avait déjà nourri contre Richard le bruit de ses liaisons avec les
infidèles, avec le Vieux de la Montagne; il avait pris des gardes pour
se préserver de ses émissaires[493]. Il exploita contre Jean le bruit de
la mort d'Arthur. Il se porta pour vengeur et pour juge du crime. Il
assigna Jean à comparaître devant la cour des hauts barons de France, la
cour des pairs, comme on disait alors d'après les romans de Charlemagne.
Déjà il l'y avait appelé pour se justifier d'avoir enlevé au comte de la
Marche, Isabelle de Lusignan. Jean demanda au moins un sauf-conduit. Il
lui fut refusé. Condamné sans être entendu, il leva une armée en
Angleterre et en Irlande, employant les dernières violences pour forcer
les barons de le suivre, jusqu'à saisir les biens de ceux qui
refusaient, à d'autres, le septième de leur revenu. Tout cela ne servit
de rien. Ils s'assemblèrent, mais une fois réunis à Portsmouth, ils lui
firent déclarer par l'archevêque Hubert qu'ils étaient décidés à ne
point s'embarquer. Au fait, que leur importait cette guerre? La plupart,
quoique Normands d'origine, étaient devenus étrangers à la Normandie.
Ils ne se souciaient pas de se battre pour fortifier leur roi contre
eux, et le mettre à même de réduire ses sujets insulaires avec ceux du
continent.
[Footnote 493: Mais il eut peine à persuader. Il suffit, pour détruire
l'accusation, d'une fausse lettre du Vieux de la Montagne que Richard
fit circuler.]
Jean s'était aussi adressé au pape, accusant Philippe d'avoir rompu la
paix et violé ses serments. Innocent se porta pour juge, _non du fief,
mais du péché_[494]. Ses légats ne décidèrent rien. Philippe s'empara de
la Normandie (1204). Jean, lui-même avait déclaré aux Normands qu'ils
n'avaient aucun secours à attendre. Il s'était plongé en désespéré dans
les plaisirs. Les envoyés de Rouen le trouvèrent jouant aux échecs, et
avant de répondre, il voulut achever la partie. «Il dînait tous les
jours splendidement avec sa belle reine, et prolongeait le sommeil du
matin jusqu'à l'heure du repas[495].» Cependant, s'il n'agissait point
lui-même, il négociait avec les ennemis de l'Église et du roi de France.
Il payait des subsides à l'empereur Othon IV, son neveu; il s'entendait
d'une part avec les Flamands, de l'autre avec les seigneurs du midi de
la France, et élevait à sa cour son autre neveu, fils du comte de
Toulouse.
[Footnote 494: Lettre d'Innocent III.]
[Footnote 495: Math. Paris: «Cum regina epulabatur quotidie splendide,
somnosque matutinales usque ad prandendi horam protraxit.--Omnimodis cum
regina sua vivebat deliciis.»]
Ce comte, le roi d'Aragon, et le roi d'Angleterre, suzerains de tout le
Midi, semblaient réconciliés aux dépens de l'Église; ils gardaient à
peine quelques ménagements extérieurs. Le danger était immense de ce
côté pour l'autorité ecclésiastique. Ce n'étaient point des sectaires
isolés, mais une Église tout entière qui s'était formée contre l'Église.
Les biens du clergé étaient partout envahis. Le nom même de prêtre était
une injure. Les ecclésiastiques n'osaient laisser voir leur tonsure en
public[496]. Ceux qui se résignaient à porter la robe cléricale,
c'étaient quelques serviteurs des nobles, auxquels ceux-ci la faisaient
prendre pour envahir sous leur nom quelque bénéfice. Dès qu'un
missionnaire catholique se hasardait à prêcher, il s'élevait des cris de
dérision. La sainteté, l'éloquence ne leur imposaient point. Ils avaient
hué saint Bernard[497].
[Footnote 496: Guillelm. de Podio Laur.]
[Footnote 497: Id.]
