sultan ne voulait pas les délivrer, à moins qu'ils ne rendissent
Jérusalem; ils objectèrent que cette ville était à l'empereur
d'Allemagne, et offrirent Damiette avec quatre cent mille besans d'or.
Le sultan avait consenti, lorsque les mameluks, auxquels il devait sa
victoire, se révoltent et l'égorgent au pied des galères où les Français
étaient détenus. Le danger était grand pour ceux-ci; les meurtriers
pénétrèrent en effet jusqu'auprès du roi. Celui même qui avait arraché
le coeur au soudan vint au roi, sa main, tout ensanglantée, et lui dit:
«Que me donneras-tu, que je t'aie occi ton ennemi, qui t'eût fait mourir
s'il eût vécu?» Et le roi ne lui répondit oncques rien. Il en vint bien
trente, les épées toutes nues et les haches danoises aux mains dans
notre galère, continue Joinville. Je demandai à monseigneur Beaudoin
d'Ibelin, qui savoit bien le sarrasinois, ce que ces gens disoient, et
il me répondit qu'ils disoient qu'ils nous venoient les têtes trancher.
Il y avoit tout plein de gens qui se confessoient à un frère de la
Trinité, qui étoit au comte Guillaume de Flandre; mais, quant à moi, je
ne me souvins oncques de péché que j'eusse fait. Ainçois me pensai que
plus je me défendrois ou plus je me gauchirois, pis me vaudroit. Et lors
me signai et m'agenouillai aux pieds de l'un d'eux qui tenoit une hache
danoise à charpentier, et dis: «Ainsi mourut sainte Agnès.» Messire Gui
d'Ibelin, connétable de Chypre, s'agenouilla à côté de moi, et je lui
dis: «Je vous absous de tel pouvoir comme Dieu m'a donné.» Mais quand je
me levai d'illec, il ne me souvint oncques de chose qu'il m'eût dite ni
racontée[579].»
[Footnote 579: Joinville. _App. 129._]
Il y avait trois jours que Marguerite avait appris la captivité de son
mari, lorsqu'elle accoucha d'un fils nommé Jean, et qu'elle surnomma
Tristan. Elle faisait coucher au pied de son lit, pour se rassurer, un
vieux chevalier âgé de quatre-vingts ans. Peu de temps avant
d'accoucher, elle s'agenouilla devant lui et lui requit un don, et le
chevalier le lui octroya par son serment, et elle lui dit: «Je vous
demande, par la foi que vous m'avez baillée, que si les Sarrasins
prennent cette ville, que vous me coupiez la tête avant qu'ils me
prennent», et le chevalier répondit: «Soyez certaine que je le ferai
volontiers, car je l'avois bien pensé que je vous occirois avant qu'ils
vous eussent pris[580].»
[Footnote 580: _App. 129._]
Rien ne manquait au malheur et à l'humiliation de saint Louis. Les
Arabes chantèrent sa défaite, et plus d'un peuple chrétien en fit des
feux de joie. Il resta pourtant un an à la terre sainte pour aider à la
défendre, au cas que les mameluks poursuivissent leur victoire hors de
l'Égypte. Il releva les murs des villes, fortifia Césarée, Jaffa, Sidon,
Saint-Jean d'Acre, et ne se sépara de ce triste pays que lorsque les
barons de la terre sainte lui eurent eux-mêmes assuré que son séjour ne
pouvait plus leur être utile. Il venait d'ailleurs de recevoir une
nouvelle qui lui faisait un devoir de retourner au plus tôt en France.
Sa mère était morte: malheur immense pour un tel fils qui, pendant si
longtemps, n'avait pensé que par elle, qui l'avait quittée malgré elle
pour cette désastreuse expédition, où il devait laisser sur la terre
infidèle un de ses frères, tant de loyaux serviteurs, les os de tant de
martyrs. La vue de la France elle-même ne put le consoler: «Si
j'endurais seul la honte et le malheur, disait-il à un évêque, si mes
péchés n'avaient pas tourné au préjudice de l'Église universelle, je me
résignerais. Mais, hélas! toute la chrétienté est tombée par moi dans
l'opprobre et la confusion[581].»
