Saint Louis raconte à Joinville, qu'un chevalier assistant à une

discussion entre des moines et des juifs, posa une question à un des

docteurs juifs, et sur sa réponse, lui donna sur la tête un coup de son

bâton qui le renversa.--«Aussi vous di je, fist li roys, que nul, se il

n'est très bon clerc, ne doit desputer à eulz; mes l'omme lay, quant il

ot mesdire de la loy crestienne, ne doit pas défendre la loy crestienne,

sinon de l'épée, de quoi il doit donner parmi le ventre dedens, tant

comme elle y peut entrer[640].»

[Footnote 640: Id. «En la doctrine que il lessa au roi Phelipe, son

fiuz.... il y avoit une clause contenue, qui est tele: «Fai à ton pooir

les bougres et les autres mal genz chacier de ton royaume, si que la

terre soit de ce bien purgée.» (Le Confesseur.)]

Saint Louis disait à Joinville qu'au moment de la mort, le diable

s'efforce d'ébranler la foi de l'agonisant: «Et pour ce se doit on

garder et en tele manière déffendre de cest agait (piège), que en die à

l'ennemi quand il envoie tele temptacion, Va t'en, doit on dire à

l'ennemi: tu ne me tempteras jà à ce que je ne croie fermement touz les

articles de la foy, etc...[641]»

[Footnote 641: Joinville.]

Il disoit que foy et créance estoit une chose où nous devions bien

croire fermement, encore n'en feussions nous certeins mez que par oir

dire[642].»

[Footnote 642: Id.--Villani. «On vint un jour lui dire que la figure du

Christ avait apparu dans une hostie: «Que ceux qui doutent aillent le

voir; pour moi, je le vois dans mon coeur.»]

Il raconta à Joinville qu'un docteur en théologie vint trouver un jour

l'évêque Guillaume de Paris, et lui exposa en pleurant qu'il ne pouvait

«son coeur à hurter à croire au sacrement de l'autel.» L'évêque lui

demanda si lorsque le diable lui envoyait cette tentation, il s'y

complaisait: le théologien répondit qu'elle le chagrinait fort, et qu'il

se ferait hacher plutôt que de rejeter l'Eucharistie. L'évêque alors le

consola en lui assurant qu'il avait plus de mérite que celui qui n'a

point de doutes[643].

[Footnote 643: Joinville.]

* * * * *

Quelques légers que paraissent ces signes, ils sont graves, ils méritent

attention. Lorsque saint Louis lui-même était troublé, combien d'âmes

devaient douter et souffrir en silence! ce qu'il y avait de cruel, de

poignant dans cette première défaillance de la foi, c'est qu'on hésitait

à se l'avouer. Aujourd'hui nous sommes habitués, endurcis aux tourments

du doute, les pointes en sont émoussées. Mais il faut se reporter au

premier moment où l'âme, tiède de foi et d'amour, sentit glisser en soi

le froid acier. Il y eut déchirement, mais il y eut surtout horreur et

surprise. Voulez-vous savoir ce qu'elle éprouva, cette âme candide et

croyante? Rappelez-vous vous-même le moment où la foi vous manqua dans

l'amour, où s'éleva en vous le premier doute sur l'objet aimé.

Placer sa vie sur une idée, la suspendre à un amour infini, et voir que

cela vous échappe! Aimer, douter, se sentir haï pour ce doute, sentir

que le sol fuit, qu'on s'abîme dans son impiété, dans cet enfer de glace

où l'amour divin ne luit jamais... et cependant se raccrocher aux

branches qui flottent sur le gouffre, s'efforcer de croire qu'on croit

encore, craindre d'avoir peur, et douter de son doute... Mais si le

doute est incertain, si la pensée n'est pas sûre de la pensée, cela

n'ouvre-t-il pas au doute une région nouvelle, un enfer sous l'enfer!...

Voilà la tentation des tentations; les autres ne sont rien à côté.

Celle-ci resta obscure, elle eut honte d'elle-même, jusqu'au quinzième

et au seizième siècle. Luther est là-dessus un grand maître; personne

n'a eu une plus horrible expérience de ces tortures de l'âme: «Ah! si

saint Paul vivait aujourd'hui, que je voudrais savoir de lui-même quel

genre de tentation il a éprouvé. Ce n'était pas l'aiguillon de la chair,

ce n'était point la bonne Thécla, comme le rêvent les papistes... Jérôme

et les autres Pères n'ont pas connu les plus hautes tentations; ils n'en

ont senti que de puériles, celles de la chair, qui pourtant ont bien

aussi leurs ennuis. Augustin et Ambroise ont eu la leur; _ils ont

tremblé devant le glaive_... Celle-là, c'est quelque chose de plus haut

que le désespoir causé par les péchés... lorsqu'il est dit: Mon Dieu,

mon Dieu, pourquoi m'as-tu délaissé; c'est comme s'il disait: Tu m'es

ennemi sans cause. Ou le mot de Job: Je suis juste et innocent.»

