[Footnote 529: Le roi d'Angleterre était l'ennemi personnel des

Montfort; le grand-père de Simon, comte de Leicester, avait osé mettre

la main sur Henri II. Le frère utérin de Simon, l'un des plus vaillants

chevaliers qui combattirent à la bataille de Muret, était ce Guillaume

des Barres, homme d'une force prodigieuse, qui, en Sicile, lutta devant

les deux armées contre Richard Coeur-de-Lion, et lui donna l'humiliation

d'avoir trouvé son égal.--Le second fils de Simon de Montfort doit,

comme nous l'avons dit, poursuivre, au nom des communes anglaises, la

lutte de sa famille contre les fils de Jean. Celui-ci n'osa pas envoyer

des troupes à Raymond, son beau-frère, mais il témoigna la plus grande

colère à ceux de ses barons qui se joignaient à Montfort; lorsqu'il vint

en Guyenne, ils quittèrent tous l'armée des croisés. Des seigneurs de la

cour de Jean défendirent, contre Montfort, Castelnaudary et Marmande.]

[Footnote 530: _App. 116._]

Philippe-Auguste eût peut-être envahi l'Angleterre malgré les défenses

du légat, si le comte de Flandre ne l'eût abandonné. La Flandre et

l'Angleterre avaient eu, de bonne heure, des liaisons commerciales; les

ouvriers flamands avaient besoin de laines anglaises. Le légat

encouragea Philippe à tourner cette grande armée contre les Flamands.

Les tisserands de Gand et de Bruges n'avaient guère meilleure réputation

d'orthodoxie que les Albigeois du Languedoc. Philippe envahit en effet

la Flandre, et la ravagea cruellement. Dam fut pillée, Cassel, Ypres,

Bruges, Gand, rançonnées. Les Français assiégeaient cette dernière

ville, lorsqu'ils apprirent que la flotte de Jean bloquait la leur. Ils

ne purent la soustraire à l'ennemi qu'en la brûlant eux-mêmes, et se

vengèrent en incendiant les villes de Dam et de Lille[531].

[Footnote 531: Où pourtant on parlait français.]

Cet hiver même, Jean tenta un effort désespéré. Son beau-frère, le comte

de Toulouse, venait de perdre toutes ses espérances avec la bataille de

Muret et la mort du roi d'Aragon (12 septembre 1213). Celui d'Angleterre

dut se repentir d'avoir laissé écraser les Albigeois, qui auraient été

ses meilleurs alliés. Il en chercha d'autres en Espagne, en Afrique; il

s'adressa, dit-on, aux mahométans, au chef même des Almohades[532],

aimant mieux se damner et se donner au diable qu'à l'Église.

[Footnote 532: Math. Paris.]

Cependant il achetait une nouvelle armée (la sienne l'avait encore

abandonné à la dernière campagne); il envoyait des subsides à son neveu

Othon, et soulevait tous les princes de Belgique. Au coeur de l'hiver

(vers le 15 février 1214), il passa la mer et débarqua à La Rochelle. Il

devait attaquer Philippe par le Midi, tandis que les Allemands et les

Flamands tomberaient sur lui du côté du Nord. Le moment était bien

choisi; les Poitevins, déjà las du joug de la France, vinrent en foule

se ranger autour de Jean. D'autre part, les seigneurs du Nord étaient

alarmés des progrès de la puissance du roi. Le comte de Boulogne avait

été dépouillé par lui des cinq comtés qu'il possédait. Le comte de

Flandre redemandait en vain Aire et Saint-Omer. La dernière campagne

avait porté au comble la haine des Flamands contre les Français. Les

comtes de Limbourg, de Hollande, de Louvain, étaient entrés dans cette

ligue, quoique le dernier fût gendre de Philippe. Il y avait encore

Hugues de Boves, le plus célèbre des chefs de routiers; enfin, le pauvre

empereur de Brunswick, qui n'était lui-même qu'un routier au service de

son oncle, le roi d'Angleterre. On prétend que les confédérés ne

voulaient rien moins que diviser la France. Le comte de Flandre eût eu

Paris; celui de Boulogne, Péronne et le Vermandois. Ils auraient donné

les biens des ecclésiastiques aux gens de guerre, à l'imitation de

Jean[533].