[Footnote 581: Math. Paris.]
L'état où il retrouvait l'Europe n'était pas propre à le consoler. Le
revers qu'il déplorait était encore le moindre des maux de l'Église;
c'en était un bien autre que cette inquiétude extraordinaire qu'on
remarquait dans tous les esprits. Le mysticisme, répandu dans le peuple
par l'esprit des croisades, avait déjà porté son fruit, l'enthousiasme
sauvage de la liberté politique et religieuse. Ce caractère
révolutionnaire du mysticisme, qui devait se produire nettement dans les
jacqueries des siècles suivants, particulièrement dans la révolte des
paysans de Souabe, en 1525, et des anabaptistes, en 1538, il apparut
déjà dans l'insurrection des _Pastoureaux_[582], qui éclata pendant
l'absence de saint Louis. C'étaient les plus misérables habitants des
campagnes, des bergers surtout, qui, entendant dire que le roi était
prisonnier, s'armèrent, s'attroupèrent, formèrent une grande armée,
déclarèrent qu'ils voulaient aller le délivrer. Peut-être fut-ce un
simple prétexte, peut-être l'opinion que le pauvre peuple s'était déjà
formée de Louis, lui avait-elle donné un immense et vague espoir de
soulagement et de délivrance. Ce qui est certain, c'est que ces bergers
se montraient partout ennemis des prêtres et les massacraient; ils
conféraient eux-mêmes les sacrements. Ils reconnaissaient pour chef un
homme inconnu, qu'ils appelaient le grand maître de Hongrie[583]. Ils
traversèrent impunément Paris, Orléans, une grande partie de la France.
On parvint cependant à dissiper et détruire ces bandes[584].
[Footnote 582: _App. 130._]
[Footnote 583: Il prétendait avoir à la main une lettre de la Vierge
Marie, qui appelait les bergers à la terre sainte, et pour accréditer
cette fable il tenait cette main constamment fermée.]
[Footnote 584: «Quasi canes rabidi passim detruncati.» (Math. Paris.)]
Saint Louis de retour sembla repousser longtemps toute pensée, toute
ambition étrangère; il s'enferma avec un scrupule inquiet dans son
devoir de chrétien, comprenant toutes les vertus de la royauté dans les
pratiques de la dévotion, et s'imputant à lui-même comme péché tout
désordre public. Les sacrifices ne lui coûtèrent rien pour satisfaire
cette conscience timorée et inquiète. Malgré ses frères, ses enfants,
ses barons, ses sujets, il restitua au roi d'Angleterre le Périgord, le
Limousin, l'Agénois, et ce qu'il avait en Quercy et en Saintonge, à
condition qu'Henri renonçât à ses droits sur la Normandie, la Touraine,
l'Anjou, le Maine et le Poitou (1258). Les provinces cédées ne le lui
pardonnèrent jamais, et quand il fut canonisé, elles refusèrent de
célébrer sa fête.
Cette préoccupation excessive des choses de la conscience aurait ôté à
la France toute action extérieure. Mais la France n'était pas encore
dans la main du roi. Le roi se resserrait, se retirait en soi. La France
débordait au dehors.
D'une part, l'Angleterre gouvernée par des Poitevins, par des Français
du Midi, s'affranchit d'eux par le secours d'un Français du Nord, Simon
de Montfort, comte de Leicester, second fils du fameux Montfort, chef de
la croisade des Albigeois. De l'autre côté, les Provençaux sous Charles
d'Anjou, frère de saint Louis, conquirent le royaume des Deux-Siciles,
et consommèrent en Italie la ruine de la maison de Souabe.
Le roi d'Angleterre, Henri III, avait porté la peine des fautes de Jean.