Le Christ lui-même a connu cette angoisse du doute, cette nuit de l'âme,

où pas une étoile n'apparaît plus sur l'horizon. C'est là le dernier

terme de la Passion, le sommet de la croix.

Dans cet abîme est la pensée du moyen âge. Cet âge est contenu tout

entier dans le christianisme, le christianisme dans la Passion. La

littérature, l'art, les divers développements de l'esprit humain, du

troisième siècle au quinzième, tout est suspendu à ce mystère.

Éternel mystère, qui pour avoir eu au moyen âge son idéal au Calvaire,

n'en continue pas moins encore. Oui, le Christ est encore sur la croix,

et il n'en descendra point. La Passion dure et durera. Le monde a la

sienne, et l'humanité dans sa longue vie historique, et chaque coeur

d'homme dans ce peu d'instants qu'il bat. À chacun sa croix et ses

stigmates.

Toutes les âmes héroïques, qui osèrent de grandes choses pour le genre

humain, ont connu ces épreuves. Toutes ont approché plus ou moins de cet

idéal de douleur. C'est dans un tel moment que Brutus s'écriait: «Vertu,

tu n'es qu'un nom.» C'est alors que Grégoire VII disait: «J'ai suivi la

justice et fui l'iniquité. Voilà pourquoi je meurs dans l'exil.»

Mais d'être délaissé de Dieu, d'être abandonné à soi, à sa force, à

l'idée du devoir contre le choc du monde, c'était là une redoutable

grandeur. C'était là apprendre le vrai mot de l'homme, c'était goûter

cette divine amertume du fruit de la science, dont il était dit au

commencement du monde: «Vous saurez que vous êtes des dieux, vous

deviendrez des dieux.»

Voilà tout le mystère du moyen âge, le secret de ses larmes

intarissables, et son génie profond. Larmes précieuses, elles ont coulé

en limpides légendes, en merveilleux poèmes, et s'amoncelant vers le

ciel, elles se sont cristallisées en gigantesques cathédrales qui

voulaient monter au Seigneur!

Assis au bord de ce grand fleuve poétique du moyen âge, j'y distingue

deux sources diverses à la couleur de leurs eaux. Le torrent épique,

échappé jadis des profondeurs de la nature païenne, pour traverser

l'héroïsme grec et romain, roule mêlé et trouble des eaux du monde

confondues. À côté coule plus pur le flot chrétien qui jaillit du pied

de la croix.

Deux poésies, deux littératures: l'une chevaleresque, guerrière,

amoureuse; celle-ci est de bonne heure aristocratique; l'autre

religieuse et populaire.

La première aussi est populaire à sa naissance. Elle s'ouvre par la

guerre contre les infidèles, par Charlemagne et Roland. Qu'il ait existé

chez nous, dès lors et même avant, des poèmes d'origine celtique où les

dernières luttes de l'Occident contre les Romains et les Allemands aient

été célébrées par les noms de Fingal ou d'Arthur, je le crois

volontiers. Mais il ne faudrait pas s'exagérer l'importance du principe

indigène, de l'élément celtique. Ce qui est propre à la France, c'est

d'avoir peu en propre, d'accueillir tout, de s'approprier tout, d'être

la France, et d'être le monde. Notre nationalité est bien puissamment

attractive, tout y vient bon gré mal gré; c'est la nationalité la moins

exclusivement nationale, la plus humaine. Le fond indigène a été

plusieurs fois submergé, fécondé par les alluvions étrangères. Toutes

les poésies du monde ont coulé chez nous en ruisseaux, en torrents.

Tandis que des collines de Galles et de Bretagne distillaient les

traditions celtiques, comme la pluie murmurante dans les chênes verts de

mes Ardennes, la cataracte des romans carlovingiens tombait des

Pyrénées. Il n'est pas jusqu'aux monts de la Souabe et de l'Alsace qui

ne nous aient versé par l'Ostrasie un flot des Niebelungen. La poésie

érudite d'Alexandre et de Troie débordait, malgré les Alpes, du vieux

monde classique. Et cependant du lointain Orient, ouvert par la

croisade, coulaient vers nous, en fables, en contes, en paraboles, les

fleuves retrouvés du paradis.

