Les prélats du royaume s'assemblèrent un jour, et l'évêque d'Auxerre dit

en leur nom à saint Louis: «Sire, ces seigneurs qui ci sont,

arcevesques, evesques, m'ont dit que je vous deisse que la crestienté

se périt entre vos mains.» Le roi se seigna et dist: «Or me dites

comment ce est?»--«Sire, fist-il, c'est pour ce que on prise si peu les

excommeniemens hui et le jour, que avant se lessent les gens mourir

excommenies, que il se facent absodre, et ne veulent faire satisfaction

à l'Esglise. Si vous requièrent, sire, pour Dieu et pour ce que faire le

devez, que vous commandez à vos prévoz et à vos baillifs, que touz ceulz

qui se soufferront escommeniez an et jour, que on les contreingne par la

prise de leurs biens à ce que il se facent absoudre.»--«À ce respondi le

roys que il leur commanderoit volentiers de touz ceulz dont on le feroit

certein que il eussent tort... Et le roy dist que il ne le feroit

autrement; car ce seroit contre Dieu et contre raison, se il

contreignoit, la gent à eulz absoudre, quant les clercs leur feroient

tort[614].»

[Footnote 614: Joinville.]

La France, si longtemps dévouée au pouvoir ecclésiastique, prenait au

treizième siècle un esprit plus libre. Ce royaume, allié du pape et

guelfe contre les empereurs, devenait d'esprit gibelin. Il y eut

toujours néanmoins une grande différence. Ce fut par les formes légales

qu'elle poussa, cette opposition, qui n'en fut que plus redoutable. Dès

le commencement du treizième siècle, les seigneurs avaient vivement

soutenu Philippe-Auguste contre le pape et les évêques. En 1225, ils

déclarent qu'ils laisseront leurs terres, ou prendront les armes si le

roi ne remédie aux empiètements du pouvoir ecclésiastique; l'Église,

acquérant toujours et ne lâchant rien, eût en effet tout absorbé à la

longue. En 1246, le fameux Pierre Mauclerc forme, avec le duc de

Bourgogne et les comtes d'Angoulême et de Saint-Pol, une ligue à

laquelle accède une grande partie de la noblesse. Les termes de cet acte

sont d'une extraordinaire énergie. La main des légistes est visible; on

croirait lire déjà les paroles de Guillaume de Nogaret[615].

[Footnote 615: «Attendu que la superstition des clercs (oubliant que

c'est par la guerre et le sang répandu, sous Charlemagne et d'autres,

que le royaume de France a été converti de l'erreur des gentils à la foi

catholique) absorbe tellement la juridiction des princes séculiers, que

ces fils de serfs jugent selon leur loi les libres et fils de libres,

bien que, suivant la loi des premiers conquérants, ce soient eux plutôt

que nous devrions juger.... Nous tous grands du royaume, considérant

attentivement que ce n'est pas par le droit écrit, ni par l'arrogance

cléricale, mais par les sueurs guerrières qu'a été conquis le royaume...

nous statuons que personne, clerc ou laïc, ne traîne à l'avenir qui que

ce soit devant le juge ordinaire ou délégué, sinon pour hérésie, pour

mariage et pour usure, à peine pour l'infracteur de la perte de tous ses

biens et de la mutilation d'un membre; nous avons envoyé à cet effet nos

mandataires, afin que notre juridiction revive et respire enfin, et que

ces hommes enrichis de nos dépouilles soient réduits à l'état de

l'Église primitive, qu'ils vivent dans la contemplation, tandis que nous

mènerons, comme nous le devons, la vie active, et qu'ils nous fassent

voir des miracles que depuis si longtemps notre siècle ne connaît plus.»

_App. 136._]

Saint Louis s'associa, dans la simplicité de son coeur, à cette lutte

des légistes et des seigneurs contre les prêtres, qui devait tourner à

son profit[616]; il s'associait avec la même bonne foi à celle des

juristes contre les seigneurs. Il reconnut au suzerain le droit de

retirer une terre donnée à l'Église.

[Footnote 616: En 1240, le pape ayant manifesté le projet de rompre les

trêves conclues entre lui et Frédéric II, saint Louis, pour l'en

empêcher, fait arrêter les subsides qu'il avait fait lever sur son

clergé de France par son légat.]

