La destinée de ce jeune et innocent Louis IX fut d'être l'héritier des

Albigeois et de tant d'autres ennemis de l'Église. C'était pour lui que

Jean, condamné sans être entendu, avait perdu la Normandie, et son fils

Henri le Poitou; c'était pour lui que Montfort avait égorgé vingt mille

hommes dans Béziers, et Folquet, dix mille dans Toulouse. Ceux qui

avaient péri étaient, il est vrai, des hérétiques, des mécréants, des

ennemis de Dieu; il y avait pourtant dans tout cela bien des morts; et

dans cette magnifique dépouille, une triste odeur de sang. Voilà, sans

doute, ce qui fit l'inquiétude et l'indécision de saint Louis. Il avait

grand besoin de croire et de s'attacher à l'Église, pour se justifier à

lui-même son père et son aïeul, qui avait accepté de tels dons. Position

critique pour une âme timorée; il ne pouvait restituer sans déshonorer

son père et indigner la France. D'autre part, il ne pouvait garder, ce

semble, sans consacrer tout ce qui s'était fait, sans accepter tous les

excès, toutes les violences de l'Église.

Le seul objet vers lequel une telle âme pouvait se tourner encore,

c'était la croisade, la délivrance de Jérusalem. Cette grande puissance,

bien ou mal acquise, qui se trouvait dans ses mains, c'était là, sans

doute, qu'elle devait s'exercer et s'expier. De ce côté, il y avait tout

au moins la chance d'une mort sainte.

Jamais la croisade n'avait été plus nécessaire et plus légitime.

Agressive jusque-là, elle allait devenir défensive. On attendait dans

tout l'Orient un grand et terrible événement; c'était comme le bruit des

grandes eaux avant le déluge, comme le craquement des digues, comme le

premier murmure des cataractes du ciel. Les Mongols s'étaient ébranlés

du Nord, et peu à peu descendaient par toute l'Asie. Ces pasteurs,

entraînant les nations, chassant devant eux l'humanité avec leurs

troupeaux, semblaient, décidés à effacer de la terre toute ville, toute

construction, toute trace de culture, à refaire du globe un désert, une

libre prairie, où l'on pût désormais errer sans obstacle. Ils

délibérèrent s'ils ne traiteraient pas ainsi toute la Chine

septentrionale, s'ils ne rendraient pas cet empire, par l'incendie de

cent villes et regorgement de plusieurs millions d'hommes, à cette

beauté primitive des solitudes du monde naissant. Où ils ne pouvaient

détruire les villes sans grand travail, ils se dédommageaient du moins

par le massacre des habitants; témoin ces pyramides de têtes de morts

qu'ils firent élever dans la plaine de Bagdad[563].

[Footnote 563: Tamerlan, après avoir ruiné Damas de fond en comble, fit

frapper des monnaies portant un mot arabe dont le sens était:

DESTRUCTION.]

Toutes les sectes, toutes les religions qui se partageaient l'Asie,

avaient également à craindre ces barbares, et nulle chance de les

arrêter. Les sunnites et les schyytes, le calife de Bagdad et le calife

du Caire, les Assassins, les chrétiens de terre sainte, attendaient le

Jugement. Toute dispute allait être finie, toute haine réconciliée; les

Mongols s'en chargeaient. De là, sans doute, ils passeraient en Europe,

pour accorder le pape et l'empereur, le roi d'Angleterre et le roi de

France. Alors, ils n'auraient plus qu'à faire manger l'avoine à leurs

chevaux sur l'autel de Saint-Pierre de Rome, et le règne de l'Antéchrist

allait commencer.

Ils avançaient, lents et irrésistibles, comme la vengeance de Dieu; déjà

ils étaient partout présents par l'effroi qu'ils inspiraient. En l'an

1238, les gens de la Frise et du Danemark n'osèrent pas quitter leurs

femmes épouvantées pour aller pêcher le hareng selon leur usage sur les

côtes d'Angleterre[564]. En Syrie, on s'attendait d'un moment à l'autre

à voir apparaître les grosses têtes jaunes et les petits chevaux

échevelés. Tout l'Orient était réconcilié. Les princes mahométans, entre

autres le Vieux de la Montagne, avaient envoyé une ambassade suppliante

au roi de France, et l'un des ambassadeurs passa en Angleterre.