[Footnote 533: Othon avait déclaré qu'un archevêque ne devait avoir que

douze chevaux, un évêque six, un abbé trois.]

La bataille de Bouvines, si fameuse et si nationale, ne semble pas avoir

été une action fort considérable. Il est probable que chaque armée ne

passait guère quinze ou vingt mille hommes. Philippe ayant envoyé contre

Jean la meilleure partie de ses chevaliers, avait composé en partie son

armée, qu'il conduisait lui-même, des milices de Picardie. Les Belges

laissèrent Philippe dévaster leurs terres _royalement_[534] pendant un

mois. Il allait s'en retourner sans avoir vu l'ennemi, lorsqu'il le

rencontra entre Lille et Tournay, près du pont de Bouvines (27 août

1214). Les détails de la bataille nous ont été transmis par un témoin

oculaire, Guillaume-le-Breton, chapelain de Philippe-Auguste, qui se

tenait derrière lui pendant la bataille. Malheureusement ce récit,

évidemment altéré par la flatterie, l'est bien plus encore par la

servilité classique avec laquelle l'historien-poète se croit obligé de

calquer sa Philippide sur l'_Énéide_ de Virgile. Il faut, à toute force,

que Philippe soit Énée et l'empereur Turnus. Tout ce qu'on peut adopter

comme certain, c'est que nos milices furent d'abord mises en désordre,

que les chevaliers firent plusieurs charges, que dans l'une le roi de

France courut risque de la vie; il fut tiré à terre par des fantassins

armés de crochets. L'empereur Othon eut son cheval blessé par Guillaume

des Barres, ce frère de Simon de Montfort, l'adversaire de Richard

Coeur-de-Lion, et fut emporté dans la déroute des siens. La gloire du

courage, mais non pas la victoire, resta aux routiers brabançons; ces

vieux soldats, au nombre de cinq cents, ne voulurent pas se rendre aux

Français, et se firent plutôt tuer. Les chevaliers s'obstinèrent moins,

ils furent pris en grand nombre; sous ces lourdes armures, un homme

démonté était pris sans remède. Cinq comtes tombèrent entre les mains de

Philippe-Auguste, ceux de Flandre de Boulogne, de Salisbury, de

Tecklembourg et de Dortmund. Les deux premiers, n'étant point rachetés

par les leurs, restèrent prisonniers de Philippe. Il donna d'autres

prisonniers à rançonner aux milices des communes qui avaient pris part

au combat.

[Footnote 534: Guillaume-le-Breton.]

Jean ne fut pas plus heureux dans le Midi qu'Othon dans le Nord; il eut

d'abord de rapides succès sur la Loire; il prit Saint-Florent, Ancenis,

Angers. Mais à peine les deux armées furent en présence, qu'une terreur

panique leur fit tourner le dos en même temps. Jean perdit plus vite

qu'il n'avait gagné. Les Aquitains firent à Louis tout aussi bon accueil

qu'ils avaient fait à Jean; il se tint heureux que le pape lui obtînt

une trêve pour soixante mille marcs d'argent, et il repassa en

Angleterre, vaincu, ruiné, sans ressource. L'occasion était belle pour

les barons; ils la saisirent. Au mois de janvier 1215, et de nouveau le

15 juin, ils lui firent signer l'acte célèbre, connu sous le nom de

_Grande Charte_. L'archevêque de Kenterbury, Langton, ex-professeur de

l'Université de Paris, prétendit que les libertés qu'on réclamait du roi

n'étaient autres que les vieilles libertés anglaises, reconnues déjà par

Henri Beauclerc dans une charte semblable[535]. Jean promettait aux

barons de ne plus marier leurs filles et veuves malgré elles; de ne plus

ruiner les pupilles sous prétexte de tutelle féodale ou garde-noble; aux

habitants des villes de respecter leurs franchises; à tous les hommes

libres de leur permettre d'aller et venir comme ils voudraient; de ne

plus emprisonner ni dépouiller personne arbitrairement; de ne point

faire saisir le _contenment_ des pauvres gens (outils, ustensiles,

etc.); de ne point lever, sans consentement du parlement des barons,

l'escuage ou taxe de guerre (hors les trois cas prévus par les lois

féodales); enfin, de ne plus faire prendre par ses officiers les denrées

et les voitures nécessaires à sa maison. La cour royale des plaids

communs ne devait plus suivre le roi, mais siéger au milieu de la cité,

sous l'oeil du peuple, à Westminster. Enfin, les juges, constables et

baillis devaient être désormais des personnes versées dans la science

des lois. Cet article seul transférait la puissance judiciaire aux

scribes, aux clercs, aux légistes, aux hommes de condition inférieure.

