Cependant la petite troupe avait grossi: outre les Gibelins d'Italie,

des nobles espagnols réfugiés à Rome avaient pris parti pour lui, comme

dans un duel ils auraient tiré l'épée pour le plus faible; Il y avait

une grande ardeur dans cette armée. Lorsqu'ils rencontrèrent, derrière

le Tagliacozzo, l'armée de Charles d'Anjou, ils passèrent hardiment le

fleuve et dispersèrent tout ce qu'ils trouvèrent devant eux. Ils

croyaient la victoire gagnée, lorsque Charles, qui, sur l'avis d'un

vieux et rusé chevalier, s'était retiré derrière une colline avec ses

meilleurs gendarmes, vint tomber sur les vainqueurs fatigués et

dispersés. Les Espagnols seuls se rallièrent et furent écrasés.

Corradino était pris, l'héritier légitime, le dernier rejeton de cette

race formidable; grande tentation pour le féroce vainqueur. Il se

persuada, sans doute par une interprétation forcée du droit romain,

qu'un ennemi vaincu pouvait être traité comme criminel de lèse-majesté;

et d'ailleurs l'ennemi de l'Église n'était-il pas hors de tout droit? On

prétend que le pape le confirma dans ce sentiment et lui écrivit: _Vita

Corradini mors Caroli_[597]. Charles nomma parmi ses créatures des

juges pour faire le procès à son prisonnier. Mais la chose était si

inouïe qu'entre ses juges mêmes il s'en trouva pour défendre Corradino;

les autres se turent. Un seul condamna, et il se chargea de lire la

sentence sur l'échafaud. Ce ne fut pas impunément. Le propre gendre de

Charles d'Anjou, Robert de Flandre, sauta sur l'échafaud, et tua le juge

d'un coup d'épée, en disant: «Il ne t'appartient pas, misérable, de

condamner à mort si noble et si gentil seigneur!»

[Footnote 597: Giannonne.]

Le malheureux enfant n'en fut pas moins décapité avec son inséparable

ami, Frédéric d'Autriche. Il ne laissa échapper aucune plainte: «Ô ma

mère, quelle dure nouvelle on va vous rapporter de moi!» Puis il jeta

son gant dans la foule; ce gant, dit-on, fidèlement ramassé, fut porté à

la soeur de Corradino, à son beau-frère le roi d'Aragon. On sait les

Vêpres siciliennes.

Un mot encore, un dernier mot sur la maison de Souabe. Une fille en

restait, qui avait été mariée au duc de Saxe, quand toute l'Europe était

aux pieds de Frédéric II. Lorsque cette famille tomba, lorsque les papes

poursuivirent par tout le monde ce qui restait _de cette race de

vipères_[598], le Saxon se repentit d'avoir pris pour femme la fille de

l'empereur. Il la frappa brutalement; il fit plus, il la blessa au coeur

en plaçant à côté d'elle, dans son propre château et à sa table, une

odieuse concubine, à laquelle il voulait la forcer de rendre hommage.

L'infortunée, jugeant bien que bientôt il voudrait son sang, résolut de

fuir. Un fidèle serviteur de sa maison lui amena un bateau sur l'Elbe,

au pied de la roche qui dominait le château. Elle devait descendre par

une corde, au péril de sa vie. Ce n'était pas le péril qui l'arrêtait;

mais elle laissait un petit enfant. Au moment de partir, elle voulut le

voir encore et l'embrasser, endormi dans son berceau. Ce fut là un

déchirement!... Dans le transport de la douleur maternelle, elle ne

l'embrassa pas, elle le mordit. Cet enfant vécut; il est connu dans

l'histoire sous le nom de Frédéric-_le-Mordu_; ce fut le plus implacable

ennemi de son père.

[Footnote 598: «De vipereo semine Frederici secundi.»]

