Montfort; le grand-père de Simon, comte de Leicester, avait osé mettre
la main sur Henri II. Le frère utérin de Simon, l'un des plus vaillants
chevaliers qui combattirent à la bataille de Muret, était ce Guillaume
des Barres, homme d'une force prodigieuse, qui, en Sicile, lutta devant
les deux armées contre Richard Coeur-de-Lion, et lui donna l'humiliation
d'avoir trouvé son égal.--Le second fils de Simon de Montfort doit,
comme nous l'avons dit, poursuivre, au nom des communes anglaises, la
lutte de sa famille contre les fils de Jean. Celui-ci n'osa pas envoyer
des troupes à Raymond, son beau-frère, mais il témoigna la plus grande
colère à ceux de ses barons qui se joignaient à Montfort; lorsqu'il vint
en Guyenne, ils quittèrent tous l'armée des croisés. Des seigneurs de la
cour de Jean défendirent, contre Montfort, Castelnaudary et Marmande.]
[Footnote 530: _App. 116._]
Philippe-Auguste eût peut-être envahi l'Angleterre malgré les défenses
du légat, si le comte de Flandre ne l'eût abandonné. La Flandre et
l'Angleterre avaient eu, de bonne heure, des liaisons commerciales; les
ouvriers flamands avaient besoin de laines anglaises. Le légat
encouragea Philippe à tourner cette grande armée contre les Flamands.
Les tisserands de Gand et de Bruges n'avaient guère meilleure réputation
d'orthodoxie que les Albigeois du Languedoc. Philippe envahit en effet
la Flandre, et la ravagea cruellement. Dam fut pillée, Cassel, Ypres,
Bruges, Gand, rançonnées. Les Français assiégeaient cette dernière
ville, lorsqu'ils apprirent que la flotte de Jean bloquait la leur. Ils
ne purent la soustraire à l'ennemi qu'en la brûlant eux-mêmes, et se
vengèrent en incendiant les villes de Dam et de Lille[531].
[Footnote 531: Où pourtant on parlait français.]
Cet hiver même, Jean tenta un effort désespéré. Son beau-frère, le comte
de Toulouse, venait de perdre toutes ses espérances avec la bataille de
Muret et la mort du roi d'Aragon (12 septembre 1213). Celui d'Angleterre
dut se repentir d'avoir laissé écraser les Albigeois, qui auraient été
ses meilleurs alliés. Il en chercha d'autres en Espagne, en Afrique; il
s'adressa, dit-on, aux mahométans, au chef même des Almohades[532],
aimant mieux se damner et se donner au diable qu'à l'Église.
[Footnote 532: Math. Paris.]
Cependant il achetait une nouvelle armée (la sienne l'avait encore
abandonné à la dernière campagne); il envoyait des subsides à son neveu
Othon, et soulevait tous les princes de Belgique. Au coeur de l'hiver
(vers le 15 février 1214), il passa la mer et débarqua à La Rochelle. Il
devait attaquer Philippe par le Midi, tandis que les Allemands et les
Flamands tomberaient sur lui du côté du Nord. Le moment était bien
choisi; les Poitevins, déjà las du joug de la France, vinrent en foule
se ranger autour de Jean. D'autre part, les seigneurs du Nord étaient
alarmés des progrès de la puissance du roi. Le comte de Boulogne avait
été dépouillé par lui des cinq comtés qu'il possédait. Le comte de
Flandre redemandait en vain Aire et Saint-Omer. La dernière campagne
avait porté au comble la haine des Flamands contre les Français. Les
comtes de Limbourg, de Hollande, de Louvain, étaient entrés dans cette
ligue, quoique le dernier fût gendre de Philippe. Il y avait encore
Hugues de Boves, le plus célèbre des chefs de routiers; enfin, le pauvre
empereur de Brunswick, qui n'était lui-même qu'un routier au service de
son oncle, le roi d'Angleterre. On prétend que les confédérés ne
voulaient rien moins que diviser la France. Le comte de Flandre eût eu
Paris; celui de Boulogne, Péronne et le Vermandois. Ils auraient donné
les biens des ecclésiastiques aux gens de guerre, à l'imitation de
Jean[533].
[Footnote 533: Othon avait déclaré qu'un archevêque ne devait avoir que
douze chevaux, un évêque six, un abbé trois.]
