par l'évêque même de la ville, qui avait dressé la liste de ceux qu'il
désignait à la mort. Les habitants refusèrent de les livrer, et, voyant
les croisés tracer leur camp, ils sortirent hardiment pour le
surprendre. Ils ne connaissaient pas la supériorité militaire de leurs
ennemis. Les piétons suffirent pour les repousser; avant que les
chevaliers eussent pu prendre part à l'action, ils entrèrent dans la
ville pêle-mêle avec les assiégés et s'en trouvèrent maîtres. Le seul
embarras était de distinguer les hérétiques des orthodoxes: «Tuez-les
tous, dit l'abbé de Cîteaux; le Seigneur connaîtra bien ceux qui sont à
lui[517].»
[Footnote 517: «Cædite eos; novit enim Dominus qui sunt ejus.» (Cæsar
Heisterhach.)]
«Voyant cela, ceux de la ville se retirèrent, ceux qui le purent, tant
hommes que femmes, dans la grande église de Saint-Nazaire: les prêtres
de cette église firent tinter les cloches jusqu'à ce que tout le monde
fût mort. Mais il n'y eut ni son de cloche, ni prêtre vêtu de ses
habits, ni clerc qui pût empêcher que tout ne passât par le tranchant de
l'épée. Un tant seulement n'en put échapper. Ces meurtres et tueries
furent la plus grande pitié qu'on eût depuis vue ni entendue. La ville
fut pillée; on mit le feu partout, tellement que tout fut dévasté et
brûlé, comme on le voit encore à présent, et qu'il n'y demeura chose
vivante. Ce fut une cruelle vengeance, vu que le comte n'était pas
hérétique ni de la secte. À cette destruction furent le duc de
Bourgogne, le comte de Saint-Pol, le comte Pierre d'Auxerre, le comte de
Genève, appelé Gui-le-Comte, le seigneur d'Anduze, appelé Pierre
Vermont; et aussi y étaient les Provençaux, les Allemands, les Lombards;
il y avait des gens de toutes les nations du monde, lesquels y étaient
venus plus de trois cent mille, comme on l'a dit, à cause du
pardon[518].»
[Footnote 518: Chron. Langued.]
Quelques-uns veulent que soixante mille personnes aient péri; d'autres
disent trente-huit mille. L'exécuteur lui-même, l'abbé de Cîteaux, dans
sa lettre à Innocent III, avoue humblement qu'il n'en put égorger que
vingt mille.
L'effroi fut tel que toutes les places furent abandonnées sans combat.
Les habitants s'enfuirent dans les montagnes. Il ne resta que
Carcassonne, où le vicomte s'était enfermé. Le roi d'Aragon, son oncle,
vint inutilement intercéder pour lui en abandonnant tout le reste. Tout
ce qu'il obtint, c'est que le vicomte pourrait sortir lui treizième:
«Plutôt me laisser écorcher tout vif, dit le courageux jeune homme; le
légat n'aura pas le plus petit des miens, car c'est pour moi qu'ils se
trouvent tous en danger.» Cependant il y avait tant d'hommes, de femmes
et d'enfants réfugiés de la campagne, qu'il fut impossible de tenir. Ils
s'enfuirent par une issue souterraine qui conduisait à trois lieues. Le
vicomte demanda un sauf-conduit pour plaider sa cause devant les
croisés, et le légat le fit arrêter en trahison. Cinquante prisonniers
furent, dit-on, pendus, quatre cents brûlés.
Tout ce sang eût été versé en vain, si quelqu'un ne s'était chargé de
perpétuer la croisade, de veiller en armes sur les cadavres et les
cendres. Mais qui pouvait accepter cette rude tâche, consentir à hériter
des victimes, s'établir dans leurs maisons désertes et vêtir leur
chemise sanglante? Le duc de Bourgogne n'en voulut pas: «Il me semble,
dit-il, que nous avons fait bien assez de mal au vicomte, sans lui
prendre son héritage.» Les comtes de Nevers et de Saint-Pol en dirent
autant. Simon de Montfort accepta, après s'être fait un peu prier. Le
vicomte de Béziers, qui était entre ses mains, mourut bientôt, tout à
fait à propos pour Montfort[519]. Il ne lui resta plus qu'à se faire
confirmer par le pape le don des légats; il mit sur chaque maison un
tribut de trois deniers au profit de l'Église de Rome.
