chien par les rues de la ville. On passa au fil de l'épée jusqu'aux
malades de l'hôpital Saint-Jean. On n'épargna que quatre mille des
Latins, qui furent vendus aux Turcs.]
[Footnote 474: Ce fut Villehardouin qui porta la parole.]
[Footnote 475: Villehardouin.]
Lorsque les croisés furent rassemblés à Venise, les Vénitiens leur
déclarèrent, au milieu des fêtes du départ, qu'ils n'appareilleraient
pas avant d'être payés. Chacun se saigna et donna ce qu'il avait
emporté; avec tout cela, il s'en fallait de trente-quatre mille marcs
que la somme ne fût complète[476]. Alors l'excellent doge intercéda, et
remontra au peuple qu'il ne serait pas honorable d'agir à la rigueur
dans une si sainte entreprise. Il proposa que les croisés
s'acquittassent en assiégeant préalablement, pour les Vénitiens, la
ville de Zara, en Dalmatie, qui s'était soustraite au joug des
Vénitiens, pour reconnaître le roi de Hongrie. Le roi de Hongrie avait
lui-même pris la croix; c'était mal commencer la croisade que d'attaquer
une de ses villes. Le légat du pape eut beau réclamer, le doge lui
déclara que l'armée pouvait se passer de ses directions, prit la croix
sur son bonnet ducal, et entraîna les croisés devant Zara[477], puis
devant Trieste. Ils conquirent, pour leurs bons amis de Venise, presque
toutes les villes de l'Istrie.
[Footnote 476: Un grand nombre de croisés avaient craint les difficultés
du passage par Venise, et s'étaient allés embarquer à d'autres ports.
Ces divisions faillirent plusieurs fois faire avorter toute
l'entreprise.]
[Footnote 477: Le pape menaça les croisés de l'excommunication, parce
que le roi de Hongrie, ayant pris la croix, était sous la protection de
l'Église.]
Pendant que ces braves et honnêtes chevaliers gagnent leur passage à
cette guerre, «voici venir, dit Villehardouin, une grande merveille, une
aventure inespérée et la plus étrange du monde». Un jeune prince grec,
fils de l'empereur Isaac, alors dépossédé par son frère, vient embrasser
les genoux des croisés, et leur promettre des avantages immenses, s'ils
veulent rétablir son père sur le trône. Ils seront tous riches à jamais,
l'Église grecque se soumettra au pape, et l'empereur rétabli les aidera
de tout son pouvoir à reconquérir Jérusalem. Dandolo est le premier
touché de l'infortune du prince. Il décida les croisés à _commencer la
croisade par Constantinople_. En vain le pape lança l'interdit, en vain
Simon de Montfort et plusieurs autres[478] se séparèrent d'eux et
cinglèrent vers Jérusalem. La majorité suivit les chefs, Beaudoin et
Boniface, qui se rangeaient à l'avis des Vénitiens.
[Footnote 478: _App. 110._]
Quelque opposition que mît le pape à l'entreprise, les croisés croyaient
faire oeuvre sainte en lui soumettant l'Église grecque malgré lui.
L'opposition et la haine mutuelle des Latins et des Grecs ne pouvaient
plus croître. La vieille guerre religieuse, commencée par Photius au
neuvième siècle[479], avait repris au onzième (vers l'an 1053)[480].
Cependant l'opposition commune contre les mahométans, qui menaçaient
Constantinople, semblait devoir amener une réunion. L'empereur
Constantin Monomaque fit de grands efforts; il appela les légats du
pape; les deux clergés se virent, s'examinèrent, mais dans le langage de
leurs adversaires ils crurent n'entendre que des blasphèmes, et, des
deux côtés l'horreur augmenta. Ils se quittèrent en consacrant la
rupture des deux Églises par une excommunication mutuelle (1054).
[Footnote 479: En 858, le laïque Photius fut mis à la place du
patriarche Ignace par l'empereur Michel III. Nicolas Ier prit le parti
d'Ignace. Photius anathématisa le pape en 867.]
[Footnote 480: Par une lettre du patriarche Michel à l'évêque de Trani,
sur les azymes et le sabbat, et les observances de l'Église romaine.]