La bataille de Bouvines, si fameuse et si nationale, ne semble pas avoir
été une action fort considérable. Il est probable que chaque armée ne
passait guère quinze ou vingt mille hommes. Philippe ayant envoyé contre
Jean la meilleure partie de ses chevaliers, avait composé en partie son
armée, qu'il conduisait lui-même, des milices de Picardie. Les Belges
laissèrent Philippe dévaster leurs terres _royalement_[534] pendant un
mois. Il allait s'en retourner sans avoir vu l'ennemi, lorsqu'il le
rencontra entre Lille et Tournay, près du pont de Bouvines (27 août
1214). Les détails de la bataille nous ont été transmis par un témoin
oculaire, Guillaume-le-Breton, chapelain de Philippe-Auguste, qui se
tenait derrière lui pendant la bataille. Malheureusement ce récit,
évidemment altéré par la flatterie, l'est bien plus encore par la
servilité classique avec laquelle l'historien-poète se croit obligé de
calquer sa Philippide sur l'_Énéide_ de Virgile. Il faut, à toute force,
que Philippe soit Énée et l'empereur Turnus. Tout ce qu'on peut adopter
comme certain, c'est que nos milices furent d'abord mises en désordre,
que les chevaliers firent plusieurs charges, que dans l'une le roi de
France courut risque de la vie; il fut tiré à terre par des fantassins
armés de crochets. L'empereur Othon eut son cheval blessé par Guillaume
des Barres, ce frère de Simon de Montfort, l'adversaire de Richard
Coeur-de-Lion, et fut emporté dans la déroute des siens. La gloire du
courage, mais non pas la victoire, resta aux routiers brabançons; ces
vieux soldats, au nombre de cinq cents, ne voulurent pas se rendre aux
Français, et se firent plutôt tuer. Les chevaliers s'obstinèrent moins,
ils furent pris en grand nombre; sous ces lourdes armures, un homme
démonté était pris sans remède. Cinq comtes tombèrent entre les mains de
Philippe-Auguste, ceux de Flandre de Boulogne, de Salisbury, de
Tecklembourg et de Dortmund. Les deux premiers, n'étant point rachetés
par les leurs, restèrent prisonniers de Philippe. Il donna d'autres
prisonniers à rançonner aux milices des communes qui avaient pris part
au combat.
[Footnote 534: Guillaume-le-Breton.]
Jean ne fut pas plus heureux dans le Midi qu'Othon dans le Nord; il eut
d'abord de rapides succès sur la Loire; il prit Saint-Florent, Ancenis,
Angers. Mais à peine les deux armées furent en présence, qu'une terreur
panique leur fit tourner le dos en même temps. Jean perdit plus vite
qu'il n'avait gagné. Les Aquitains firent à Louis tout aussi bon accueil
qu'ils avaient fait à Jean; il se tint heureux que le pape lui obtînt
une trêve pour soixante mille marcs d'argent, et il repassa en
Angleterre, vaincu, ruiné, sans ressource. L'occasion était belle pour
les barons; ils la saisirent. Au mois de janvier 1215, et de nouveau le
15 juin, ils lui firent signer l'acte célèbre, connu sous le nom de
_Grande Charte_. L'archevêque de Kenterbury, Langton, ex-professeur de
l'Université de Paris, prétendit que les libertés qu'on réclamait du roi
n'étaient autres que les vieilles libertés anglaises, reconnues déjà par
Henri Beauclerc dans une charte semblable[535]. Jean promettait aux
barons de ne plus marier leurs filles et veuves malgré elles; de ne plus
ruiner les pupilles sous prétexte de tutelle féodale ou garde-noble; aux
habitants des villes de respecter leurs franchises; à tous les hommes
libres de leur permettre d'aller et venir comme ils voudraient; de ne
plus emprisonner ni dépouiller personne arbitrairement; de ne point
faire saisir le _contenment_ des pauvres gens (outils, ustensiles,
etc.); de ne point lever, sans consentement du parlement des barons,
l'escuage ou taxe de guerre (hors les trois cas prévus par les lois
féodales); enfin, de ne plus faire prendre par ses officiers les denrées
et les voitures nécessaires à sa maison. La cour royale des plaids
communs ne devait plus suivre le roi, mais siéger au milieu de la cité,
sous l'oeil du peuple, à Westminster. Enfin, les juges, constables et
baillis devaient être désormais des personnes versées dans la science
des lois. Cet article seul transférait la puissance judiciaire aux
scribes, aux clercs, aux légistes, aux hommes de condition inférieure.