Jusqu'à quel point saint Louis eut-il part à cette barbare conquête de

Charles d'Anjou, il est difficile de le déterminer. C'est à lui que le

pape s'était adressé pour avoir vengeance de la maison de Souabe, «comme

à son défenseur, comme à son bras droit[599]». Nul doute qu'il n'ait du

moins autorisé l'entreprise de son frère. Le dernier et le plus sincère

représentant du moyen âge devait en épouser aveuglément la violence

religieuse. Cette guerre de Sicile était encore une croisade. Faire la

guerre aux Hohenstaufen, alliés des Arabes, c'était encore combattre les

infidèles; c'était une oeuvre pieuse d'enlever à la maison de Souabe

cette Italie du Midi qu'elle livrait aux Arabes de Sicile, de fermer

l'Europe à l'Afrique, la chrétienté au mahométisme. Ajoutez que le

principe du moyen âge, déjà attaqué de tout côté, devenait plus âpre et

plus violent dans les âmes qui lui restaient fidèles. Personne ne veut

mourir, pas plus les systèmes que les individus. Ce vieux monde, qui

sentait la vie lui échapper tout à l'heure, se contractait et devenait

plus farouche. Commençant lui-même à douter de soi, il n'en était que

plus cruel pour ceux qui doutaient. Les âmes les plus douces éprouvaient

sans se l'expliquer le besoin de se confirmer dans la foi par

l'intolérance.

[Footnote 599: Nangis.]

Croire et frapper, se donner bien de garde de raisonner et de discourir,

fermer les yeux pour anéantir la lumière, combattre à tâtons, telle

était la pensée enfantine du moyen âge. C'est le principe commun des

persécutions religieuses et des croisades. Cette idée s'affaiblissait

singulièrement dans les âmes au treizième siècle. L'horreur pour les

Sarrasins avait diminué[600]; le découragement était venu et la

lassitude. L'Europe sentait confusément qu'elle avait peu de prise sur

cette massive Asie. On avait eu le temps, en deux siècles, d'apprendre à

fond ce que c'était que ces effroyables guerres. Les croisés qui, sur la

foi de nos poèmes chevaleresques, avaient été chercher des empires de

Trébizonde, des paradis de Jéricho, des Jérusalem d'émeraudes et de

saphirs, n'avaient trouvé qu'âpres vallées, cavalerie de vautours,

tranchant acier de Damas, désert aride, et la soif sous le maigre

ombrage du palmier. La croisade avait été ce fruit perfide des bords de

la mer Morte, qui aux yeux offrait une orange, et qui dans la bouche

n'était plus que cendre. L'Europe regarda de moins en moins vers

l'Orient. On crut avoir assez fait, on négligea la terre sainte, et

quand elle fut perdue, c'est à Dieu qu'on s'en prit de sa perte: «Dieu a

donc juré, dit un troubadour, de ne laisser vivre aucun chrétien, et de

faire une mosquée de Sainte-Marie de Jérusalem? Et puisque son Fils, qui

devrait s'y opposer, le trouve bon, il y aurait de la folie à s'y

opposer. Dieu dort, tandis que Mahomet fait éclater son pouvoir. Je

voudrais qu'il ne fût plus question de croisade contre les Sarrasins,

puisque Dieu les protège contre les chrétiens[601].»

[Footnote 600: _App. 134._]

[Footnote 601: Le Chevalier du Temple, ap. Raynouard, _Choix des poésies

des Troubadours_.]

Cependant la Syrie nageait dans le sang. Après les Mongols, et contre

eux, arrivèrent les mameluks d'Égypte; cette féroce milice, recrutée

d'esclaves et nourrie de meurtres, enleva aux chrétiens les dernières

places qu'ils eussent alors en Syrie; Césarée, Arzuf, Saphet, Japha,

Belfort, enfin la grande Antioche tombèrent successivement. Il y eut je

ne sais combien d'hommes égorgés pour n'avoir pas voulu renier leur foi;

plusieurs furent écorchés vifs. Dans la seule Antioche, dix-sept mille

furent passés au fil de l'épée, cent mille vendus en esclavage.

À ces terribles nouvelles il y eut en Europe tristesse et douleur, mais

aucun élan. Saint Louis seul reçut la plaie dans son coeur. Il ne dit

rien, mais il écrivit au pape qu'il allait prendre la croix. Clément IV,

qui était un habile homme et plus légiste que prêtre, essaya de l'en

détourner; il semblait qu'il jugeât la croisade de notre point de vue

moderne, qu'il comprît que cette dernière entreprise ne produirait rien

encore. Mais il était impossible que l'homme du moyen âge, son vrai

fils, son dernier enfant abandonnât le service de Dieu, qu'il reniât ses

pères, les héros des croisades, qu'il laissât au vent les os des

martyrs, sans entreprendre de les inhumer. Il ne pouvait rester assis

dans son palais de Vincennes, pendant que le mameluk égorgeait les

chrétiens, ou tuait leurs âmes en leur arrachant leur foi. Saint Louis

entendait de la Sainte-Chapelle les gémissements des mourants de la

Palestine, et les cris des vierges chrétiennes. Dieu renié en Asie,

maudit en Europe pour les triomphes de l'infidèle, tout cela pesait sur

l'âme du pieux roi. Il n'était d'ailleurs revenu qu'à regret de la terre

sainte. Il en avait emporté un trop poignant souvenir; la désolation

d'Égypte, les merveilleuses tristesses du désert, l'occasion perdue du

martyre, c'étaient là des regrets pour l'âme chrétienne.