Avant la fin du siècle, la croisade de Jérusalem, sollicitée par les
Comnène eux-mêmes, amena les Latins à Constantinople. Alors les haines
nationales s'ajoutèrent aux haines religieuses; les Grecs détestèrent la
brutale insolence des Occidentaux; ceux-ci accusèrent la trahison des
Grecs. À chaque croisade, les Francs qui passaient par Constantinople
délibéraient s'ils ne s'en rendraient pas maîtres, et ils l'auraient
fait sans la loyauté de Godefroi de Bouillon et de Louis-le-Jeune.
Lorsque la nationalité grecque eut un réveil si terrible sous le tyran
Andronic, les Latins établis à Constantinople furent enveloppés dans un
même massacre (avril 1182)[481]. L'intérêt du commerce en ramena un
grand nombre sous les successeurs d'Andronic, malgré le péril continuel.
C'était au sein même de Constantinople une colonie ennemie, qui appelait
les Occidentaux et devait les seconder, si jamais ils tentaient un coup
de main sur la capitale de l'empire grec. Entre tous les Latins, les
seuls Vénitiens pouvaient et souhaitaient cette grande chose.
Concurrents des Génois pour le commerce du Levant, ils craignaient
d'être prévenus par eux. Sans parler de ce grand nom de Constantinople
et des précieuses richesses enfermées dans ses murs où l'empire romain
s'était réfugié, sa position dominante entre l'Europe et l'Asie
promettait à qui pourrait la prendre le monopole du commerce et la
domination des mers. Le vieux doge Dandolo, que les Grecs avaient
autrefois privé de la vue, poursuivait ce projet avec toute l'ardeur du
patriotisme et de la vengeance. On assure enfin que le sultan
Malek-Adhel, menacé par la croisade, avait fait contribuer toute la
Syrie pour acheter l'amitié des Vénitiens, et détourner sur
Constantinople le danger qui menaçait la Judée et l'Égypte. Nicétas,
bien plus instruit que Villehardouin des précédents de la croisade,
assure que tout était préparé, et que l'arrivée du jeune Alexis ne fit
qu'augmenter une impulsion déjà donnée: «Ce fut, dit-il, un flot sur un
flot.»
[Footnote 481: Dans une lettre encyclique, où il raconte la prise de
Constantinople, Beaudoin accuse les Grecs d'avoir souvent contracté des
alliances avec les infidèles; de renouveler le baptême, de n'honorer le
Christ que par des peintures (Christum solis honorare picturis):
d'appeler les Latins du nom de _chiens_, de ne pas se croire coupables
en versant leur sang. Il rappelle la mort cruelle du légat envoyé à
Constantinople en 1183.]
Les croisés furent, dans la main de Venise, une force aveugle et brutale
qu'elle lança contre l'empire byzantin. Ils ignoraient et les motifs des
Vénitiens, et leurs intelligences, et l'état de l'empire qu'ils
attaquaient. Aussi, quand ils se virent en face de cette prodigieuse
Constantinople, qu'ils aperçurent ces palais, ces églises innombrables,
qui étincelaient au soleil avec leurs dômes dorés, lorsqu'ils virent ces
myriades d'hommes sur les remparts, ils ne purent se défendre de quelque
émotion: «Et sachez, dit Villehardouin, que il ne ot si hardi cui le
cuer ne frémist... Chacun regardoit ses armes... que par tems en aront
mestier.»
La population était grande, il est vrai, mais la ville était désarmée.
Il était convenu, entre les Grecs, depuis qu'ils avaient repoussé les
Arabes, que Constantinople était imprenable, et cette opinion faisait
négliger tous les moyens de la rendre telle. Elle avait seize cents
bateaux pêcheurs et seulement vingt vaisseaux. Elle n'en envoya aucun
contre la flotte latine; aucun n'essaya de descendre le courant pour y
jeter le feu grégeois. Soixante mille hommes apparurent sur le rivage,
magnifiquement armés, mais au premier signe des croisés ils
s'évanouirent[482]. Dans la réalité, cette cavalerie légère n'eût pu
soutenir le choc de la lourde gendarmerie des Latins. La ville n'avait
que ses fortes murailles et quelques corps d'excellentes troupes, je
parle de la garde varangienne, composée de Danois et de Saxons, réfugiés
d'Angleterre. Ajoutez-y quelques auxiliaires de Pise. La rivalité
commerciale et politique armait partout les Pisans contre les Vénitiens.
[Footnote 482: Dans un autre engagement: «Li Grieu lor tornèrent les
dos, si furent desconfiz à la première assemblée (au premier choc).»