Ce que le roi accordait à ses tenanciers immédiats, ils devaient à leur
tour l'accorder à leurs tenanciers inférieurs. Ainsi, pour la première
fois, l'aristocratie sentait qu'elle ne pouvait affermir sa victoire sur
le roi qu'en stipulant pour tous les hommes libres. Ce jour-là
l'ancienne opposition des vainqueurs et des vaincus, des fils des
Normands et des fils des Saxons, disparut et s'effaça.
[Footnote 535: Hallam soupçonne ici une fraude pieuse.]
Quand on lui présenta cet acte, Jean s'écria: «Ils pourraient tout aussi
bien me demander ma couronne[536].» Il signa et tomba ensuite dans un
horrible accès de fureur, rongeant la paille et le bois, comme une bête
enfermée qui mord ses barreaux. Dès que les barons furent dispersés, il
fit publier par tout le continent que les aventuriers brabançons,
flamands, normands, poitevins, gascons, qui voudraient du service,
pouvaient venir en Angleterre et prendre les terres de ses barons
rebelles[537]; il voulait refaire sur les Normands la conquête de
Guillaume sur les Saxons. Il s'en présenta une foule. Les barons
effrayés appelèrent les rois d'Écosse et de France. Le fils de celui-ci
avait épousé Blanche de Castille, nièce de Jean. Mais cette princesse
n'était pas l'héritière immédiate de son oncle, elle ne pouvait
transmettre à son mari un droit qu'elle n'avait pas elle-même. Le pape
intervenait d'ailleurs. Il trouvait que l'archevêque de Kenterbury avait
été trop loin contre Jean. Il défendait au roi de France d'attaquer le
roi d'Angleterre, vassal de l'Église. Le jeune Louis, fils de Philippe,
feignant d'agir contre le gré de son père[538], n'en passa pas moins en
Angleterre à la tête d'une armée. Tous les comtés de la Kentie,
l'archevêque lui-même et la ville de Londres se déclarèrent pour les
Français. Jean se trouva encore une fois abandonné, seul, exilé dans son
propre royaume. Il fallut qu'il cherchât sa vie chaque jour dans le
pillage, comme un chef de routiers. Le matin il brûlait la maison où il
avait passé la nuit. Il passa quelques mois dans l'île de Wight et y
subsista de pirateries. Il portait cependant avec lui un trésor avec
lequel il comptait acheter encore des soldats. Cet argent périt au
passage d'un fleuve. Alors il perdit tout espoir, prit la fièvre et
mourut. C'était ce qui pouvait arriver de pis aux Français. Le fils de
Jean, Henri III, était innocent des crimes de son père. Louis vit
bientôt tous les Anglais ralliés contre lui, et se tint heureux de
repasser en France, en renonçant à la couronne d'Angleterre[539].
[Footnote 536: Il est dit dans la _Grande Charte_ que si les ministres
du roi la violent en quelque chose, il en sera référé au conseil des
vingt-cinq barons. «Alors ceux-ci, avec la communauté de toute la terre,
nous molesteront et poursuivront de toute façon: i.e. par la prise de
nos châteaux, etc.....» La consécration de la guerre civile, tel est le
premier essai de garantie.]
[Footnote 537: Math. Paris.]
[Footnote 538: On assembla à Melun la cour des pairs. Louis dit à
Philippe: «Monseigneur, je suis votre homme lige pour les fiefs que vous
m'avez donnés en deçà de la mer; mais quant au royaume d'Angleterre, il
ne vous appartient point d'en décider... Je vous demande seulement de ne
pas mettre obstacle à mes entreprises, car je suis déterminé a combattre
jusqu'à la mort, s'il le faut, pour recouvrer l'héritage de ma femme.»
Le roi déclara qu'il ne donnerait à son fils aucun appui.]
[Footnote 539: À en croire les Anglais, il aurait même promis de rendre,
à son avènement, les conquêtes de Philippe-Auguste.]