Le 25 mai 1267, ayant convoqué ses barons dans la grande salle du

Louvre, il entra au milieu d'eux tenant dans ses mains la sainte

couronne d'épines. Tout faible qu'il était et maladif par suite de ses

austérités, il prit la croix, il la fit prendre à ses trois fils, et

personne n'osa faire autrement. Ses frères, Alphonse de Poitiers,

Charles d'Anjou l'imitèrent bientôt, ainsi que le roi de Navarre, comte

de Champagne, ainsi que les comtes d'Artois, de Flandre, le fils du

comte de Bretagne, une foule de seigneurs; puis les rois de Castille,

d'Aragon, de Portugal et les deux fils du roi d'Angleterre. Saint Louis

s'efforçait d'entraîner tous ses voisins à la croisade, il se portait

pour arbitre de leurs différends, il les aidait à s'équiper. Il donna

soixante-dix mille livres tournois aux fils du roi d'Angleterre. En même

temps, pour s'attacher le Midi, il appelait pour la première fois les

représentants des bourgeois aux assemblées des sénéchaussées de

Carcassonne et de Beaucaire. C'est le commencement des États du

Languedoc.

La croisade était si peu populaire que le sénéchal de Champagne,

Joinville, malgré son attachement pour le saint roi, se dispensa de le

suivre. Ses paroles, à ce sujet, peuvent être données comme l'expression

de la pensée du temps:

«Avint ainsi comme Dieu voult que je me dormis à matines, et me fu avis

en dormant que je véoie le roy devant un autel à genoillons, et m'estoit

avis que plusieurs prélas revestus le vestoient d'une chesuble vermeille

de sarge de Reins.» Le chapelain de Joinville lui expliqua que ce rêve

signifiait que le roi se croiserait, et que la serge de Reims voulait

dire que la croisade «serait de petit esploit».--«Je entendi que touz

ceulz firent peché mortel, qui li loèrent l'allée.»--«De la voie que il

fist à Thunes ne weil-je riens conter ne dire, pource que je n'i fu pas,

la merci Dieu[602].»

[Footnote 602: Joinville.]

Cette grande armée, lentement rassemblée, découragée d'avance et partant

à regret, traîna deux mois dans les environs malsains d'Aigues-Mortes.

Personne ne savait encore de quel côté elle allait se diriger. L'effroi

était grand en Égypte. On ferma la bouche pélusiaque du Nil, et depuis

elle est restée comblée. L'empereur grec, qui craignait l'ambition de

Charles d'Anjou, envoya offrir la réunion des deux Églises.

Cependant l'armée s'embarqua sur des vaisseaux génois. Les Pisans,

Gibelins et ennemis de Gênes, craignirent pour la Sardaigne, et

fermèrent leurs ports. Saint Louis obtint à grand'peine que ses malades,

déjà fort nombreux, fussent reçus à terre. Il y avait plus de vingt

jours qu'on était en mer. Il était impossible, avec cette lenteur,

d'atteindre l'Égypte ou la terre sainte. On persuada au roi de cingler

vers Tunis. C'était l'intérêt de Charles d'Anjou, souverain de la

Sicile. Il fit croire à son frère que l'Égypte tirait de grands secours

de Tunis[603]; peut-être s'imagina-t-il, dans son ignorance, que de

l'une il était facile de passer dans l'autre. Il croyait d'ailleurs que

l'apparition d'une armée chrétienne déciderait le Soudan de Tunis à se

convertir. Ce pays était en relations amicales avec la Castille et la

France. Naguère saint Louis faisant baptiser à Saint-Denis un juif

converti, il voulut que les ambassadeurs de Tunis assistassent à la

cérémonie, et il leur dit ensuite: «Rapportez à votre maître que je

désire si fort le salut de son âme, que je voudrais être dans les

prisons des Sarrasins pour le reste de ma vie et ne jamais revoir la

lumière du jour, si je pouvais, à ce prix, rendre votre roi et son

peuple chrétiens comme cet homme.»

[Footnote 603: De plus, les pirates de Tunisie nuisaient beaucoup aux

navires chrétiens.]

