleurs. Quelles fleurs? des images de l'homme, des
représentations peintes et sculptées du christianisme, des saints, des
apôtres. La peinture et la sculpture, les arts matérialistes qui
reproduisent le fini, étouffèrent peu à peu l'architecture[692];
celle-ci, l'art abstrait, infini, silencieux, ne put tenir contre ses
soeurs plus vives et plus parlantes. La figure humaine varia, peupla la
sainte nudité des murs. Sous prétexte de piété, l'homme mit partout son
image; elle y entra comme Christ, comme apôtre ou prophète; puis en son
propre nom, humblement couchée sur les tombeaux; qui eût refusé l'asile
du temple à ces pauvres morts? Ils se contentèrent d'abord d'une simple
dalle, où l'image était gravée; puis la dalle se souleva, la tombe
s'enfla, l'image devint une statue; puis la tombe fut un mausolée, un
catafalque de pierre qui emplit l'église, que dis-je? ce fut une
chapelle, une église elle-même. Dieu, resserré dans sa maison, fut
heureux de garder lui-même une chapelle[693].
[Footnote 692: La peinture sur vitres commence au onzième siècle. _App.
145._]
[Footnote 693: Le croirait-on, Dieu n'a pas eu un seul temple, un seul
autel, une seule image du premier au douzième siècle? Il s'agit, bien
entendu, de Dieu le Père, du Créateur. Le moindre moine qui passait
saint avait son culte, sa fête, son église. Dieu apparaît pour la
première fois à côté du Fils au commencement du treizième siècle et ne
siège à la première place qu'en 1360. Voy. _Renaissance_, Introduction.
(1860.)]
La puissante colonne grecque, également groupée, porte à son aise un
léger fronton; le faible porte sur le fort; cela est logique et humain.
L'art gothique est surnaturel, surhumain. Il est né de la croyance au
miraculeux, au poétique, à l'absurde. Ceci n'est pas une dérision;
j'emprunte le mot de saint Augustin: _Credo quia absurdum_. La maison
divine, par cela qu'elle est divine, n'a pas besoin de fortes colonnes;
si elle accepte un appui matériel, c'est pure condescendance; il lui
suffisait du souffle de Dieu. Ces appuis, elle les réduira à rien, s'il
est possible. Elle aimera à placer des masses énormes sur de fines
colonnettes. Le miracle est évident. Là est pour l'architecture gothique
le principe de vie: c'est l'architecture du miracle. Mais c'est aussi
son principe de mort. Le jour où l'amour manquera, l'étrangeté, la
bizarrerie des formes, ressortiront à loisir, et le sentiment du beau
sera choqué, tout aussi bien que la logique[694].
[Footnote 694: L'architecture tomba de la poésie au roman, du
merveilleux à l'absurde, lorsqu'elle adopta les culs-de-lampe au
quinzième siècle, lorsque les formes pyramidales dirigèrent leurs
pointes de haut en bas. Voir les clochers de Saint-Pierre de Caen, qui
semblent prêts à vous écraser.]
L'art au service d'une religion de la mort, d'une morale qui prescrit
l'annihilation de la chair, doit rencontrer et chérir le laid. La
laideur volontaire est un sacrifice, la laideur naturelle une occasion
d'humilité. La pénitence est laide, le vice plus laid. Le dieu du péché,
le hideux dragon, le diable, est dans l'église, vaincu, humilié; mais
enfin il y est. Le génie grec divinise souvent la bête; les lions de
Rome, les coursiers du Parthénon sont restés des dieux. Le gothique
bestialise l'homme, pour le faire rougir de lui-même, avant de le
diviniser. Voilà la laideur chrétienne. Où est la beauté chrétienne?
Elle est dans cette tragique image de macérations et de douleur, dans ce
pathétique regard, dans ces bras ouverts pour embrasser le monde. Beauté
effrayante, laideur adorable que nos vieux peintres n'ont pas craint
d'offrir à l'âme sanctifiée.
Dans tout le gothique, sculpture, architecture, il y avait, avouons-le,
quelque chose de complexe, de vieux, de pénible. La masse énorme de
l'église s'appuie sur d'innombrables contre-forts[695], laborieusement
dressée et soutenue, comme le Christ sur la croix. On fatigue à la voir
entourée d'étais innombrables qui donnent l'idée d'une vieille maison
qui menace, ou d'un bâtiment inachevé.