Plongé à cette époque dans le mysticisme, il lui en coûtait moins, sans

doute, d'exprimer une opposition si solennelle à l'autorité

ecclésiastique. Les revers de la croisade, les scandales dont le siècle

abondait, les doutes qui s'élevaient de toutes parts, l'enfonçaient

d'autant plus dans la vie intérieure. Cette âme tendre et pieuse,

blessée au dehors dans tous ses amours[617], se retirait au dedans et

cherchait en soi. La lecture et la contemplation devinrent toute sa vie.

Il se mit à lire l'Écriture et les Pères, surtout saint Augustin. Il fit

copier des manuscrits[618], se forma une bibliothèque: c'est de ce

faible commencement que la Bibliothèque Royale devait sortir. Il se

faisait faire des lectures pieuses pendant le repas, et le soir au

moment de s'endormir. Il ne pouvait rassasier son coeur d'oraisons et de

prières. Il restait souvent si longtemps prosterné, qu'en se relevant,

dit l'historien, il était saisi de vertige et disait tout bas aux

chambellans: «Où suis-je?» Il craignait d'être entendu de ses

chevaliers[619].

[Footnote 617: _App. 137._]

[Footnote 618: «Il aimoit mieux faire copier les manuscrits que de se

les faire donner par les couvents, afin de multiplier les livres.»

(Gaufred. de Bello loco.)--Les manuscrits palimpsestes (c'est-à-dire

grattés et regrattés par les moines copistes) furent comme une

Saint-Barthélemy des chefs-d'oeuvre de l'antiquité. Voir _Renaiss._,

Introd.]

[Footnote 619: Le Confesseur.]

Mais la prière ne pouvait suffire au besoin de son coeur.«Li beneoiz

rois désirroit merveilleusement grâce de lermes, et se compleignoit à

son confesseur de ce que lermes li défailloient, et li disoit

débonnèrement, humblement et privéement, que quant l'en disoit en la

létanie ces moz: Biau sire Diex, nous te prions que tu nous doignes

fontaine de lermes, li sainz rois disoit dévotement: Ô sire Diex, je

n'ose requerre fontaine de lermes; ainçois me soufisissent petites

goûtes de lermes à arouser la secherèce de mon cuer... Et aucune foiz

reconnut-il à son confesseur privéement, que aucune foiz li donna à

notre sires lermes en oroison: lesqueles, quant il les sentoit courre

par sa face souef (doucement), et entrer dans sa bouche, eles li

sembloient si savoureuses et très douces, non pas seulement au cuer, mès

à la bouche[620].»

[Footnote 620: Le Confesseur.]

Ces pieuses larmes, ces mystiques extases, ces mystères de l'amour

divin, tout cela est dans la merveilleuse petite église de saint Louis,

dans la Sainte-Chapelle. Église toute mystique, toute arabe

d'architecture, qu'il fit bâtir au retour de la croisade par Eudes de

Montreuil, qu'il y avait mené avec lui. Un monde de religion et de

poésie, tout un Orient chrétien est en ces vitraux, dans cette fragile

et précieuse peinture. Mais la Sainte-Chapelle n'était pas encore assez

retirée, et pas même Vincennes, dans ses bois alors si profonds. Il lui

fallait la Thébaïde de Fontainebleau, ses déserts de grès et de silex;

cette dure et pénitente nature, ces rocs retentissants, pleins

d'apparitions et de légendes. Il y bâtit un ermitage dont les murs ont

servi de base à ce bizarre labyrinthe, à ce sombre palais de volupté, de

crime et de caprice, où triomphe encore la fantaisie italienne des

Valois.

Saint Louis avait élevé la Sainte-Chapelle pour recevoir la sainte

couronne d'épines venue de Constantinople. Aux jours solennels, il la

tirait lui-même de la châsse et la montrait au peuple. À son insu, il

habituait le peuple à voir le roi se passer des prêtres. Ainsi David

prenait lui-même sur la table les pains de proposition. On montre

encore, au midi de la petite église, une étroite cellule qu'on croit

avoir été l'oratoire de saint Louis.

Dès le vivant de saint Louis, ses contemporains, dans leur simplicité,

s'étaient doutés qu'_il était déjà saint_, et plus saint que les

prêtres. «Tant com il vivoit, une parole pooit estre dite de li, qui est

escrite de saint Hylaire: «Ô quant très parfèt homme lai, duquel les

prestres méesmes désirrent à s'ensivre la vie!» Car mout de prestres et

de prélaz desirroient estre semblables au beneoit roi en ses vertuz et

en ses meurs; car l'on croit méesmement que il fust saint dès que il

vivoit[621].»