Une expédition pacifique qui eût seulement intimidé le roi de Tunis et

l'eût décidé à se convertir, n'était pas ce qu'il fallait aux Génois,

sur les vaisseaux desquels saint Louis avait passé; la plupart des

croisés aimaient mieux la violence. On disait que Tunis était une riche

ville, dont le pillage pouvait les dédommager de cette dangereuse

expédition. Les Génois, sans égard aux vues de saint Louis, commencèrent

les hostilités en s'emparant des vaisseaux qu'ils rencontrèrent devant

Carthage. Le débarquement eut lieu sans obstacle; les Maures ne

paraissaient que pour provoquer, se faire poursuivre et fatiguer les

chrétiens. Après avoir langui quelques jours: sur la plage brûlante, les

chrétiens s'avancèrent vers le château de Carthage. Ce qui restait de la

grande rivale de Rome se réduisait à un fort gardé par deux cents

soldats. Les Génois s'en emparèrent; les Sarrasins, réfugiés dans les

voûtes ou les souterrains, furent égorgés ou suffoqués par la fumée ou

la flamme. Le roi trouva ces ruines pleines de cadavres, qu'il fît ôter

pour y loger avec les siens[604]. Il devait attendre à Carthage son

frère, Charles d'Anjou, avant de marcher sur Tunis. La plus grande

partie de l'armée resta sous le soleil d'Afrique, dans la profonde

poussière du sable soulevé par les vents, au milieu des cadavres et de

la puanteur des morts. Tout autour rôdaient les Maures qui enlevaient

toujours quelqu'un. Point d'arbres, point de nourriture végétale; pour

eau, des mares infectes, des citernes pleines d'insectes rebutants. En

huit jours la peste avait éclaté; les comtes de Vendôme, de la Marche,

de Viane, Gaultier de Nemours, maréchal de France; les sires de

Montmorency, de Piennes, de Brissac, de Saint-Briçon, d'Apremont,

étaient déjà morts. Le légat les suivit bientôt. N'ayant plus la force

de les ensevelir, on les jetait dans le canal, et les eaux en étaient

couvertes. Cependant le roi et ses fils étaient eux-mêmes malades: le

plus jeune mourut sur son vaisseau, et ce ne fut que huit jours après

que le confesseur de saint Louis prit sur lui de le lui apprendre.

C'était le plus chéri de ses enfants; sa mort, annoncée à un père

mourant, était pour celui-ci une attache de moins à la terre, un appel

de Dieu, une tentation de mourir. Aussi, sans trouble et sans regret,

accomplit-il cette dernière oeuvre de la vie chrétienne, répondant les

litanies et les psaumes, dictant pour son fils une belle et touchante

instruction, accueillant même les ambassadeurs des Grecs, qui venaient

le prier d'intervenir en leur faveur auprès de son frère Charles

d'Anjou, dont l'ambition les menaçait. Il leur parla avec bonté, il leur

promit de s'employer avec zèle, s'il vivait, pour leur conserver la

paix; mais, dès le lendemain, il entra lui-même dans la paix de Dieu.

[Footnote 604: Joinville.]

* * * * *

Dans cette dernière nuit, il voulut être tiré de son lit et étendu sur

la cendre. Il y mourut, tenant toujours les bras en croix. «Et el jour,

le lundi, li benoiez rois tendi ses mains jointes au ciel, et dist:

Biau sire Diex, aies merci de ce pueple qui ici demeure, et le condui en

son pais, que il ne chiée en la main de ses anemis, et que il ne soit

contreint renier ton saint nom.

«En la nuit devant le jour que il trespassast, endementières (tandis)

que il se reposoit, il souspira et dit bassement: «Ô Jérusalem! ô

Jérusalem[605]!»

[Footnote 605: Petri de Condeto epist.]

La croisade de saint Louis fut la dernière croisade. Le moyen âge avait

donné son idéal, sa fleur et son fruit: il devait mourir. En

Philippe-le-Bel, petit-fils de saint Louis, commencent les temps

modernes; le moyen âge est souffleté en Boniface VIII, la croisade

brûlée dans la personne des Templiers.

L'on parlera longtemps encore de croisade, ce mot sera souvent répété:

c'est un mot sonore, efficace pour lever des décimes et des impôts. Mais

les grands et les papes savent bien entre eux ce qu'ils doivent en

penser[606]. Quelque temps après (1327), nous voyons le Vénitien Sanuto

proposer au pape une croisade commerciale: «Il ne suffisait pas,

disait-il, d'envahir l'Égypte, il fallait la ruiner.» Le moyen qu'il

proposait, c'était de rouvrir au commerce de l'Inde la route de la

Perse, de sorte que les marchandises ne passassent plus par Alexandrie

et Damiette[607]. Ainsi s'annonce de loin l'esprit moderne; le commerce,

et non la religion, va devenir le mobile des expéditions lointaines.