La lutte était imminente en 1200. L'église hérétique était organisée;
elle avait sa hiérarchie, ses prêtres, ses évêques, son pape; leur
concile général s'était tenu à Toulouse; cette ville eût été sans doute
leur Rome, et son Capitole eût remplacé l'autre. L'église nouvelle
envoyait partout d'ardents missionnaires: l'innovation éclatait dans les
pays les plus éloignés, les moins soupçonnés, en Picardie, en Flandre,
en Allemagne, en Angleterre, en Lombardie, en Toscane, aux portes de
Rome, à Viterbe. Les populations du Nord voyaient parmi elles les
soldats mercenaires, les _routiers_, pour la plupart au service
d'Angleterre, réaliser tout ce qu'on racontait de l'impiété du Midi. Ils
venaient partie du Brabant, partie de l'Aquitaine; le Basque Marcader
était l'un des principaux lieutenants de Richard Coeur-de-Lion. Les
montagnards du Midi, qui aujourd'hui descendent en France ou en Espagne
pour gagner de l'argent par quelque petite industrie, en faisaient
autant au moyen âge, mais alors la seule industrie était la guerre. Ils
maltraitaient les prêtres tout comme les paysans, habillaient leurs
femmes des vêtements consacrés, battaient les clercs et leur faisaient
chanter la messe par dérision. C'était encore un de leurs plaisirs de
salir, de briser les images du Christ, de lui casser les bras et les
jambes, de le traiter plus mal que les Juifs à la Passion. Ces routiers
étaient chers aux princes, précisément à cause de leur impiété, qui les
rendait insensibles aux censures ecclésiastiques. Un charpentier,
inspiré de la Vierge Marie, forma l'association des _capuchons_ pour
l'extermination de ces bandes. Philippe-Auguste encouragea le peuple,
fournit des troupes, et, en une seule fois, on en égorgea dix
mille[498].
[Footnote 498: Le Velay ne tarde pas à faire hommage à
Philippe-Auguste.]
Indépendamment des ravages des routiers du Midi, les croisades avaient
jeté des semences de haine. Ces grandes expéditions, qui rapprochèrent
l'Orient et l'Occident; eurent aussi pour effet de révéler à l'Europe
du Nord celle du Midi. La dernière se présenta à l'autre sous l'aspect
le plus choquant; esprit mercantile plus que chevaleresque, dédaigneuse
opulence[499], élégance et légèreté moqueuse, danses et costumes
moresques, figures sarrasines. Les aliments mêmes étaient un sujet
d'éloignement entre les deux races; les mangeurs d'ail, d'huile et de
figues rappelaient aux croisés l'impureté du sang moresque et juif, et
le Languedoc leur semblait une autre Judée.
[Footnote 499: _App. 111._]
L'Église du treizième siècle se fit une arme de ces antipathies de races
pour retenir le Midi qui lui échappait. Elle transféra la croisade des
infidèles aux hérétiques. Les prédicateurs furent les mêmes, les
bénédictins de Cîteaux.
Plusieurs réformes avaient eu lieu déjà dans l'institut de saint Benoît;
mais cet ordre était tout un peuple; au onzième siècle, se forma un
ordre dans l'ordre, une première congrégation, la congrégation
bénédictine de Cluny. Le résultat fut immense: il en sortit Grégoire
VII. Ces réformateurs eurent pourtant bientôt besoin d'une réforme[500].
Il s'en fit une en 1098, à l'époque même de la première croisade.
Cîteaux s'éleva à côté de Cluny, toujours dans la riche et vineuse
Bourgogne, le pays des grands prédicateurs, de Bossuet et de saint
Bernard. Ceux-ci s'imposèrent le travail, selon la règle primitive de
saint Benoît, changèrent seulement l'habit noir en habit blanc,
déclarèrent qu'ils s'occuperaient uniquement de leur salut, et seraient
soumis aux évêques, dont les autres moines tendaient toujours à
s'affranchir. Ainsi l'Église en péril resserrait sa hiérarchie. Plus les
Cisterciens se faisaient petits, plus ils grandirent et s'accrurent. Ils
eurent jusqu'à dix-huit cents maisons d'hommes et quatorze cents de
femmes. L'abbé de Cîteaux était appelé l'abbé des abbés. Ils étaient
déjà si riches, vingt ans après leur institution, que l'austérité de
saint Bernard s'en effraya; il s'enfuit en Champagne pour fonder
Clairvaux. Les moines de Cîteaux étaient alors les seuls moines pour le
peuple. On les forçait de monter en chaire et de prêcher la croisade.
Saint Bernard fut l'apôtre de la seconde, et le législateur des
Templiers. Les ordres militaires d'Espagne et de Portugal,
Saint-Jacques, Alcantara, Calatrava et Avis, relevaient de Cîteaux et
lui étaient affiliés. Les moines de Bourgogne étendaient ainsi leur
influence spirituelle sur l'Espagne, tandis que les princes des deux
Bourgognes lui donnaient des rois.
