[Footnote 654: Voy. _App. 36._]

[Footnote 655: À Beauvais, à Autun, etc., on célébrait la fête de

l'Âne.--Ducange: «In fine missæ sacerdos versus ad populum vice: Ite,

missa est, ter hinnannabit; populus vero vice: Deo gratias, ter

respondebit: _Hinham, hinham, hinham._» _App. 142._]

[Footnote 656:

Nostri nec poenitet illas,

Nec te poeniteat pecoris, divine poeta.

(VIRG.)]

[Footnote 657: Au portail septentrional de la cathédrale (portail des

Libraires).]

[Footnote 658: Sur un contrefort du clocher vieux.]

[Footnote 659: À l'église de Saint-Guenault, des rats rongent le globe

du monde.--Aristote n'échappe pas à ce rire universel. À Rouen, il est

représenté courbé, les mains à terre, et portant une femme sur son dos.]

[Footnote 660: Voy. les stalles de Notre-Dame de Rouen, de Notre-Dame

d'Amiens, de Saint-Guenault d'Essonne, etc. Dans l'église de l'Épine,

petit village près Châlon, il se trouve des sculptures très

remarquables, mais aussi très obscènes. Saint Bernard écrit vers 1125, à

Guillaume de Saint-Thierry; «À quoi bon tous ces monstres grotesques en

peinture ou en bosse qu'on met dans les cloîtres à la vue des gens qui

pleurent leurs péchés? À quoi sert cette belle difformité, ou cette

beauté difforme? Que signifient ces singes immondes, ces lions furieux,

ces centaures monstrueux?»]

[Footnote 661: C'était le sujet d'un bas-relief extérieur de la

cathédrale de Reims, que l'on a fait effacer.]

Il y avait alors un merveilleux génie dramatique, plein de hardiesse et

de bonhomie, souvent empreint d'une puérilité touchante. Personne ne

riait en Allemagne quand le nouveau curé, au milieu de sa messe

d'installation, allait prendre sa mère par la main et dansait avec elle.

Si elle était morte, elle était sauvée sans difficulté; il mettait _sous

le chandelier l'âme de sa mère_. L'amour de la mère et du fils, de Marie

et de Jésus, était pour l'Église une riche source de pathétique.

Aujourd'hui encore à Messine, le jour de l'Assomption, la Vierge, portée

par toute la ville, cherche son fils comme la Cérès de la Sicile antique

cherchait Proserpine; enfin, quand elle est au moment d'entrer dans la

grande place, on lui présente tout à coup l'image du Sauveur; elle

tressaille et recule de surprise, et douze oiseaux qui s'envolent de son

sein portent à Dieu l'effusion de la joie maternelle.

À la Pentecôte, des pigeons blancs étaient lâchés dans l'église parmi

des langues de feu; les fleurs pleuvaient, les galeries intérieures

étaient illuminées[662]. À d'autres fêtes, l'illumination était au

dehors[663]. Qu'on se représente l'effet des lumières sur ces prodigieux

monuments, lorsque le clergé, circulant par les rampes aériennes,

animait de ses processions fantastiques les masses ténébreuses, passant

et repassant le long des balustrades, sous ces ponts dentelés, avec les

riches costumes, les cierges et les chants; lorsque la lumière et la

voix tournaient de cercle en cercle, et qu'en bas, dans l'ombre,

répondait l'océan du peuple. C'était là pour ce temps le vrai drame, le

vrai mystère, la représentation du voyage de l'humanité à travers les

trois mondes, cette intuition sublime que Dante reçut de la réalité

passagère pour la fixer et l'éterniser dans la _Divina Commedia_.

[Footnote 662: À la Sainte-Chapelle on voyait descendre de la voûte la

figure d'un ange tenant un biberon d'argent, avec lequel il envoyait de

l'eau sur les mains du célébrant.--À Reims, le jour de la Dédicace, on

plaçait un cierge allumé entre chaque arcade.]

[Footnote 663: «Sur la galerie de la Vierge, à Notre-Dame de Paris,

était une Vierge et deux anges portant des chandeliers; après Laudes de

la Sexagésime, le chevecier y mettait deux cierges.» (Gilbert.)--Dans

certaines églises, le prêtre représentait au portail l'Ascension de

Notre-Seigneur.--Quelquefois même le clergé devait être obligé

d'accomplir la cérémonie dans les parties les plus élevées de l'église;

par exemple, lorsqu'on scellait des reliques sous la flèche, comme on

l'avait fait à celle de Notre-Dame de Paris.]