[Footnote 606: Pétrarque raconte qu'une fois on délibérait à Rome sur le

chef que l'on donnerait à une croisade. Don Sanche, fils d'Alphonse, roi

de Castille, fut choisi. Il vint à Rome, et fut admis au consistoire, où

l'élection devait se faire. Comme il ignorait le latin, il fit entrer

avec lui un de ses courtisans pour lui servir d'interprète. Don Sanche

ayant été proclamé roi d'Égypte, tout le monde applaudit à ce choix. Le

prince, au bruit des applaudissements, demanda à son interprète de quoi

il était question. «Le pape, lui dit l'interprète, vient de vous créer

roi d'Égypte.--Il ne faut pas être ingrat, répondit don Sanche, lève-toi

et proclame le saint-père calife de Bagdad.»]

[Footnote 607: Voy. t. III, _App. 144_ et _145._]

Que l'âge chrétien du monde ait eu sa dernière expression en un roi de

France, ce fut une grande chose pour la monarchie et la dynastie. C'est

là ce qui rendit les successeurs de saint Louis si hardis contre le

clergé. La royauté avait acquis, aux yeux des peuples, l'autorité

religieuse et l'idée de la sainteté. Le vrai roi, juste et pieux,

équitable juge du peuple, s'était rencontré. Quelle put être sur les

consciencieuses déterminations de cette âme pure et candide, l'influence

des légistes, des modestes et rusés conseillers qui, plus tard, se

firent si bien connaître? c'est ce que personne ne pouvait apprécier

encore.

L'intérêt de la royauté n'étant alors que celui de l'ordre, le pieux roi

se voyait sans cesse conduit à lui sacrifier les droits féodaux, que par

conscience et désintéressement il eût voulu respecter. Tout ce que ses

habiles conseillers lui dictaient pour l'agrandissement du pouvoir

royal, il le prononçait pour le bien de la justice. Les subtiles pensées

des légistes étaient acceptées, promulguées par la simplicité d'un

saint. Leurs décisions, en passant par une bouche si pure, prenaient

l'autorité d'un jugement de Dieu.

«Maintes foiz avint que en esté, il aloit seoir au boiz de Vinciennes

après sa messe, et se acostoioit à un chesne et nous fesoit seoir entour

li; et tout ceulz qui avoient à faire venoient parler à li; sans

destourbier de huissier ne d'autre. Et lors il leur demandoit de sa

bouche: A yl ci nullui qui ait partie? Et cil se levoient qui partie

avoient; et lors il disoit: Taisiez vous touz, et en vous déliverra l'un

après l'autre. Et lors il appeloit monseigneur Pierre des Fontaines et

monseigneur Geoffroy de Villette, et disoit à l'un d'eulz: Délivrez moi

ceste partie. Et quant il véoit aucune chose à amender en la parole de

ceulz qui parloient pour autrui, il meisme l'amendoit de sa bouche. Je

le vi aucune fois en esté, que pour délivrer sagent, il venoit ou jardin

de Paris, une cote de chamelot vestue, un seurcot de tyreteinne sanz

manches, un mentel de cendal noir entour son col, moult bien pigné et

sanz coife, et un chapel de paon blanc sur sa teste, et fesoit estendre

tapis pour nous seoir entour li.

«Et tout le peuple qui avoit à faire par devant li, estoit entour li en

estant (debout), et lors il les faisoit délivrer, en la manière que je

vous ai dit devant du bois de Vinciennes[608].»

[Footnote 608: Joinville.]

En 1256 ou 1257, il rendit un arrêt contre le seigneur de Vesnon, par

lequel il le condamna à dédommager un marchand, qui en plein jour avait

été volé dans un chemin de sa seigneurie. Les seigneurs étaient obligés

de faire garder les chemins depuis le soleil levant jusqu'au soleil

couché.

Enguerrand de Coucy, ayant fait pendre trois jeunes gens qui chassaient

dans ses bois, le roi le fit prendre et juger; tous les grands vassaux

réclamèrent et appuyèrent la demande qu'il faisait du combat. Le roi

dit: «Que aux fèz des povres, des églises, ne des personnes dont on doit

avoir pitié, l'on ne devoit pas ainsi aler avant par gage de bataille,

car l'on ne trouveroit pas de legier (facilement) aucun qui se

vousissent combatre pour teles manières de persones contre barons du

royaume...»

