[Footnote 686: Alexandre III posa la première pierre de Notre-Dame de

Paris, en 1163. La façade principale fut achevée au plus tard en 1223.

La nef est également du commencement du treizième siècle.]

[Footnote 687: Il fut commencé en 1257.]

[Footnote 688: Il fut commencé en 1312 ou 1313.]

[Footnote 689: C'est au Parvis Notre-Dame qu'on le brûla.]

[Footnote 690: 1404-19.]

Notre-Dame de Paris est l'église de la monarchie; Notre-Dame de Reims,

celle du sacre. Celle-ci est achevée, contre l'ordinaire des

cathédrales. Riche, transparente, pimpante dans sa coquetterie

colossale, elle semble attendre une fête; elle n'en est que plus triste,

la fête ne revient plus. Chargée et surchargée de sculptures, couverte

plus qu'aucune autre des emblèmes du sacerdoce, elle symbolise

l'alliance du roi et du prêtre. Sur les rampes extérieures de la croisée

batifolent les diables, ils se laissent glisser aux pentes rapides, ils

font la moue à la ville, tandis qu'au pied du Clocher-à-l'Ange le peuple

est pilorié.

Saint-Denis est l'église des tombeaux; non pas une sombre et triste

nécropole païenne, mais glorieuse et triomphante, toute brillante de foi

et d'espoir, large et sans ombre, comme l'âme de saint Louis qui l'a

bâtie; simple au dehors, belle au dedans; élancée et légère, comme pour

moins peser sur les morts. La nef s'élève au choeur par un escalier qui

semble attendre le cortège des générations qui doivent monter,

descendre, avec la dépouille des rois.

À l'époque où nous sommes parvenus, l'architecture gothique avait

atteint sa plénitude, elle était dans la beauté sévère de la virginité,

moment court, moment adorable, où rien ne peut rester ici-bas. Au moment

de la beauté pure, il en succède un autre que nous connaissons bien

aussi. Vous savez, cette seconde jeunesse, quand la vie a déjà pesé,

quand la science du bien et du mal perce dans un triste sourire, qu'un

pénétrant regard s'échappe des longues paupières; alors ce n'est pas

trop de toutes les fêtes pour donner le change aux troubles du coeur.

C'est le temps de la parure et des riches ornements. Telle fut l'église

gothique à ce second âge; elle porta dans sa parure une délicieuse

coquetterie. Riches croisées coiffées de triangles imposants[691],

charmants tabernacles appendus aux portes, aux tours, comme des chatons

de diamants, fine et transparente dentelle de pierre filée au fuseau des

fées; elle alla ainsi de plus en plus ornée et triomphante, à mesure

qu'au dedans le mal augmentait. Vous avez beau faire, souffrante beauté,

le bracelet flotte autour d'un bras amaigri; vous savez trop, la pensée

vous brûle, vous languissez d'amour impuissant.

[Footnote 691: Ces triangles sont l'ornement de prédilection du

quatorzième siècle. On les ajouta alors à beaucoup de portes et de

croisées du treizième. Voyez celles de Notre-Dame de Paris.]

L'art s'enfonça chaque jour davantage dans cet amaigrissement. Il

s'acharna sur la pierre, s'en prit à elle de la vie qui tarissait, il la

creusa, la fouilla, l'amincit, la subtilisa. L'architecture devint la

soeur de la scolastique. Elle divisa et subdivisa. Son procédé fut

aristotélique, sa méthode celle de saint Thomas. Ce fut comme une série

de syllogismes de pierre qui n'atteignaient pas leur conclusion. On

trouve de la froideur dans ces raffinements du gothique, dans les

subtilités de la scolastique, dans la scolastique d'amour des

troubadours et de Pétrarque. C'est ne pas savoir ce que c'est que la

passion, combien elle est ingénieuse, opiniâtre, acharnée, subtile et

aiguë dans ses poursuites ardentes. Altérée de l'infini dont elle a

entrevu la fugitive lueur, elle donne aux sens une vivacité

extraordinaire, elle devient un verre grossissant, qui distingue et

exagère les moindres détails. Elle le poursuit, cet infini, dans

l'imperceptible bulle d'air où flotte un rayon du ciel, elle le cherche

dans l'épaisseur d'un beau cheveu blond, dans la dernière fibre d'un

coeur palpitant. Divise, divise, scalpel acéré, tu peux percer,

déchirer, tu peux fendre le cheveu et trancher l'atome, tu n'y trouveras

pas ton Dieu.