[Footnote 695: Ces béquilles architecturales exigent un continuel
raccommodage. Ces cathédrales sont d'immenses décorations qu'on ne
soutient debout que par des efforts constamment renouvelés. Elles durent
parce qu'elles changent pièce à pièce. C'est le vaisseau de Thésée. Voy.
_Renaissance_, Introduction. (1860.)]
Oui, la maison menaçait, elle ne pouvait s'achever. Cet art, attaquable
dans sa forme, défaillait aussi dans son principe social. La société
d'où il est sorti, était trop inégale et trop injuste. Le régime des
castes, si peu atténué qu'il était par le christianisme[696], subsistait
encore. L'Église sortie du peuple eut, de bonne heure, peur du peuple;
elle s'en éloigna, elle fit alliance avec la féodalité, sa vieille
ennemie, puis avec la royauté victorieuse de la féodalité. Elle
s'associa aux tristes victoires de la royauté sur les communes
qu'elle-même avait aidées à leur naissance. La cathédrale de Reims porte
au pied d'un de ses clochers l'image des bourgeois du quinzième siècle,
punis d'avoir résisté à l'établissement d'un impôt[697]. Cette figure du
peuple pilorié est un stigmate pour l'Église elle-même. La voix des
suppliciés s'élevait avec les chants. Dieu acceptait-il volontiers un
tel hommage? Je ne sais; mais il semble que des églises bâties par
corvées, élevées des dîmes d'un peuple affamé, toutes blasonnées de
l'orgueil des évêques et des seigneurs, toutes remplies de leurs
insolents tombeaux, devaient chaque jour moins lui plaire. Sous ces
pierres il y avait trop de pleurs.
[Footnote 696: Qui a supprimé l'esclavage? Personne, car il dure encore.
Le christianisme a-t-il transformé l'esclave en serf à la chute de
l'empire romain? Non, puisque le servage existait dans l'empire même
sous le nom de colonat. Les chrétiens eurent des esclaves tant que cette
forme de travail resta la plus productive. Ils en ont encore dans les
colonies. Le christianisme prêche la résignation à l'esclave et est
l'allié du maître. Voy. _Renaissance_, Introduction. (1860.)]
[Footnote 697: Ce sont huit figures de taille gigantesque servant de
cariatides. L'un des bourgeois tient une bourse d'où il tire de
l'argent, un autre porte des marques de flétrissure; d'autres, percés de
coups, présentent des rôles d'impôts lacérés.]
Le moyen âge ne pouvait suffire au genre humain. Il ne pouvait soutenir
sa prétention orgueilleuse d'être le dernier mot du monde, la
_consommation_. Le temple devait s'élargir. L'humanité devait
reconnaître le Christ en soi-même. Cette intuition mystique d'un Christ
éternel, renouvelé sans cesse dans l'humanité, elle se représente
partout au moyen âge, confuse, il est vrai, et obscure, mais chaque jour
acquérant un nouveau degré de clarté. Elle y est spontanée et populaire,
étrangère, souvent contraire à l'influence ecclésiastique. Le peuple,
tout en obéissant au prêtre, distingue fort bien du prêtre le saint, le
Christ de Dieu. Il cultive d'âge en âge, il élève, il épure cet idéal
dans la réalité historique. Ce Christ de douceur et de patience, il
apparaît dans Louis-le-Débonnaire conspué par les évêques; dans le bon
roi Robert, excommunié par le pape; dans Godefroi de Bouillon, homme de
guerre et gibelin, mais qui meurt vierge à Jérusalem, simple _baron_ du
Saint-Sépulcre. L'idéal grandit encore dans Thomas de Kenterbury,
délaissé de l'Église et mourant pour elle. Il atteint un nouveau degré
de pureté en saint Louis, roi prêtre et roi homme. Tout à l'heure
l'idéal généralisé va s'étendre dans le peuple; il va se réaliser au
quinzième siècle, non seulement dans l'homme du peuple, mais dans la
femme, dans Jeanne-la-Pucelle. Celle-ci, en qui le peuple meurt pour le
peuple, sera la dernière figure du Christ au moyen âge.