Ce colossal théâtre du drame sacré est rentré, après sa longue fête du

moyen âge, dans le silence et dans l'ombre. La faible voix qu'on y

entend, celle du prêtre, est impuissante à remplir des voûtes dont

l'ampleur était faite pour embrasser et contenir le tonnerre de la voix

du peuple. Elle est veuve, elle est vide, l'église. Son profond

symbolisme, qui parlait alors si haut, il est devenu muet. C'est

maintenant un objet de curiosité scientifique, d'explications

philosophiques, d'interprétations alexandrines. L'église est un musée

gothique que visitent les habiles: ils tournent autour, regardent

irrévérencieusement, et louent au lieu de prier. Encore savent-ils bien

ce qu'ils louent? Ce qui trouve grâce devant eux, ce qui leur plaît dans

l'église, ce n'est pas l'église elle-même; ce sera le travail délicat

de ses ornements, la frange de son manteau, sa dentelle de pierre,

quelque ouvrage laborieux et subtil du gothique en décadence.

Il y a ici quelque chose de grand, quel que soit le sort de telle ou

telle religion. L'avenir du christianisme n'y fait rien. Touchons ces

pierres avec précaution, marchons légèrement sur ces dalles. Un grand

mystère s'est passé ici. Je n'y vois plus que la mort, et je suis tenté

de pleurer. Le moyen âge, la France du moyen âge, ont exprimé dans

l'architecture leur plus intime pensée. Les cathédrales de Paris, de

Saint-Denis, de Reims, en disent plus que de longs récits. La pierre

s'anime et se spiritualise sous l'ardente et sévère main de l'artiste.

L'artiste en fait jaillir la vie. Il est fort bien nommé au moyen âge:

«Le maître des pierres vives», _Magister de vivis lapidibus_[664].

[Footnote 664: Surnom d'un des architectes que Ludovic Sforza fît venir

d'Allemagne pour fermer les voûtes de la cathédrale de Milan. (Gaet.

Franchetti.)]

On sait que l'Église chrétienne n'est primitivement que la basilique du

tribunal romain. L'Église s'empare du prétoire même où Rome l'a

condamnée. Le tribunal s'élargit, s'arrondit et forme le choeur. Cette

église, comme la cité romaine, est encore restreinte, exclusive; elle ne

s'ouvre pas à tous. Elle prétend au mystère, elle veut une initiation.

Elle aime encore les ténèbres des Catacombes où elle naquit; elle se

creuse de vastes cryptes qui lui rappellent son berceau. Les

catéchumènes ne sont pas admis dans l'enceinte sacrée, ils attendent

encore à la porte. Le baptistère est au dehors, au dehors le cimetière;

la tour elle-même, l'organe et la voix de l'église, s'élève à côté. La

pesante arcade romane scelle de son poids l'église souterraine,

ensevelie dans ses mystères. Il en va ainsi tant que le christianisme

est en lutte, tant que dure la tempête des invasions, tant que le monde

ne croit pas à sa durée. Mais lorsque l'ère fatale de l'an 1000 a passé,

lorsque la hiérarchie ecclésiastique se trouve avoir conquis le monde,

qu'elle s'est complétée, couronnée, fermée dans le pape, lorsque la

chrétienté, enrôlée dans l'armée de la croisade, s'est aperçue de son

unité, alors l'Église secoue son étroit vêtement, elle se dilate pour

embrasser le monde, elle sort des cryptes ténébreuses. Elle monte, elle

soulève ses voûtes, elle les dresse en crêtes hardies, et dans l'arcade

romaine reparaît l'ogive orientale.

Voilà un prodigieux entassement, une oeuvre d'Encelade. Pour soulever

ces rocs à quatre, à cinq cents pieds dans les airs[665], les géants, ce

semble, ont sué... Ossa sur Pélion, Olympe sur Ossa... Mais non, ce

n'est pas là une oeuvre de géants, ce n'est pas un confus amas de choses

énormes, une agrégation inorganique... Il y a eu là quelque chose de

plus fort que le bras des Titans... Quoi donc? le souffle de l'esprit.