Son père lui avait légué l'humiliation et la ruine. Il n'avait pu se
relever qu'en se mettant sans réserve entre les mains de l'Église;
autrement les Français lui prenaient l'Angleterre, comme ils avaient
pris la Normandie. Le pape usa et abusa de son avantage; il donna à des
Italiens tous les bénéfices d'Angleterre, ceux même que les barons
normands avaient fondés pour les ecclésiastiques de leur famille. Les
barons ne souffraient pas patiemment cette tyrannie de l'Église, et s'en
prenaient au roi qu'ils accusaient de faiblesse. Serré entre ces deux
partis, et recevant tous les coups qu'ils portaient, à qui le roi
pouvait-il se fier? à nul autre qu'à nos Français du Midi, aux Poitevins
surtout, compatriotes de sa mère.
Ces méridionaux, élevés dans les maximes du droit romain, étaient
favorables au pouvoir monarchique, et naturellement ennemis des barons.
C'était l'époque où saint Louis accueillait les traditions du droit
impérial, et introduisait, bon gré, mal gré, l'esprit de Justinien dans
la loi féodale. En Allemagne, Frédéric II s'efforçait de faire prévaloir
les mêmes doctrines. Ces tentatives eurent un sort différent; elles
contribuèrent à l'élévation de la royauté en France, et la ruinèrent en
Angleterre et en Allemagne.
Pour imposer à l'Angleterre l'esprit du Midi, il eût fallu des armées
permanentes, des troupes mercenaires, et beaucoup d'argent. Henri III ne
savait où en prendre; le peu qu'il obtenait, les intrigants qui
l'environnaient mettaient la main dessus. Il ne faut pas oublier
d'ailleurs une chose importante, c'est la disproportion qui se trouvait
nécessairement alors entre les besoins et les ressources. Les besoins
étaient déjà grands; l'ordre administratif commençait à se constituer;
on essayait des armées permanentes. Les ressources étaient faibles, ou
nulles; la production industrielle, qui alimente la prodigieuse
consommation du fisc dans les temps modernes, avait à peine commencé.
C'était encore l'âge du privilège; les barons, le clergé, tout le monde,
avaient à alléguer tel ou tel droit pour ne rien payer. Depuis la Grande
Charte surtout, une foule d'abus lucratifs ayant été supprimés, le
gouvernement anglais semblait n'être plus qu'une méthode pour faire
mourir le roi de faim.
La Grande Charte ayant posé l'insurrection en principe et constitué
l'anarchie, une seconde crise était nécessaire pour asseoir un ordre
régulier, pour introduire entre le roi, le pape et le baronnage un
élément nouveau, le peuple, qui peu à peu les mit d'accord. À une
révolution il faut un homme; ce fut Simon de Montfort; ce fils du
conquérant du Languedoc était destiné à poursuivre sur les ministres
poitevins d'Henri III la guerre héréditaire de sa famille contre les
hommes du Midi. Marguerite de Provence, femme de saint Louis, haïssait
ces Montfort, qui avaient fait tant de mal à son pays. Simon pensa qu'il
ne gagnerait rien à rester à la cour de France, et passa en Angleterre.
Les Montfort, comtes de Leicester, appartenaient aux deux pays. Le roi
Henri combla Simon; il lui donna sa soeur, et l'envoya en Guyenne
réprimer les troubles de ce pays. Simon s'y conduisit avec tant de
dureté qu'il fallut le rappeler. Alors il tourna contre le roi. Ce roi
n'avait jamais été plus puissant en apparence, ni plus faible en
réalité. Il s'imaginait qu'il pourrait acheter pièce à pièce les
dépouilles de la maison de Souabe. Son frère, Richard de Cornouailles,
venait d'acquérir, argent comptant, le titre d'empereur, et le pape
avait concédé à son fils celui de roi de Naples. Cependant toute
l'Angleterre était pleine de troubles. On n'avait su d'autre remède à la
tyrannie pontificale que d'assassiner les courriers, les agents du pape;
une association s'était formée dans ce but[585]. En 1258, un _Parlement_
fut assemblé à Oxford; c'est la première fois que les assemblées
prennent ce titre. Le roi y avait de nouveau juré la Grande Charte, et
s'était mis en tutelle entre les mains de vingt-quatre barons. Au bout
de six ans de guerres, les deux partis invoquèrent l'arbitrage de saint
Louis. Le pieux roi, également inspiré de la Bible et du droit romain,
décida qu'_il fallait obéir aux puissances_, et annula les statuts
d'Oxford, déjà cassés par le pape. Le roi Henri devait rentrer en
possession de toute sa puissance, sauf les chartes et louables coutumes
du royaume d'Angleterre antérieures aux statuts d'Oxford (1264).
