dans l'amour de Dieu[547]; il s'écria, comme plus tard Luther: «Périsse
la loi, vive la grâce!» Le fondateur de cet ordre vagabond fut un
marchand ou colporteur d'Assise. On appelait cet Italien _François_,
parce qu'en effet il ne parlait guère que _français_. «C'était, dit son
biographe, dans sa première jeunesse, un homme de vanité, un bouffon, un
farceur, un chanteur; léger, prodigue, hardi... Tête ronde, front petit,
yeux noirs et sans malice, sourcils droits, nez droit et fin, oreilles
petites et comme dressées, langue aiguë et ardente, voix véhémente et
douce; dents serrées, blanches, égales; lèvres minces, barbe rare, col
grêle, bras courts, doigts longs, ongles longs, jambe maigre, pied
petit, de chair peu ou point[548].» Il avait vingt-cinq ans lorsqu'une
vision le convertit. Il monte à cheval, va vendre ses étoffes à Foligno,
en rapporte le prix à un vieux prêtre, et sur son refus, jette l'argent
par la croisée. Il veut du moins rester avec le prêtre, mais son père le
poursuit; il se sauve, vit un mois dans un trou; son père le rattrape,
le charge de coups; le peuple le poursuit à coups de pierres. Les siens
l'obligent de renoncer juridiquement à tout son bien en présence de
l'évêque. C'était sa plus grande joie; il rend à son père tous ses
habits, sans garder même un caleçon: l'évêque lui jette son manteau.
[Footnote 547: Cet énervant mysticisme ne fit pas le salut de l'Église.
Le franciscain Eudes Rigaud, devenu archevêque de Rouen (1248-1269),
enregistre chaque soir dans son journal les témoignages les plus
accablants contre l'épouvantable corruption des couvents et des églises
de son diocèse. Ce journal a été publié en 1845. D'autre part la
publication du cartulaire de Saint-Bertin jette le plus triste jour sur
la vie des moines aux onzième et douzième siècles (1860). Voy.
_Renaissance_, Introduction.]
[Footnote 548: _Vie de saint François_, par Thomas de Cellano. (Thomas
de Cellano fut son disciple, et écrivit deux fois sa vie, par ordre de
Grégoire IX.)]
Le voilà lancé sur la terre; il parcourt les forêts en chantant les
louanges du Créateur. Des voleurs l'arrêtent et lui demandent qui il
est: «Je suis, dit-il, le héraut qui proclame le grand roi.» Ils le
plongent dans une fondrière pleine de neige; nouvelle joie pour le
saint; il s'en tire et poursuit sa route. Les oiseaux chantent avec lui;
il les prêche, ils écoutent: «Oiseaux, mes frères, disait-il,
n'aimez-vous pas votre Créateur, qui vous donne ailes et plumes et tout
ce qu'il vous faut?» Puis, satisfait de leur docilité, il les bénit et
leur permet de s'envoler[549]. Il exhortait ainsi toutes les créatures à
louer et remercier Dieu. Il les aimait, sympathisait avec elles; il
sauvait, quand il pouvait, le lièvre poursuivi par les chasseurs, et
vendait son manteau pour racheter un agneau de la boucherie. La nature
morte elle-même, il l'embrassait dans son immense charité. Moissons,
vignes, bois, pierres, il fraternisait avec eux tous et les appelait
tous à l'amour divin[550].
[Footnote 549: Th. Cellan.: «Fratres mei aves, multum debetis laudare
Creatorem, etc...» Un jour que des hirondelles l'empêchaient de prêcher
par leur ramage, il les pria de se taire: «Sorores meæ hirundines, etc.»
Elles obéirent aussitôt.]
[Footnote 550: Th. Cellan.: «Segetes, vineas, lapides et silvas, et
omnia speciosa camporum... terramque et ignem, aerem et ventum ad
divinum monebat amorem, etc... Omnes creaturas _fratres_ nomine
nuncupabat; _frater_ cinis, _soror_ musca, etc.»]
Cependant, un pauvre idiot d'Assise s'attacha à lui, puis un riche
marchand laissa tout pour le suivre. Ces premiers franciscains et ceux
qui se joignirent à eux, donnèrent d'abord dans des austérités
forcenées, comparables à celles des fakirs de l'Inde, se pendant à des
cordes, se serrant de chaînes de fer et d'entraves de bois. Puis, quand
ils eurent un peu calmé cette soif de douleur, saint François chercha
longtemps en lui-même lequel valait mieux de la prière ou de la
prédication[551]. Il y serait encore, s'il ne se fût avisé de consulter
sainte Claire et le frère Sylvestre; ils décidèrent pour la prédication.