L'Europe se sut Europe en combattant l'Afrique et l'Asie: de là Homère

et Hérodote; de là nos poèmes carlovingiens, avec les guerres saintes

d'Espagne, la victoire de Charles-Martel, et la mort de Roland[644]. La

littérature est d'abord la conscience d'une nationalité. Le peuple est

unifié en un homme. Roland meurt aux passages solennels des montagnes

qui séparent l'Europe de l'africaine Espagne. Comme les Philènes

divinisés à Carthage, il consacre de son tombeau la limite de la patrie.

Grande comme la lutte, haute comme l'héroïsme, est la tombe du héros,

son gigantesque _tumulus_; ce sont les Pyrénées elles-mêmes. Mais le

héros qui meurt pour la chrétienté est un héros chrétien, un Christ

guerrier, barbare; comme Christ, il est vendu avec ses douze compagnons;

comme Christ, il se voit abandonné, délaissé. De son calvaire pyrénéen,

il crie, il sonne de ce cor qu'on entend de Toulouse à Saragosse. Il

sonne, et le traître Ganelon de Mayence, et l'insouciant Charlemagne, ne

veulent point entendre. Il sonne, et la chrétienté, pour laquelle il

meurt, s'obstine à ne pas répondre. Alors il brise son épée, il veut

mourir. Mais il ne mourra ni du fer sarrasin, ni de ses propres armes.

Il enfle le son accusateur, les veines de son col se gonflent, elles

crèvent, son noble sang s'écoule; il meurt de son indignation, de

l'injuste abandon du monde.

[Footnote 644: Voy. sur la _Chanson de Roland_, par Génin,

_Renaissance_, Introd.]

Le retentissement de cette grande poésie devait aller s'affaiblissant de

bonne heure, comme le son du cor de Roland, à mesure que la croisade,

s'éloignant des Pyrénées, fut transférée des montagnes au centre de la

Péninsule, à mesure que le démembrement féodal fit oublier l'unité

chrétienne et impériale qui domine encore les poèmes carlovingiens. La

poésie chevaleresque, éprise de la force individuelle, de l'orgueil

héroïque, qui fut l'âme du monde féodal, prit en haine la royauté, la

loi, l'unité. La dissolution de l'Empire, la résistance des seigneurs au

pouvoir central sous Charles-le-Chauve et les derniers Carlovingiens,

fut célébrée, dans _Gérard de Roussillon_, dans les _Quatre fils Aymon_,

galopant à quatre sur un même coursier: pluralité significative. Mais

l'idéal ne se pluralise pas; il est placé dans un seul, dans Renaud,

Renaud de _Montauban_[645], le héros sur sa montagne, sur sa tour; dans

la plaine les assiégeants, roi et peuple, innombrables contre un seul,

et à peine rassurés. Le roi, cet homme-peuple, fort par le nombre, et

représentant l'idée du nombre, ne peut être compris de cette poésie

féodale; il lui apparaît comme un lâche[646]. Déjà Charlemagne a fait

une triste figure dans l'autre cycle. Il a laissé périr Roland. Ici, il

poursuit lâchement Renaud, Gérard de Roussillon, il prévaut sur eux par

la ruse. Il joue le rôle du légitime et indigne Eurysthée, persécutant

Hercule et le soumettant à de rudes travaux.

[Footnote 645: _Alban_, _Alp._, mont.]

[Footnote 646: _App. 140._]

Cette contradiction apparente entre l'autorité et l'équité, qui n'est

ici, après tout, que la haine de la loi, la révolte de l'individuel

contre le général, elle est mal soutenue par Renaud, par Gérard, par

l'épée féodale. Le roi, quoi qu'ils en disent, est plus légitime; il

représente une idée plus générale, plus divine. Il ne peut être

dépossédé que par une idée plus générale encore. Le roi prévaudra sur le

baron, et sur le roi le peuple. Cette dernière idée est déjà

implicitement dans un drame satirique qui, de l'Asie à la France, a été

accueilli, traduit de toute nation; je parle du dialogue de Salomon et

de Morolf. Morolf est un Ésope, un bouffon grossier, un rustre, un

_vilain_; mais tout vilain qu'il est, il embarrasse par ses subtilités,

il humilie sur son trône le bon roi Salomon. Celui-ci, doté à plaisir de

tous les dons, beau, riche, tout-puissant, surtout savant et sage, se

voit vaincu par ce rustre malin[647]. Contre l'autorité, contre le roi

et la loi écrite, l'arme du féodal Renaud, c'est l'épée, c'est la force;

celle du bouffon populaire, tout autrement perçante, c'est le

raisonnement et l'ironie.