[Footnote 585: _App. 131._]
Aussi les confédérés ne prirent cette sentence arbitrale que comme un
signal de guerre. Simon de Montfort eut recours à un moyen extrême. Il
intéressa les villes à la guerre, en introduisant leurs représentants
dans le Parlement. Étrange destinée de cette famille! Au douzième
siècle, un des ancêtres de Montfort avait conseillé à Louis-le-Gros,
après la bataille de Brenneville, d'armer les milices communales. Son
père, l'exterminateur des Albigeois, avait détruit les municipes du midi
de la France. Lui, il appela les communes d'Angleterre à la
participation des droits politiques, essayant toutefois d'associer la
religion à ses projets, et de faire de cette guerre une croisade[586].
[Footnote 586: La veille de la bataille de Lewes, il ordonna à chaque
soldat de s'attacher une croix blanche sur la poitrine et sur l'épaule,
et d'employer le soir suivant à des actes de religion.]
Quelque consciencieuse et impartiale que fût la décision de saint Louis,
elle était téméraire, ce semble; l'avenir devait juger ce jugement.
C'était la première fois qu'il sortait de cette réserve qu'il s'était
jusqu'alors imposée. Sans doute, à cette époque, l'influence du clergé
d'une part, de l'autre celle des légistes, le préoccupaient de l'idée du
droit absolu de la royauté. Cette grande et subite puissance de la
France, pendant les discordes et l'abaissement de l'Angleterre et de
l'Empire, était une tentation. Elle portait Louis à quitter peu à peu le
rôle de médiateur pacifique qu'il s'était contenté autrefois de jouer
entre le pape et l'empereur. L'illustre et infortunée maison de Souabe
était abattue; le pape mettait à l'encan ses dépouilles. Il les offrait
à qui en voudrait, au roi d'Angleterre, au roi de France. Louis refusa
d'abord pour lui-même, mais il permit à son frère Charles d'accepter.
C'était mettre un royaume de plus dans sa maison, mais aussi sur sa
conscience le poids d'un royaume. L'Église, il est vrai, répondait de
tout. Le fils du grand Frédéric II, Conrad, et le bâtard Manfred,
étaient, disait-on, des impies, des ennemis du pape, des princes plus
mahométans que chrétiens. Cependant, tout cela suffisait-il pour qu'on
leur prît leur héritage? et si Manfred était coupable, qu'avait-il fait
le fils de Conrad, le pauvre petit Corradino, le dernier rejeton de tant
d'empereurs? Il avait à peine trois ans.
Ce frère de saint Louis, ce Charles d'Anjou, dont son admirateur Villani
a laissé un portrait si terrible, cet _homme noir, qui dormait
peu_[587], fut un démon tentateur pour saint Louis. Il avait épousé
Béatrix, la dernière des quatre filles du comte de Provence. Les trois
aînées étaient reines[588], et faisaient asseoir Béatrix sur un
escabeau à leurs pieds. Celle-ci irritait encore l'âme violente et avide
de son mari; il lui fallait aussi un trône à elle, et n'importe à quel
prix. La Provence, comme l'héritière de Provence, devait souhaiter une
consolation pour l'hymen odieux qui la soumettait aux Français; si les
vaisseaux de Marseille assujettie portaient le pavillon de France, il
fallait qu'au moins ce pavillon triomphât sur les mers, et humiliât ceux
des Italiens.