[Footnote 500: _App. 112._]
Toute cette grandeur perdit Cîteaux. Elle se trouva, pour la discipline,
presque au niveau de la voluptueuse Cluny. Celle-ci, du moins, avait de
bonne heure affecté la douceur et l'indulgence. Pierre-le-Venérable y
avait reçu, consolé, enseveli Abailard. Mais Cîteaux corrompue conserva,
dans la richesse et le luxe, la dureté de son institution primitive.
Elle resta animée du génie sanguinaire des croisades, et continua de
prêcher la foi en négligeant les oeuvres. Plus même l'indignité des
prédicateurs rendait leurs paroles vaines et stériles, plus ils
s'irritaient. Ils s'en prenaient du peu d'effet de leur éloquence à
ceux qui sur leurs moeurs jugeaient leur doctrine. Furieux
d'impuissance, ils menaçaient, ils damnaient, et le peuple n'en faisait
que rire.
Un jour que l'abbé de Cîteaux partait avec ses moines dans un magnifique
appareil pour aller en Languedoc travailler à la conversion des
hérétiques, deux Castillans, qui revenaient de Rome, l'évêque d'Osma et
l'un de ses chanoines, le fameux saint Dominique, n'hésitèrent point à
leur dire que ce luxe et cette pompe détruiraient l'effet de leurs
discours: «C'est pieds nus, dirent-ils, qu'il faut marcher contre les
fils de l'orgueil; ils veulent des exemples, vous ne les réduirez point
par des paroles.» Les Cisterciens descendirent de leurs montures et
suivirent les deux Espagnols.
Les Espagnols se mirent à la tête de cette croisade spirituelle. Un
Durando d'Huesca, qui avait été Vaudois lui-même, obtint d'Innocent III
la permission de former une confrérie des _pauvres catholiques_, où
pussent entrer les _pauvres de Lyon_, les Vaudois. La croyance
différait, mais l'extérieur était le même; même costume, même vie. On
espérait que les catholiques, adoptant l'habit et les moeurs des
Vaudois, les Vaudois prendraient en échange les croyances des
catholiques; enfin, que la forme emporterait le fond. Malheureusement le
zélé missionnaire imita si bien les Vaudois, qu'il en devint suspect aux
évêques, et sa tentative charitable eut peu de succès.
En même temps, l'évêque d'Osma et saint Dominique furent autorisés par
le pape à s'associer aux travaux des Cisterciens. Ce Dominique, ce
terrible fondateur de l'inquisition, était un noble Castillan[501].
Personne n'eut plus que lui le don des larmes qui s'allie si souvent au
fanatisme[502]. Lorsqu'il étudiait à Palencia, une grande famine régnant
dans la ville, il vendit tout, et jusqu'à ses livres, pour secourir les
pauvres.
[Footnote 501: «Sa prière était si ardente qu'il en devenait comme
insensé. Une nuit qu'il priait devant l'autel, le diable, pour le
troubler, jeta du haut du toit une énorme pierre qui tomba à grand bruit
dans l'église, et toucha, dans sa chute, le capuchon du saint; il ne
bougea point, et le diable s'enfuit en hurlant.» (Acta S. Dominici.)]
[Footnote 502: Lorsqu'on recueillit les témoignages pour la canonisation
de saint Dominique, un moine déposa qu'il l'avait souvent vu pendant la
messe baigné de larmes, qui lui coulaient en si grande abondance sur le
visage _qu'une goutte n'attendait pas l'autre_.]
L'évêque d'Osma venait de réformer son chapitre d'après la règle de
saint Augustin; Dominique y entra. Plusieurs missions l'ayant conduit en
France, à la suite de l'évêque d'Osma, il vit avec une pitié profonde
tant d'âmes qui se perdaient chaque jour. Il y avait tel château, en
Languedoc, où l'on n'avait pas communié depuis trente ans[503]. Les
petits enfants mouraient sans baptême. «La nuit d'ignorance couvrait ce
pays, et les bêtes de la forêt du Diable s'y promenaient
librement[504].»
[Footnote 503: Pierre de Vaux-Cernay.]
[Footnote 504: Guill. de Pod. Laur.]
D'abord, l'évêque d'Osma, sachant que la pauvre noblesse confiait
l'éducation de ses filles aux hérétiques, fonda un monastère près
Montréal, pour les soustraire à ce danger. Saint Dominique donna tout ce
qu'il possédait; et entendant dire à une femme que si elle quittait les
Albigeois elle se trouverait sans ressources, il voulait se vendre comme
esclave, pour avoir de quoi rendre encore cette âme à Dieu.