[Footnote 647: _Le Dit Marcoul et Salomon_, nº 7218, et fonds de

Notre-Dame N., nº 2.]

Le roi doit vaincre le baron, non seulement en puissance, mais en

popularité. L'épopée des résistances féodales doit perdre de bonne heure

tout caractère populaire, et se confiner dans la sphère bornée de

l'aristocratie. Elle doit pâlir surtout dans le Midi, où la féodalité ne

fut jamais qu'une importation odieuse, où domina toujours dans les cités

l'existence municipale, reste vivace de l'antiquité.

La pensée commune des deux cycles de Roland et de Renaud, c'est la

guerre, l'héroïsme: la guerre extérieure, la guerre intérieure. Mais

l'idée de l'héroïsme veut se compléter, elle tend à l'infini. Elle étend

son horizon; l'inconnu poétique qui flottait d'abord aux deux

frontières, aux Ardennes, aux Pyrénées, recule vers l'Orient, comme

celui des anciens poussa vers l'Occident avec leur Hespérie, de l'Italie

à l'Espagne, et de l'Espagne à l'Atlantide. Après les Iliades viennent

les Odyssées. La poésie s'en va cherchant aux terres lointaines.--Que

cherche-t-elle? L'infini, la beauté infinie, la conquête infinie. On se

souvient alors qu'un Grec, un Romain, ont conquis le monde. Mais

l'Occident n'adopte Alexandre et César qu'à condition qu'ils deviennent

Occidentaux. On leur confère l'ordre de chevalerie. Alexandre devient un

paladin; les Macédoniens, les Troyens sont aïeux des Français; les

Saxons descendent des soldats de César, les Bretons de Brutus. La

parenté des peuples indo-germaniques que la science devait démontrer de

nos jours, la poésie l'entrevoit dans sa divine prescience.

Cependant le héros n'est pas complet encore. En vain, pour y atteindre,

le moyen âge s'est exhaussé sur l'antiquité, en vain pour compléter la

conquête du monde, Aristote devenu magicien a conduit par l'air et

l'Océan l'Alexandre chevaleresque[648]. L'élément étranger ne suffisant

pas, on remonte au vieil élément indigène jusqu'au dolmen celtique,

jusqu'au tombeau d'Arthur[649]. Arthur revient, non plus ce petit chef

de clan, aussi barbare que les Saxons ses vainqueurs; non, un Arthur

épuré par la chevalerie. Il est bien pâle, il est vrai, ce roi des

preux, avec sa reine Geneviève et ses douze paladins autour de la

Table-Ronde. Ceux-ci, qu'apportent-ils au monde, après ce long sommeil

où la femme assoupit Merlin? Ils rapportent l'amour de la femme; la

femme, ce symbole de la nature, qui promet la joie infinie, et qui tient

le deuil et les pleurs. Qu'ils aillent donc, tristes amants, dans les

forêts, à l'aventure, faibles et agités, tournant dans leur interminable

épopée, comme dans ce cercle de Dante où flottent les victimes de

l'amour au gré d'un vent éternel.

[Footnote 648: Voy. le poème d'_Alexandre_, par Lambert-le-Court et

Alexandre de Paris, né à Bernay.]

[Footnote 649: _App. 141._]