[Footnote 587: «Ce Charles fut sage et prudent dans les conseils, preux
dans les armes, sévère, et fort redouté de tous les rois du monde,
magnanime, et de hautes pensées qui l'égalaient aux plus grandes
entreprises; inébranlable dans l'adversité, ferme et fidèle dans toutes
ses promesses, parlant peu et agissant beaucoup, ne riant presque
jamais, décent comme un religieux, zélé catholique, âpre à rendre
justice, féroce dans ses regards. Sa taille était grande et nerveuse, sa
couleur olivâtre, son nez fort grand. Il paraissait plus fait qu'aucun
autre seigneur pour la majesté royale. Il ne dormait presque point. Il
fut prodigue d'armes envers ses chevaliers; mais avide d'acquérir, de
quelque part que ce fût, des terres, des seigneuries et de l'argent pour
fournir à ses entreprises. Jamais il ne prit de plaisir aux mimes, aux
troubadours et aux gens de cour.» (Villani.)]
[Footnote 588: Femmes des rois de France et d'Angleterre, et de
l'empereur Richard de Cornouailles.]
Je ne puis raconter la ruine de cette grande et malheureuse maison de
Souabe, sans revenir sur ses destinées, qui ne sont autres que la lutte
du sacerdoce et de l'empire. Qu'on m'excuse de cette digression. Cette
famille périt; c'est la dernière fois que nous devons en parler.
La maison de Franconie et de Souabe, d'Henri IV à Frédéric-Barberousse,
de celui-ci à Frédéric II, et jusqu'à Corradino en qui elle devait
s'éteindre, présenta, au milieu d'une foule d'actes violents et
tyranniques, un caractère qui ne permet pas de rester indifférent à son
sort: ce caractère est l'héroïsme des affections privées. C'était le
trait commun de tout le parti gibelin: le dévouement de l'homme à
l'homme. Jamais, dans leurs plus grands malheurs, ils ne manquèrent
d'amis prêts à combattre et mourir volontiers pour eux. Et ils le
méritaient par leur magnanimité. C'est à Godefroi de Bouillon, au fils
des ennemis héréditaires de sa famille qu'Henri IV remit le drapeau de
l'Empire; on sait comment Godefroi reconnut cette confiance admirable.
Le jeune Corradino eut son Pylade dans le jeune Frédéric d'Autriche,
enfants héroïques que le vainqueur ne sépara pas dans la mort. La patrie
elle-même, que les Gibelins d'Italie troublèrent tant de fois, elle leur
était chère, alors même qu'ils l'immolaient. Dante a placé dans l'enfer
le chef des Gibelins de Florence, Farinata degli Uberti. Mais, de la
façon dont il en parle, il n'est point de noble coeur qui ne voudrait
place à côté d'un tel homme sur la couche de feu. «Hélas! dit l'ombre
héroïque, je n'étais pas seul à la bataille où nous vainquîmes Florence,
mais au conseil où les vainqueurs proposaient de la détruire, je parlai
seul, et la sauvai.»
Un tout autre esprit semble avoir dominé chez les Guelfes. Ceux-ci,
vrais Italiens, amis de l'Église tant qu'elle le fut de la liberté,
sombres niveleurs, voués au raisonnement sévère et prêts à immoler le
genre humain à une idée. Pour juger ce parti, il faut l'observer, soit
dans l'éternelle tempête qui fut la vie de Gênes, soit dans l'épuration
successive par où Florence descendit, comme dans les cercles d'un autre
enfer de Dante, des Gibelins aux Guelfes, des Guelfes blancs aux Guelfes
noirs, puis de ceux-ci sous la terreur de la _Société guelfe_. Là, elle
demanda, comme remède, le mal même qui lui avait fait horreur dans les
Gibelins, la tyrannie; tyrannie violente, et puis tyrannie douce, quand
le sentiment s'émoussa.