Tout ce zèle était inutile. Aucune puissance d'éloquence ou de logique
n'eût suffi pour arrêter l'élan de la liberté de penser; d'ailleurs,
l'alliance odieuse des moines de Cîteaux ôtait tout crédit aux paroles
de saint Dominique. Il fut même obligé de conseiller à l'un d'eux,
Pierre de Castelnau, de s'éloigner quelque temps du Languedoc: les
habitants l'auraient tué. Pour lui, ils ne mirent point les mains sur sa
personne; ils se contentaient de lui jeter de la boue; ils lui
attachaient, dit un de ses biographes, de la paille derrière le dos.
L'évêque d'Osma leva les mains au ciel, et s'écria: «Seigneur, abaisse
ta main et punis-les: le châtiment seul pourra leur ouvrir les
yeux[505].»
[Footnote 505: Acta S. Dominici: «Domine, mitte manum, et corrige eos,
ut eis saltem hæc vexatio tribuat intellectam!»]
On pouvait prévoir, dès l'époque de l'exaltation d'Innocent III, la
catastrophe du Midi. L'année même où il monta sur le trône pontifical,
il avait écrit aux princes des paroles de ruine et de sang[506]. Le
comte de Toulouse, Raymond VI, qui avait succédé à son père en 1194,
porta au comble le courroux du pape. Réconcilié avec les anciens ennemis
de sa famille, les rois d'Aragon comtes de basse Provence, et les rois
d'Angleterre ducs de Guyenne, il ne craignait plus rien et ne gardait
aucun ménagement. Dans ses guerres de Languedoc et de haute Provence, il
se servit constamment de ces routiers que proscrivait l'Église[507]. Il
poussa la guerre sans distinguer les terres laïques ou ecclésiastiques,
sans égard au dimanche ou au carême, chassa des évêques et s'entoura
d'hérétiques et de juifs[508].
[Footnote 506: _App. 113._]
[Footnote 507: C'était pour la plupart des Aragonais.]
[Footnote 508: _App. 114._]
Raymond VI était triomphant sur le Rhône à la tête de son armée, quand
il reçut d'Innocent III une lettre terrible qui lui prédisait sa ruine.
Le pape exigeait qu'il interrompît la guerre, souscrivît avec ses
ennemis un projet de croisade contre ses sujets hérétiques, et ouvrît
ses États aux croisés. Raymond refusa d'abord, fut excommunié, et se
soumit; mais il cherchait à éluder l'exécution de ses promesses. Le
moine Pierre de Castelnau osa lui reprocher en face ce qu'il appelait sa
perfidie; le prince, peu habitué à de telles paroles, laissa échapper
des paroles de colère et de vengeance, des paroles telles peut-être que
celles d'Henri II contre Thomas à Becket. L'effet fut le même; le
dévouement féodal ne permettait pas que le moindre mot du seigneur
tombât sans effet; ceux qu'il nourrissait à sa table croyaient lui
appartenir corps et âme, sans réserve de leur salut éternel. Un
chevalier de Raymond joignit Pierre de Castelnau sur le Rhône et le
poignarda. L'assassin trouva retraite dans les Pyrénées, auprès du comte
de Foix, alors ami du comte de Toulouse, et dont la mère et la soeur
étaient hérétiques.
Tel fut le commencement de cette épouvantable tragédie (1208). Innocent
III ne se contenta pas, comme Alexandre III, des excuses et de la
soumission du prince, il fit prêcher la croisade dans tout le nord de la
France par les moines de Cîteaux. Celle de Constantinople avait habitué
les esprits à l'idée d'une guerre sainte contre les chrétiens. Ici la
proximité était tentante; il ne s'agissait point de traverser les mers:
on offrait le paradis à celui qui aurait ici-bas pillé les riches
campagnes, les cités opulentes du Languedoc. L'humanité aussi était mise
en jeu pour rendre les âmes cruelles; le sang du légat réclamait,
disait-on, le sang des hérétiques[509].
[Footnote 509: Innoc. ep. ad Philipp. August.: «Eia igitur, miles
Christi; cia, christianissime princeps!... Clamantem ad te justi
sanguinis vocom audias.»--Ad Comit, Baron., etc.: «Eia, Christi milites!
eia, strenui militio christiano tirones!»]