(Villehardouin.)]
Ceux-ci avaient probablement des amis dans la ville. Dès qu'ils eurent
forcé le port, dès qu'ils se présentèrent au pied des murs, l'étendard
de Saint-Marc y apparut, planté par une main invisible, et le doge
s'empara rapidement de vingt-cinq tours. Mais il lui fallut perdre cet
avantage pour aller au secours des Francs, enveloppés par cette
cavalerie grecque qu'ils avaient tant méprisée. La nuit même, l'empereur
désespéra et s'enfuit; on tira de prison son prédécesseur, le vieil
Isaac Comnène, et les croisés n'eurent plus qu'à entrer triomphants dans
Constantinople.
Il était impossible que la croisade se terminât ainsi. Le nouvel
empereur ne pouvait satisfaire l'exigence de ses libérateurs qu'en
ruinant ses sujets. Les Grecs murmuraient, les Latins pressaient,
menaçaient. En attendant, ils insultaient le peuple de mille manières,
et l'empereur lui-même qui était leur ouvrage. Un jour, en jouant aux
dés avec le prince Alexis, ils le coiffèrent d'un bonnet de laine ou de
poil. Ils choquaient à plaisir tous les usages des Grecs, et se
scandalisaient de tout ce qui leur était nouveau. Ayant vu une mosquée
ou une synagogue, ils fondirent sur les infidèles; ceux-ci se
défendirent. Le feu fut mis à quelques maisons; l'incendie gagna, il
embrasa la partie la plus peuplée de Constantinople, dura huit jours et
s'étendit sur une surface d'une lieue.
Cet événement mit le comble à l'exaspération du peuple. Il se souleva
contre l'empereur dont la restauration avait entraîné tant de calamités.
La pourpre fut offerte pendant trois jours à tous les sénateurs. Il
fallait un grand courage pour l'accepter. Les Vénitiens qui, ce semble,
eussent pu essayer d'intervenir, restaient hors des murs, et
attendaient. Peut-être craignaient-ils de s'engager dans cette ville
immense où ils auraient pu être écrasés. Peut-être leur convenait-il de
laisser accabler l'empereur qu'ils avaient fait, pour rentrer en ennemis
dans Constantinople. Le vieil Isaac fut en effet mis à mort, et remplacé
par un prince de la maison royale, Alexis Murzuphle, qui se montra digne
des circonstances critiques où il acceptait l'empire. Il commença par
repousser les propositions captieuses des Vénitiens, qui offraient
encore de se contenter d'une somme d'argent. Ils l'auraient ainsi ruiné
et rendu odieux au peuple, comme son prédécesseur. Murzuphle leva de
l'argent, mais pour faire la guerre. Il arma des vaisseaux, et par deux
fois essaya de brûler la flotte ennemie. Le péril était grand pour les
Latins. Cependant, il était impossible que Murzuphle improvisât une
armée. Les croisés étaient bien autrement aguerris; les Grecs ne purent
soutenir l'assaut; Nicétas avoue naïvement que, dans ce moment terrible,
un chevalier latin, qui renversait tout devant lui, leur parut haut de
cinquante pieds[483].
[Footnote 483: Ailleurs il se contente de dire: «Ces Francs étaient
aussi hauts que leurs piques.»]
Les chefs s'efforcèrent de limiter les abus de la victoire; ils
défendirent, sous peine de mort, le viol des femmes mariées, des vierges
et des religieuses. Mais la ville fut cruellement pillée. Telle fut
l'énormité du butin, que cinquante mille marcs ayant été ajoutés à la
part des Vénitiens, pour dernier payement de la dette, il resta aux
Francs cinq cent mille marcs[484]. Un nombre innombrable de monuments
précieux, entassés dans Constantinople, depuis que l'empire avait perdu
tant de provinces, périrent sous les mains de ceux qui se les
disputaient, qui voulaient les partager, ou qui détruisaient pour
détruire. Les églises, les tombeaux, ne furent point respectés. Une
prostituée chanta et dansa dans la chaire du patriarche[485]. Les
barbares dispersèrent les ossements des empereurs; quand ils vinrent au
tombeau de Justinien, ils s'aperçurent avec surprise que le législateur
était encore tout entier dans son tombeau.
[Footnote 484: Villehardouin.]