[Footnote 564: _App. 126._]

D'autre part, l'empereur latin de Constantinople venait exposer à saint

Louis son danger, son dénuement et sa misère. Ce pauvre empereur s'était

vu obligé de faire alliance avec les Comans, et de leur jurer amitié, la

main sur un chien mort. Il en était à n'avoir plus pour se chauffer que

les poutres de son palais. Quand l'impératrice vint, plus tard, implorer

de nouveau la pitié de saint Louis, Joinville fut obligé, pour la

présenter, de lui donner une robe. L'empereur offrait à saint Louis de

lui céder à bon compte un inestimable trésor, la vraie couronne d'épines

qui avait ceint le front du Sauveur. La seule chose qui embarrassait le

roi de France, c'est que ce commerce de reliques avait bien l'air d'être

un cas de simonie; mais il n'était pas défendu pourtant de faire un

présent à celui qui faisait un tel don à la France. Le présent fut de

cent soixante mille livres, et de plus saint Louis donna le produit

d'une confiscation faite sur les Juifs, dont il se faisait scrupule de

profiter lui-même. Il alla pieds nus recevoir les saintes reliques

jusqu'à Vincennes, et plus tard, fonda pour elles la Sainte-Chapelle de

Paris.

La croisade de 1235 n'était pas faite pour rétablir les affaires

d'Orient. Le roi champenois de Navarre, le duc de Bourgogne, le comte de

Montfort, se firent battre. Le frère du roi d'Angleterre n'eut d'autre

gloire que celle de racheter les prisonniers. Mauclerc seul y gagna

quelque chose. Cependant, le jeune roi de France ne pouvait quitter

encore son royaume, et réparer ces malheurs. Une vaste ligue se formait

contre lui; le comte de Toulouse, dont la fille avait épousé le frère du

roi, Alphonse de Poitiers, voulait tenter encore un effort pour garder

ses États, s'il n'avait pu garder ses enfants. Il s'était allié aux rois

d'Angleterre, de Navarre, de Castille et d'Aragon. Il voulait épouser ou

Marguerite de la Marche, soeur utérine d'Henri III, ou Béatrix de

Provence. Par ce dernier mariage, il eût réuni la Provence au Languedoc,

déshérité sa fille au profit des enfants qu'il eût eus de Béatrix, et

réuni tout le Midi. La précipitation fit avorter ce grand projet. Dès

1242, les inquisiteurs furent massacrés à Avignon; l'héritier légitime

de Nîmes, Béziers et Carcassonne, le jeune Trencavel, se hasarda à

reparaître. Les confédérés agirent l'un après l'autre, Raymond était

réduit quand les Anglais prirent les armes. Leur campagne en France fut

pitoyable; Henri III avait compté sur son beau-père, le comte de la

Marche, et les autres seigneurs qui l'avaient appelé. Quand ils se

virent et se comptèrent, alors commencèrent les reproches et les

altercations. Les Français n'avançaient pas moins; ils auraient tourné

et pris l'armée anglaise au pont de Taillebourg, sur la Charente, si

Henri n'eût obtenu une trêve par l'intercession de son frère Richard,

en qui Louis révéra le héros de la dernière croisade, celui qui avait

racheté et rendu à l'Europe tant de chrétiens[565]. Henri profita de ce

répit pour décamper et se retirer vers Saintes. Louis le serra de près;

un combat acharné eut lieu dans les vignes, et le roi d'Angleterre finit

par s'enfuir dans la ville, et de là vers Bordeaux (1242).

[Footnote 565: Math. Paris.]

Une épidémie, dont le roi et l'armée languirent également, l'empêcha de

poursuivre ses succès. Mais le combat de Taillebourg n'en fut pas moins

le coup mortel pour ses ennemis, et en général pour la féodalité. Le

comte de Toulouse n'obtint grâce que comme cousin de la mère de saint

Louis. Son vassal, le comte de Foix, déclara qu'il voulait dépendre

immédiatement du roi. Le comte de la Marche et sa femme, l'orgueilleuse

Isabelle de Lusignan, veuve de Jean et mère d'Henri III, furent obligés

de céder. Ce vieux comte, faisant hommage au frère du roi, Alphonse,

nouveau comte de Poitiers, un chevalier parut, qui se disait

mortellement offensé par lui, et demandait à le combattre par-devant son

suzerain. Alphonse insistait durement pour que le vieillard fit raison

au jeune homme. L'événement n'était pas douteux, et déjà Isabelle,

craignant de périr après son mari, s'était réfugiée au couvent de

Fontevrault. Saint Louis s'interposa et ne permit point ce combat

inégal. Telle fut pourtant l'humiliation du comte de la Marche que son

ennemi, qui avait juré de laisser pousser ses cheveux jusqu'à ce qu'il

eût vengé son outrage, se les fit couper solennellement devant tous les

barons, et déclara qu'il en avait assez.