Que servaient ces formes religieuses, ces initiations, cette Table des

douze, ces agapes chevaleresques à l'image de la Cène? Un effort est

tenté pour transfigurer tout cela, pour corriger cette poésie mondaine,

et l'amener à la pénitence. À côté de la chevalerie profane qui

cherchait la femme et la gloire, une autre est érigée. On lui permet à

celle-ci les guerres et les courses aventureuses. Mais l'objet est

changé. On lui laisse Arthur et ses preux, mais pourvu qu'ils

s'amendent. La nouvelle poésie les achemine, dévots pèlerins, au

mystérieux Temple où se garde le trésor sacré. Ce trésor, ce n'est point

la femme; ce n'est point la coupe profane de Dschemschid, d'Hypérion,

d'Hercule. Celle-ci est la chaste coupe de Joseph et de Salomon, la

coupe où Notre-Seigneur fit la Cène, où Joseph d'Arimathie recueillit

son précieux sang. La simple vue de cette coupe, où Graal prolonge la

vie de Titurel pendant cinq cents années. Les gardiens de la coupe et du

temple, les Templistes, doivent rester purs. Ni Arthur, ni Parceval ne

sont dignes de la toucher. Pour en avoir approché, l'amoureux Lancelot

reste comme sans vie pendant trente-quatre jours. La nouvelle chevalerie

du Graal est conférée par des prêtres; c'est un évêque qui fait Titurel

chevalier. Cette poésie sacerdotale place si haut son idéal qu'il en est

stérile et impuissant. Elle a beau exalter les vertus du Graal, il reste

solitaire; les enfants de Parceval, de Lancelot et de Gauvin, peuvent

seuls en approcher. Et quand on veut enfin réaliser le vrai chevalier,

le digne gardien du Graal, on est obligé de prendre un sir Galahad,

parfait de tout point, saint dès son vivant, mais fort ignoré. Ce héros

obscur, mis au monde tout exprès, n'a pas grande influence.

Telle fut l'impuissance de la poésie chevaleresque. Chaque jour plus

sophistique et plus subtile, elle devint la soeur de la scolastique, une

scolastique d'amour comme de dévotion. Dans le Midi, où les jongleurs la

colportaient en petits poèmes par les cours et les châteaux, elle

s'éteignit dans les raffinements de la forme, dans les entraves de la

versification la plus artificielle et la plus laborieuse qui fût jamais.

Au Nord, elle tomba de l'épopée au roman, du symbole à l'allégorie,

c'est-à-dire au vide. Décrépite, elle grimaça encore pendant le

quatorzième siècle dans les tristes imitations du triste _Roman de la

Rose_, tandis que par-dessus s'élevait peu à peu la voix de la dérision

populaire dans les contes et les fabliaux.

La poésie chevaleresque devait se résigner à mourir. Qu'avait-elle fait

de l'humanité pendant tant de siècles? L'homme qu'elle s'était plu dans

sa confiance à prendre simple, ignorant encore, muet comme Parceval,

brutal comme Roland et Renaud, elle avait promis de l'amener par les

degrés de l'initiation chevaleresque à la dignité de héros chrétien, et

elle le laissait faible, découragé, misérable. Du cycle de Roland à

celui du Graal, sa tristesse a toujours augmenté. Elle l'a mené errant

par les forêts, à la poursuite des géants et des monstres, à la

recherche de la femme. Ce sont les courses de l'Hercule antique, et

aussi ses faiblesses.

La poésie chevaleresque a peu développé son héros; elle l'a retenu à

l'état d'enfant, comme la mère imprévoyante de Parceval, qui prolonge

pour son fils l'imbécillité du premier âge. Aussi la laisse-t-il là,

cette mère. De même que Gérard de Roussillon a quitté la chevalerie et

s'est fait charbonnier, Renaud de Montauban se fait maçon, et porte des

pierres sur son dos pour aider à la construction de la cathédrale de

Cologne.

L'épopée chevaleresque, aristocratique, était la poésie de l'amour, de

la passion humaine, des prétendus heureux du monde. Le drame

ecclésiastique, autrement dit le culte, est la poésie du peuple, la

poésie de ceux qui pâtissent, des patients, la Passion divine.

L'église était alors le domicile du peuple. La maison de l'homme, cette

misérable masure où il revenait le soir, n'était qu'un abri momentané.

Il n'y avait qu'une maison, à vrai dire, la maison de Dieu. Ce n'est pas

en vain que l'Église avait droit d'asile[650]; c'était alors l'asile

universel, la vie sociale s'y était réfugiée tout entière. L'homme y

priait, la commune y délibérait, la cloche était la voix de la cité.

Elle appelait aux travaux des champs[651], aux affaires civiles,

quelquefois aux batailles de la liberté. En Italie, c'est dans les

églises que le peuple souverain s'assemblait. C'est à Saint-Marc que les

députés de l'Europe vinrent demander une flotte pour la quatrième

croisade. Le commerce se faisait autour des églises: les pèlerinages

étaient des foires. Les marchandises étaient bénites. Les animaux, comme

aujourd'hui encore à Naples, étaient amenés à la bénédiction; l'Église

ne la refusait point; elle laissait _approcher ces petits_. Naguère, à

Paris, les jambons de Pâques étaient vendus au parvis Notre-Dame, et

chacun, en les emportant, les faisait bénir. Autrefois, on faisait

mieux, on mangeait dans l'église même, et après le repas venait la

danse. L'Église se prêtait à ces joies enfantines.