[Footnote 485: Nicétas: «Les croisés se revêtaient, non par besoin, mais
pour en faire sentir le ridicule, de robes peintes, vêtement ordinaire
des Grecs; ils mettaient nos coiffures de toile sur la tête de leurs
chevaux, et leur attachaient au cou les cordons qui, d'après notre
coutume, doivent pendre par derrière; quelques-uns tenaient dans leurs
mains du papier, de l'encre et des écritoires pour nous railler, comme
si nous n'étions que de mauvais scribes ou de simples copistes. Ils
passaient des jours entiers à table; les uns savouraient des mets
délicats; les autres ne mangeaient, suivant la coutume de leur pays, que
du boeuf bouilli et du lard salé, de l'ail, de la farine, des fèves et
une sauce très forte.»]
À qui devait revenir l'honneur de s'asseoir dans le trône de Justinien,
et de fonder le nouvel empire? Le plus digne était le vieux Dandolo.
Mais les Vénitiens eux-mêmes s'y opposèrent; il ne leur convenait pas de
donner à une famille ce qui était à la république. Pour la gloire de
restaurer l'empire, elle les touchait peu; ce qu'ils voulaient, ces
marchands, c'étaient des ports, des entrepôts, une longue chaîne de
comptoirs, qui leur assurât toute la route de l'Orient. Ils prirent pour
eux les rivages et les îles; de plus, trois des huit quartiers de
Constantinople, avec le titre bizarre de _seigneurs d'un quart et demi
de l'empire grec_[486].
[Footnote 486: Sanuto.]
L'empire, réduit à un quart, fut déféré à Beaudoin, comte de Flandre,
descendant de Charlemagne et parent du roi de France. Le marquis de
Montferrat se contenta du royaume de Macédoine. La plus grande partie de
l'empire, celle même qui était échue aux Vénitiens, fut démembrée en
fiefs.
Le premier soin du nouvel empereur fut de s'excuser auprès du pape.
Celui-ci se trouva embarrassé de son triomphe involontaire. C'était un
grand coup porté à l'infaillibilité pontificale, que Dieu eût justifié
par le succès une guerre condamnée du saint-siège. L'union des deux
Églises, le rapprochement des deux moitiés de la chrétienté, avait été
consommé par des hommes frappés de l'interdit. Il ne restait au pape
qu'à réformer sa sentence et pardonner à ces conquérants qui voulaient
bien demander pardon. La tristesse d'Innocent III est visible dans sa
réponse à l'empereur Beaudoin. Il se compare au pêcheur de l'Évangile,
qui s'effraye de la pêche miraculeuse; puis il prétend audacieusement
qu'il est pour quelque chose dans le succès; qu'il a, lui aussi, _tendu
le filet_: «Hoc unum audacter affirmo, qui laxavi retia in
capturam[487].» Mais il était au-dessus de sa toute-puissance de
persuader une telle chose, de faire que ce qu'il avait dit n'eût pas été
dit, qu'il eût approuvé ce qu'il avait désapprouvé. La conquête de
l'empire grec ébranlait son autorité dans l'Occident plus qu'elle ne
retendait dans l'Orient.
[Footnote 487: Il écrivit au clergé et à l'université de France qu'on
envoyât aussitôt des clercs et des livres pour instruire les habitants
de Constantinople.]
Les résultats de ce mémorable événement ne furent pas aussi grands qu'on
eût pu le penser. L'empire latin de Constantinople dura moins encore que
le royaume latin de Jérusalem (1204-1261). Venise seule en tira
d'immenses avantages matériels. La France n'y gagna qu'en influence; ses
moeurs et sa langue, déjà portées si loin par la première croisade, se
répandirent dans l'Orient. Beaudoin et Boniface, l'empereur et le roi de
Macédoine, étaient cousins du roi de France. Le comte de Blois eut le
duché de Nicée; le comte de Saint-Paul, celui de Demotica, près
d'Andrinople. Notre historien, Geoffroi de Villehardouin, réunit les
offices de maréchal de Champagne et de Romanie. Longtemps encore après
la chute de l'empire latin de Constantinople, vers 1300, le Catalan
Montaner nous assure que dans la principauté de Morée et le duché
d'Athènes, «on parlait français aussi bien qu'à Paris[488]».
[Footnote 488: «E parlaven axi bell frances, com dins en Paris.»]
CHAPITRE VII
SUITE.