En cette occasion, comme en toutes, Louis montrait la modération d'un

saint et d'un politique. Un baron n'ayant voulu se rendre qu'après en

avoir obtenu l'autorisation de son seigneur, le roi d'Angleterre, Louis

lui en sut gré, et lui remit son château sans autre garantie que son

serment[566]. Mais afin de sauver de la tentation du parjure ceux qui

tenaient des fiefs de lui et d'Henri, il leur déclara, aux termes de

l'Évangile, qu'on ne pouvait servir deux maîtres, et leur permit d'opter

librement[567]. Il eût voulu, pour ôter toute cause de guerre, obtenir

d'Henri la cession expresse de la Normandie; à ce prix, il lui eût rendu

le Poitou.

[Footnote 566: Math. Paris.]

[Footnote 567: Id.]

Telles étaient la prudence et la modération du roi. Il n'imposa pas à

Raymond d'autres conditions que celles du traité de Paris, qu'il avait

signé quatorze ans auparavant.

Cependant la catastrophe tant redoutée avait lieu en Orient. Une aile de

la prodigieuse armée des Mongols avait poussé vers Bagdad (1258); une

autre entrait en Russie, en Pologne, en Hongrie. Les Karismiens,

précurseurs des Mongols, avaient envahi la terre sainte; ils avaient

remporté à Gaza, malgré l'union des chrétiens et des musulmans, une

sanglante victoire. Cinq cents templiers y étaient restés; c'était tout

ce que l'ordre avait alors de chevaliers à la terre sainte; puis les

Mongols avaient pris Jérusalem abandonnée de ses habitants; ces

barbares, par un jeu perfide, mirent partout des croix sur les murs; les

habitants, trop crédules, revinrent et furent massacrés.

Saint Louis était malade, alité, et presque mourant, quand ces tristes

nouvelles parvinrent en Europe. Il était si mal qu'on désespérait de sa

vie, et déjà une des dames qui le gardaient voulait lui jeter le drap

sur le visage, croyant qu'il avait passé. Dès qu'il alla un peu mieux,

au grand étonnement de ceux qui l'entouraient, il fit mettre la croix

rouge sur son lit et sur ses vêtements. Sa mère eût autant aimé le voir

mort. Il promettait, lui faible et mourant, d'aller si loin, outre-mer,

sous un climat meurtrier, donner son sang et celui des siens dans cette

inutile guerre qu'on poursuivait depuis plus d'un siècle. Sa mère, les

prêtres eux-mêmes le pressaient d'y renoncer. Il fut inflexible; cette

idée qu'on lui croyait si fatale fut, selon toute apparence, ce qui le

sauva; il espéra, il voulut vivre, et vécut en effet. Dès qu'il fut

convalescent, il appela sa mère, l'évêque de Paris, et leur dit:

«Puisque vous croyez que je n'étais pas parfaitement en moi-même quand

j'ai prononcé mes voeux, voilà ma croix que j'arrache de mes épaules, je

vous la rends... Mais à présent, continua-t-il, vous ne pouvez nier que

je ne sois dans la pleine jouissance de toutes mes facultés; rendez-moi

donc ma croix; car celui qui sait toute chose sait aussi qu'aucun

aliment n'entrera dans ma bouche jusqu'à ce j'aie été marqué de nouveau

de son signe.--C'est le doigt de Dieu, s'écrièrent tous les assistants;

ne nous opposons plus à sa volonté.» Et personne, dès ce jour, ne

contredit son projet.

Le seul obstacle qui restât à vaincre, chose triste et contre nature,

c'était le pape. Innocent IV remplissait l'Europe de sa haine contre

Frédéric II. Chassé de l'Italie, il assembla contre lui un grand concile

à Lyon[568]. Cette ville impériale tenait pourtant à la France, sur le

territoire de laquelle elle avait son faubourg au delà du Rhône. Saint

Louis, qui s'était inutilement porté pour médiateur, ne consentit pas

sans répugnance à recevoir le pape. Il fallut que tous les moines de

Cîteaux vinssent se jeter aux pieds du roi, et il laissa attendre le

pape quinze jours pour savoir sa détermination. Innocent, dans sa

violence, contrariait de tout son pouvoir la croisade d'Orient; il eût

voulu tourner les armes du roi de France contre l'empereur ou contre le

roi d'Angleterre, qui était sorti un moment de sa servilité à l'égard du

saint-siège. Déjà, en 1239, il avait offert la couronne impériale à

saint Louis pour son frère, Robert d'Artois; en 1245, il lui offrit la

couronne d'Angleterre. Étrange spectacle, un pape n'oubliant rien pour

entraver la délivrance de Jérusalem, offrant tout à un croisé pour lui

faire violer son voeu[569].