Dès lors, il n'hésita plus, se ceignit les reins d'une corde et partit
pour Rome. «Tel était son transport, dit le biographe, quand il parut
devant le pape, qu'il pouvait à peine contenir ses pieds, et
tressaillait comme s'il eût dansé[552].» Les politiques de la cour de
Rome le rebutèrent d'abord; puis le pape réfléchit et l'autorisa. Il
demandait pour grâce unique de prêcher, de mendier, de n'avoir rien au
monde, sauf une pauvre église de Sainte-Marie-des-Anges, dans le petit
champ de la _Portiuncule_, qu'il rebâtit de ce qu'on lui donnait. Cela
fait, il partagea le monde à ses compagnons, gardant pour lui l'Égypte,
où il espérait le martyre; mais il eut beau faire, le sultan s'obstina à
le renvoyer.
[Footnote 551: _Vie de saint François_, par saint Bonaventure.]
[Footnote 552: Id.]
Tels furent les progrès du nouvel ordre, qu'en 1219 saint François
réunit cinq mille franciscains en Italie, et il y en avait dans tout le
monde. Ces apôtres effrénés de la grâce couraient partout pieds nus,
jouant tous les mystères dans leurs sermons, traînant après eux les
femmes et les enfants, riant à Noël, pleurant le Vendredi-Saint,
développant sans retenue tout ce que le christianisme a d'éléments
dramatiques. Le système de la grâce, où l'homme n'est plus rien qu'un
jouet de Dieu, le dispense aussi de toute dignité personnelle; c'est
pour lui un acte d'amour de s'abaisser, de s'annuler, de montrer les
côtés honteux de sa nature; il semble exalter Dieu d'autant plus. Le
scandale et le cynisme deviennent une jouissance pieuse, une sensualité
de dévotion. L'homme immole avec délices sa fierté et sa pudeur à
l'objet aimé.
C'était une grande joie pour saint François d'Assise de faire pénitence
dans les rues pour avoir rompu le jeûne et mangé un peu de volaille par
nécessité. Il se faisait traîner tout nu, frapper de coups de corde, et
l'on criait: «Voici le glouton qui s'est gorgé de poulet à votre insu!»
À Noël il se préparait, pour prêcher, une étable, comme celle où naquit
le Sauveur. On y voyait le boeuf, l'âne, le foin; pour que rien n'y
manquât, lui-même il bêlait comme un mouton, en prononçant _Bethleem_,
et quand il en venait à nommer le doux Jésus, il passait la langue sur
les lèvres et les léchait comme s'il eût mangé du miel[553].
[Footnote 553: Le foin de l'étable fit des miracles; il guérissait les
animaux malades.]
Ces folles représentations, ces courses furieuses à travers l'Europe,
qu'on ne pouvait comparer qu'aux bacchanales ou aux pantomimes des
prêtres de Cybèle, donnaient lieu, on peut le croire, à bien des excès.
Elles ne furent même pas exemptes du caractère sanguinaire qui avait
marqué les représentations orgiastiques de l'antiquité. Le tout-puissant
génie dramatique qui poussait saint François à l'imitation complète de
Jésus, ne se contenta pas de le jouer dans sa vie et sa naissance; il
lui fallut aussi la passion. Dans ses dernières années on le portait sur
une charrette, par les rues et les carrefours, versant le sang par le
côté, et imitant, par ces stigmates, ceux du Seigneur.
Ce mysticisme ardent fut vivement accueilli par les femmes, et en
revanche, elles eurent bonne part dans la distribution des dons de la
grâce. Sainte Clara d'Assise commença les Clarisses[554]. Le dogme de
l'immaculée conception devint de plus en plus populaire[555]. Ce fut le
point principal de la religion, la thèse favorite que soutinrent les
théologiens, la croyance chère et sacrée pour laquelle les Franciscains,
chevaliers de la Vierge, rompirent des lances. Une dévotion sensuelle
embrassa la chrétienté. Le monde entier apparut à saint Dominique dans
le capuchon de la Vierge, comme l'Inde l'a vu dans la bouche de Crishna,
ou comme Brama reposant dans la fleur du lotos. «La Vierge ouvrit son
capuchon devant son serviteur Dominique qui était tout en pleurs, et il
se trouvait, ce capuchon, de telle capacité et immensité qu'il contenait
et embrassait doucement toute la céleste patrie.»