En poussant chaque jour plus avant cette ardente poursuite, ce que

l'homme rencontra, ce fut l'homme même. La partie humaine et naturelle

du christianisme se développa de plus en plus et envahit l'Église. La

végétation gothique, lassée de monter en vain, s'étendit sur la terre et

donna ses fleurs. Quelles fleurs? des images de l'homme, des

représentations peintes et sculptées du christianisme, des saints, des

apôtres. La peinture et la sculpture, les arts matérialistes qui

reproduisent le fini, étouffèrent peu à peu l'architecture[692];

celle-ci, l'art abstrait, infini, silencieux, ne put tenir contre ses

soeurs plus vives et plus parlantes. La figure humaine varia, peupla la

sainte nudité des murs. Sous prétexte de piété, l'homme mit partout son

image; elle y entra comme Christ, comme apôtre ou prophète; puis en son

propre nom, humblement couchée sur les tombeaux; qui eût refusé l'asile

du temple à ces pauvres morts? Ils se contentèrent d'abord d'une simple

dalle, où l'image était gravée; puis la dalle se souleva, la tombe

s'enfla, l'image devint une statue; puis la tombe fut un mausolée, un

catafalque de pierre qui emplit l'église, que dis-je? ce fut une

chapelle, une église elle-même. Dieu, resserré dans sa maison, fut

heureux de garder lui-même une chapelle[693].

[Footnote 692: La peinture sur vitres commence au onzième siècle. _App.

145._]

[Footnote 693: Le croirait-on, Dieu n'a pas eu un seul temple, un seul

autel, une seule image du premier au douzième siècle? Il s'agit, bien

entendu, de Dieu le Père, du Créateur. Le moindre moine qui passait

saint avait son culte, sa fête, son église. Dieu apparaît pour la

première fois à côté du Fils au commencement du treizième siècle et ne

siège à la première place qu'en 1360. Voy. _Renaissance_, Introduction.

(1860.)]

La puissante colonne grecque, également groupée, porte à son aise un

léger fronton; le faible porte sur le fort; cela est logique et humain.

L'art gothique est surnaturel, surhumain. Il est né de la croyance au

miraculeux, au poétique, à l'absurde. Ceci n'est pas une dérision;

j'emprunte le mot de saint Augustin: _Credo quia absurdum_. La maison

divine, par cela qu'elle est divine, n'a pas besoin de fortes colonnes;

si elle accepte un appui matériel, c'est pure condescendance; il lui

suffisait du souffle de Dieu. Ces appuis, elle les réduira à rien, s'il

est possible. Elle aimera à placer des masses énormes sur de fines

colonnettes. Le miracle est évident. Là est pour l'architecture gothique

le principe de vie: c'est l'architecture du miracle. Mais c'est aussi

son principe de mort. Le jour où l'amour manquera, l'étrangeté, la

bizarrerie des formes, ressortiront à loisir, et le sentiment du beau

sera choqué, tout aussi bien que la logique[694].

[Footnote 694: L'architecture tomba de la poésie au roman, du

merveilleux à l'absurde, lorsqu'elle adopta les culs-de-lampe au

quinzième siècle, lorsque les formes pyramidales dirigèrent leurs

pointes de haut en bas. Voir les clochers de Saint-Pierre de Caen, qui

semblent prêts à vous écraser.]

L'art au service d'une religion de la mort, d'une morale qui prescrit

l'annihilation de la chair, doit rencontrer et chérir le laid. La

laideur volontaire est un sacrifice, la laideur naturelle une occasion

d'humilité. La pénitence est laide, le vice plus laid. Le dieu du péché,

le hideux dragon, le diable, est dans l'église, vaincu, humilié; mais

enfin il y est. Le génie grec divinise souvent la bête; les lions de

Rome, les coursiers du Parthénon sont restés des dieux. Le gothique

bestialise l'homme, pour le faire rougir de lui-même, avant de le

diviniser. Voilà la laideur chrétienne. Où est la beauté chrétienne?

Elle est dans cette tragique image de macérations et de douleur, dans ce

pathétique regard, dans ces bras ouverts pour embrasser le monde. Beauté

effrayante, laideur adorable que nos vieux peintres n'ont pas craint

d'offrir à l'âme sanctifiée.