Cette transfiguration du genre humain qui reconnut l'image de son Dieu
en soi, qui généralisa ce qui avait été individuel, qui fixa dans un
présent éternel ce qu'on avait cru temporaire et passé, qui mit sur la
terre un ciel, elle fut la rédemption du monde moderne, mais elle parut
la mort du christianisme et de l'art chrétien. Satan poussa sur l'église
inachevée un rire d'immense dérision; ce rire est dans les grotesques du
quinzième et du seizième siècle. Il crut avoir vaincu; il n'a jamais pu
apprendre, l'insensé, que son triomphe apparent n'est jamais qu'un
moyen. Il ne vit point que Dieu n'est pas moins Dieu, pour s'être fait
humanité; que le temple n'est pas détruit, pour être devenu grand comme
le monde.
En attendant, il faut que le vieux monde passe, que la trace du moyen
âge achève de s'effacer, que nous voyions mourir tout ce que nous
aimions, ce qui nous allaita tout petit, ce qui fut notre père et notre
mère, ce qui nous chantait si doucement dans le berceau. C'est en vain
que la vieille église gothique élève toujours au ciel ses tours
suppliantes, en vain que ses vitraux pleurent, en vain que ses saints
font pénitence dans leurs niches de pierre... «Quand le torrent des
grandes eaux déborderait, elles n'arriveront pas jusqu'au Seigneur...»
Ce monde condamné s'en ira avec le monde romain, le monde grec, le monde
oriental. Il mettra sa dépouille à côté de leur dépouille. Dieu lui
accorde tout au plus, comme à Ézéchias, un tour de cadran. (1833.)
J'ai tiré ce volume, en grande partie, des Archives nationales. Un mot
seulement sur ces Archives, sur les fonctions qui ont fait à l'auteur un
devoir d'approfondir l'histoire de nos antiquités, sur le paisible
théâtre de ses travaux, sur le lieu qui les a inspirés. Son livre, c'est
sa vie.
Le noyau des Archives est le Trésor des chartes et la collection des
registres du Parlement. Le Trésor des chartes, et la partie de beaucoup
la plus considérable des Archives (section historique, domaniale et
topographique, législative et administrative), occupent au Marais le
triple hôtel de Clisson, Guise et Soubise; antiquité dans l'antiquité,
histoire dans l'histoire. Une tour du quatorzième siècle garde l'entrée
de la royale colonnade du palais des Soubise. On s'explique en entrant
la fière devise des Rohan, leurs aïeux: «Roi ne puis, prince ne daigne,
Rohan suis.»
Le _Trésor des chartes_ contient dans ses registres la suite des actes
du gouvernement depuis le treizième siècle, dans ses chartes, les actes
diplomatiques du moyen âge, entre autres ceux qui ont amené la réunion
des diverses provinces, les titres d'acquisition de la monarchie, ce qui
constituait, comme on le disait, _les droits du roi_. C'était le vieil
arsenal dans lequel nos rois prenaient des armes pour battre en brèche
la féodalité. Fixé à Paris par Philippe-Auguste, ce dépôt fut confié
tantôt au garde des sceaux, tantôt à un simple clerc du roi, à un
chanoine de la Sainte-Chapelle, en dernier lieu au procureur général.
Parmi ces _trésoriers des chartes_, il faut citer un Budé, deux de
Thou[698]. Les destinées de ce précieux dépôt ne furent autres que
celles de la monarchie. Chaque fois que l'autorité royale prit plus de
nerf et de ressort, on s'inquiéta du Trésor des chartes; véritable
trésor, en effet, où l'on trouvait des titres à exploiter, où l'on
péchait des terres, des châteaux, mainte fois des provinces. Les fils de
Philippe-le-Bel, cette génération avide, firent faire le premier
inventaire. Charles V, bon clerc et vrai prud'homme, quand la France,
après les guerres des Anglais, se cherchait elle-même, visita le Trésor
et s'affligea de la confusion qui s'y était mise (1371); le trésor était
comme la France. Sous Louis XI, nouvel inventaire, autre sous Charles
VIII. Sous Henri III, le désordre est au comble. De savants hommes y
aident: Brisson et du Tillet, _qui travaillent pour le roi_, emportent
et dissipent les pièces. Du Tillet écrivait alors son grand ouvrage de
la _France ancienne_, dont il a imprimé diverses parties. Mais cet
inventaire des droits de la monarchie ne fut fait que sous Richelieu.