[Footnote 621: Le Confesseur.--«Il fesait fère le service Dieu si

solempnellement et si par loisir, que il ennuioit ausi comme à touz les

autres pour la longueur de l'ofice.»]

Tandis que saint Louis enterrait les morts, «iluecques estoient présens

tous revestu, li arcevesques de Sur et li evesques de Damiète, et leur

clergié, qui disoient le service des mors; mès ils estoupoient leur nez

pour la puour; mais onques ne fu veu au bon roy Loys estouper le sien,

tant le faisoit fermement et dévotement[622].»

[Footnote 622: Guill. de Nangis.]

Joinville raconte qu'un grand nombre d'Arméniens qui allaient en

pèlerinage à Jérusalem, vinrent lui demander de leur faire voir le

_saint roy_;--«Je alai au roy là où il se séoit en un paveillon, apuié à

l'estache (colonne) du paveillon, et séoit ou sablon sanz tapiz et sanz

nulle autre chose dezouz li. Je li dis: «Sire, il a là hors un grant

peuple de la grant Herménie qui vont en Jérusalem, et me proient, sire,

que je leur face monstrer le _saint roy_; mès je ne bée jà à baisier vos

(cependant je ne désire pas encore avoir à baiser vos reliques).» Et il

rist moult clèrement, et me dit que je l'es alasse querre; et si fis-je.

Et quant ils orent veu le roy, ils le commandèrent à Dieu et le roy

eulz[623].»

[Footnote 623: Joinville.]

Cette sainteté apparaît d'une manière bien touchante dans les dernières

paroles qu'il écrivit pour sa fille: «Chière fille, la mesure par

laquele nous devons Dieu amer, est amer le sanz mesure[624].»

[Footnote 624: Le Confesseur.]

Et dans l'instruction à son fils Philippe:

«Se il avient que aucune querele qui soit meue entre riche et povre

viegne devant toi, sostien la querele de l'estrange devant ton conseil,

ne montre pas que tu aimmes mout ta querele, jusques à tant que tu

connoisses la vérité, car cil de ton conseil pourroient estre cremetus

(craintifs) de parler contre toi, et ce ne dois tu pas vouloir. Et se tu

entens que tu tiegnes nule chose à tort, ou de ton tens, ou du tens à

tes ancesseurs, fai le tantost rendre, combien que la chose soit grant,

ou en terre, ou en deniers, ou en autre chose[625].»--«L'amour qu'il

avoit à son peuple parut à ce qu'il dit à son aisné filz en une moult

grant maladie que il ot à Fontene Bliaut. «Biau fils, fit-il, je te pri

que tu te faces amer au peuple de ton royaume; car vraiement je aimeraie

miex que un Escot venist d'Escosse et gouvernast le peuple du royaume

bien et loïalement, que tu le gouvernasses mal apertement[626].»

[Footnote 625: Le Confesseur.]

[Footnote 626: Joinville.]

Belles et touchantes paroles! il est difficile de les lire sans être

ému.

ÉCLAIRCISSEMENTS

LUTTE DES MENDIANTS ET DE L'UNIVERSITÉ.--SAINT THOMAS.--DOUTES DE

SAINT LOUIS.--LA PASSION, COMME PRINCIPE D'ART AU MOYEN ÂGE.

L'éternel combat de la grâce et de la loi fut encore combattu au temps

de saint Louis, entre l'Université et les Ordres Mendiants. Voici

l'histoire de l'Université: au douzième siècle, elle se détache de son

berceau, de l'école du parvis Notre-Dame, elle lutte contre l'évêque de

Paris; au treizième, elle guerroie contre les Mendiants agents du pape;

au quatorzième contre le pape lui-même. Ce corps formait une rude et

forte démagogie, où quinze ou vingt mille jeunes gens de toute nation se

formaient aux exercices dialectiques, cité sauvage dans la cité qu'ils

troublaient de leurs violences et scandalisaient de leurs moeurs[627].

C'était là toutefois depuis quelque temps la grande gymnastique

intellectuelle du monde. Dans le treizième siècle seulement, il en

sortit sept papes[628] et une foule de cardinaux et d'évêques. Les plus

illustres étrangers, l'Espagnol Raymond Lulle et l'Italien Dante,

venaient à trente et quarante ans s'asseoir au pied de la chaire de Duns

Scot. Ils tenaient à honneur d'avoir disputé à Paris. Pétrarque fut

aussi fier de la couronne que lui décerna notre Université que de celle

du Capitole. Au seizième siècle, encore, lorsque Ramus rendait quelque

vie à l'Université en attendant la Saint-Barthélemy, nos écoles de la

rue du Fouarre furent visitées de Torquato Tasso. Pur raisonnement

toutefois, vaine logique, subtile et stérile chicane[629], nos

_artistes_ (les dialecticiens de l'Université se donnaient ce nom)

devaient être bientôt primés.