Ce léger souffle qui passa devant la face de Daniel, emportant les

royaumes et brisant les empires; c'est lui encore qui a gonflé les

voûtes, qui a soufflé les tours au ciel. Il a pénétré d'une vie

puissante et harmonieuse toutes les parties de ce grand corps, il a

suscité d'un grain de sénevé la végétation du prodigieux arbre. L'esprit

est l'ouvrier de sa demeure. Voyez comme il travaille la figure humaine

dans laquelle il est enfermé, comme il imprime la physionomie, comme il

en forme et déforme les traits; il creuse l'oeil de méditations,

d'expérience et de douleurs, il laboure le front de rides et de pensées,

les os mêmes, la puissante charpente du corps, il la plie et la courbe

au mouvement de la vie intérieure. De même, il fut l'artisan de son

enveloppe de pierre, il la façonna à son usage, il la marqua au dehors,

au dedans de la diversité de ses pensées; il y dit son histoire, il prit

bien garde que rien n'y manquât de la longue vie qu'il avait vécue; il y

grava tous ses souvenirs, toutes ses espérances, tous ses regrets, tous

ses amours. Il y mit, sur cette froide pierre, son rêve, sa pensée

intime. Dès qu'une fois il eut échappé des catacombes, de la crypte

mystérieuse où le monde païen l'avait tenu[666], il la lança au ciel

cette crypte; d'autant plus profondément elle descendit, d'autant plus

haut elle monta; la flèche flamboyante échappa comme le profond soupir

d'une poitrine oppressée depuis mille ans. Et si puissante était la

respiration, si fortement battait ce coeur du genre humain, qu'il fit

jour de toutes parts dans son enveloppe; elle éclata d'amour pour

recevoir le regard de Dieu. Regardez l'orbite amaigri et profond de la

croisée gothique, de cet _oeil ogival_[667], quand il fait effort pour

s'ouvrir, au douzième siècle. Cet oeil de la croisée gothique est le

signe par lequel se classe la nouvelle architecture. L'art ancien,

adorateur de la matière, se classait par l'appui matériel du temple, par

la colonne, colonne toscane, dorique, ionique. L'art moderne, fils de

l'âme et de l'esprit, a pour principe, non la forme, mais la

physionomie, mais l'oeil; non la colonne, mais la croisée; non le plein,

mais le vide. Au douzième et au treizième siècle, la croisée, enfoncée

dans la profondeur des murs, comme le solitaire de la Thébaïde dans une

grotte de granit, est toute retirée en soi; elle médite et rêve. Peu à

peu elle avance du dedans au dehors; elle arrive à la superficie

extérieure du mur. Elle rayonne en belles roses mystiques, triomphantes

de la gloire céleste. Mais le quatorzième siècle est à peine passé que

ces roses s'altèrent; elles se changent en figures flamboyantes; sont-ce

des flammes, des coeurs ou des larmes? Tout cela peut-être à la fois.

[Footnote 665: Cette hauteur de cinq cents pieds semblerait avoir été

l'idéal auquel aspirait l'architecture allemande. Ainsi les tours de la

cathédrale de Cologne devaient, d'après les plans qui subsistent encore,

s'élever à cinq cents pieds allemands (quatre cent quarante-trois pieds

de Paris); la flèche de Strasbourg est haute de cinq cents pieds de

Strasbourg (quatre cent quarante-cinq pieds de Paris).]

[Footnote 666: À peine pourrait-on citer quelques exemples de cryptes

postérieures au douzième siècle. (Caumont.) C'est au douzième et au

treizième siècle qu'a lieu le grand élan de l'architecture ogivale.]

[Footnote 667: On donne pour racine au mot _ogive_ le mot allemand

_aug_, oeil; les angles curvilignes ressemblent aux coins de l'oeil.

(Gilbert.)]

Même progrès dans l'agrandissement successif de l'Église. L'esprit, quoi

qu'il fasse, est toujours mal à l'aise dans sa demeure; il a beau

l'étendre[668], la varier, la parer, il n'y peut tenir, il étouffe. Non,

tant belle soyez-vous, merveilleuse cathédrale, avec vos tours, vos

saints, vos fleurs de pierre, vos forêts de marbre, vos grands christs

dans leurs auréoles d'or, vous ne pouvez me contenir. Il faut qu'autour

de l'église nous bâtissions de petites églises, qu'elle rayonne de

chapelles[669]. Au delà de l'autel, dressons un autel, un sanctuaire

derrière le sanctuaire; cachons derrière le choeur la chapelle de la

Vierge; il me semble que là nous respirerons mieux; là il y aura des

genoux de femme pour que l'homme y pose sa tête qu'il ne peut plus

soutenir, un voluptueux repos par delà la croix, l'amour par delà la

mort... Mais que cette chapelle est petite encore, comme ces murs font

obstacle!... Faudra-t-il donc que le sanctuaire échappe du sanctuaire,

que l'arche se replace sous les tentes, sous le pavillon du ciel?