Innocent III était mort deux mois avant le roi Jean (1216, 16 juillet,
19 octobre), aussi grand, aussi triomphant que l'ennemi de l'Église
était abaissé. Et pourtant cette fin victorieuse avait été triste. Que
souhaitait-il donc? il avait écrasé Othon, et fait un empereur de son
jeune Italien Frédéric II: la mort des rois d'Aragon et d'Angleterre
avait montré au monde ce que c'était que de se jouer de l'Église;
l'hérésie des Albigeois avait été noyée dans de tels flots de sang,
qu'on cherchait en vain un aliment aux bûchers. Ce grand, ce terrible
dominateur du monde et de la pensée, que lui manquait-il?
Rien qu'une chose, la chose immense, infinie, à quoi rien ne supplée:
son approbation, la foi en soi. Sa confiance au principe de la
persécution ne s'était peut-être pas ébranlée; mais il lui arrivait
par-dessus sa victoire un cri confus du sang versé, une plainte à voix
basse, douce, modeste, et d'autant plus terrible. Quand on venait lui
conter que son légat de Cîteaux avait égorgé en son nom vingt mille
hommes dans Béziers, que l'évêque Folquet avait fait périr dix mille
hommes dans Toulouse, était-il possible que dans ces immenses exécutions
le glaive ne se fût point trompé? Tant de villes en cendres, tant
d'enfants punis des fautes de leurs pères, tant de péchés pour punir le
péché! Les exécuteurs avaient été bien payés: celui-ci était comte de
Toulouse et marquis de Provence[540], celui-là archevêque de Narbonne;
les autres, évêques. L'Église, qu'y avait-elle gagné? Une exécration
immense, et le pape un doute.
[Footnote 540: Dans une charte de l'an 1215. Monfort s'intitule: «Simon,
providentia Dei dux Narbonæ, comes Tolosæ, et marchio Provinciæ et
Carcassonæ vice-comes, et dominus Montis-fortis.»]
Ce fut surtout un an avant sa mort, en 1215, lorsque le comte de
Toulouse, le comte de Foix et les autres seigneurs du Midi, vinrent se
jeter à ses pieds, lorsqu'il entendit les plaintes, et qu'il vit les
larmes; alors il fut étrangement troublé. Il voulut, dit-on[541],
réparer, et ne le put pas. Ses agents ne lui permirent point une
restitution qui les ruinait et les condamnait. Ce n'est pas impunément
qu'on immole l'humanité à une idée. Le sang versé réclame dans votre
propre coeur, il ébranle l'idole à laquelle vous avez sacrifié; elle
vous manque aux jours du doute, elle chancelle, elle pâlit, elle
échappe; la certitude qu'elle laisse, c'est celle du crime accompli pour
elle.
[Footnote 541: Chronique languedocienne. _App. 117._--Les actes
d'Innocent III donnent une idée toute contraire. On peut lire surtout
ses deux lettres, jusqu'ici inédites (_Archives, Trésor des Chartes_,
reg. J. XIII-18, folio 32, et cart. J. 430), aux évêques et barons du
Midi. Il y manifeste la joie la plus vive pour les résultats de la
croisade et l'extermination de l'hérésie; bien loin d'encourager le
jeune Raymond VII à reprendre son patrimoine, il enjoint aux barons de
rester fidèles à Simon de Montfort.]
Les souhaits ou plutôt les remords d'un vieillard impuissant, s'ils
furent exprimés, devaient rester stériles. Ce ne furent ni les Raymond,
ni les Montfort qui recueillirent le patrimoine du comte de Toulouse.
L'héritier légitime ne le recouvra que pour le céder bientôt.
L'usurpateur, avec tout son courage et sa prodigieuse vigueur d'âme,
était vaincu dans le coeur, quand une pierre, lancée des murs de
Toulouse, vint le délivrer de la vie (1218)[542]. Son fils, Amaury de
Montfort, céda au roi de France ses droits sur le Languedoc; tout le
Midi, sauf quelques villes libres, se jeta dans les bras de
Philippe-Auguste[543]. En 1222, le légat lui-même et les évêques du Midi
le suppliaient à genoux d'accepter l'hommage de Montfort. C'est qu'en
effet les vainqueurs ne savaient plus que faire de leur conquête et
doutaient de s'y maintenir. Les quatre cent trente fiefs que Simon de
Montfort avait donnés pour être régis selon la Coutume de Paris,
pouvaient être arrachés aux nouveaux possesseurs s'ils ne s'assuraient
un puissant protecteur. Les vaincus, qui avaient vu en plusieurs
occasions le roi de France opposé au pape, espéraient de lui un peu plus
d'équité et de douceur.