[Footnote 568: Math. Paris.--«Écrasons d'abord le dragon, disait-il, et

nous écraserons bientôt ces vipères de roitelets.»]

[Footnote 569: «Les barons anglais n'osaient passer à la terre sainte,

craignant les pièges de la cour de Rome (muscipulas Romanæ curiæ

formidantes).» (Math. Paris.)]

Louis ne songeait guère à acquérir. Il s'occupait bien plutôt à

légitimer les acquisitions de ses pères. Il essaya inutilement de se

réconcilier l'Angleterre par une restitution partielle. Il interrogea

même les évêques de Normandie pour se rassurer sur le droit qu'il

pouvait avoir à la possession de cette province. Il dédommagea par une

somme d'argent le vicomte Trencavel, héritier de Nîmes et Béziers. Il

l'emmena à la croisade, avec tous les faidits, les proscrits de la

guerre des Albigeois, tous ceux que l'établissement des compagnons de

Montfort avait privés de leur patrimoine. Ainsi il faisait de la guerre

sainte une expiation, une réconciliation universelle.

Ce n'était pas une simple guerre, une expédition, que saint Louis

projetait, mais la fondation d'une grande colonie en Égypte. On pensait

alors, non sans vraisemblance, que pour conquérir et posséder la terre

sainte, il fallait avoir l'Égypte pour point d'appui. Aussi il avait

emporté une grande quantité d'instruments de labourage et d'outils de

toute espèce[570]. Pour faciliter les communications régulières, il

voulut avoir un port à lui sur la Méditerranée; ceux de Provence étaient

à son frère Charles d'Anjou: il fit creuser celui d'Aigues-Mortes.

[Footnote 570: «Ligones, Iridentes, trahas, vomeres, aratra, etc.»

(Math. Paris.)]

Il cingla d'abord vers Chypre, où l'attendaient d'immenses

approvisionnements[571]. Là il s'arrêta, et longtemps, soit pour

attendre son frère Alphonse qui lui amenait sa réserve, soit peut-être

pour s'orienter dans ce monde nouveau. Il y fut amusé par les

ambassadeurs des princes d'Asie, qui venaient observer le grand roi des

Francs. Les chrétiens vinrent d'abord, de Constantinople, d'Arménie, de

Syrie; les musulmans ensuite, entre autres les envoyés de ce Vieux de la

Montagne dont on faisait tant de récits[572]. Les Mongols mêmes

parurent. Saint Louis, qui les crut favorables au christianisme d'après

leur haine pour les autres mahométans, se ligua avec eux contre les deux

papes de l'islamisme, les califes de Bagdad et du Caire.

[Footnote 571: Joinville: «Et quant on les véoit il sembloit que ce

fussent montaingnes; car la pluie qui avoit batu les blez de lonc-temps,

les avoit fait germer par desus, si que il n'i paroit que l'erbe vert.»]

[Footnote 572: _App. 127._]

Cependant les Asiatiques revenaient de leurs premières craintes; ils se

familiarisaient avec l'idée de la grande invasion des Francs. Ceux-ci,

dans l'abondance, s'énervaient sous la séduction d'un climat corrupteur.

Les prostituées venaient placer leurs tentes autour même de la tente du

roi et de sa femme, la chaste reine Marguerite, qui l'avait suivi.

Il se décida enfin à partir pour l'Égypte. Il avait à choisir entre

Damiette et Alexandrie. Un coup de vent l'ayant poussé vers la première

ville[573], il eut hâte d'attaquer; lui-même il se jeta dans l'eau

l'épée à la main. Les troupes légères des Sarrasins, qui étaient en

bataille sur le rivage, tentèrent une ou deux charges, et, voyant les

Francs inébranlables, elles s'enfuirent à toute bride. La forte ville de

Damiette, qui pouvait résister, se rendit dans le premier effroi. Maître

d'une telle place, il fallait se hâter de saisir Alexandrie ou le

Caire. Mais la même foi qui inspirait la croisade faisait négliger les

moyens humains qui en auraient assuré le succès. Le roi d'ailleurs, roi

féodal, n'était sans doute pas assez maître pour arracher ses gens au

pillage d'une riche ville; il en fut comme à Chypre, ils ne se

laissèrent emmener que lorsqu'ils furent las eux-mêmes de leurs excès.