Dans tout le gothique, sculpture, architecture, il y avait, avouons-le,

quelque chose de complexe, de vieux, de pénible. La masse énorme de

l'église s'appuie sur d'innombrables contre-forts[695], laborieusement

dressée et soutenue, comme le Christ sur la croix. On fatigue à la voir

entourée d'étais innombrables qui donnent l'idée d'une vieille maison

qui menace, ou d'un bâtiment inachevé.

[Footnote 695: Ces béquilles architecturales exigent un continuel

raccommodage. Ces cathédrales sont d'immenses décorations qu'on ne

soutient debout que par des efforts constamment renouvelés. Elles durent

parce qu'elles changent pièce à pièce. C'est le vaisseau de Thésée. Voy.

_Renaissance_, Introduction. (1860.)]

Oui, la maison menaçait, elle ne pouvait s'achever. Cet art, attaquable

dans sa forme, défaillait aussi dans son principe social. La société

d'où il est sorti, était trop inégale et trop injuste. Le régime des

castes, si peu atténué qu'il était par le christianisme[696], subsistait

encore. L'Église sortie du peuple eut, de bonne heure, peur du peuple;

elle s'en éloigna, elle fit alliance avec la féodalité, sa vieille

ennemie, puis avec la royauté victorieuse de la féodalité. Elle

s'associa aux tristes victoires de la royauté sur les communes

qu'elle-même avait aidées à leur naissance. La cathédrale de Reims porte

au pied d'un de ses clochers l'image des bourgeois du quinzième siècle,

punis d'avoir résisté à l'établissement d'un impôt[697]. Cette figure du

peuple pilorié est un stigmate pour l'Église elle-même. La voix des

suppliciés s'élevait avec les chants. Dieu acceptait-il volontiers un

tel hommage? Je ne sais; mais il semble que des églises bâties par

corvées, élevées des dîmes d'un peuple affamé, toutes blasonnées de

l'orgueil des évêques et des seigneurs, toutes remplies de leurs

insolents tombeaux, devaient chaque jour moins lui plaire. Sous ces

pierres il y avait trop de pleurs.

[Footnote 696: Qui a supprimé l'esclavage? Personne, car il dure encore.

Le christianisme a-t-il transformé l'esclave en serf à la chute de

l'empire romain? Non, puisque le servage existait dans l'empire même

sous le nom de colonat. Les chrétiens eurent des esclaves tant que cette

forme de travail resta la plus productive. Ils en ont encore dans les

colonies. Le christianisme prêche la résignation à l'esclave et est

l'allié du maître. Voy. _Renaissance_, Introduction. (1860.)]

[Footnote 697: Ce sont huit figures de taille gigantesque servant de

cariatides. L'un des bourgeois tient une bourse d'où il tire de

l'argent, un autre porte des marques de flétrissure; d'autres, percés de

coups, présentent des rôles d'impôts lacérés.]

Le moyen âge ne pouvait suffire au genre humain. Il ne pouvait soutenir

sa prétention orgueilleuse d'être le dernier mot du monde, la

_consommation_. Le temple devait s'élargir. L'humanité devait

reconnaître le Christ en soi-même. Cette intuition mystique d'un Christ

éternel, renouvelé sans cesse dans l'humanité, elle se représente

partout au moyen âge, confuse, il est vrai, et obscure, mais chaque jour

acquérant un nouveau degré de clarté. Elle y est spontanée et populaire,

étrangère, souvent contraire à l'influence ecclésiastique. Le peuple,

tout en obéissant au prêtre, distingue fort bien du prêtre le saint, le

Christ de Dieu. Il cultive d'âge en âge, il élève, il épure cet idéal

dans la réalité historique. Ce Christ de douceur et de patience, il

apparaît dans Louis-le-Débonnaire conspué par les évêques; dans le bon

roi Robert, excommunié par le pape; dans Godefroi de Bouillon, homme de

guerre et gibelin, mais qui meurt vierge à Jérusalem, simple _baron_ du

Saint-Sépulcre. L'idéal grandit encore dans Thomas de Kenterbury,

délaissé de l'Église et mourant pour elle. Il atteint un nouveau degré

de pureté en saint Louis, roi prêtre et roi homme. Tout à l'heure

l'idéal généralisé va s'étendre dans le peuple; il va se réaliser au

quinzième siècle, non seulement dans l'homme du peuple, mais dans la

femme, dans Jeanne-la-Pucelle. Celle-ci, en qui le peuple meurt pour le

peuple, sera la dernière figure du Christ au moyen âge.