[Footnote 554: Cet ordre obtint de saint François, en 1224, une règle
particulière. Agnès de Bohême l'établit en Allemagne.]
[Footnote 555: _App. 119._]
Nous avons remarqué déjà à l'occasion d'Héloïse, d'Éléonore de Guyenne
et des Cours d'amour, que, dès le douzième siècle, la femme prit sur la
terre une place proportionnée à l'importance nouvelle qu'elle avait
acquise dans la hiérarchie céleste. Au treizième, elle se trouve, au
moins comme mère et régente, assise sur plusieurs des trônes d'Occident.
Blanche de Castille gouverne au nom de son fils enfant, comme la
comtesse de Champagne pour le jeune Thibault, comme celle de Flandre
pour son mari prisonnier. Isabelle de la Marche exerce aussi la plus
grande influence sur son fils Henri III, roi d'Angleterre. Jeanne de
Flandre ne se contenta pas du pouvoir, elle en voulut les honneurs et
les insignes virils; elle réclama au sacre de saint Louis le droit du
comte de Flandre, celui de porter l'épée nue, l'épée de la France[556].
[Footnote 556: Par une singulière coïncidence, en 1250, une femme
succédait, pour la première fois, à un sultan (Chegger-Eddour à
Almoadan).]
Avant d'expliquer comment une femme gouverna la France et brisa la force
féodale au nom d'un enfant, il faut pourtant se rappeler combien toute
circonstance favorisait alors les progrès du pouvoir royal. La royauté
n'avait qu'à se laisser aller, le fil de l'eau la portait. La mort de
Philippe-Auguste n'y avait rien changé (1218). Son fils, le faible et
maladif Louis VIII, nommé, ce semble ironiquement, Louis-le-Lion, ne
joua pas moins le rôle d'un conquérant. Il échoua en Angleterre, il est
vrai, mais il prit aux Anglais le Poitou. En Flandre, il maintint la
comtesse Jeanne, lui rendant le service de garder son mari prisonnier à
la tour du Louvre. Cette Jeanne était fille de Beaudoin, le premier
empereur de Constantinople, qu'on croyait tué par les Bulgares. Un jour
le voilà qui reparaît en Flandre; sa fille refuse de le reconnaître,
mais le peuple l'accueille, et elle est obligée de fuir près de Louis
VIII, qui la ramène avec une armée. Le vieillard ne pouvait répondre à
certaines questions; et vingt ans d'une dure captivité pouvaient bien
avoir altéré sa mémoire. Il passa pour imposteur, et la comtesse le fit
périr. Tout le peuple la regarda comme parricide.
La Flandre se trouvait ainsi soumise à l'influence française; il en fut
bientôt de même du Languedoc. Louis VIII y était appelé par l'Église
contre les Albigeois, qui reparaissaient sous Raymond VII[557]. D'autre
part, une bonne partie des méridionaux désirait finir à tout prix, par
l'intervention de la France, cette guerre de tigres qui se faisait chez
eux depuis si longtemps. Louis avait prouvé sa douceur et sa loyauté au
siège de Marmande, où il essaya en vain de sauver les assiégés.
Vingt-cinq seigneurs et dix-sept archevêques et évêques déclarèrent
qu'ils conseillaient au roi de se charger de l'affaire des Albigeois.
Louis VIII se mit en effet en marche à la tête de toute la France du
Nord; les cavaliers seuls étaient dans cette armée au nombre de
cinquante mille. L'alarme fut grande dans le Midi. Une foule de
seigneurs et de villes s'empressèrent d'envoyer au-devant, et de faire
hommage. Les républiques de Provence, Avignon, Arles, Marseille et Nice
espéraient pourtant que le torrent passerait à côté. Avignon offrit
passage hors de ses murs; mais en même temps elle s'entendait avec le
comte de Toulouse pour détruire tous les fourrages à l'approche de la
cavalerie française. Cette ville était étroitement unie avec Raymond,
elle était restée douze ans excommuniée pour l'amour de lui. Les
podestats d'Avignon prenaient le titre de bayles ou lieutenants du comte
de Toulouse. Louis VIII insista pour passer par la ville même, et sur
son refus il l'assiégea. Les réclamations de Frédéric II, en faveur de
cette ville impériale, ne furent point écoutées. Il fallut qu'elle payât
rançon, donnât des otages et abattît ses murailles. Tout ce qu'on trouva
dans la ville, de Français et de Flamands, fut égorgé par les
assiégeants. Une grande partie du Languedoc s'effraya; Nîmes, Albi,
Carcassonne, se livrèrent, et Louis VIII établit des sénéchaux dans
cette dernière ville et à Beaucaire. Il semblait qu'il dût accomplir
dans cette campagne toute la conquête du Midi. Mais le siège d'Avignon
avait été un retard fatal; les chaleurs occasionnèrent une épidémie
meurtrière dans son armée. Lui-même il languissait, lorsque le duc de
Bretagne et les comtes de Lusignan, de la Marche, d'Angoulême et de
Champagne s'entendirent pour se retirer. Ils se repentaient tous d'avoir
aidé aux succès du roi; le comte de Champagne, amant de la reine (telle
est du moins la tradition), fut accusé d'avoir empoisonné Louis, qui
mourut peu après son départ (1226).