[Footnote 668: Au treizième siècle, le choeur devint plus long qu'il

n'était comparativement à la nef. On prolongea les collatéraux autour du

sanctuaire, et ils furent toujours bordés de chapelles.]

[Footnote 669: Ce fut surtout au onzième siècle qu'on employa

généralement cette disposition.]

Le miracle, c'est que cette végétation passionnée de l'esprit, qui

semblait devoir lancer au hasard le caprice de ses jets luxurieux, elle

se développa dans une loi régulière. Elle dompta son exubérante

fécondité au nombre, au rythme d'une géométrie savante. La géométrie et

l'art, le vrai et le beau se rencontrèrent. C'est ainsi qu'on a calculé

dans les derniers temps que la courbe la plus propre à faire une voûte

solide était justement celle que Michel-Ange avait choisie comme la plus

belle, pour le dôme de Saint-Pierre.

Cette géométrie de la beauté éclate dans le type de l'architecture

gothique, dans la cathédrale de Cologne[670]; c'est un corps régulier

qui a crû dans la proportion qui lui était propre, avec la régularité

des cristaux. La croix de l'église normale est strictement déduite de la

figure par laquelle Euclide construit le triangle équilatéral[671]. Ce

triangle, principe de l'ogive normale, peut s'inscrire à l'arc des

voûtes; il tient ainsi l'ogive également éloignée et de la disgracieuse

maigreur des fenêtres aiguës du Nord, et du lourd aplatissement des

arcades byzantines. Le nombre dix et le nombre douze, avec leurs

subdiviseurs et leurs multiples, dominent tout l'édifice. Dix est le

nombre humain, celui des doigts; douze le nombre divin, le nombre

astronomique; ajoutez-y sept, en l'honneur des sept planètes. Dans les

tours[672] et dans tout l'édifice, les parties inférieures dérivent du

carré et se subdivisent en octogone; les supérieures, dominées par le

triangle, s'exfolient en hexagone, en dodécagone[673]. La colonne a dans

le rapport de son diamètre à la hauteur les proportions de l'ordre

dorique[674]. La hauteur égale à la largeur de l'arcade, conformément au

principe de Vitruve et de Pline. Ainsi dans ce type de l'architecture

gothique subsistent les traditions de l'antiquité.

[Footnote 670: _App. 143._]

[Footnote 671: Nous empruntons cette observation, et généralement tous

les détails qui suivent, à la description de la cathédrale de Cologne,

par Boisserée (franç. et allem.),1823.]

[Footnote 672: Les églises métropolitaines avaient des tours; les

églises inférieures, seulement des clochers. Ainsi la hiérarchie se

conservait jusque dans la forme extérieure de l'église.]

[Footnote 673: De plus, le choeur est terminé par cinq côtés d'un

dodécagone, et chaque chapelle par trois côtés d'un octogone.]

[Footnote 674: Ce rapport est celui de 1 à 6, et de 1 à 7.]

L'arcade jetée d'un pilier à l'autre est large de cinquante pieds. Ce

nombre se répète dans tout l'édifice. C'est la mesure de la hauteur des

colonnes. Les bas-côtés ont la moitié de la largeur de l'arcade, la

façade en a le triple. La longueur totale de l'édifice a trois fois la

largeur totale, autrement dit neuf fois la largeur de l'arcade. La

largeur du tout est égale à la longueur du choeur et de la nef[675],

égale à la hauteur du milieu de la voûte[676]. La longueur est à la

hauteur comme deux est à cinq. Enfin l'arcade, les bas-côtés, se

reproduisent au dehors dans les contre-forts et les arcs-boutants qui

soutiennent l'édifice. Le nombre sept, le nombre des sept dons du

Saint-Esprit, des sept sacrements, est aussi celui des chapelles du

choeur; deux fois sept, celui des colonnes qui le soutiennent.

[Footnote 675: Le porche, le carré de la transversale, les chapelles

avec le bas-côté qui les sépare du choeur, sont chacun égaux à la

largeur de l'arcade principale, et en somme égaux à la largeur totale.

La largeur de la transversale, ou croisée, est, avec sa longueur totale,

dans le rapport de 2 à 5, et avec la largeur du choeur et de la nef,

dans le rapport de 2 à 3.]