Ce que le roi accordait à ses tenanciers immédiats, ils devaient à leur

tour l'accorder à leurs tenanciers inférieurs. Ainsi, pour la première

fois, l'aristocratie sentait qu'elle ne pouvait affermir sa victoire sur

le roi qu'en stipulant pour tous les hommes libres. Ce jour-là

l'ancienne opposition des vainqueurs et des vaincus, des fils des

Normands et des fils des Saxons, disparut et s'effaça.

[Footnote 535: Hallam soupçonne ici une fraude pieuse.]

Quand on lui présenta cet acte, Jean s'écria: «Ils pourraient tout aussi

bien me demander ma couronne[536].» Il signa et tomba ensuite dans un

horrible accès de fureur, rongeant la paille et le bois, comme une bête

enfermée qui mord ses barreaux. Dès que les barons furent dispersés, il

fit publier par tout le continent que les aventuriers brabançons,

flamands, normands, poitevins, gascons, qui voudraient du service,

pouvaient venir en Angleterre et prendre les terres de ses barons

rebelles[537]; il voulait refaire sur les Normands la conquête de

Guillaume sur les Saxons. Il s'en présenta une foule. Les barons

effrayés appelèrent les rois d'Écosse et de France. Le fils de celui-ci

avait épousé Blanche de Castille, nièce de Jean. Mais cette princesse

n'était pas l'héritière immédiate de son oncle, elle ne pouvait

transmettre à son mari un droit qu'elle n'avait pas elle-même. Le pape

intervenait d'ailleurs. Il trouvait que l'archevêque de Kenterbury avait

été trop loin contre Jean. Il défendait au roi de France d'attaquer le

roi d'Angleterre, vassal de l'Église. Le jeune Louis, fils de Philippe,

feignant d'agir contre le gré de son père[538], n'en passa pas moins en

Angleterre à la tête d'une armée. Tous les comtés de la Kentie,

l'archevêque lui-même et la ville de Londres se déclarèrent pour les

Français. Jean se trouva encore une fois abandonné, seul, exilé dans son

propre royaume. Il fallut qu'il cherchât sa vie chaque jour dans le

pillage, comme un chef de routiers. Le matin il brûlait la maison où il

avait passé la nuit. Il passa quelques mois dans l'île de Wight et y

subsista de pirateries. Il portait cependant avec lui un trésor avec

lequel il comptait acheter encore des soldats. Cet argent périt au

passage d'un fleuve. Alors il perdit tout espoir, prit la fièvre et

mourut. C'était ce qui pouvait arriver de pis aux Français. Le fils de

Jean, Henri III, était innocent des crimes de son père. Louis vit

bientôt tous les Anglais ralliés contre lui, et se tint heureux de

repasser en France, en renonçant à la couronne d'Angleterre[539].

[Footnote 536: Il est dit dans la _Grande Charte_ que si les ministres

du roi la violent en quelque chose, il en sera référé au conseil des

vingt-cinq barons. «Alors ceux-ci, avec la communauté de toute la terre,

nous molesteront et poursuivront de toute façon: i.e. par la prise de

nos châteaux, etc.....» La consécration de la guerre civile, tel est le

premier essai de garantie.]

[Footnote 537: Math. Paris.]

[Footnote 538: On assembla à Melun la cour des pairs. Louis dit à

Philippe: «Monseigneur, je suis votre homme lige pour les fiefs que vous

m'avez donnés en deçà de la mer; mais quant au royaume d'Angleterre, il

ne vous appartient point d'en décider... Je vous demande seulement de ne

pas mettre obstacle à mes entreprises, car je suis déterminé a combattre

jusqu'à la mort, s'il le faut, pour recouvrer l'héritage de ma femme.»

Le roi déclara qu'il ne donnerait à son fils aucun appui.]

[Footnote 539: À en croire les Anglais, il aurait même promis de rendre,

à son avènement, les conquêtes de Philippe-Auguste.]