[Footnote 519: «... Donc fouc bruyt per tota la terre, que lo dit comte
de Montfort l'avia fait morir.» (Chron. Langued.)]
Cependant il n'était pas facile de conserver un bien acquis de cette
manière. La foule des croisés s'écoulait; Montfort avait gagné, c'était
à lui de garder, s'il pouvait. Il ne lui resta guère de cette immense
armée que quatre mille cinq cents Bourguignons et Allemands. Bientôt il
n'eut plus de troupes que celles qu'il soldait à grand prix. Il lui
fallut donc attendre une nouvelle croisade et amuser les comtes de
Toulouse et de Foix qu'il avait d'abord menacés. Le dernier profita de
ce répit pour se rendre auprès de Philippe-Auguste, puis à Rome, et
protester au pape de la pureté de sa foi. Innocent lui fit bonne mine,
et le renvoya à ses légats. Ceux-ci, qui avaient le mot, gagnèrent
encore du temps, lui assignèrent le terme de trois mois pour se
justifier, en stipulant je ne sais combien de conditions minutieuses,
sur lesquelles on pouvait équivoquer. Au terme fixé, le malheureux
Raymond accourt, espérant enfin obtenir cette absolution qui devait lui
assurer le repos. Alors maître Théodise, qui conduisait tout, déclare
que toutes les conditions ne sont pas remplies: «S'il a manqué aux
petites choses, dit-il, comment serait-il trouvé fidèle dans les
grandes?» Le comte ne put retenir ses larmes. «Quel que soit le
débordement des eaux, dit le prêtre par une allusion dérisoire, elles
n'arriveront pas jusqu'au Seigneur[520].»
[Footnote 520: Pierre de Vaux-Cernay: «In diluvio aquarum multarum ad
Deum non approximabis.»]
Cependant l'épouse de Montfort lui avait amené une nouvelle armée de
croisés. Les Albigeois, n'osant plus se fier à aucune ville, après le
désastre de Béziers et de Carcassonne, s'étaient réfugiés dans quelques
châteaux forts, où une vaillante noblesse faisait cause commune avec
eux; ils avaient beaucoup de nobles dans leur parti, comme les
protestants du seizième siècle. Le château de Minerve, qui se trouvait à
la porte de Narbonne, était une de leurs principales retraites.
L'archevêque et les magistrats de Narbonne avaient espéré détourner la
croisade de leur pays, en faisant des lois terribles contre les
hérétiques; mais ceux-ci, traqués dans tous les anciens domaines du
vicomte de Béziers, se réfugièrent en foule vers Narbonne. La multitude
enfermée dans le château de Minerve ne pouvait subsister qu'en faisant
des courses jusqu'aux portes de cette ville. Les Narbonnais appelèrent
eux-mêmes Montfort et l'aidèrent. Ce siège fut terrible. Les assiégés
n'espéraient et ne voulaient aucune pitié. Forcés de se rendre, le légat
offrit la vie à ceux qui abjureraient. Un des croisés s'en indignait:
«N'ayez pas peur, dit le prêtre, vous n'y perdrez rien; pas un ne se
convertira.» En effet, ceux-ci étaient des _parfaits_, c'est-à-dire les
premiers dans la hiérarchie des hérétiques; tous, hommes et femmes, au
nombre de cent quarante, coururent au bûcher et s'y jetèrent
d'eux-mêmes. Montfort, poussant au Midi, assiégea le fort château de
Termes, autre asile de l'église albigeoise. Il y avait trente ans que
personne dans ce château n'avait approché des sacrements. Les machines
nécessaires pour battre la place furent construites par l'archidiacre de
Paris. Il y fallut des efforts incroyables; les assiégeants plantèrent
le crucifix au haut de ces machines, pour désarmer les assiégés, ou pour
les rendre plus coupables encore s'ils continuaient de se défendre, au
risque de frapper le Christ. Parmi ceux qu'on brûla, il y en avait un
qui déclara vouloir se convertir; Montfort insista pour qu'il fût
brûlé[521]; il est vrai que les flammes refusèrent de le toucher et ne
firent que consumer ses liens.
[Footnote 521: «S'il ment, dit Montfort, il n'aura que ce qu'il mérite;
s'il veut réellement se convertir, le feu expiera ses péchés.» (Pierre
de Vaux-Cernay.)]
Il était visible qu'après s'être emparé de tant de lieux forts dans les
montagnes, Montfort reviendrait vers la plaine et attaquerait Toulouse.