[Footnote 676: La hauteur des voûtes latérales égale 2/5 de la largeur

totale, c'est-à-dire 2 fois 150/5 ou 60 pieds.--Pour la voûte du milieu,

la largeur dans l'oeuvre est à la hauteur dans le rapport de 2 à 7, et

pour les voûtes latérales, dans le rapport de 1 à 3. À l'extérieur, la

largeur principale de l'église égale la hauteur totale. La longueur est

à la hauteur dans le rapport de 2 à 5. Même rapport entre la hauteur de

chaque étage et celle de l'ensemble.]

Cette prédilection pour les nombres mystiques se retrouve dans toutes

les églises. Celle de Reims a 7 entrées; celle de Reims et de Chartres 7

chapelles autour du choeur. Le choeur de Notre-Dame de Paris a 7

arcades. La croisée est longue de 144 pieds (16 fois 9), large de 42 (6

fois 7); c'est aussi la largeur d'une des tours, et le diamètre d'une

des grandes roses; les tours de la même église ont 216 pieds (17 fois

12). On y compte 297 colonnes (297:3=99, qui, divisé par 3=33, qui,

divisé par 3=11), et 45 chapelles (5x9). Le clocher qui en surmontait la

croisée avait 104 pieds comme la voûte principale. Notre-Dame de Reims a

dans son oeuvre 408 pieds (:2 donne 204, hauteur des tours de Notre-Dame

de Paris; 204:17=12)[677]. Chartres 396 pieds (:6=66, qui divisé par

2=33=3x11). Les nefs de Saint-Ouen de Rouen et des cathédrales de

Strasbourg et de Chartres sont toutes les trois de longueur égale (244

pieds). La Sainte-Chapelle de Paris est haute de 110 pieds (110:10=11),

longue de 110, large de 27 (3e puissance de 3)[678].

[Footnote 677: La longueur extérieure est de 348 p. 8 p.; 438 est

divisible par 3, par 2, par 4, par 12; divisé par 12, il donne 365,5, le

nombre des jours de l'année plus une fraction, ce qui est un degré

encore d'exactitude.--Il y a 36 piliers-butants extérieurs, 34

intérieurs.--L'arcade du milieu est large de 35 pieds; 35 statues, 21

arcades latérales.]

[Footnote 678: Nous sommes revenus sur ce point de vue dans

l'Introduction du volume sur la _Renaissance_.]

* * * * *

À qui appartenait cette science des nombres, cette mathématique sacrée?

Au clergé seul? On l'a cru d'abord. Mais des travaux récents (Vitet,

Église de Noyon, etc.) ont établi ce fait très-important, que

l'_architecture ogivale_, celle qu'on dit improprement gothique, est due

tout entière aux laïques, au génie mystique des maçons. L'_architecture

romane_, celle des prêtres, finit au douzième siècle.

Les maçons, cette, vaste et obscure association partout répandue, eurent

leurs loges principales à Cologne et à Strasbourg. Leur signe aussi

ancien que la Germanie, c'était le marteau de Thor. Du marteau païen,

sanctifié dans leurs mains chrétiennes, ils continuaient par le monde le

grand ouvrage du Temple nouveau, renouvelé du Temple de Salomon. Avec

quel soin ils ont travaillé, obscurs qu'ils étaient et perdus dans

l'association, avec quelle abnégation d'eux-mêmes, il faut, pour le

savoir, parcourir les parties les plus reculées, les plus inaccessibles

des cathédrales. Élevez-vous dans ces déserts aériens, aux dernières

pointes de ces flèches où le couvreur ne se hasarde qu'en tremblant,

vous rencontrerez souvent, solitaires sous l'oeil de Dieu, aux coups du

vent éternel, quelque ouvrage délicat, quelque chef-d'oeuvre d'art et de

sculpture, où le pieux ouvrier a usé sa vie. Pas un nom, pas un signe,

une lettre: il eût cru voler sa gloire à Dieu. Il a travaillé pour Dieu

seul, _pour le remède de son âme_. Un nom qu'ils ont pourtant conservé

par une gracieuse préférence, c'est celui d'une vierge qui travailla

pour Notre-Dame de Strasbourg; une partie des sculptures qui couronnent

la prodigieuse flèche, y fut placée par sa faible main[679]. Ainsi dans

la légende, le roc que tous les efforts des hommes n'avaient pu

ébranler, roule sous le pied d'un enfant[680]. C'est aussi une vierge

que la patronne des _maçons_, sainte Catherine, qu'on voit avec sa roue

géométrique, sa rose mystérieuse, sur le plan de la cathédrale de

Cologne. Une autre vierge, sainte Barbe, s'y appuie sur sa tour, percée

d'une trinité de fenêtres.