Innocent III était mort deux mois avant le roi Jean (1216, 16 juillet,

19 octobre), aussi grand, aussi triomphant que l'ennemi de l'Église

était abaissé. Et pourtant cette fin victorieuse avait été triste. Que

souhaitait-il donc? il avait écrasé Othon, et fait un empereur de son

jeune Italien Frédéric II: la mort des rois d'Aragon et d'Angleterre

avait montré au monde ce que c'était que de se jouer de l'Église;

l'hérésie des Albigeois avait été noyée dans de tels flots de sang,

qu'on cherchait en vain un aliment aux bûchers. Ce grand, ce terrible

dominateur du monde et de la pensée, que lui manquait-il?

Rien qu'une chose, la chose immense, infinie, à quoi rien ne supplée:

son approbation, la foi en soi. Sa confiance au principe de la

persécution ne s'était peut-être pas ébranlée; mais il lui arrivait

par-dessus sa victoire un cri confus du sang versé, une plainte à voix

basse, douce, modeste, et d'autant plus terrible. Quand on venait lui

conter que son légat de Cîteaux avait égorgé en son nom vingt mille

hommes dans Béziers, que l'évêque Folquet avait fait périr dix mille

hommes dans Toulouse, était-il possible que dans ces immenses exécutions

le glaive ne se fût point trompé? Tant de villes en cendres, tant

d'enfants punis des fautes de leurs pères, tant de péchés pour punir le

péché! Les exécuteurs avaient été bien payés: celui-ci était comte de

Toulouse et marquis de Provence[540], celui-là archevêque de Narbonne;

les autres, évêques. L'Église, qu'y avait-elle gagné? Une exécration

immense, et le pape un doute.

[Footnote 540: Dans une charte de l'an 1215. Monfort s'intitule: «Simon,

providentia Dei dux Narbonæ, comes Tolosæ, et marchio Provinciæ et

Carcassonæ vice-comes, et dominus Montis-fortis.»]

Ce fut surtout un an avant sa mort, en 1215, lorsque le comte de

Toulouse, le comte de Foix et les autres seigneurs du Midi, vinrent se

jeter à ses pieds, lorsqu'il entendit les plaintes, et qu'il vit les

larmes; alors il fut étrangement troublé. Il voulut, dit-on[541],

réparer, et ne le put pas. Ses agents ne lui permirent point une

restitution qui les ruinait et les condamnait. Ce n'est pas impunément

qu'on immole l'humanité à une idée. Le sang versé réclame dans votre

propre coeur, il ébranle l'idole à laquelle vous avez sacrifié; elle

vous manque aux jours du doute, elle chancelle, elle pâlit, elle

échappe; la certitude qu'elle laisse, c'est celle du crime accompli pour

elle.

[Footnote 541: Chronique languedocienne. _App. 117._--Les actes

d'Innocent III donnent une idée toute contraire. On peut lire surtout

ses deux lettres, jusqu'ici inédites (_Archives, Trésor des Chartes_,

reg. J. XIII-18, folio 32, et cart. J. 430), aux évêques et barons du

Midi. Il y manifeste la joie la plus vive pour les résultats de la

croisade et l'extermination de l'hérésie; bien loin d'encourager le

jeune Raymond VII à reprendre son patrimoine, il enjoint aux barons de

rester fidèles à Simon de Montfort.]

Les souhaits ou plutôt les remords d'un vieillard impuissant, s'ils

furent exprimés, devaient rester stériles. Ce ne furent ni les Raymond,

ni les Montfort qui recueillirent le patrimoine du comte de Toulouse.

L'héritier légitime ne le recouvra que pour le céder bientôt.

L'usurpateur, avec tout son courage et sa prodigieuse vigueur d'âme,

était vaincu dans le coeur, quand une pierre, lancée des murs de

Toulouse, vint le délivrer de la vie (1218)[542]. Son fils, Amaury de

Montfort, céda au roi de France ses droits sur le Languedoc; tout le

Midi, sauf quelques villes libres, se jeta dans les bras de

Philippe-Auguste[543]. En 1222, le légat lui-même et les évêques du Midi

le suppliaient à genoux d'accepter l'hommage de Montfort. C'est qu'en

effet les vainqueurs ne savaient plus que faire de leur conquête et

doutaient de s'y maintenir. Les quatre cent trente fiefs que Simon de

Montfort avait donnés pour être régis selon la Coutume de Paris,

pouvaient être arrachés aux nouveaux possesseurs s'ils ne s'assuraient

un puissant protecteur. Les vaincus, qui avaient vu en plusieurs

occasions le roi de France opposé au pape, espéraient de lui un peu plus

d'équité et de douceur.