Le comte, dans son effroi, s'adressait à tout le monde; à l'empereur, au
roi d'Angleterre, au roi de France, au roi d'Aragon. Les deux premiers,
menacés par l'Église et la France, ne pouvaient le secourir. L'Espagne
était occupée des progrès des Maures. Philippe-Auguste écrivit au pape.
Le roi d'Aragon en fit autant et essaya de gagner Montfort lui-même. Il
consentait à recevoir son hommage pour les domaines du vicomte de
Béziers, et pour l'assurer de sa bonne foi il lui confiait son propre
fils. En même temps, ce prince généreux, voulant montrer qu'il
s'associait sans réserve à la fortune du comte de Toulouse, lui donna
une de ses soeurs en mariage, l'autre au jeune fils du comte, qui fut
depuis Raymond VII. Il alla lui-même intercéder pour le comté au concile
d'Arles. Mais ces prêtres n'avaient pas d'entrailles. Les deux princes
furent obligés de s'enfuir de la ville, sans prendre congé des évêques,
qui voulaient les faire arrêter. Voici le traité dérisoire auquel ils
voulaient que Raymond se soumît:
«Premièrement, le comte donnera congé incontinent à tous ceux qui sont
venus lui porter aide et secours, ou viendront lui en porter, et les
renverra tous, sans en retenir un seul. Il sera obéissant à l'Église,
fera réparation de tous les maux et dommages qu'elle a reçus, et lui
sera soumis tant qu'il vivra, sans aucune contradiction. Dans tout son
pays il ne se mangera que deux espèces de viandes. Le comte Raymond
chassera et rejettera hors de ses terres tous les hérétiques et leurs
alliés. Ledit comte baillera et délivrera entre les mains desdits légats
et comte de Montfort, pour en faire à leur volonté et plaisir, tous et
chacun de ceux qu'ils lui diront et déclareront, et cela dans le terme
d'un an. Dans toutes ses terres, qui que ce soit, tant noble qu'homme de
bas lieu, ne portera aucun vêtement de prix, mais rien que de mauvaises
capes noires. Il fera abattre et démolir en son pays jusqu'à ras de
terre, et sans en rien laisser, tous les châteaux et places de défense.
Aucun des gentilshommes ou nobles de ce pays ne pourra habiter dans
aucune ville ou place, mais ils vivront tous dehors aux champs, comme
vilains et paysans. Dans toutes ses terres il ne se payera aucun péage,
si ce n'est ceux qu'on avait accoutumé de payer et lever par les anciens
usages. Chaque chef de maison payera chaque année quatre deniers
toulousains au légat, ou à ceux qu'il aura chargés de les lever. Le
comte fera rendre tout ce qui lui sera rentré des revenus de sa terre,
et tous les profits qu'il en aura eus. Quand le comte de Montfort ira et
chevauchera par ses terres et pays, lui ou quelqu'un de ses gens, tant
petits que grands, on ne lui demandera rien pour ce qu'il prendra, ni ne
lui résistera en quoi que ce soit. Quand le comte Raymond aura fait et
accompli tout ce que dessus, il s'en ira outre-mer pour faire la guerre
aux Turcs et infidèles dans l'ordre de Saint-Jean, sans jamais en
revenir que le légat ne le lui ait mandé. Quand il aura fait et accompli
tout ce que dessus, toutes ses terres et seigneuries lui seront rendues
et livrées par le légat ou le comte de Montfort, quand il leur
plaira[522].»
[Footnote 522: «À la prise de Lavaur, dit le moine de Vaux-Cernay, on
entraîna hors du château Aimery, seigneur de Montréal, et d'autres
chevaliers, jusqu'au nombre de quatre-vingts. Le noble comte ordonna
aussitôt qu'on les suspendît tous à des potences; mais dès qu'Aimery,
qui était le plus grand d'entre eux, eût été pendu, les potences
tombèrent, car, dans la grande hâte où l'on était, on ne les avait pas
suffisamment fixées en terre. Le comte, voyant que cela entraînerait un
grand retard, ordonna qu'on égorgeât les autres; et les pèlerins,
recevant cet ordre avec la plus grande avidité, les eurent bientôt tous
massacrés en ce même lieu. La dame du château, qui était soeur d'Aimery
et hérétique exécrable, fut, par l'ordre du comte, jetée dans un puits
que l'on combla de pierres; ensuite nos pèlerins rassemblèrent les
innombrables hérétiques que contenait le château, et les brûlèrent vifs
avec une joie extrême.»]