Ce dur esprit guelfe, qui n'épargna pas même Dante, qui fit sa route et
par l'alliance de l'Église et par celle de la France, crut atteindre son
but dans la proscription des nobles. On rasa leurs châteaux hors des
villes; dans les villes, on prit leurs maisons fortes; on les mit si
bas, ces Uberti de Florence, ces Doria de Gênes, que dans cette dernière
ville on anoblissait pour dégrader, et que pour récompenser un noble, on
l'élevait à la dignité de plébéien. Alors les marchands furent contents
et se crurent forts. Ils dominèrent les campagnes à leur tour, comme
avaient fait les citoyens des villes antiques. Toutefois, que
substituèrent-ils à la noblesse, au principe militaire qu'ils avaient
détruit? des soldats de louage qui les trompèrent, les rançonnèrent et
devinrent leurs maîtres, jusqu'à ce que les uns et les autres furent
accablés par l'invasion des étrangers.
Telle fut, en deux mots, l'histoire du vrai parti italien, du parti
guelfe. Quant au parti gibelin ou allemand, il périt ou changea de forme
dès qu'il ne fut plus allemand et féodal. Il subit une métamorphose
hideuse, devint tyrannie pure, et renouvela, par Eccelino et Galéas
Visconti, tout ce que l'antiquité avait raconté ou inventé des Phalaris
et des Agathocle.
L'acquisition du royaume de Naples qui, en apparence, élevait si haut la
maison de Souabe, fut justement ce qui la perdit. Elle entreprit de
former le plus bizarre mélange d'éléments ennemis, d'unir et de mêler
les Allemands, les Italiens et les Sarrasins. Elle amena ceux-ci à la
porte de l'Église; et par ses colonies mahométanes de Luceria et de
Nocéra[589], elle constitua la papauté en état de siège. Alors devait
commencer un duel à mort. D'autre part, l'Allemagne ne s'accommoda pas
mieux d'un prince tout Sicilien, qui voulait faire prévaloir chez elle
le droit romain, c'est-à-dire, le nivellement de l'ancien Empire; la
seule loi de succession, en rendant les partages égaux entre les frères,
eût divisé et abaissé toutes les grandes maisons. La dynastie de Souabe
fut haïe en Allemagne comme italienne, en Italie comme allemande ou
comme arabe; tout se retira d'elle. Frédéric II vit son beau-père, Jean
de Brienne, saisir le temps où il était à la terre sainte, pour lui
enlever Naples. Son propre fils, Henri, qu'il avait désigné son
héritier, renouvela contre lui la révolte d'Henri V contre son père,
tandis que son autre fils, le bel Enzio, était enseveli pour toujours
dans les prisons de Bologne[590]. Enfin, son chancelier, son ami le plus
cher, Pierre des Vignes, tenta de l'empoisonner. Après ce dernier coup,
il ne restait plus qu'à se voiler la tête, comme César aux ides de mars.
Frédéric abjura toute ambition, demanda à résigner tout pour se retirer
à la terre sainte; il voulait, du moins, mourir en paix. Le pape ne le
permit pas.
[Footnote 589: 1223, 1247. Nocéra fut surnommée _Nocéra de' Pagani_.]
[Footnote 590: À la mort de Corradino il voulut s'échapper, enfermé dans
un tonneau; mais une boucle de ses cheveux le trahit. «Ah! il n'y a que
le roi Enzio qui puisse avoir de si beaux cheveux blonds!....»]
Alors le vieux lion s'enfonça dans la cruauté; au siège de Parme, il
faisait chaque jour décapiter quatre de ses prisonniers. Il protégea
l'horrible Eccelino, lui donna le vicariat de l'Empire, et l'on vit par
toute l'Italie mendier leur pain des hommes, des femmes, mutilés, qui
racontaient les vengeances du vicaire impérial.
Frédéric mourut à la peine[591], et le pape en poussa des cris de joie.