Cette transfiguration du genre humain qui reconnut l'image de son Dieu

en soi, qui généralisa ce qui avait été individuel, qui fixa dans un

présent éternel ce qu'on avait cru temporaire et passé, qui mit sur la

terre un ciel, elle fut la rédemption du monde moderne, mais elle parut

la mort du christianisme et de l'art chrétien. Satan poussa sur l'église

inachevée un rire d'immense dérision; ce rire est dans les grotesques du

quinzième et du seizième siècle. Il crut avoir vaincu; il n'a jamais pu

apprendre, l'insensé, que son triomphe apparent n'est jamais qu'un

moyen. Il ne vit point que Dieu n'est pas moins Dieu, pour s'être fait

humanité; que le temple n'est pas détruit, pour être devenu grand comme

le monde.

En attendant, il faut que le vieux monde passe, que la trace du moyen

âge achève de s'effacer, que nous voyions mourir tout ce que nous

aimions, ce qui nous allaita tout petit, ce qui fut notre père et notre

mère, ce qui nous chantait si doucement dans le berceau. C'est en vain

que la vieille église gothique élève toujours au ciel ses tours

suppliantes, en vain que ses vitraux pleurent, en vain que ses saints

font pénitence dans leurs niches de pierre... «Quand le torrent des

grandes eaux déborderait, elles n'arriveront pas jusqu'au Seigneur...»

Ce monde condamné s'en ira avec le monde romain, le monde grec, le monde

oriental. Il mettra sa dépouille à côté de leur dépouille. Dieu lui

accorde tout au plus, comme à Ézéchias, un tour de cadran. (1833.)

J'ai tiré ce volume, en grande partie, des Archives nationales. Un mot

seulement sur ces Archives, sur les fonctions qui ont fait à l'auteur un

devoir d'approfondir l'histoire de nos antiquités, sur le paisible

théâtre de ses travaux, sur le lieu qui les a inspirés. Son livre, c'est

sa vie.

Le noyau des Archives est le Trésor des chartes et la collection des

registres du Parlement. Le Trésor des chartes, et la partie de beaucoup

la plus considérable des Archives (section historique, domaniale et

topographique, législative et administrative), occupent au Marais le

triple hôtel de Clisson, Guise et Soubise; antiquité dans l'antiquité,

histoire dans l'histoire. Une tour du quatorzième siècle garde l'entrée

de la royale colonnade du palais des Soubise. On s'explique en entrant

la fière devise des Rohan, leurs aïeux: «Roi ne puis, prince ne daigne,

Rohan suis.»

Le _Trésor des chartes_ contient dans ses registres la suite des actes

du gouvernement depuis le treizième siècle, dans ses chartes, les actes

diplomatiques du moyen âge, entre autres ceux qui ont amené la réunion

des diverses provinces, les titres d'acquisition de la monarchie, ce qui

constituait, comme on le disait, _les droits du roi_. C'était le vieil

arsenal dans lequel nos rois prenaient des armes pour battre en brèche

la féodalité. Fixé à Paris par Philippe-Auguste, ce dépôt fut confié

tantôt au garde des sceaux, tantôt à un simple clerc du roi, à un

chanoine de la Sainte-Chapelle, en dernier lieu au procureur général.

Parmi ces _trésoriers des chartes_, il faut citer un Budé, deux de

Thou[698]. Les destinées de ce précieux dépôt ne furent autres que

celles de la monarchie. Chaque fois que l'autorité royale prit plus de

nerf et de ressort, on s'inquiéta du Trésor des chartes; véritable

trésor, en effet, où l'on trouvait des titres à exploiter, où l'on

péchait des terres, des châteaux, mainte fois des provinces. Les fils de

Philippe-le-Bel, cette génération avide, firent faire le premier

inventaire. Charles V, bon clerc et vrai prud'homme, quand la France,

après les guerres des Anglais, se cherchait elle-même, visita le Trésor

et s'affligea de la confusion qui s'y était mise (1371); le trésor était

comme la France. Sous Louis XI, nouvel inventaire, autre sous Charles

VIII. Sous Henri III, le désordre est au comble. De savants hommes y

aident: Brisson et du Tillet, _qui travaillent pour le roi_, emportent

et dissipent les pièces. Du Tillet écrivait alors son grand ouvrage de

la _France ancienne_, dont il a imprimé diverses parties. Mais cet

inventaire des droits de la monarchie ne fut fait que sous Richelieu.