[Footnote 650: Ainsi à Paris, Saint-Jacques-la-Boucherie et

Sainte-Geneviève, etc. L'abbé Lebeuf a remarqué sur la façade de cette

dernière église un énorme anneau de fer où passaient leur bras ceux qui

venaient demander asile.--C'était encore dans l'église qu'on venait

déposer les malades, en particulier ceux qui étaient atteints du _mal

des ardents_.]

[Footnote 651: La _cloche d'argent_, à Reims, sonnait le 1er mars, pour

annoncer la reprise des travaux agricoles.]

... Pandentemque sinus et tota veste vocantem

Cæruleum in gremium.

Le culte était un dialogue tendre entre Dieu, l'Église et le peuple,

exprimant la même pensée. Elle et lui, sur un ton grave et passionné

tour à tour, mêlaient la vieille langue sacrée et la langue du peuple.

La solennité des prières était rompue, dramatisée de chants pathétiques,

comme ce dialogue des Vierges folles et des Vierges sages qui nous a été

conservé. Le peuple élevait la voix, non pas le peuple fictif qui parle

dans le choeur, mais le vrai peuple venu du dehors, lorsqu'il entrait,

innombrable, tumultueux, par tous les vomitoires de la cathédrale, avec

sa grande voix confuse, géant enfant, comme le saint Christophe de la

légende, brut, ignorant, passionné, mais docile, implorant l'initiation,

demandant à porter le Christ sur ses épaules colossales. Il entrait,

amenant dans l'église le hideux dragon du péché; il le traînait, soûlé

de victuailles, aux pieds du Sauveur, sous le coup de la prière qui doit

l'immoler[652]. Quelquefois aussi, reconnaissant que la bestialité était

en lui-même, il exposait dans des extravagances symboliques sa misère,

son infirmité. C'est ce qu'on appelait la fête des Fous,

_fatuorum_[653]. Cette imitation de l'orgie païenne, tolérée par le

christianisme, comme l'adieu de l'homme à la sensualité qu'il abjurait,

se reproduisait aux fêtes de l'enfance du Christ, à la Circoncision, aux

Rois, aux Saints-Innocents, et aussi aux jours où l'humanité, sauvée du

démon, tombait dans l'ivresse de la joie, à Noël et à Pâques. Le clergé

lui-même y prenait part. Ici les chanoines jouaient à la balle dans

l'église, là on traînait outrageusement l'odieux hareng du carême[654].

La bête comme l'homme était réhabilitée. L'humble témoin de la naissance

du Sauveur, le fidèle animal qui de son haleine le réchauffa tout petit

dans la crèche, qui le porta avec sa mère en Égypte, qui l'amena

triomphant dans Jérusalem, il avait sa part de la joie[655]. Sobriété,

patience, ferme résignation, le moyen âge distinguait en l'âne je ne

sais combien de vertus chrétiennes. Pourquoi eût-on rougi de lui? Le

Sauveur n'en avait pas rougi[656]... Quel mal en tout cela? Tout

n'est-il pas permis à l'enfant? Plus tard, l'Église imposa silence au

peuple, l'éloigna, le tint à distance. Mais aux premiers siècles du

moyen âge, l'Église s'effarouchait si peu de ces drames populaires

qu'elle en reproduisait sur ses murailles les traits les plus hardis. À

Rouen[657], un cochon joue du violon; à Chartres, c'est un âne[658]; à

Essonne, un évêque tient une marotte[659]. Ailleurs, ce sont les images

des vices et des péchés sculptés dans la licence d'un pieux

cynisme[660]. L'artiste n'a pas reculé devant l'inceste de Loth, ni les

infamies de Sodome[661].

[Footnote 652: Voy. _App. 31._]

[Footnote 653: Le légat, Pierre de Capoue, défendit en 1198 la

célébration de cette fête dans le diocèse de Paris. Mais elle ne cessa

guère en France que vers 1444. On la trouve en Angleterre en 1530.--En

1671, les enfants de choeur de la Sainte-Chapelle prétendaient encore

commander le jour des Saints-Innocents, et occupaient les premières

stalles, avec la chape et le bâton cantoral.--À Bayeux, le jour des

Innocents, les enfants de choeur, ayant à leur tête un petit évêque qui

faisait l'office, occupaient les stalles hautes et les chanoines les

basses.]

Histoire de France - Moyen Âge; (Vol. 2 / 10) · 第 32 / 42 段