[Footnote 542: Guill. de Pod. Laur.: «Le comte était malade de fatigue
et d'ennui, ruiné par tant de dépenses et épuisé, et ne pouvait guère
supporter l'aiguillon dont le légat le pressait sans relâche pour son
insouciance et sa mollesse; aussi priait-il, dit-on, le Seigneur de
remédier à ses maux par le repos de la mort. La veille de
Saint-Jean-Baptiste, une pierre lancée par un mangonnot lui tomba sur la
tête, et il expira sur la place.»]
[Footnote 543: _App. 118._]
Si nous jetons à cette époque un regard sur l'Europe entière, nous
découvrirons dans tous les États une faiblesse, une inconséquence de
principe et de situation qui devait tourner au profit du roi de France.
Avant l'effroyable guerre qui amena la catastrophe du Midi, don Pedro et
Raymond V avaient été ennemis des libertés municipales de Toulouse et de
l'Aragon. Le roi d'Aragon avait voulu être couronné des mains du pape,
et lui rendre hommage pour être moins dépendant des siens. Le comte de
Toulouse, Raymond V, avait sollicité lui-même les rois de France et
d'Angleterre de faire une croisade contre les libertés religieuses et
politiques de la cité de Toulouse. Représentant du principe féodal, il
eût voulu anéantir le principe municipal qui gênait son pouvoir. Le roi
d'Angleterre continuait, contre Kenterbury, contre ses barons, la lutte
d'Henri II. Enfin, l'empereur Othon de Brunswick, fils d'Henri-le-Lion,
sorti d'une famille toute guelfe, tout ennemie des empereurs, mais
Anglais par sa mère, élevé à la cour d'Angleterre, près de ses oncles,
Richard et Jean, se souvint de sa mère plus que de son père, tourna des
Guelfes aux Gibelins, tandis que la maison gibeline des princes de
Souabe était relevée par les papes, par Innocent III, tuteur du jeune
Frédéric II. Othon, abandonné des Guelfes, abandonné des Gibelins, se
trouvait renfermé dans ses États de Brunswick, et recevait une solde de
son oncle Jean pour combattre l'Église et Philippe-Auguste, qui le défit
à Bouvines. Telle était l'immense contradiction de l'Europe. Les princes
étaient contre les libertés municipales pour les libertés religieuses.
L'empereur était guelfe et le pape gibelin. Le pape, en attaquant les
rois sous le rapport religieux, les soutenait contre les peuples sous le
rapport politique. Il sacra le roi d'Aragon, il annula la Grande Charte,
et blâma l'archevêque de Kenterbury, de même qu'Alexandre III avait
abandonné Becket. Le pape renonçait ainsi à son ancien rôle de défenseur
des libertés politiques et religieuses. Le roi de France, au contraire,
sanctionnait à cette époque une foule de chartes communales. Il prenait
part à la croisade du Midi, mais seulement autant qu'il fallait pour
constater sa foi. Lui seul, en Europe, avait une position forte et
simple; à lui seul était l'avenir.
CHAPITRE VIII
Première moitié du treizième siècle. Mysticisme. Louis IX.
Sainteté du roi de France.
Cette lutte immense, dont nous avons présenté le tableau dans le
chapitre précédent, s'est terminée, ce semble, à l'avantage du pape. Il
a triomphé partout, et de l'empereur, et du roi Jean, et des Albigeois
hérétiques, et des Grecs schismatiques. L'Angleterre et Naples sont
devenus deux fiefs du saint-siège, et la mort tragique du roi d'Aragon a
été un grand enseignement pour tous les rois. Cependant, ces succès
divers ont si peu fortifié le pape, que nous le verrons, au milieu du
treizième siècle, abandonné d'une grande partie de l'Europe, mendiant à
Lyon la protection française; au commencement du siècle suivant,
outragé, battu, souffleté par son bon ami le roi de France, obligé enfin
de venir se mettre sous sa main, à Avignon. C'est au profit de la France
qu'auront succombé les vaincus et les vainqueurs, les ennemis de
l'Église et l'Église elle-même.