Personne ne sut comme lui enrichir et exploiter les Archives: par toute

la France il rasait les châteaux et il rassemblait les titres; ce fut un

grand et admirable collecteur d'antiquités en ce genre. Les limiers

qu'il employa à cette chasse de diplomatique, les Du Puy, les Godefroi,

les Galand, les Marca, poursuivirent infatigablement son oeuvre,

réunissant, cataloguant, interprétant. Un des principaux fruits de ce

travail est le livre des _Droits du roy_, de Pierre Du Puy. C'est un

savant et curieux livre, étonnant d'érudition et de servilisme

intrépide. Vous verrez là que nos rois sont légitimes souverains de

l'Angleterre, qu'ils ont toujours possédé la Bretagne; que la Lorraine,

dépendance originaire du royaume _français_ d'Austrasie et de

Lotharingie, n'a passé aux empereurs que par usurpation, etc. Une telle

érudition était précieuse pour le ministre déterminé à compléter la

centralisation de la France. Du Puy allait, fouillant les archives,

trouvant des titres inconnus, colorant les acquisitions plus ou moins

légitimes; l'archiviste conquérant marchait devant les armées. Ainsi

quand on voulut mettre la main sur la Lorraine, Du Puy fut envoyé aux

archives des Trois-Évêchés; puis le duc fut sommé de montrer ses titres.

Le Languedoc fut de même défié par Galand de prouver par écrit son droit

de franc-aleu, de propriété libre. On alléguait en vain les droits

anciens, la tradition, la possession immémoriale; nos archivistes

voulaient des écrits.

[Footnote 698: Voir la notice du Du Puy, sur l'_Histoire du Trésor des

chartes_, manuscrit in-4{o} de la bibliothèque du Roi; imprimé à la fin

de son livre sur les _Droits du Roy_. (1655.) Voy. aussi Bonamy, dans

les _Mémoires de l'Académie des Inscriptions_.]

Ce magasin de procès politiques, ce dépôt de tant de droits douteux,

notre Trésor des chartes était environné d'un formidable mystère. Il

fallait une lettre de cachet au trésorier des chartes pour avoir droit

de le consulter, et cette charge de trésorier finit par être réunie à

celle de procureur général au Parlement de Paris. M. d'Aguesseau

provoqua le bannissement à trente lieues de Paris contre un homme qui

était parvenu à se procurer quelques copies de pièces déposées au Trésor

des chartes et qui en faisait trafic[699].

[Footnote 699: Voir les lettres originales de d'Aguesseau, en tête d'une

copie de l'inventaire du Trésor des chartes, à la Bibliothèque du Roi,

fonds de Clairambault.]

La confiscation monarchique avait fait le Trésor des chartes; la

confiscation révolutionnaire a fait nos archives telles que nous les

avons aujourd'hui. Au vieux Trésor des chartes, prescrit désormais, sont

venus se joindre ses frères, les trésors de Saint-Denis, de

Saint-Germain-des-Prés et de tant d'autres monastères. Les vénérables et

fragiles papyri, qui portent encore les noms de Childebert, de Clotaire,

sont sortis de leur asile ecclésiastique et sont venus comparaître à

cette grande revue des morts. Dans cette concentration violente et

rapide de tant de titres, beaucoup périrent, beaucoup furent détruits:

les parchemins eurent aussi leur tribunal révolutionnaire sous le titre

de _Bureau du triage des titres_. La confiscation révolutionnaire ne

s'appuyant pas sur l'autorité des textes, des titres écrits, comme la

confiscation monarchique, n'avait que faire de ces parchemins. Son titre

unique était le _Contrat social_, comme le _Coran_ pour celui qui brûla

la bibliothèque d'Alexandrie.