Il y avait d'ailleurs une excuse; Alphonse et la réserve se faisaient

attendre. Le comte de Bretagne, Mauclerc, déjà expérimenté dans la

guerre d'Orient, voulait qu'on s'assurât d'abord d'Alexandrie; le roi

insista pour le Caire. Il fallait donc s'engager dans ce pays coupé de

canaux, et suivre la route qui avait été si fatale à Jean de Brienne. La

marche fut d'une singulière lenteur; les chrétiens, au lieu de jeter des

ponts, faisaient une levée dans chaque canal. Ils mirent ainsi un mois

pour franchir les dix lieues qui sont de Damiette à Mansourah[574]. Pour

atteindre cette dernière ville, ils entreprirent une digue qui devait

soutenir le Nil et leur livrer passage. Cependant ils souffraient

horriblement des feux grégeois que leur lançaient les Sarrasins, et qui

les brûlaient sans remède, enfermés dans leurs armures[575]. Ils

restèrent ainsi cinquante jours, au bout desquels ils apprirent qu'ils

auraient pu s'épargner tant de peine et de travail. Un Bédouin leur

indiqua un gué (8 février).

[Footnote 573: _App. 128._]

[Footnote 574: Bonaparte pensait que si saint Louis avait manoeuvré

comme les Français en 1798, il aurait pu, en partant de Damiette le 8

juin, arriver le 12 à Mansourah, et le 26 au Caire.]

[Footnote 575: «Toutes les fois que nostre saint roi ooit que il nous

getoient le feu grejois, il se vestoit en son lit, et tendoit ses mains

vers notre Seigneur, et disoit en plourant: Biau Sire Diex, gardez-moy

ma gent.» (Joinville.)]

L'avant-garde, conduite par Robert d'Artois, passa avec quelque

difficulté. Les templiers, qui se trouvaient avec lui, l'engageaient à

attendre que son frère le rejoignît. Le bouillant jeune homme les traita

de lâches et se lança, tête baissée, dans la ville dont les portes

étaient ouvertes. Il laissait mener son cheval par un brave chevalier,

qui était sourd, et qui criait à tue-tête: «Sus! sus! à l'ennemi[576]!»

Les templiers n'osèrent rester derrière; tous entrèrent, tous périrent.

Les mameluks, revenus de leur étonnement, barrèrent les rues de pièces

de bois, et des fenêtres ils écrasèrent les assaillants.

[Footnote 576: Joinville: «Le bon comte de Soissons se moquoit à moy, et

me disoit: «Seneschal, lessons huer cette chiennaille, que, par la

quoife Dieu, encore en parlerons-nous de ceste journée es chambres des

dames.»]

Le roi, qui ne savait rien encore, passa, rencontra les Sarrasins; il

combattit vaillamment. «Là, où j'étois à pied avec mes chevaliers, dit

Joinville, aussi blessé vint le roi avec toute sa bataille, avec grand

bruit et grande noise de trompes, de nacaires, et il s'arrêta sur un

chemin levé; mais oncques si bel homme armé ne vis, car il paraissait

dessus toute sa gent des épaules en haut, un haume d'or à son chef, une

épée d'Allemagne en sa main.» Le soir on lui annonça la mort du comte

d'Artois, et le roi répondit «que Dieu en feust adoré de ce que il li

donnoit; et lors li choient les larmes des yex moult grosses». Quelqu'un

vint lui demander des nouvelles de son frère: «Tout ce que je sais,

dit-il, c'est qu'il est en paradis[577].»

[Footnote 577: Joinville.]