La vengeance eût été pourtant difficile, si Raymond VI eût pu user de
toutes ses forces, et lutter sans ménagement contre le parti de
l'Église. C'était un des plus puissants princes, et probablement le plus
riche de la chrétienté. Comte de Toulouse, marquis de haute Provence,
maître du Quercy, du Rouergue, du Vivarais, il avait acquis Maguelonne;
le roi d'Angleterre lui avait cédé l'Agénois, et le roi d'Aragon le
Gévaudan, pour dot de leurs soeurs. Duc de Narbonne, il était suzerain
de Nîmes, Béziers, Uzès, et des comtés de Foix et Comminges dans les
Pyrénées. Mais cette grande puissance n'était pas partout exercée au
même titre. Le vicomte de Béziers, appuyé de l'alliance du comte de
Foix, refusait de dépendre de Toulouse. Toulouse elle-même était une
sorte de république. En 1202, nous voyons les consuls de cette cité
faire la guerre en l'absence de Raymond VI aux chevaliers de
l'Albigeois, et les deux partis prennent le comte pour arbitre et pour
médiateur. Sous son père, Raymond V, les commencements de l'hérésie
avaient été accompagnés d'un tel essor d'indépendance politique, que le
comte lui-même sollicita les rois de France et d'Angleterre
d'entreprendre une croisade (1178) contre les Toulousains et le vicomte
de Béziers. Elle eut lieu, cette croisade, mais sous Raymond VI, et à
ses dépens.
Toutefois, on commença par le bas Languedoc, Béziers, Carcassonne, etc.,
où les hérétiques étaient plus nombreux. Le pape eût risqué d'unir tout
le Midi contre l'Église et de lui donner un chef, s'il eût frappé
d'abord le comte de Toulouse. Il feignit d'accepter ses soumissions,
l'admit à la pénitence. Raymond s'abaissa devant tout son peuple, reçut
des mains des prêtres la flagellation dans l'église même où Pierre de
Castelnau était enterré, et l'on affecta de le faire passer devant le
tombeau. Mais la plus horrible pénitence, c'est qu'il se chargeait de
conduire lui-même l'armée des croisés à la poursuite des hérétiques, lui
qui les aimait dans le coeur, de les mener sur les terres de son neveu,
le vicomte de Béziers, qui osait persévérer dans la protection qu'il
leur accordait. Le malheureux croyait éviter sa ruine en prêtant la main
à celle de ses voisins, et se déshonorait pour vivre un jour de plus.
Le jeune et intrépide vicomte avait mis Béziers en état de résistance et
s'était enfermé dans Carcassonne, lorsqu'arriva du côté du Rhône la
principale armée des croisés; d'autres venaient par le Velay, d'autres
par l'Agénois. «Et fut tant grand le siège, tant de tentes que de
pavillons, qu'il semblait que tout le monde y fût réuni[510].»
Philippe-Auguste n'y vint pas: _il avait à ses côtés deux grands et
terribles lions_[511], le roi Jean et l'empereur Othon, le neveu de
Jean. Mais les Français y vinrent, si le roi n'y vint pas[512]: à leur
tête, les archevêques de Reims, de Sens, de Rouen, les évêques d'Autun,
Clermont, Nevers, Bayeux, Lisieux et Chartres; les comtes de Nevers, de
Saint-Pol, d'Auxerre, de Bar-sur-Seine, de Genève, de Forez, une foule
de seigneurs. Le plus puissant était le duc de Bourgogne. Les
Bourguignons savaient le chemin des Pyrénées; ils avaient brillé surtout
dans les croisades d'Espagne. Une croisade prêchée par les moines de
Cîteaux était nationale en Bourgogne. Les Allemands, les Lorrains,
voisins des Bourguignons, prirent aussi la croix en foule; mais aucune
province ne fournit à la croisade d'hommes plus habiles et plus
vaillants que l'Île-de-France. L'ingénieur de la croisade, celui qui
construisait les machines et dirigeait les sièges, fut un légiste,
maître Théodise, archidiacre de l'église Notre-Dame de Paris; c'est lui
encore qui fit, à Rome, devant le pape, l'apologie des croisés
(1215)[513].
[Footnote 510: Chron. Langued.]
[Footnote 511: Pierre de Vaux-Cernay.]
[Footnote 512: La religion semblait être devenue plus sombre et plus
austère dans le nord de la France. Sous Louis VI, le jeûne du samedi
n'était point de règle; sous son fils Louis VII, il était si
rigoureusement observé que les bouffons, les histrions, n'osaient s'en
dispenser.]