«Quand les barons (dit-il à Jean de Bretagne), qui de vous tenoient tout

nu à nu sanz autre moien, aportèrent devant nos lor compleinte de vos

méesmes, et ils offroient à prouver lor entencion en certains cas par

bataille contre vos; ainçois respondistes devant nos, que vos ne deviez

pas aler avant par bataille, mes par enquestes en tele besoigne; et

disiez encore _que bataille n'est pas voie de droit_[609].» Jean

Thourot, qui avait pris vivement la défense d'Enguerrand de Coucy,

s'écria ironiquement: «Si j'avais été le roi, j'aurais fait pendre tous

les barons; car un premier pas fait, le second ne coûte plus rien.» Le

roi qui entendit ce propos le rappela: «Comment, Jean, vous dites que je

devrais faire pendre mes barons? Certainement je ne les ferai pas

pendre, mais je les châtierai s'ils méfont.»

[Footnote 609: Le Confesseur.--Entre autres peines que saint Louis

infligea à Enguerrand, il lui ôta toute haute justice de bois et de

viviers, et le droit de faire emprisonner ou mettre à mort.]

Quelques gentilshommes qui avaient pour cousin _un mal homme et qui ne

se vouloit chastier_, demandèrent à Simon de Nielle, leur seigneur, et

qui avait haute justice en sa terre, la permission de le tuer, de peur

qu'il ne fût pris de justice et pendu à la honte de la famille. Simon

refusa, mais en référa au roi; le roi ne le voulut pas permettre; «car

il voloit que toute justice fut fète des malféteurs par tout son royaume

en apert et devant le pueple, et que nule justice ne fut fète en report

(secret)[610].»

[Footnote 610: Le Confesseur.]

Un homme étant venu se plaindre à saint Louis de son frère Charles

d'Anjou, qui voulait le forcer à lui vendre une propriété qu'il

possédait dans son comté, le roi fit appeler Charles devant son conseil:

«et li benoiez rois commanda que sa possession lui fust rendue, et que

il ne li feist d'ore en avant nul ennui de la possession puisque il ne

la voloit vendre ne eschangier[611].»

[Footnote 611: Id.]

Ajoutons encore deux faits remarquables qui prouvent également que, pour

se soumettre volontiers aux avis des prêtres ou des légistes, cette âme

admirable conservait un sens élevé de l'équité qui, dans les

circonstances douteuses, lui faisait immoler la lettre à l'esprit.

Regnault de Trie apporta une fois à saint Louis une lettre par laquelle

le roi avait donné aux héritiers de la comtesse de Boulogne le comté de

Dammartin. Le sceau était brisé, et il ne restait que les jambes de

l'image du roi. Tous les conseillers de saint Louis lui dirent qu'il

n'était pas tenu à l'exécution de sa promesse. Mais il répondit:

«Seigneurs, veez ci séel, de quoi je usoy avant que je alasse outremer,

et voit-on cler par ce séel que l'empreinte du séel brisé est semblable

au séel entier; par quoy je n'oseroie en bonne conscience ladite contée

retenir[612].»

[Footnote 612: Joinville.]

Un vendredi saint, tandis que saint Louis lisait le psautier, les

parents d'un gentilhomme détenu au Châtelet vinrent lui demander sa

grâce, lui représentant que ce jour était un jour de pardon.

Le roi posa le doigt sur le verset où il en était: «_Beati qui

custodiunt judicium, et justitiam faciunt in omni tempore._» Puis il

ordonna de faire venir le prévôt de Paris, et continua sa lecture. Le

prévôt lui apprit que les crimes du détenu étaient énormes. Sur cela

saint Louis lui ordonna de conduire sur-le-champ le coupable au gibet.

Saint Louis s'entourait de Franciscains et de Dominicains. Dans les

questions épineuses il consultait saint Thomas. Il envoyait des

Mendiants pour surveiller les provinces, à l'imitation des _missi

dominici_ de Charlemagne[613]. Cette Église mystique le rendait fort

contre l'Église épiscopale et pontificale; elle lui donna le courage de

résister au pape en faveur des évêques, et aux évêques eux-mêmes.

[Footnote 613: _App. 135._]

Histoire de France - Moyen Âge; (Vol. 2 / 10) · 第 30 / 42 段