Les mameluks revenant de tous côtés à la charge, les Français

défendirent leurs retranchements jusqu'à la fin de la journée. Le comte

d'Anjou, qui se trouvait le premier sur la route du Caire, était à pied

au milieu de ses chevaliers; il fut attaqué en même temps par deux

troupes de Sarrasins, l'une à pied, l'autre à cheval; il était accablé

par le feu grégeois, et on le tenait déjà pour déconfit. Le roi le sauva

en s'élançant lui-même à travers les musulmans. La crinière de son

cheval fut toute couverte de feu grégeois. Le comte de Poitiers fut un

moment prisonnier des Sarrasins; mais il eut le bonheur d'être délivré

par les bouchers, les vivandiers et les femmes de l'armée. Le sire de

Briançon ne put conserver son terrain qu'à l'aide des machines du duc de

Bourgogne, qui tiraient au travers de la rivière. Gui de Mauvoisin,

couvert de feu grégeois, n'échappa qu'avec peine aux flammes. Les

bataillons du comte de Flandre, des barons d'outre-mer que commandait

Gui d'Ibelin, et de Gauthier de Châtillon, conservèrent presque toujours

l'avantage sur les ennemis. Ceux-ci sonnèrent enfin la retraite, et

Louis rendit grâces à Dieu, au milieu de toute l'armée, de l'assistance

qu'il en avait reçue; c'était, en effet, un miracle d'avoir pu défendre,

avec des gens à pied et presque tous blessés, un camp attaqué par une

redoutable cavalerie.

Il devait bien voir que le succès était impossible, et se hâter de

retourner vers Damiette; mais il ne pouvait s'y décider. Sans doute, le

grand nombre de blessés qui se trouvaient dans le camp rendait la chose

difficile; mais les malades augmentaient chaque jour. Cette armée,

campant sur les vases de l'Égypte, nourrie principalement des barbots du

Nil, qui mangeaient tant de cadavres, avait contracté d'étranges et

hideuses maladies. Leur chair gonflait, pourrissait autour de leurs

gencives, et pour qu'ils avalassent, on était obligé de la leur couper;

ce n'était par tout le camp que des cris douloureux comme de femmes en

mal d'enfant; chaque jour augmentait le nombre des morts. Un jour,

pendant l'épidémie, Joinville malade, et entendant la messe de son lit,

fut obligé de se lever et de soutenir son aumônier prêt à s'évanouir.

«Ainsi soutenu, il acheva son sacrement, parchanta la messe tout

entièrement: ne oncques plus ne chanta.»

Ces morts faisaient horreur; chacun craignait de les toucher et de leur

donner la sépulture; en vain le roi, plein de respect pour ces martyrs,

donnait l'exemple et aidait à les enterrer de ses propres mains. Tant de

corps abandonnés augmentaient le mal chaque jour; il fallut songer à la

retraite pour sauver au moins ce qui restait. Triste et incertaine

retraite d'une armée amoindrie, affaiblie, découragée. Le roi, qui avait

fini par être malade comme les autres, eût pu se mettre en sûreté, mais

il ne voulut jamais abandonner son peuple[578]. Tout mourant qu'il

était, il entreprit d'exécuter sa retraite par terre, tandis que les

malades étaient embarqués sur le Nil. Sa faiblesse était telle, qu'on

fut bientôt obligé de le faire entrer dans une petite maison et de le

déposer sur les genoux d'une _bourgeoise de Paris_, qui se trouvait là.

[Footnote 578: «Le roi de France eût pu échapper aux mains des

Égyptiens, soit à cheval, soit dans un bateau; mais ce prince généreux

ne voulut jamais abandonner ses troupes.» (Aboul-Mahassen.)--En revenant

de l'île de Chypre, le vaisseau de saint Louis toucha sur un rocher, et

trois toises de la quille furent emportées. On conseilla au roi de le

quitter. «À ce respondi le roy: Seigneurs, je vois que se je descens de

ceste nef, que elle sera de refus, et voy que il a céans huit cents

personnes et plus; et pour ce que chascun aime autretant sa vie comme je

fais la moie, n'oseroit nulz demourez en ceste nef, ainçois demourroient

en Cypre; parquoy, se Dieu plaît, je ne mettrai ja tant de gent comme il

a céans en péril de mort; ainçois demourrai céans pour mon peuple

sauver.» (Joinville.)]

Cependant les chrétiens s'étaient vus bientôt arrêtés par les Sarrasins,

qui les suivaient par terre et les attendaient dans le fleuve. Un

immense massacre commença; ils déclarèrent en vain qu'ils voulaient se

rendre; les Sarrasins ne craignaient autre chose que le grand nombre des

prisonniers; ils les faisaient donc entrer dans un clos, leur

demandaient s'ils voulaient renier le Christ. Un grand nombre obéit,

entre autres tous les mariniers de Joinville.

Histoire de France - Moyen Âge; (Vol. 2 / 10) · 第 28 / 42 段