Son fils Conrad n'apparut dans l'Italie que pour mourir aussi[592].
Alors l'Empire échappa à cette maison; le frère du roi d'Angleterre et
le roi de Castille se crurent tous deux empereurs. Le fils de Conrad, le
petit Corradino, n'était pas en âge de disputer rien à personne; mais le
royaume de Naples resta au bâtard Manfred, au vrai fils de Frédéric II,
brillant, spirituel, débauché, impie comme son père, homme à part, que
personne n'aima ni ne haït à demi. Il se faisait gloire d'être bâtard,
comme tant de héros et de dieux païens[593]. Tout son appui était dans
les Sarrasins, qui lui gardaient les places et les trésors de son père.
Il ne se fiait guère qu'à eux; il en avait appelé neuf mille encore de
Sicile, et dans sa dernière bataille c'est à leur tête qu'il chargeait
l'ennemi[594].
[Footnote 591: _App. 132._]
[Footnote 592: Au printemps de l'an 1254. Il n'avait que vingt-six ans.]
[Footnote 593: _App. 133._]
[Footnote 594: Dans sa fuite, en 1254, il ne trouva de refuge qu'à
Luceria. Les Sarrasins l'y accueillirent avec des transports de joie.
Avant la bataille, Manfred envoya des ambassadeurs pour négocier.
Charles répondit: «Va dire au sultan de Nocéra que je ne veux que
bataille, et qu'aujourd'hui même je le mettrai en enfer, ou il me mettra
en paradis.»]
On prétend que Charles d'Anjou dut sa victoire à l'ordre déloyal qu'il
donna aux siens, _de frapper aux chevaux_. C'était agir contre toute
chevalerie. Au reste, ce moyen était peu nécessaire; la gendarmerie
française avait trop d'avantage sur une armée composée principalement
de troupes légères. Quand Manfred vit les siens en fuite, il voulut
mourir et attacha son casque, mais il tomba par deux fois. _Hoc est
signum Dei_, dit-il; il se jeta à travers les Français et y trouva la
mort. Charles d'Anjou voulait refuser la sépulture au pauvre excommunié;
mais les Français eux-mêmes apportèrent chacun une pierre, et lui
dressèrent un tombeau[595].
[Footnote 595: Le légat du pape le fit déterrer, et jeter sur les
confins du royaume de Naples et de la campagne de Rome.]
Cette victoire facile n'adoucit pas davantage le farouche conquérant de
Naples. Il lança par tout le pays une nuée d'agents avides qui, fondant
comme des sauterelles, mangèrent le fruit, l'arbre et presque la
terre[596]. Les choses allèrent si loin que le pape lui-même, qui avait
appelé le fléau, se repentit, et fit des remontrances à Charles d'Anjou.
Les plaintes retentissaient dans toute l'Italie, et au delà des Alpes.
Tout le parti gibelin de Naples, de Toscane, Pise surtout, implorait le
secours du jeune Corradino. La mère de l'héroïque enfant le retint
longtemps, inquiète de le voir si jeune encore entrer dans cette funèbre
Italie, où toute sa famille avait trouvé son tombeau. Mais dès qu'il eut
quinze ans, il n'y eut plus moyen de le retenir. Son jeune ami, Frédéric
d'Autriche, dépouillé comme lui de son héritage, s'associa à sa fortune.
Ils passèrent les Alpes avec une nombreuse chevalerie. Parvenus à peine
dans la Lombardie, le duc de Bavière s'alarma, et laissa le jeune fils
des empereurs poursuivre son périlleux voyage, avec trois ou quatre
mille hommes d'armes seulement. Quand ils passèrent devant Rome, le pape
qu'on en avertit dit seulement: «Laissons aller ces victimes.»
[Footnote 596: À tous les emplois qui existaient dans l'ancienne
administration, Charles avait joint tous les emplois correspondants
qu'il connaissait en France, en sorte que le nombre des fonctionnaires
était plus que doublé.]