[Footnote 557: _App. 120._]
La régence et la tutelle du jeune Louis IX eût appartenu, d'après les
lois féodales, à son oncle Philippe-le-Hurepel (le grossier), comte de
Boulogne. Le légat du pape et le comte de Champagne, qu'on disait
également favorisés de la reine mère, Blanche de Castille, lui
assurèrent la régence. C'était une grande nouveauté qu'une femme
commandât à tant d'hommes; c'était sortir d'une manière éclatante du
système militaire et barbare qui avait prévalu jusque-là, pour entrer
dans la voie pacifique de l'esprit moderne. L'Église y aida. Outre le
légat, l'archevêque de Sens et l'évêque de Beauvais voulurent bien
attester que le dernier roi avait, sur son lit de mort, nommé sa veuve
régente. Son testament, que nous avons encore, n'en fait aucune
mention[558]. Il est douteux, d'ailleurs, qu'il eût confié le royaume à
une Espagnole, à la nièce du roi Jean, à une femme que le comte de
Champagne avait prise, dit-on, pour l'objet de ses galanteries
poétiques. Ce comte, ennemi d'abord du roi, comme les autres grands
seigneurs, n'en fut pas moins le plus puissant appui de la royauté
après la mort de Louis VIII. Il aimait sa veuve, dit-on, et, d'autre
part, la Champagne aimait la France; les grandes villes industrielles de
Troyes, de Bar-sur-Seine, etc., devaient sympathiser avec le pouvoir
pacifique et régulier du roi, plus qu'avec la turbulence militaire des
seigneurs. Le parti du roi, c'était le parti de la paix, de l'ordre, de
la sûreté des routes. Quiconque voyageait, marchand ou pèlerin, était, à
coup sûr, pour le roi. Ceci explique encore la haine furieuse des grands
seigneurs contre la Champagne, qui avait de bonne heure abandonné leur
ligue. La jalousie de la féodalité contre l'industrialisme, qui entra
pour beaucoup dans les guerres de Flandre et de Languedoc, ne fut point
certainement étrangère aux affreux ravages que les seigneurs firent dans
la Champagne, pendant la minorité de saint Louis.
[Footnote 558: _App. 121._]
Le chef de la ligue féodale, ce n'était point Philippe, oncle du jeune
roi, ni les comtes de la Marche et de Lusignan, beau-père et frère du
roi d'Angleterre, mais le duc de Bretagne, Pierre Mauclerc, descendu
d'un fils de Louis-le-Gros. La Bretagne, relevant de la Normandie, et
par conséquent de l'Angleterre aussi bien que de la France, flottait
entre les deux couronnes. Le duc était d'ailleurs l'homme le plus propre
à profiter d'une telle position. Élevé aux écoles de Paris, grand
dialecticien, destiné d'abord à la prêtrise, mais de coeur légiste,
chevalier, ennemi des prêtres, il en fut surnommé _Mauclerc_.
Cet homme remarquable, certainement le premier de son temps, entreprit
bien des choses à la fois, et plus qu'il ne pouvait: en France,
d'abaisser la royauté; en Bretagne, d'être absolu, malgré les prêtres et
les seigneurs. Il s'attacha les paysans, leur accorda des droits de
pâture, d'usage du bois mort, des exemptions de péage. Il eut encore
pour lui les seigneurs de l'intérieur du pays, surtout ceux de la
Bretagne française (Avaugour, Vitré, Fougères, Châteaubriant, Dol,
Châteaugiron); mais il tâcha de dépouiller ceux des côtes (Léon, Rohan,
le Faou, etc.). Il leur disputa ce précieux droit de _bris_, qui leur
donnait les vaisseaux naufragés. Il luttait aussi contre l'Église,
l'accusait de simonie par-devant les barons, employait contre les
prêtres la science du droit canonique qu'il avait apprise d'eux-mêmes.