[Footnote 513: «C'était, dit Pierre de Vaux-Cernay, un homme
circonspect, prudent, et très zélé pour les affaires de Dieu, et il
aspirait sur toute chose à trouver dans le droit quelque prétexte pour
refuser au comte l'occasion de se justifier, que le pape lui avait
accordée.»]
Entre les barons, le plus illustre, non pas le plus puissant, celui qui
a attaché son nom à cette terrible guerre, c'est Simon de Montfort, du
chef de sa mère comte de Leicester. Cette famille des Montfort semble
avoir été possédée d'une ambition atroce. Ils prétendaient descendre ou
d'un fils du roi Robert, ou des comtes de Flandre, issus de Charlemagne.
Leur grand'mère Bertrade, qui laissa son mari, le comte d'Anjou, pour le
roi Philippe Ier, et les gouverna l'un et l'autre en même temps, essaya
d'empoisonner son beau-fils, Louis-le-Gros, et de donner la couronne à
ses fils. Louis eut pourtant confiance aux Montfort; c'est l'un d'eux
qui lui donna, dit-on, après sa défaite de Brenneville, le conseil
d'appeler à son secours les milices des communes sous leurs bannières
paroissiales. Au treizième siècle, Simon de Montfort, dont nous allons
parler, faillit être roi du Midi. Son second fils, cherchant en
Angleterre la fortune qu'il avait manquée en France, combattit pour les
communes anglaises et leur ouvrit l'entrée du parlement. Après avoir eu
dans ses mains le roi et le royaume, il fut vaincu et tué. Son fils
(petit-fils du célèbre Montfort, chef de la croisade des Albigeois) le
vengea en égorgeant, en Italie, au pied des autels, le neveu du roi
d'Angleterre qui venait de la terre sainte[514]. Cette action perdit
les Montfort, on prit en horreur cette race néfaste, dont le nom
s'attachait à tant de tragédies et de révolutions.
[Footnote 514: Pour venger sur lui la mort de son père qui avait été tué
en combattant contre le roi d'Angleterre, il l'attaque au pied de
l'autel, et le perce de part en part de son estoc. Il sortit ainsi de
l'église sans que Charles osât donner l'ordre de l'arrêter. Arrivé à la
porte, il y trouva ses chevaliers qui l'attendaient.--Qu'avez-vous fait?
lui dit l'un d'eux.--Je me suis vengé.--Comment? Votre père ne fut-il
pas traîné?...--À ces mots Montfort rentre dans l'église, saisit par les
cheveux le cadavre du jeune prince, et le traîne jusque sur la place
publique.]
Simon de Montfort, le véritable chef de la guerre des Albigeois, était
déjà un vieux soldat des croisades, endurci dans les guerres à outrance
des Templiers et des Assassins. À son retour de la terre sainte, il
trouva à Venise l'armée de la quatrième croisade qui partait, mais il
refusa d'aller à Constantinople; il obéit au pape et sauva l'abbé de
Vaux-Cernay, lorsqu'au grand péril de sa vie il lut aux croisés la
défense du pontife. Cette action signala Montfort et prépara sa
grandeur. Au reste, on ne peut nier que ce terrible exécuteur des
décrets de l'Église n'ait eu des vertus héroïques. Raymond VI l'avouait,
lui dont Montfort avait fait la ruine[515]. Sans parler de son courage,
de ses moeurs sévères et de son invariable confiance en Dieu, il
montrait aux moindres des siens des égards bien nouveaux dans les
croisades. Tous ses nobles ayant avec lui traversé, sur leurs chevaux,
une rivière grossie par l'orage, les piétons, les faibles, ne pouvaient
passer; Montfort repassa à l'instant, suivi de quatre ou cinq cavaliers,
et resta avec les pauvres gens, en grand péril d'être attaqué par
l'ennemi[516]. On lui tint compte aussi dans cette guerre horrible
d'avoir épargné les bouches inutiles qu'on repoussait d'une place, et
d'avoir fait respecter l'honneur des femmes prisonnières. Sa femme, à
lui-même, Alix de Montmorency, n'était pas indigne de lui; lorsque la
plupart des croisés eurent abandonné Montfort, elle prit la direction
d'une nouvelle armée et l'amena à son époux.
[Footnote 515: Guill. Podii Laur.: «J'ai entendu le comte de Toulouse
vanter merveilleusement en Simon, son ennemi, la constance, la
prévoyance, la valeur, et toutes les qualités d'un prince.»]
[Footnote 516: Pierre de Vaux-Cernay.]