Ruine de Jean.--Défaite de l'empereur.--Guerre des
Albigeois.--Grandeur du roi de France. (1204-1222.)
Voilà le pape vainqueur des Grecs malgré lui. La réunion des deux
Églises est opérée. Innocent est le seul chef spirituel du monde.
L'Allemagne, la vieille ennemie des papes, est mise hors de combat; elle
est déchirée entre deux empereurs, qui prennent le pape pour arbitre.
Philippe-Auguste vient de se soumettre à ses ordres, et de reprendre une
épouse qu'il hait. L'occident et le midi de la France ne sont pas si
dociles. Les Vaudois résistent sur le Rhône, les Manichéens en Languedoc
et aux Pyrénées. Tout le littoral de la France sur les deux mers, semble
prêt à se détacher de l'Église. Le rivage de la Méditerranée et celui de
l'Océan obéissent à deux princes d'une foi douteuse, les rois d'Aragon
et d'Angleterre, et entre eux se trouvent les foyers de l'hérésie,
Béziers, Carcassonne, Toulouse, où le grand concile des Manichéens
s'est assemblé.
Le premier frappé fut le roi d'Angleterre, duc de Guyenne, voisin, et
aussi parent du comte de Toulouse, dont il élevait le fils. Le pape et
le roi de France profitèrent de sa ruine. Mais cet événement était
préparé de longue date. La puissance des rois anglo-normands ne
s'appuyait, nous l'avons vu, que sur les troupes mercenaires qu'ils
achetaient; ils ne pouvaient prendre confiance ni dans les Saxons, ni
dans les Normands. L'entretien de ces troupes supposait des ressources
et un ordre administratif étranger aux habitudes de cet âge. Ces rois
n'y suppléaient que par les exactions d'une fiscalité violente, qui
augmentaient encore les haines, rendaient leur position plus périlleuse,
et les obligeaient d'autant plus à s'entourer de ces troupes qui
ruinaient et soulevaient le peuple. Dilemme terrible, dans la solution
duquel ils devaient succomber. Renoncer à l'emploi des mercenaires,
c'était se mettre entre les mains de l'aristocratie normande; continuer
à s'en servir, c'était marcher dans une route de perdition certaine. Le
roi devait trouver sa ruine dans la réconciliation des deux races qui
divisaient l'île; Normands et Saxons devaient finir par s'entendre pour
l'abaissement de la royauté; la perte des provinces françaises devait
être le premier résultat de cette révolution.
Au moins Henri II avait amassé un trésor. Mais Richard ruina
l'Angleterre dès son départ pour la croisade. «Je vendrais Londres,
disait-il, si je pouvais trouver un acheteur[489].» D'une mer à
l'autre, dit un contemporain, l'Angleterre se trouva pauvre[490]. Il
fallut pourtant trouver de l'argent pour payer l'énorme rançon exigée
par l'empereur. Il en fallut encore lorsque Richard, de retour, voulut
guerroyer le roi de France. Tout ce qu'il avait vendu à son départ, il
le reprit sans rembourser les acheteurs. Après avoir ruiné le présent,
il ruinait l'avenir. Dès lors il ne devait plus se trouver un homme qui
voulût rien prêter ou acheter au roi d'Angleterre. Son successeur, bon
ou mauvais, habile ou inhabile, se trouvait d'avance condamné à une
pauvreté irrémédiable, à une incurable impuissance.
[Footnote 489: «Londonias quoque venderem si emptorem idoneum
invenirem.» (Guill. Neubrig.)]
[Footnote 490: Roger de Hoveden.]
Cependant le progrès des choses aurait au contraire exigé de nouvelles
ressources. La désharmonie de l'empire anglais n'avait jamais été plus
loin. Cet empire se composait de populations qui toutes s'étaient fait
la guerre avant d'être réunies sous un même joug. La Normandie ennemie
de l'Angleterre avant Guillaume, la Bretagne ennemie de la Normandie, et
l'Anjou ennemi du Poitou, le Poitou qui réclamait sur tout le Midi les
droits de duché d'Aquitaine, tous maintenant se trouvaient ensemble, bon
gré mal gré. Sous les règnes précédents, le roi d'Angleterre avait
toujours pour lui quelqu'une de ces provinces continentales. Le Normand
Guillaume et ses deux premiers successeurs purent compter sur la
Normandie, Henri II sur les Angevins, ses compatriotes; Richard
Coeur-de-Lion plut généralement aux Poitevins, aux Aquitains,
compatriotes de sa mère, Éléonore de Guyenne. Il releva la gloire des
méridionaux qui le regardaient comme un des leurs; il faisait des vers
en leur langue, il les avait en foule autour de lui: son principal
lieutenant était le Basque Marcader. Mais peu à peu ces diverses
populations s'éloignèrent des rois d'Angleterre; elles s'apercevaient
qu'en réalité, Normand, Angevin ou Poitevin, ce roi, séparé d'elles par
tant d'intérêts différents, était en réalité un prince étranger. La fin
du règne de Richard acheva de désabuser les sujets continentaux de
l'Angleterre.