Personne ne sut comme lui enrichir et exploiter les Archives: par toute
la France il rasait les châteaux et il rassemblait les titres; ce fut un
grand et admirable collecteur d'antiquités en ce genre. Les limiers
qu'il employa à cette chasse de diplomatique, les Du Puy, les Godefroi,
les Galand, les Marca, poursuivirent infatigablement son oeuvre,
réunissant, cataloguant, interprétant. Un des principaux fruits de ce
travail est le livre des _Droits du roy_, de Pierre Du Puy. C'est un
savant et curieux livre, étonnant d'érudition et de servilisme
intrépide. Vous verrez là que nos rois sont légitimes souverains de
l'Angleterre, qu'ils ont toujours possédé la Bretagne; que la Lorraine,
dépendance originaire du royaume _français_ d'Austrasie et de
Lotharingie, n'a passé aux empereurs que par usurpation, etc. Une telle
érudition était précieuse pour le ministre déterminé à compléter la
centralisation de la France. Du Puy allait, fouillant les archives,
trouvant des titres inconnus, colorant les acquisitions plus ou moins
légitimes; l'archiviste conquérant marchait devant les armées. Ainsi
quand on voulut mettre la main sur la Lorraine, Du Puy fut envoyé aux
archives des Trois-Évêchés; puis le duc fut sommé de montrer ses titres.
Le Languedoc fut de même défié par Galand de prouver par écrit son droit
de franc-aleu, de propriété libre. On alléguait en vain les droits
anciens, la tradition, la possession immémoriale; nos archivistes
voulaient des écrits.
[Footnote 698: Voir la notice du Du Puy, sur l'_Histoire du Trésor des
chartes_, manuscrit in-4{o} de la bibliothèque du Roi; imprimé à la fin
de son livre sur les _Droits du Roy_. (1655.) Voy. aussi Bonamy, dans
les _Mémoires de l'Académie des Inscriptions_.]
Ce magasin de procès politiques, ce dépôt de tant de droits douteux,
notre Trésor des chartes était environné d'un formidable mystère. Il
fallait une lettre de cachet au trésorier des chartes pour avoir droit
de le consulter, et cette charge de trésorier finit par être réunie à
celle de procureur général au Parlement de Paris. M. d'Aguesseau
provoqua le bannissement à trente lieues de Paris contre un homme qui
était parvenu à se procurer quelques copies de pièces déposées au Trésor
des chartes et qui en faisait trafic[699].
[Footnote 699: Voir les lettres originales de d'Aguesseau, en tête d'une
copie de l'inventaire du Trésor des chartes, à la Bibliothèque du Roi,
fonds de Clairambault.]
La confiscation monarchique avait fait le Trésor des chartes; la
confiscation révolutionnaire a fait nos archives telles que nous les
avons aujourd'hui. Au vieux Trésor des chartes, prescrit désormais, sont
venus se joindre ses frères, les trésors de Saint-Denis, de
Saint-Germain-des-Prés et de tant d'autres monastères. Les vénérables et
fragiles papyri, qui portent encore les noms de Childebert, de Clotaire,
sont sortis de leur asile ecclésiastique et sont venus comparaître à
cette grande revue des morts. Dans cette concentration violente et
rapide de tant de titres, beaucoup périrent, beaucoup furent détruits:
les parchemins eurent aussi leur tribunal révolutionnaire sous le titre
de _Bureau du triage des titres_. La confiscation révolutionnaire ne
s'appuyant pas sur l'autorité des textes, des titres écrits, comme la
confiscation monarchique, n'avait que faire de ces parchemins. Son titre
unique était le _Contrat social_, comme le _Coran_ pour celui qui brûla
la bibliothèque d'Alexandrie.