Si la Révolution servit peu la science par l'examen et la critique des

monuments, elle la servit beaucoup par l'immense concentration qu'elle

opéra. Elle secoua vivement toute cette poussière: monastères, châteaux,

dépôts de tout genre, elle vida tout, versa tout sur le plancher, réunit

tout. Le dépôt du Louvre, par exemple, était comble de papiers, les

fenêtres mêmes étaient obstruées, tandis que l'archiviste louait

plusieurs pièces à l'Académie. Si l'on voulait faire des recherches, il

fallait de la chandelle en plein midi. La Révolution, une fois pour

toutes, y porta le jour.

Les Du Puy, les Marca de cette seconde époque (je parle seulement de la

science) furent deux députés de la Convention: MM. Camus et Daunou. M.

Camus, gallican comme son prédécesseur Du Puy, servit la république avec

la même passion que Du Puy la monarchie. M. Daunou, successeur de M.

Camus, fut, à proprement parler, le fondateur des Archives, et à cette

époque les archives de France devenaient celles du monde. Cette

prodigieuse classification lui appartient. C'était alors un glorieux

temps pour les Archives. Pendant que M. Daru ouvrait, pour la première

fois, les mystérieux dépôts de Venise, M. Daunou recevait les dépouilles

du Vatican. D'autre part du Nord et du Midi, arrivaient à l'hôtel

Soubise les archives d'Allemagne, d'Espagne et de Belgique; deux de nos

collègues étaient allés chercher celles de Hollande.

Aujourd'hui les Archives de la France ne sont plus celles de l'Europe.

On distingue encore sur les portes de nos salles la trace des

inscriptions qui nous rappellent nos pertes: Bulles, Daterie, etc.

Toutefois, il nous reste encore environ cent cinquante mille cartons.

Quoique les provinces refusent de laisser réunir leurs archives, quoique

même plusieurs ministères continuent de garder les leurs, l'encombrement

finira par les décider à se dessaisir. Nous vaincrons, car nous sommes

la mort, nous en avons l'attraction puissante; toute révolution se fait

à notre profit. Il nous suffit d'attendre: «Patiens, quia æternus.»

Nous recevons tôt ou tard les vaincus et les vainqueurs. Nous avons la

monarchie bel et bien enclose de l'alpha à l'oméga; la charte de

Childebert à côté du testament de Louis XVI; nous avons la République

dans notre armoire de fer, clefs de la Bastille[700], minute des Droits

de l'homme, urne des députés, et la grande machine républicaine, le coin

des assignats. Il n'y a pas jusqu'au pontificat qui ne nous ait laissé

quelque chose; le pape nous a repris ses archives, mais nous avons gardé

par représailles les brancards sur lesquels il fut porté au sacre de

l'empereur. À côté de ces jouets sanglants de la Providence, est placé

l'immuable étalon des mesures que chaque année l'on vient consulter. La

température est invariable aux Archives.

[Footnote 700: Ces divers objets ont été déposés aux Archives en vertu

des décrets de nos Assemblées républicaines.]

Pour moi, lorsque j'entrai la première fois dans ces catacombes

manuscrites, dans cette admirable nécropole des monuments nationaux,

j'aurais dit volontiers, comme cet Allemand entrant au monastère de

Saint-Vannes: «Voici l'habitation que j'ai choisie et mon repos aux

siècles des siècles!»

Toutefois je ne tardai pas à m'apercevoir, dans le silence apparent de

ces galeries, qu'il y avait un mouvement, un murmure qui n'était pas de

la mort. Ces papiers, ces parchemins laissés là depuis longtemps ne

demandaient pas mieux que de revenir au jour. Ces papiers ne sont pas

des papiers, mais des vies d'hommes, de provinces, de peuples. D'abord,

les familles et les fiefs, blasonnés dans leur poussière, réclamaient

contre l'oubli. Les provinces se soulevaient, alléguant qu'à tort la

centralisation avait cru les anéantir. Les ordonnances de nos rois

prétendaient n'avoir pas été effacées par la multitude des lois

modernes. Si on eût voulu les écouter tous, comme disait ce fossoyeur au

champ de bataille, il n'y en aurait pas eu un de mort. Tous vivaient et

parlaient, ils entouraient l'auteur d'une armée à cent langues que

faisait taire rudement la grande voie de la République et de l'Empire.

Histoire de France - Moyen Âge; (Vol. 2 / 10) · 第 34 / 42 段