Dans cette lutte, il se montra inflexible et barbare; un curé refusant
d'enterrer un excommunié, il ordonna qu'on l'enterrât lui-même avec le
corps.
Cette lutte intérieure ne permit guère à Mauclerc d'agir vigoureusement
contre la France. Il lui eût fallu du moins être bien appuyé de
l'Angleterre. Mais les Poitevins qui gouvernaient et volaient le jeune
Henri III, ne lui laissaient point d'argent pour une guerre honorable.
Il devait passer la mer en 1226; une révolte le retint. Mauclerc
l'attendait encore en 1229, mais le favori d'Henri III fut corrompu par
la régente et rien ne se trouva prêt. Elle eut encore l'adresse
d'empêcher le comte de Champagne d'épouser la fille de Mauclerc[559].
Les barons, sentant la faiblesse de la ligue; n'osaient, malgré toute
leur mauvaise volonté, désobéir formellement au roi enfant, dont la
régente employait le nom. En 1228, sommés par elle d'amener leurs hommes
contre la Bretagne, ils vinrent chacun avec deux chevaliers seulement.
[Footnote 559: _App. 122._]
L'impuissance de la ligue du Nord permit à Blanche et au légat qui la
conseillait, d'agir vigoureusement contre le Midi. Une nouvelle croisade
fut conduite en Languedoc. Toulouse aurait tenu longtemps, mais les
croisés se mirent à détruire méthodiquement toutes les vignes qui
faisaient la richesse du pays. Les indigènes avaient résisté tant qu'il
n'en coûtait que du sang. Ils obligèrent leur comte à céder. Il fallut
qu'il rasât les murs de sa ville, y reçut garnison française, y
autorisât l'établissement de l'inquisition, confirmât à la France la
possession du bas Languedoc, promît Toulouse après sa mort, comme dot de
sa fille Jeanne, qu'un des frères du roi devait épouser[560]. Quant à la
haute Provence, il la donnait à l'Église: c'est l'origine du droit des
papes sur le comtat d'Avignon. Lui-même il vint à Paris, s'humilia,
reçut la discipline dans l'église de Notre-Dame, et se constitua, pour
six semaines, prisonnier à la tour du Louvre. Cette tour, où six comtes
avaient été enfermés après Bouvines, d'où le comte de Flandre venait à
peine de sortir, où l'ancien comte de Boulogne se tua de désespoir,
était devenue le château, la maison de plaisance, où les grands barons
logeaient chacun à son tour.
[Footnote 560: _App. 123._]
La régente osa alors défier le comte de Bretagne et le somma de
comparaître devant les pairs. Ce tribunal des douze pairs, calqué sur le
nombre mystique des douze apôtres et sur les traditions poétiques des
romans carlovingiens, n'était point une institution fixe et régulière.
Rien n'était plus commode pour les rois. Cette fois, les pairs se
trouvèrent l'archevêque de Sens, les évêques de Chartres et de Paris,
les comtes de Flandre, de Champagne, de Nevers, de Blois, de Chartres,
de Montfort, de Vendôme, les seigneurs de Coucy et de Montmorency, et
beaucoup d'autres barons et chevaliers.
Leur sentence n'aurait pas fait grand'chose, si Mauclerc eût été mieux
soutenu par les Anglais et par les barons. Ceux-ci traitèrent séparément
avec la régente. Toute la haine des seigneurs, forcés de céder à
Blanche, retomba sur le comte de Champagne; il fut obligé de se réfugier
à Paris, et ne rentra dans ses domaines qu'en promettant de prendre la
croix en expiation de la mort de Louis VIII; c'était s'avouer coupable.
Tout le mouvement qui avait troublé la France du Nord, s'écoula pour
ainsi dire vers le Midi et l'Orient. Les deux chefs opposés, Thibault et
Mauclerc, furent éloignés par des circonstances nouvelles, et laissèrent
le royaume en paix. Thibault se trouva roi de Navarre par la mort du
père de sa femme; il vendit à la régente Chartres, Blois, Sancerre et
Châteaudun. Une noblesse innombrable le suivit. Le roi d'Aragon, qui, à
la même époque, commençait sa croisade contre Majorque et Valence,
amena aussi beaucoup de chevaliers, surtout un grand nombre de _faidits_
provençaux et languedociens; c'était les proscrits de la guerre des
Albigeois. Peu après, Pierre Mauclerc, qui n'était comte de Bretagne que
du chef de sa femme, abdiqua le comté, le laissa à son fils, et fut
nommé par le pape Grégoire IX général en chef de la nouvelle croisade
d'Orient.