C'était la guerre qu'une telle paix. Montfort n'attaquait pas encore
Toulouse. Mais son homme, Folquet, autrefois troubadour, maintenant
évêque de Toulouse, aussi furieux dans le fanatisme et la vengeance
qu'il l'avait été autrefois dans le plaisir, travaillait dans cette
ville pour la croisade. Il y organisait le parti catholique sous le nom
de Compagnie blanche. La compagnie s'arma malgré le comte pour secourir
Montfort qui assiégeait le château de Lavaur[523]. Ce refus de secours
fut le prétexte dont celui-ci se servit pour assiéger Toulouse. Il
voulait profiter d'une armée de croisés qui venait d'arriver des
Pays-Bas et de l'Allemagne, et qui, entre autres grands seigneurs,
comptait le duc d'Autriche. Les prêtres sortirent de Toulouse, en
procession, chantant des litanies et dévouant à la mort le peuple qu'ils
abandonnaient. L'évêque demandait expressément que son troupeau fût
traité comme Béziers et Carcassonne.
[Footnote 523: Chron. Langued.]
Il était désormais visible que la religion était moins intéressée en
tout ceci que l'ambition et la vengeance. Les moines de Cîteaux, cette
année même, prirent pour eux les évêchés du Languedoc; l'abbé eut
l'archevêché de Narbonne, et prit par-dessus le titre de duc, du vivant
de Raymond, sans honte et sans pudeur. Peu après, Montfort ne sachant
plus où trouver des hérétiques à tuer pour une nouvelle armée qui lui
venait, conduisit celle-ci dans l'Agénois, et continua la croisade en
pays orthodoxe[524].
[Footnote 524: «Cependant ils trouvèrent au château de Maurillac sept
Vaudois, et les brûlèrent, dit Pierre de Vaux-Cernay, _avec une joie
indicible_.»--À Lavaur, ils avaient brûlé «d'innombrables hérétiques
_avec une joie extrême_».]
Alors tous les seigneurs des Pyrénées se déclarèrent ouvertement pour
Raymond. Les comtes de Foix, de Béarn, de Comminges, l'aidèrent à forcer
Simon de lever le siège de Toulouse. Le comte de Foix faillit l'accabler
à Castelnaudary, mais les troupes plus exercées de Montfort ressaisirent
la victoire. Ces petits princes étaient encouragés en voyant les grands
souverains avouer plus ou moins ouvertement l'intérêt qu'ils portaient à
Raymond. Le sénéchal du roi d'Angleterre, Savary de Mauléon, était avec
les troupes d'Aragon et de Foix à Castelnaudary[525]. Malheureusement
le roi d'Angleterre n'osait pas agir directement. Le roi d'Aragon était
obligé de joindre toutes ses forces à celles des autres princes
d'Espagne pour repousser la terrible invasion des Almohades qui
s'avançaient au nombre de trois ou quatre cent mille. On sait avec
quelle gloire les Espagnols forcèrent à las Navas de Tolosa les chaînes
dont les musulmans avaient essayé de se fortifier. Cette victoire est
une ère nouvelle pour l'Espagne; elle n'a plus à défendre l'Europe
contre l'Afrique; la lutte des races et des religions est terminée (16
juillet 1212).
[Footnote 525: Jean lui-même s'opposa formellement au siège de Marmande,
et menaça d'attaquer les croisés.]
Les réclamations du roi d'Aragon en faveur de son beau-frère semblèrent
alors avoir quelque poids. Le pape fut un instant ébranlé[526]. Le roi
de France ne cacha point l'intérêt que lui inspirait Raymond. Mais le
pape ayant été confirmé dans ses premières idées par ceux qui
profitaient de la croisade, le roi d'Aragon sentit qu'il fallait
recourir à la force et envoya défier Simon. Celui-ci, toujours humble et
prudent autant que fort, fit demander d'abord au roi s'il était bien
vrai qu'il l'eût défié, et en quoi, lui vassal fidèle de la couronne
d'Aragon, il avait pu démériter de son suzerain. En même temps il se
tenait prêt. Il avait peu de monde, et presque tout le peuple était pour
ses adversaires; mais les hommes de Montfort étaient des chevaliers
pesamment armés et comme invulnérables, ou bien des mercenaires d'un
courage éprouvé et qui avaient vieilli dans cette guerre. Don Pedro
avait force milices des villes, et quelques corps de cavalerie légère,
habituée à voltiger comme les Maures. La différence morale des deux
armées était plus forte encore. Ceux de Montfort étaient confessés,
administrés, et avaient baisé les reliques. Pour don Pedro, tous les
historiens, son fils lui-même, nous le représentent comme occupé de
toute autre pensée.