[Footnote 679: Sabine de Steinbach, fille d'Erwin de Steinbach qui

commença les tours en 1277. (1833.) Il est établi maintenant que la

flèche est de 1439. (1860.)]

[Footnote 680: C'est la légende du Mont Saint-Michel.]

Sorti du libre élan mystique, le gothique, comme on l'a dit sans le

comprendre, est le genre libre. Je dis libre, et non arbitraire. S'il

s'en fût tenu au même type[681], s'il fût resté assujetti par l'harmonie

géométrique, il eût péri de langueur. En diverses parties de

l'Allemagne, en France, en Angleterre, moins dominé par le calcul et

l'idéalisme religieux, il a reçu davantage l'empreinte variée de

l'histoire. Nos artistes ont marqué nos églises de leur ardente

personnalité[682]; on lit leur nom sur les murs de Notre-Dame de Paris,

sur les tombeaux de Rouen[683], sur les pierres tumulaires et les

méandres de l'église de Reims[684]. L'inquiétude du nom et de la gloire,

la rivalité des efforts poussa ces artistes à des actes désespérés. À

Caen, à Rouen, on retrouve l'histoire de Dédale tuant son neveu par

envie. Vous voyez dans une église de cette dernière ville, sur la même

pierre, les figures hostiles et menaçantes d'Alexandre de Berneval et de

son disciple poignardé par lui. Leurs chiens, couchés à leurs pieds, se

menacent encore. L'infortuné jeune homme, dans la tristesse d'un destin

inaccompli, porte sur sa poitrine l'incomparable rose où il eut le

malheur de surpasser son maîtres[685].

[Footnote 681: La voûte du choeur est seule achevée; elle a deux cents

pieds de hauteur. M. Boisserée a ajouté à sa _Description_ un projet de

restauration et d'achèvement, d'après les plans primitifs des

architectes qui ont été retrouvés, il y a peu années.]

[Footnote 682: On voit Ingelramme diriger les travaux à Notre-Dame de

Rouen, et construire le Bec en 1214; Robert de Luzarche bâtir, en 1220,

la cathédrale d'Amiens; Pierre de Montereau, l'abbaye de Long-Pont, en

1227; Hugues Lebergier, Saint-Nicaise de Reims, en 1229; Jean Chelle, le

portail latéral sud de Notre-Dame, en 1257, etc.]

[Footnote 683: Le tombeau de Marcdargent à Saint-Ouen.]

[Footnote 684: _App. 144._]

[Footnote 685: Berneval acheva, vers le commencement du quinzième

siècle, la croisée de Saint-Ouen, et fit en 1439 la rose du midi. Son

élève fit celle du nord, et surpassa son maître. Berneval le tua, et fut

pendu.]

Comment compter nos belles églises du treizième siècle? Je voulais du

moins parler de Notre-Dame de Paris[686]. Mais quelqu'un a marqué ce

monument d'une telle griffe de lion, que personne désormais ne se

hasardera d'y toucher. C'est sa chose désormais, c'est son fief, c'est

le majorat de Quasimodo. Il a bâti, à côté de la vieille cathédrale, une

cathédrale de poésie, aussi ferme que les fondements de l'autre, aussi

haute que ses tours. Si je regardais cette église, ce serait comme livre

d'histoire, comme le grand registre des destinées de la monarchie. On

sait que son portail, autrefois chargé des images de tous les rois de

France, est l'oeuvre de Philippe-Auguste; le portail sud-est de saint

Louis[687], le septentrional de Philippe-le-Bel[688]; celui-ci fut fondé

de la dépouille des Templiers, pour détourner sans doute la malédiction

de Jacques Molay[689]. Ce portail funèbre a dans sa porte rouge le

monument de Jean-sans-Peur[690], l'assassin du duc d'Orléans. La grande

et lourde église, toute fleurdelisée, appartient à l'histoire plus qu'à

la religion. Elle a peu d'élan, peu de ce mouvement d'ascension si

frappant dans les églises de Strasbourg et de Cologne. Les bandes

longitudinales qui coupent Notre-Dame de Paris, arrêtent l'élan; ce sont

plutôt les lignes d'un livre. Cela raconte au lieu de prier.

Histoire de France - Moyen Âge; (Vol. 2 / 10) · 第 33 / 42 段