[Footnote 542: Guill. de Pod. Laur.: «Le comte était malade de fatigue

et d'ennui, ruiné par tant de dépenses et épuisé, et ne pouvait guère

supporter l'aiguillon dont le légat le pressait sans relâche pour son

insouciance et sa mollesse; aussi priait-il, dit-on, le Seigneur de

remédier à ses maux par le repos de la mort. La veille de

Saint-Jean-Baptiste, une pierre lancée par un mangonnot lui tomba sur la

tête, et il expira sur la place.»]

[Footnote 543: _App. 118._]

Si nous jetons à cette époque un regard sur l'Europe entière, nous

découvrirons dans tous les États une faiblesse, une inconséquence de

principe et de situation qui devait tourner au profit du roi de France.

Avant l'effroyable guerre qui amena la catastrophe du Midi, don Pedro et

Raymond V avaient été ennemis des libertés municipales de Toulouse et de

l'Aragon. Le roi d'Aragon avait voulu être couronné des mains du pape,

et lui rendre hommage pour être moins dépendant des siens. Le comte de

Toulouse, Raymond V, avait sollicité lui-même les rois de France et

d'Angleterre de faire une croisade contre les libertés religieuses et

politiques de la cité de Toulouse. Représentant du principe féodal, il

eût voulu anéantir le principe municipal qui gênait son pouvoir. Le roi

d'Angleterre continuait, contre Kenterbury, contre ses barons, la lutte

d'Henri II. Enfin, l'empereur Othon de Brunswick, fils d'Henri-le-Lion,

sorti d'une famille toute guelfe, tout ennemie des empereurs, mais

Anglais par sa mère, élevé à la cour d'Angleterre, près de ses oncles,

Richard et Jean, se souvint de sa mère plus que de son père, tourna des

Guelfes aux Gibelins, tandis que la maison gibeline des princes de

Souabe était relevée par les papes, par Innocent III, tuteur du jeune

Frédéric II. Othon, abandonné des Guelfes, abandonné des Gibelins, se

trouvait renfermé dans ses États de Brunswick, et recevait une solde de

son oncle Jean pour combattre l'Église et Philippe-Auguste, qui le défit

à Bouvines. Telle était l'immense contradiction de l'Europe. Les princes

étaient contre les libertés municipales pour les libertés religieuses.

L'empereur était guelfe et le pape gibelin. Le pape, en attaquant les

rois sous le rapport religieux, les soutenait contre les peuples sous le

rapport politique. Il sacra le roi d'Aragon, il annula la Grande Charte,

et blâma l'archevêque de Kenterbury, de même qu'Alexandre III avait

abandonné Becket. Le pape renonçait ainsi à son ancien rôle de défenseur

des libertés politiques et religieuses. Le roi de France, au contraire,

sanctionnait à cette époque une foule de chartes communales. Il prenait

part à la croisade du Midi, mais seulement autant qu'il fallait pour

constater sa foi. Lui seul, en Europe, avait une position forte et

simple; à lui seul était l'avenir.

CHAPITRE VIII

Première moitié du treizième siècle. Mysticisme. Louis IX.

Sainteté du roi de France.

Cette lutte immense, dont nous avons présenté le tableau dans le

chapitre précédent, s'est terminée, ce semble, à l'avantage du pape. Il

a triomphé partout, et de l'empereur, et du roi Jean, et des Albigeois

hérétiques, et des Grecs schismatiques. L'Angleterre et Naples sont

devenus deux fiefs du saint-siège, et la mort tragique du roi d'Aragon a

été un grand enseignement pour tous les rois. Cependant, ces succès

divers ont si peu fortifié le pape, que nous le verrons, au milieu du

treizième siècle, abandonné d'une grande partie de l'Europe, mendiant à

Lyon la protection française; au commencement du siècle suivant,

outragé, battu, souffleté par son bon ami le roi de France, obligé enfin

de venir se mettre sous sa main, à Avignon. C'est au profit de la France

qu'auront succombé les vaincus et les vainqueurs, les ennemis de

l'Église et l'Église elle-même.