Ces circonstances expliqueraient la violence, les emportements, les
revers de Jean, quand même il eût été meilleur et plus habile. Il lui
fallut recourir à des expédients inouïs pour tirer de l'argent d'un pays
tant de fois ruiné. Que restait-il après l'avide et prodigue Richard?
Jean essaya d'arracher de l'argent aux barons, et ils lui firent signer
la Grande Charte; il se rejeta sur l'Église, elle le déposa. Le pape et
son protégé, le roi de France, profitèrent de sa ruine. Le roi
d'Angleterre, sentant son navire enfoncer, jeta à la mer la Normandie,
la Bretagne. Le roi de France n'eut qu'à ramasser.
Ce déchirement infaillible et nécessaire de l'empire anglais se trouva
provoqué d'abord par la rivalité de Jean et d'Arthur son neveu.
Celui-ci, fils de l'héritière de Bretagne et d'un frère de Jean, avait
été dès sa naissance accepté par les Bretons, comme un libérateur et un
vengeur. Ils l'avaient, malgré Henri II, baptisé du nom national
d'Arthur. Les Aquitains favorisaient sa cause. La vieille Éléonore seule
tenait contre son petit-fils pour Jean son fils, pour l'unité de
l'empire anglais que l'élévation d'Arthur aurait divisé[491]. Arthur en
effet faisait bon marché de cette unité: il offrait au roi de France de
lui céder la Normandie, pourvu qu'il eût la Bretagne, le Maine, la
Touraine, l'Anjou, le Poitou et l'Aquitaine. Jean eût été réduit à
l'Angleterre. Philippe acceptait volontiers, mettait ses garnisons dans
les meilleures places d'Arthur, et, n'espérant pas s'y maintenir, il les
démolissait. Le neveu de Jean, trahi ainsi par son allié, se tourna de
nouveau vers son oncle; puis revint au parti de la France, envahit le
Poitou et assiégea sa grand'mère Éléonore dans Mirebeau. Ce n'était pas
chose nouvelle dans cette race de voir les fils armés contre leurs
parents. Cependant Jean vint au secours, délivra sa mère, défit Arthur
et le prit avec la plupart des grands seigneurs de son parti. Que devint
le prisonnier? c'est ce qu'on n'a bien su jamais. Mathieu Paris prétend
que Jean, qui l'avait bien traité d'abord, fut alarmé des menaces et de
l'obstination du jeune Breton; «Arthur disparut, dit-il, et Dieu veuille
qu'il en ait été autrement que ne le rapporte la malveillante renommée!»
Mais Arthur avait excité trop d'espérances pour que l'imagination des
peuples se soit résignée à cette incertitude. On assura que Jean l'avait
fait périr. On ajouta bientôt qu'il l'avait tué de sa propre main. Le
chapelain de Philippe-Auguste raconte, comme s'il l'eût vu, que Jean
prit Arthur dans un bateau, qu'il lui donna lui-même deux coups de
poignard, et le jeta dans la rivière, à trois milles du château de
Rouen[492]. Les Bretons rapprochaient de leur pays le lieu de la scène;
ils la plaçaient près de Cherbourg, au pied de ces falaises sinistres
qui présentent un précipice tout le long de l'Océan. Ainsi allait la
tradition grandissant de détail et d'intérêt dramatique. Enfin dans la
pièce de Shakespeare, Arthur est un tout jeune enfant sans défense, dont
les douces et innocentes paroles désarment le plus farouche assassin.
[Footnote 491: Au fait, l'Aquitaine était son héritage, et elle avait
transféré ses droits à Jean.]
[Footnote 492: Guillaume-le-Breton.]