Telle était la favorable situation du royaume à l'époque de la majorité
de saint Louis (1236). La royauté n'avait rien perdu depuis
Philippe-Auguste. Arrêtons-nous un instant ici, et récapitulons les
progrès de l'autorité royale et du pouvoir central depuis l'avènement du
grand-père de saint Louis.
Philippe-Auguste avait, à vrai dire, fondé ce royaume en réunissant la
Normandie à la Picardie. Il avait en quelque sorte fondé Paris, en lui
donnant sa cathédrale, sa halle, son pavé, des hôpitaux, des aqueducs,
une nouvelle enceinte, de nouvelles armoiries, surtout en autorisant et
soutenant son Université. Il avait fondé la juridiction royale en
inaugurant l'assemblée des pairs par un acte populaire et humain, la
condamnation de Jean et la punition du meurtre d'Arthur. Les grandes
puissances féodales s'affaissaient; la Flandre, la Champagne, le
Languedoc, étaient soumis à l'influence royale. Le roi s'était formé un
grand parti dans la noblesse; il avait créé une démocratie dans
l'aristocratie, si je puis dire; je parle des cadets: il fit consacrer
en principe qu'ils ne dépendraient plus de leurs aînés.
Le prince dans les mains duquel tombait ce grand héritage, Louis IX,
avait vingt et un ans en 1236. Il fut déclaré majeur, mais dans la
réalité, il resta longtemps encore dépendant de sa mère, la fière
Espagnole qui gouvernait depuis dix ans. Les qualités de Louis n'étaient
pas de celles qui éclatent de bonne heure; la principale fut un
sentiment exquis, un amour inquiet du devoir, et pendant longtemps le
devoir lui apparut comme la volonté de sa mère. Espagnol du côté de
Blanche[561], Flamand par son aïeule Isabelle, le jeune prince suça avec
le lait une piété ardente, qui semble avoir été étrangère à la plupart
de ses prédécesseurs, et que ses successeurs n'ont guère connue
davantage.
[Footnote 561: _App. 124._]
Cet homme qui apportait au monde un tel besoin de croire, se trouva
précisément au milieu de la grande crise, lorsque toutes les croyances
étaient ébranlées. Ces belles images d'ordre, que le moyen âge avait
rêvées, le Saint-Pontificat et le Saint-Empire, qu'étaient-elles
devenues? La guerre de l'empire et du sacerdoce avait atteint le dernier
degré de violence, et les deux partis inspiraient presque une égale
horreur.
D'un côté, c'était l'empereur, au milieu de son cortège de légistes
bolonais et de docteurs arabes, penseur hardi, charmant poète et mauvais
croyant. Il avait des gardes sarrasines, une université sarrasine, des
concubines arabes. Le sultan d'Égypte était son meilleur ami[562]. Il
avait, disait-on, écrit ce livre horrible dont on parlait tant: _De
Tribus impostoribus_, Moïse, Mahomet et Jésus, qui n'a jamais été écrit.
Beaucoup de gens soupçonnaient que Frédéric pouvait fort bien être
l'Antéchrist.
[Footnote 562: _App. 125._]
Le pape n'inspirait guère plus de confiance que l'empereur. La foi
manquait à l'un, mais à l'autre la charité. Quelque désir, quelque
besoin qu'on eût de révérer encore le successeur des apôtres, il était
difficile de le reconnaître sous cette cuirasse d'acier qu'il avait
revêtue depuis la croisade des Albigeois. Il semblait que la soif du
meurtre fût devenue la génie même du prêtre. Ces hommes de paix ne
demandaient que mort et ruine, des paroles effroyables sortaient de leur
bouche. Ils s'adressaient à tous les peuples, à tous les princes, ils
prenaient tour à tour le ton de la menace et de la plainte: ils
demandaient, grondaient, priaient, pleuraient. Que voulaient-ils avec
tant d'ardeur? la délivrance de Jérusalem? Aucunement. L'amélioration
des Chrétiens, la conversion des Gentils? Rien de tout cela. Eh! quoi
donc? Du sang. Une soif horrible de sang semblait avoir embrasé le leur,
depuis qu'une fois ils avaient goûté de celui des Albigeois.