Comment expliquer cette décadence précipitée d'Innocent III à Boniface

VIII, une telle chute après une telle victoire? D'abord, c'est que la

victoire a été plus apparente que réelle. Le fer est impuissant contre

la pensée; c'est plutôt sa nature, à cette plante vivace, de croître

sous le fer, de germer et fleurir sous l'acier. Combien plus, si le

glaive se trouve dans la main qui devait le moins user du glaive, si

c'est la main pacifique, la main du prêtre; si l'agneau mord et déchire,

si le père assassine!... L'Église perdant ainsi son caractère de

sainteté, ce caractère va tout à l'heure passer à un laïque, à un roi,

au roi de France. Les peuples vont transporter leur respect au sacerdoce

laïque, à la royauté. Le pieux Louis IX porte ainsi, à son insu, un coup

terrible à l'Église.

Les remèdes mêmes sont devenus des maux. Le pape n'a vaincu le

mysticisme indépendant qu'en ouvrant lui-même de grandes écoles de

mysticisme, je parle des ordres mendiants. C'est combattre le mal par le

mal même; c'est entreprendre la chose difficile et contradictoire entre

toutes, vouloir régler l'inspiration, déterminer l'illumination,

constituer le délire! On ne joue pas ainsi avec la liberté, c'est une

lame à deux tranchants, qui blesse celui qui croit la tenir et veut s'en

faire un instrument.

Les ordres de saint Dominique et de saint François, sur lesquels le pape

essaya de soutenir l'Église en ruine, eurent une mission commune, la

prédication. Le premier âge des monastères, l'âge du travail et de la

culture, où les bénédictins avaient défriché la terre et l'esprit des

barbares, cet âge était passé. Celui des prédicateurs de la croisade,

des moines de Cîteaux et de Clairvaux, avait fini avec la croisade. Au

temps de Grégoire VII, l'Église avait déjà été sauvée par les moines

auxiliaires de la papauté. Mais les moines sédentaires et reclus ne

servaient plus guère, lorsque les hérétiques couraient le monde pour

répandre leurs doctrines. Contre de tels prêcheurs, l'Église eut ses

_prêcheurs_, c'est le nom même de l'ordre de saint Dominique. Le monde

venant moins à elle, elle alla à lui[544]. Le tiers ordre de saint

Dominique et de saint François reçut une foule d'hommes qui ne pouvaient

quitter le siècle, et cherchaient à accorder les devoirs du monde et la

perfection monastique. Saint Louis et sa mère appartenaient au tiers

ordre de saint François.

[Footnote 544: Les universités venaient de quitter saint Augustin pour

Aristote: les Mendiants remontèrent à saint Augustin.]

Telle fut l'influence commune des deux ordres. Toutefois ils eurent,

dans cette ressemblance, un caractère divers. Celui de saint Dominique,

fondé par un esprit austère, par un gentilhomme espagnol, né sous

l'inspiration sanguinaire de Cîteaux, au milieu de la croisade de

Languedoc, s'arrêta de bonne heure dans la carrière mystique, et n'eut

ni la fougue ni les écarts de l'ordre de saint François. Il fut le

principal auxiliaire des papes jusqu'à la fondation des jésuites. Les

dominicains furent chargés de régler et de réprimer. Ils eurent

l'inquisition et l'enseignement de la théologie dans l'enceinte même du

palais pontifical[545]. Pendant que les franciscains couraient le monde

dans le dévergondage de l'inspiration, tombant, se relevant de

l'obéissance à la liberté, de l'hérésie à l'orthodoxie; embrassant le

monde et l'agitant des transports de l'amour mystique, le sombre esprit

de saint Dominique s'enferma au sacré palais de Latran, aux voûtes

granitiques de l'Escurial[546].

[Footnote 545: Honorius III approuva la règle de saint Dominique, en

1216, et créa en sa faveur l'office de Maître du Sacré Palais.]

[Footnote 546: Fondé par Philippe II.]

Histoire de France - Moyen Âge; (Vol. 2 / 10) · 第 26 / 42 段