Comment expliquer cette décadence précipitée d'Innocent III à Boniface
VIII, une telle chute après une telle victoire? D'abord, c'est que la
victoire a été plus apparente que réelle. Le fer est impuissant contre
la pensée; c'est plutôt sa nature, à cette plante vivace, de croître
sous le fer, de germer et fleurir sous l'acier. Combien plus, si le
glaive se trouve dans la main qui devait le moins user du glaive, si
c'est la main pacifique, la main du prêtre; si l'agneau mord et déchire,
si le père assassine!... L'Église perdant ainsi son caractère de
sainteté, ce caractère va tout à l'heure passer à un laïque, à un roi,
au roi de France. Les peuples vont transporter leur respect au sacerdoce
laïque, à la royauté. Le pieux Louis IX porte ainsi, à son insu, un coup
terrible à l'Église.
Les remèdes mêmes sont devenus des maux. Le pape n'a vaincu le
mysticisme indépendant qu'en ouvrant lui-même de grandes écoles de
mysticisme, je parle des ordres mendiants. C'est combattre le mal par le
mal même; c'est entreprendre la chose difficile et contradictoire entre
toutes, vouloir régler l'inspiration, déterminer l'illumination,
constituer le délire! On ne joue pas ainsi avec la liberté, c'est une
lame à deux tranchants, qui blesse celui qui croit la tenir et veut s'en
faire un instrument.
Les ordres de saint Dominique et de saint François, sur lesquels le pape
essaya de soutenir l'Église en ruine, eurent une mission commune, la
prédication. Le premier âge des monastères, l'âge du travail et de la
culture, où les bénédictins avaient défriché la terre et l'esprit des
barbares, cet âge était passé. Celui des prédicateurs de la croisade,
des moines de Cîteaux et de Clairvaux, avait fini avec la croisade. Au
temps de Grégoire VII, l'Église avait déjà été sauvée par les moines
auxiliaires de la papauté. Mais les moines sédentaires et reclus ne
servaient plus guère, lorsque les hérétiques couraient le monde pour
répandre leurs doctrines. Contre de tels prêcheurs, l'Église eut ses
_prêcheurs_, c'est le nom même de l'ordre de saint Dominique. Le monde
venant moins à elle, elle alla à lui[544]. Le tiers ordre de saint
Dominique et de saint François reçut une foule d'hommes qui ne pouvaient
quitter le siècle, et cherchaient à accorder les devoirs du monde et la
perfection monastique. Saint Louis et sa mère appartenaient au tiers
ordre de saint François.
[Footnote 544: Les universités venaient de quitter saint Augustin pour
Aristote: les Mendiants remontèrent à saint Augustin.]
Telle fut l'influence commune des deux ordres. Toutefois ils eurent,
dans cette ressemblance, un caractère divers. Celui de saint Dominique,
fondé par un esprit austère, par un gentilhomme espagnol, né sous
l'inspiration sanguinaire de Cîteaux, au milieu de la croisade de
Languedoc, s'arrêta de bonne heure dans la carrière mystique, et n'eut
ni la fougue ni les écarts de l'ordre de saint François. Il fut le
principal auxiliaire des papes jusqu'à la fondation des jésuites. Les
dominicains furent chargés de régler et de réprimer. Ils eurent
l'inquisition et l'enseignement de la théologie dans l'enceinte même du
palais pontifical[545]. Pendant que les franciscains couraient le monde
dans le dévergondage de l'inspiration, tombant, se relevant de
l'obéissance à la liberté, de l'hérésie à l'orthodoxie; embrassant le
monde et l'agitant des transports de l'amour mystique, le sombre esprit
de saint Dominique s'enferma au sacré palais de Latran, aux voûtes
granitiques de l'Escurial[546].
[Footnote 545: Honorius III approuva la règle de saint Dominique, en
1216, et créa en sa faveur l'office de Maître du Sacré Palais.]
[Footnote 546: Fondé par Philippe II.]