Si la Révolution servit peu la science par l'examen et la critique des
monuments, elle la servit beaucoup par l'immense concentration qu'elle
opéra. Elle secoua vivement toute cette poussière: monastères, châteaux,
dépôts de tout genre, elle vida tout, versa tout sur le plancher, réunit
tout. Le dépôt du Louvre, par exemple, était comble de papiers, les
fenêtres mêmes étaient obstruées, tandis que l'archiviste louait
plusieurs pièces à l'Académie. Si l'on voulait faire des recherches, il
fallait de la chandelle en plein midi. La Révolution, une fois pour
toutes, y porta le jour.
Les Du Puy, les Marca de cette seconde époque (je parle seulement de la
science) furent deux députés de la Convention: MM. Camus et Daunou. M.
Camus, gallican comme son prédécesseur Du Puy, servit la république avec
la même passion que Du Puy la monarchie. M. Daunou, successeur de M.
Camus, fut, à proprement parler, le fondateur des Archives, et à cette
époque les archives de France devenaient celles du monde. Cette
prodigieuse classification lui appartient. C'était alors un glorieux
temps pour les Archives. Pendant que M. Daru ouvrait, pour la première
fois, les mystérieux dépôts de Venise, M. Daunou recevait les dépouilles
du Vatican. D'autre part du Nord et du Midi, arrivaient à l'hôtel
Soubise les archives d'Allemagne, d'Espagne et de Belgique; deux de nos
collègues étaient allés chercher celles de Hollande.
Aujourd'hui les Archives de la France ne sont plus celles de l'Europe.
On distingue encore sur les portes de nos salles la trace des
inscriptions qui nous rappellent nos pertes: Bulles, Daterie, etc.
Toutefois, il nous reste encore environ cent cinquante mille cartons.
Quoique les provinces refusent de laisser réunir leurs archives, quoique
même plusieurs ministères continuent de garder les leurs, l'encombrement
finira par les décider à se dessaisir. Nous vaincrons, car nous sommes
la mort, nous en avons l'attraction puissante; toute révolution se fait
à notre profit. Il nous suffit d'attendre: «Patiens, quia æternus.»
Nous recevons tôt ou tard les vaincus et les vainqueurs. Nous avons la
monarchie bel et bien enclose de l'alpha à l'oméga; la charte de
Childebert à côté du testament de Louis XVI; nous avons la République
dans notre armoire de fer, clefs de la Bastille[700], minute des Droits
de l'homme, urne des députés, et la grande machine républicaine, le coin
des assignats. Il n'y a pas jusqu'au pontificat qui ne nous ait laissé
quelque chose; le pape nous a repris ses archives, mais nous avons gardé
par représailles les brancards sur lesquels il fut porté au sacre de
l'empereur. À côté de ces jouets sanglants de la Providence, est placé
l'immuable étalon des mesures que chaque année l'on vient consulter. La
température est invariable aux Archives.
[Footnote 700: Ces divers objets ont été déposés aux Archives en vertu
des décrets de nos Assemblées républicaines.]
Pour moi, lorsque j'entrai la première fois dans ces catacombes
manuscrites, dans cette admirable nécropole des monuments nationaux,
j'aurais dit volontiers, comme cet Allemand entrant au monastère de
Saint-Vannes: «Voici l'habitation que j'ai choisie et mon repos aux
siècles des siècles!»
Toutefois je ne tardai pas à m'apercevoir, dans le silence apparent de
ces galeries, qu'il y avait un mouvement, un murmure qui n'était pas de
la mort. Ces papiers, ces parchemins laissés là depuis longtemps ne
demandaient pas mieux que de revenir au jour. Ces papiers ne sont pas
des papiers, mais des vies d'hommes, de provinces, de peuples. D'abord,
les familles et les fiefs, blasonnés dans leur poussière, réclamaient
contre l'oubli. Les provinces se soulevaient, alléguant qu'à tort la
centralisation avait cru les anéantir. Les ordonnances de nos rois
prétendaient n'avoir pas été effacées par la multitude des lois
modernes. Si on eût voulu les écouter tous, comme disait ce fossoyeur au
champ de bataille, il n'y en aurait pas eu un de mort. Tous vivaient et
parlaient, ils entouraient l'auteur d'une armée à cent langues que
faisait taire rudement la grande voie de la République et de l'Empire.