[Footnote 627: Jacques de Vitri: «Meretrices publicæ ubique cleros

transeuntes quasi per violentiam pertrahebant. In una autem et cadem

domo scholæ erant superius, prostibula inferius.»]

[Footnote 628: L'antipape Anaclet, Innocent II, Célestin II (disciple

d'Abailard), Adrien IV, Alexandre III, Urbain III et Innocent III.]

[Footnote 629: Pierre-le-Chantre et d'autres écrivains contemporains

rapportent le trait suivant: «En 1171, maître Silo, professeur de

philosophie, pria un de ses disciples mourant de revenir lui faire part

de l'état où il se trouverait dans l'autre monde. Quelques jours après

sa mort, l'écolier lui apparut revêtu d'une chape toute couverte de

thèses, «de sophismatibus descripta et flamma ignis tota confecta.» Il

lui dit qu'il venait du purgatoire, et que cette chape lui pesait plus

qu'une tour: «Et est mihi data ut eam portem pro gloria quam in

sophismatibus habui.» En même temps il laissa tomber une goutte de sa

sueur sur la main du maître; elle la perça d'outre en outre. Le

lendemain Silo dit à ses écoliers:

Linquo coax ranis, cras corvis, vanaque vanis;

Ad logicen pergo, quæ mortis non timet ergo,

et il alla s'enfermer dans un monastère de Cîteaux.» (Bulæus.)]

Les vrais artistes du peuple au treizième siècle, orateurs, comédiens,

mimes, bateleurs enthousiastes, c'étaient les Mendiants. Ceux-ci

parlaient d'amour et au nom de l'amour. Ils avaient repris le texte de

saint Augustin: «Aimez et faites ce que vous voudrez.» La logique, qui

avait eu de si grands effets au temps d'Abailard, ne suffisait plus. Le

monde, fatigué dans ce rude sentier, eût mieux aimer se reposer avec

saint François et saint Bonaventure sous les mystiques ombrages du

Cantique des Cantiques, ou rêver avec un autre saint Jean une foi

nouvelle et un nouvel Évangile.

Ce titre formidable: _Introduction à l'Évangile éternel_, fut mis en

effet en tête d'un livre par Jean de Parme[630], général des

Franciscains. Déjà l'abbé Joachim de Flores, le maître des mystiques,

avait annoncé que la fin des temps était venue. Jean professa que, de

même que l'ancien Testament avait cédé la place au nouveau, celui-ci

avait aussi fait son temps; que l'Évangile ne suffisait pas à la

perfection, qu'il avait encore six ans à vivre, mais qu'alors un

Évangile plus durable allait commencer, un Évangile d'intelligence et

d'esprit; jusque-là l'Église n'avait que la lettre[631].

[Footnote 630: Le pape avait écrit à l'évêque de Paris de faire détruire

ce livre sans bruit. Mais l'Université, déjà en querelle avec les Ordres

Mendiants, le fit brûler publiquement au parvis Notre-Dame. Jean de

Parme se démit du généralat; saint Bonaventure, qui lui succéda,

commença une enquête contre lui, et fit jeter en prison deux de ses

adhérents. L'un y passa dix-huit ans, l'autre y mourut.]

[Footnote 631: Hermann Cornerus.]

Ces doctrines, communes à un grand nombre de Franciscains, furent

acceptées aussi par plusieurs religieux de l'ordre de Saint-Dominique.

C'est alors que l'Université éclata. Le plus distingué de ses docteurs

était un esprit fin et dur, un Franc-Comtois, un homme du Jura,

Guillaume de Saint-Amour. Le portrait de cet intrépide champion de

l'Université s'est vu longtemps sur une vitre de la Sorbonne[632]. Il

publia contre les Mendiants une suite de pamphlets éloquents et

spirituels, où il s'efforçait de les confondre avec les Béghards et

autres hérétiques, dont les prédicateurs étaient de même vagabonds et

mendiants: _Discours sur le publicain et le pharisien; Question sur la

mesure de l'aumône et sur le mendiant valide; Traité sur les périls

prédits à l'Église pour les derniers temps_, etc. Sa force est dans

l'Écriture, qu'il possède et dont il fait un usage admirable; ajoutez le

piquant d'une satire, qui s'exprime à demi-mot. Il est trop visible que

l'auteur a un autre motif que l'intérêt de l'Église. Il y avait entre

les Universitaires et les Mendiants concurrence littéraire et jalousie

de métier. Les Mendiants avaient obtenu une chaire à Paris, en 1230,

époque où l'Université, blessée de la dureté de la régente, se retira à

Orléans et à Angers. Ils l'avaient gardée cette chaire, et l'Université

se trouvait en lutte avec deux ordres, dont le savant était

Albert-le-Grand et le logicien saint Thomas[633].