[Footnote 526: _App. 115._]
Un prêtre vint dire au comte: «Vous avez bien peu de compagnons en
comparaison de vos adversaires, parmi lesquels est le roi d'Aragon, fort
habile et fort expérimenté dans la guerre, suivi de ses comtes et d'une
armée nombreuse, et la partie ne serait pas égale pour si peu de monde
contre le roi et une telle multitude.» À ces mots, le comte tira une
lettre de sa bourse, et dit: «Lisez cette lettre.» Le prêtre y trouva
que le roi d'Aragon saluait l'épouse d'un noble du diocèse de Toulouse,
lui disant que c'était pour l'amour d'elle qu'il venait chasser les
Français de sa terre, et d'autres douceurs encore. Le prêtre ayant lu,
répondit: «Que voulez-vous donc dire par là?--Ce que je veux dire?
reprit Montfort. Que Dieu m'aide autant que je crains peu un roi qui
vient traverser les desseins de Dieu pour l'amour d'une femme.»
Quoi qu'il en soit de l'exactitude de ces circonstances, Montfort
s'étant trouvé en présence des ennemis, à Muret près Toulouse, il
feignit de vouloir éluder le combat, se détourna, puis, tombant sur eux
de tout le poids de sa lourde cavalerie, ils les dispersa, et en tua,
dit-on, plus de quinze mille; il n'avait perdu que huit hommes et un
seul chevalier. Plusieurs des partisans de Montfort s'étaient entendus
pour attaquer uniquement le roi d'Aragon. L'un d'eux prit d'abord pour
lui un des siens auquel il avait fait porter ses armes; puis il dit: «Le
roi est pourtant meilleur chevalier.» Don Pedro s'élança alors et dit:
«Ce n'est pas le roi, le voici.» À l'instant ils le percèrent de coups.
Ce prince laissa une longue et chère mémoire. Brillant troubadour, époux
léger; mais qui aurait eu le coeur de s'en souvenir? Quand Montfort le
vit couché par terre et reconnaissable à sa grande taille, le farouche
général du Saint-Esprit ne put retenir une larme.
L'Église semblait avoir vaincu dans le midi de la France comme dans
l'empire grec. Restaient ses ennemis du Nord, les hérétiques de Flandre,
l'excommunié Jean, et l'anti-César, Othon.
Depuis cinq ans (1208-1213), l'Angleterre n'avait plus de relations avec
le saint-siège; la séparation semblait accomplie déjà, comme au seizième
siècle. Innocent avait poussé Jean à l'extrémité, et lancé contre lui un
nouveau Thomas Becket. En 1208, précisément à l'époque où le pontife
commençait la croisade du Midi, il en fit une sous forme moins
belliqueuse contre le roi d'Angleterre, en portant un de ses ennemis à
la primatie. L'archevêque de Kenterbury, chef de l'Église anglicane,
était en outre, comme nous l'avons vu, un personnage politique. C'était
bien plus que les comtes et les lieutenants du roi, le chef de la
Kentie, de ces comtés méridionaux de l'Angleterre qui en formaient la
partie la moins gouvernable, la plus fidèle au vieil esprit breton et
saxon. Rien n'était plus important pour le roi que de mettre dans une
telle place un homme à lui; il y faisait nommer par les prélats, par son
Église normande. Mais les moines du couvent de Saint-Augustin à
Kenterbury réclamaient toujours cette élection, comme un droit
imprescriptible de leur maison, métropole primitive du christianisme
anglais.