[Footnote 632: Ce portrait a été gravé en tête de ses oeuvres.

(Constance, 1732, in-4{o}.)]

[Footnote 633: MM. Jourdain et Hauréau ont démontré sur quel terrain peu

solide nos deux grands scolastiques ont cheminé (1860).--Voir

_Renaissance_, Introd.]

Ce grand procès fut débattu à Anagni par-devant le pape. Guillaume de

Saint-Amour eut pour adversaire le dominicain Albert-le-Grand,

archevêque de Mayence, et saint Bonaventure, général des

Franciscains[634]. Saint Thomas recueillit de mémoire toute la

discussion, et en fit un livre. Le pape condamna Guillaume de

Saint-Amour, mais en même temps il censura le livre de Jean de Parme,

frappant également les raisonneurs et les mystiques, les partisans de la

lettre et ceux de l'esprit[635].

[Footnote 634: _App. 138._]

[Footnote 635: Il condamna publiquement Guillaume de Saint-Amour, et

Jean de Parme avec moins d'éclat. (Bulæus.)]

Ce milieu si difficile à tenir, où l'Église essaya de s'établir et de

s'arrêter sans glisser à droite ni à gauche, il fut cherché par saint

Thomas. Venu à la fin du moyen âge, comme Aristote à la fin du monde

grec, il fut l'Aristote du christianisme, en dressa la législation,

essayant d'accorder la logique et la foi pour la suppression de toute

hérésie. Le colossal monument qu'il a élevé ravit le siècle en

admiration. Albert-le-Grand déclara que saint Thomas avait fixé la règle

qui durerait jusqu'à la consommation des temps[636]. Cet homme

extraordinaire fut absorbé par cette tâche terrible, rien autre ne s'est

placé dans sa vie; vie toute abstraite, dont les seuls événements sont

des idées. Dès l'âge de cinq ans, il prit en main l'Écriture, et ne

cessa plus de méditer. Il était du pays de l'idéalisme, du pays où

fleurirent l'école de Pythagore et l'école d'Élée, du pays de Bruno et

de Vico. Aux écoles, ses camarades l'appelaient le grand boeuf muet de

Sicile[637]. Il ne sortait de ce silence que pour dicter, et quand le

sommeil fermait les yeux du corps, ceux de l'âme restaient ouverts, et

il continuait de dicter encore. Un jour, étant sur mer, il ne s'aperçut

pas d'une horrible tempête; une autrefois, sa préoccupation était si

forte, qu'il ne lâcha point une chandelle allumée qui brûlait dans ses

doigts. Saisi du danger de l'Église, il y rêvait toujours et même à la

table de saint Louis. Il lui arriva un jour de frapper un grand coup sur

la table, et de s'écrier: «Voici un argument invincible contre les

Manichéens.» Le roi ordonna qu'à l'instant cet argument fût écrit. Dans

sa lutte avec le manichéisme, saint Thomas était soutenu par saint

Augustin; mais dans la question de la grâce, il s'écarte visiblement de

ce docteur; il fait part au libre arbitre. Théologien de l'Église, il

fallait qu'il soutînt l'édifice de la hiérarchie et du gouvernement

ecclésiastiques. Or, si l'on n'admet le libre arbitre, l'homme est

incapable d'obéissance, il n'y a plus de gouvernement possible. Et

pourtant s'écarter de saint Augustin, c'était ouvrir une large porte à

celui qui voudrait entrer en ennemi dans l'Église. C'est par cette porte

qu'est entré Luther.

[Footnote 636: _App. 139._]

[Footnote 637: Ce mot est significatif pour qui a présente la figure

rêveuse et monumentale des grands boeufs de l'Italie du sud.]