Innocent profita de ce conflit. Il se déclara pour les moines; puis,
ceux-ci n'étant pas d'accord entre eux, il annula les premières
élections, et sans attendre l'autorisation du roi qu'il avait fait
demander, il fit élire par les délégués des moines à Rome et sous ses
yeux un ennemi personnel de Jean. C'était un savant ecclésiastique,
d'origine saxonne, comme Becket; son nom de Langton l'indique assez. Il
avait été professeur à l'Université de Paris, puis chancelier de cette
Université. Il nous reste de lui des vers galants adressés à la Vierge
Marie. Jean n'apprit pas plus tôt la consécration de l'archevêque qu'il
chassa d'Angleterre les moines de Kenterbury, mit la main sur leurs
biens, et jura que si le pape lançait contre lui l'interdit, il
confisquerait le bien de tout le clergé, et couperait le nez et les
oreilles à tous les Romains qu'il trouverait dans sa terre. L'interdit
vint et l'excommunication aussi. Mais il ne se trouva personne qui osât
en donner signification au roi. _Effecti sunt quasi canes muti, non
audentes latrare._ On se disait tout bas la terrible nouvelle; mais
personne n'osait ni la promulguer ni s'y conformer. L'archidiacre
Geoffroi s'étant démis de l'échiquier, Jean le fit périr sous une chape
de plomb. De crainte d'être abandonné de ses barons, il avait exigé
d'eux des otages. Ils n'osèrent pas refuser de communier avec lui. Pour
lui, il acceptait hardiment ce rôle d'adversaire de l'Église; il
récompensa un prêtre qui avait prêché au peuple que le roi était le
fléau de Dieu, qu'il fallait l'endurer comme le ministre de la colère
divine. Cet endurcissement et cette sécurité de Jean faisaient trembler:
il semblait s'y complaire. Il mangeait à son aise les biens
ecclésiastiques, violait les filles nobles, achetait des soldats, et se
moquait de tout. De l'argent, il en prenait tant qu'il voulait aux
prêtres, aux villes, aux Juifs; il enfermait ceux-ci quand ils
refusaient de financer, et leur arrachait les dents une à une. Il jouit
cinq ans de la colère de Dieu. Le serment de Jean c'était: Par Dieu et
ses dents! _Per dentes Dei[527]!..._ C'était le dernier terme de cet
esprit satanique que nous avons remarqué dans les rois d'Angleterre,
dans les violences furieuses de Guillaume-le-Roux et du Coeur-de-Lion,
dans le meurtre de Becket, dans les guerres parricides de cette famille.
_Mal! sois mon bien[528]!..._
[Footnote 527: Son père jurait: «Par les yeux de Dieu!»]
[Footnote 528: «Evil, be thou my good.» (Milton.)--Je regrette que
Shakespeare n'ait pas osé donner une seconde partie de _Jean_.]
Il n'avait rien à craindre tant que la France et l'Europe étaient
tournées tout entières vers la croisade des Albigeois. Mais à mesure que
le succès de Montfort fut décidé, son danger augmenta[529]. Cette
terreur, cette vie sans Dieu, où les prêtres officiaient sous peine de
mort, on sentait qu'elle ne pouvait durer. Quand plus tard Henri VIII
sépara l'Angleterre du pape, c'est qu'il se fit pape lui-même. La chose
n'était pas faisable au treizième siècle; Jean n'essaya pas. En 1212,
Innocent III, rassuré du côté du Midi, prêche la croisade contre Jean,
et chargea le roi de France d'exécuter la sentence apostolique. Une
flotte, une armée immense, furent assemblées par Philippe. De son côté,
Jean réunit, dit-on, à Douvres, jusqu'à soixante mille hommes. Mais dans
cette multitude, il n'y avait guère de gens sur qui il pût compter. Le
légat du pape, qui avait passé le détroit, lui fit comprendre son péril;
la cour de Rome voulait abaisser Jean, mais non pas donner l'Angleterre
au roi de France. Il se soumit et fit hommage au pape, s'engageant de
lui payer un tribut de mille marcs sterling d'or[530]. La cérémonie de
l'hommage féodal n'avait rien de honteux. Les rois étaient souvent
vassaux de seigneurs peu puissants, pour quelques terres qu'ils
tenaient d'eux en fief. Le roi d'Angleterre avait toujours été vassal du
roi de France pour la Normandie ou l'Aquitaine. Henri II avait fait
hommage de l'Angleterre à Alexandre III et Richard à l'empereur. Mais
les temps avaient changé. Les barons affectèrent de croire leur roi
dégradé par sa soumission aux prêtres. Lui-même cacha à peine sa fureur.
Un ermite avait prédit qu'à l'Ascension Jean ne serait plus roi; il
voulut prouver qu'il l'était encore, et fit traîner le prophète à la
queue d'un cheval qui le mit en pièces.