Tel est donc l'aspect du monde au treizième siècle. Au sommet, _le grand

boeuf muet de Sicile_, ruminant la question. Ici, l'homme et la liberté;

là, Dieu, la grâce, la prescience divine, la fatalité; à droite,

l'observation qui proteste de la liberté humaine; à gauche, la logique

qui pousse invinciblement au fatalisme. L'observation distingue, la

logique identifie; si on laisse faire celle-ci, elle résoudra l'homme en

Dieu, Dieu en la nature; elle immobilisera l'univers en une indivisible

unité, où se perdent la liberté, la moralité, la vie pratique elle-même.

Aussi le législateur ecclésiastique se roidit sur la pente, combattant

par le bon sens sa propre logique, qui l'eût emporté. Il s'arrêta, ce

ferme génie, sur le tranchant du rasoir entre les deux abîmes, dont il

mesurait la profondeur. Solennelle figure de l'Église, il tint la

balance, chercha l'équilibre et mourut à la peine. Le monde qui le vit

d'en bas, distinguant, raisonnant, calculant dans une région supérieure,

n'a pas su tous les combats qui purent avoir lieu au fond de cette

abstraite existence.

Au-dessous de cette région sublime, battaient le vent et l'orage.

Au-dessous de l'ange il y avait l'homme, la morale sous la métaphysique,

sous saint Thomas saint Louis. En celui-ci, le treizième siècle a sa

Passion: Passion de nature exquise, intime, profonde, que les siècles

antérieurs avaient à peine soupçonnée. Je parle du premier déchirement

que le doute naissant fit dans les âmes; quand toute l'harmonie du moyen

âge se troubla, quand le grand édifice dans lequel on s'était établi

commença à branler, quand les saints criant contre les saints, le droit

se dressant contre le droit, les âmes les plus dociles se virent

condamnées à juger, à examiner elles-mêmes. Le pieux roi de France, qui

ne demandait qu'à se soumettre et croire, fut de bonne heure forcé de

lutter, de douter, de choisir. Il lui fallut, humble qu'il était et

défiant de soi, résister d'abord à sa mère; puis se porter pour arbitre

entre le pape et l'empereur, juger le juge spirituel de la chrétienté,

rappeler à la modération celui qu'il eût voulu pouvoir prendre pour

règle de sainteté. Les Mendiants l'avaient ensuite attiré par leur

mysticisme; il entra dans le tiers-ordre de Saint-François, il prit

parti contre l'Université. Toutefois le livre de Jean de Parme, accepté

d'un grand nombre de Franciscains, dut lui donner d'étranges défiances.

On aperçoit dans les questions naïves qu'il adressait à Joinville toute

l'inquiétude qui l'agitait. L'homme auquel le saint roi se confiait peut

être pris pour le type de l'_honnête homme_ au treizième siècle. C'est

un curieux dialogue entre le mondain loyal et sincère, et l'âme pieuse

et candide, qui s'avance d'un pas dans le doute, puis recule, et

s'obstine dans la foi.

Le roi faisait manger à sa table Robert de Sorbon et Joinville: «Quant

le roi estoit en joie, si me disoit: Seneschal, or me dites les raisons

pourquoy preudomme vaut mieux que beguin (dévot). Lors si encommençoit

la noise de moy et de maistre Robert. Quant nous avions grant pièce

desputé, si rendoit sa sentence et disoit ainsi: «Maistre Robert, je

vourroie avoir le nom de preudomme, mès que je le feusse, et tout le

remenant vous demourast: car _preudomme_ est si grant chose et si bonne

chose, que ucis au nommer emplist-il la bouche[638].»

[Footnote 638: Joinville.]

«Il m'appela une foiz et me dit: Je n'ose parler à vous pour le soutil

sens dont vous estes, de chose qui touche à Dieu; et pour ce ai-je

appelé ces frères qui ci sont, que je vous weil faire une demande: la

demande fut telle: Seneschal, fit-il, quel chose est Dieu, etc...[639]»

[Footnote 639: Joinville. Il demanda ensuite a Joinville lequel il

aimerait mieux d'avoir commis un péché mortel ou d'être lépreux.

Joinville répond qu'il aimerait mieux avoir fait trente péchés

mortels.--«Et quand les frères s'en furent partis, il m'appela tout

seul, et me fit seoir à ses piez, et me dit: «Comment me deistes vous

hier ce?» Et je li dis que encore li disoie-je, et il me dit: «Vous

deisles comme hastiz musarz; car nulle si laide mezelerie n'est comme

d'estre en péché mortel, etc.»]

Histoire de France - Moyen Âge; (Vol. 2 / 10) · 第 31 / 42 段