Jérusalem, faisait promener par l'Europe une représentation de la
malheureuse ville. Au milieu s'élevait le Saint-Sépulcre, et par-dessus
un cavalier sarrasin dont le cheval salissait le tombeau du Christ.
Cette image d'opprobre et d'amer reproche perçait l'âme des chrétiens
occidentaux; on ne voyait que gens qui se battaient la poitrine et
criaient: «Malheur à moi[454]!»
[Footnote 454: Boha-Eddin.]
Le mahométisme éprouvait depuis un demi-siècle une sorte de réforme et
de restauration, qui avait entraîné la ruine du petit royaume de
Jérusalem. Les Atabeks de Syrie, Zenghi et son fils Nuhreddin, deux
saints de l'islamisme[455], originaires de l'Irak (Babylonie), avaient
fondé entre l'Euphrate et le Taurus une puissance militaire, rivale et
ennemie des Fatemites d'Égypte et des Assassins. Les Atabeks
s'attachaient à la loi stricte du Koran, et détestaient
l'interprétation, dont on avait tant abusé. Ils se rattachaient au
calife de Bagdad; cette vieille idole, depuis longtemps esclave des
chefs militaires qui se succédaient, vit ceux-ci se soumettre à lui
volontairement et lui faire hommage de leurs conquêtes. Les Alides, les
Assassins, les esprits forts, les _phelassefé_ ou philosophes, furent
poursuivis avec acharnement et impitoyablement mis à mort, tout comme
les novateurs en Europe. Spectacle bizarre: deux religions ennemies,
étrangères l'une à l'autre, s'accordaient à leur insu pour proscrire à
la même époque la liberté de la pensée. Nuhreddin était un légiste,
comme Innocent III; et son général, Salaheddin (Saladin) renversa les
schismatiques musulmans d'Égypte, pendant que Simon de Montfort
exterminait les schismatiques chrétiens du Languedoc.
[Footnote 455: _App. 109._]
Toutefois la pente à l'innovation était si rapide et si fatale, que les
enfants de Nuhreddin se rapprochèrent déjà des Alides et des Assassins,
et que Salaheddin fut obligé de les renverser. Ce Kurde, ce barbare, le
Godefroi ou le saint Louis du mahométisme, grande âme au service d'une
toute petite dévotion[456], nature humaine et généreuse qui s'imposait
l'intolérance, apprit aux chrétiens une dangereuse vérité, c'est qu'un
circoncis pouvait être un saint, qu'un mahométan pouvait naître
chevalier par la pureté du coeur et la magnanimité.
[Footnote 456: Il jeûnait toutes les fois que sa santé le lui
permettait, et faisait lire l'Alcoran à tous ses serviteurs. Ayant vu un
jour un petit enfant qui le lisait à son père, il en fut touché
jusqu'aux larmes.]
Saladin avait frappé deux coups sur les ennemis de l'islamisme. D'une
part, il envahit l'Égypte, détrôna les Fatemites, détruisit le foyer des
croyances hardies qui avaient pénétré toute l'Asie. De l'autre, il
renversa le petit royaume chrétien de Jérusalem, défit et prit le roi
Lusignan à la bataille de Tibériade[457], et s'empara de la ville
sainte. Son humanité pour ses captifs contrastait, d'une manière
frappante, avec la dureté des chrétiens d'Asie pour leurs frères. Tandis
que ceux de Tripoli fermaient leurs portes aux fugitifs de Jérusalem,
Saladin employait l'argent qui restait des dépenses du siège à la
délivrance des pauvres et des orphelins qui se trouvaient entre les
mains de ses soldats; son frère, Malek-Adhel, en délivra pour sa part
deux mille.
[Footnote 457: Avec Lusignan furent faits prisonniers le prince
d'Antioche, le marquis de Montferrat, le comte d'Édesse, le connétable
du royaume, les grands maîtres du Temple et de Jérusalem, et presque
toute la noblesse de la terre sainte.]
La France avait, presque seule, accompli la première croisade.
L'Allemagne avait puissamment contribué à la seconde. La troisième fut
populaire surtout en Angleterre. Mais le roi Richard n'emmena que des
chevaliers et des soldats, point d'hommes inutiles, comme dans les
premières croisades. Le roi de France en fit autant, et tous deux
passèrent sur des vaisseaux génois et marseillais. Cependant, l'empereur
Frédéric-Barberousse était déjà parti par le chemin de terre avec une
grande et formidable armée. Il voulait relever sa réputation militaire
et religieuse, compromise par ses guerres d'Italie. Les difficultés
auxquelles avaient succombé Conrad et Louis VII, dans l'Asie Mineure,
Frédéric les surmonta. Ce héros, déjà vieux et fatigué de tant de
malheurs, triompha encore et de la nature et de la perfidie des Grecs,
et des embûches du sultan d'Iconium, sur lequel il remporta une
mémorable victoire[458]; mais ce fut pour périr sans gloire dans les
eaux d'une méchante petite rivière d'Asie. Son fils, Frédéric de Souabe,
lui survécut à peine un an; languissant et malade, il refusa d'écouter
les médecins qui lui prescrivaient l'incontinence, et se laissa mourir,
emportant la gloire de la virginité[459], comme Godefroi de Bouillon.
[Footnote 458: L'historien prétend que les Turcs étaient plus de trois
cent mille.]
[Footnote 459: «Cum a physicis esset suggestum posse curari eum si rebus
venereis uti vellet, respondit: malle se mori, quam in peregrinatione
divinà corpus suum per libidinem maculare.»]
Cependant, les rois de France et d'Angleterre suivaient ensemble la
route de mer, avec des vues bien bien différentes. Dès la Sicile, les
deux amis étaient brouillés. C'était, nous l'avons vu par l'exemple de
Bohémond et de Raymond de Saint-Gilles, c'était la tentation des
Normands et des Aquitains, de s'arrêter volontiers sur la route de la
croisade. À la première, ils voulaient s'arrêter à Constantinople, puis
à Antioche. Le Gascon-Normand Richard eut de même envie de faire halte
dans cette belle Sicile. Tancrède, qui s'en était fait roi, n'avait pour
lui que la voix du peuple et la haine des Allemands, qui réclamaient, au
nom de Constance, fille du dernier roi et femme de l'empereur. Tancrède
avait fait mettre en prison la veuve de son prédécesseur, qui était
soeur du roi d'Angleterre. Richard n'eût pas mieux demandé que de venger
cet outrage. Déjà, sur un prétexte, il avait planté son drapeau sur
Messine. Tancrède n'eut d'autre ressource que de gagner à tout prix
Philippe-Auguste, qui, comme suzerain de Richard, le força d'ôter son
drapeau. La jalousie en était venue au point qu'à entendre les
Siciliens, le roi de France les eût sollicités de l'aider à exterminer
les Anglais. Il fallut que Richard se contentât de vingt mille onces
d'or, que Tancrède lui offrit comme douaire de sa soeur; il devait lui
en donner encore vingt mille pour dot d'une de ses filles qui épouserait
le neveu de Richard. Le roi de France ne lui laissa pas prendre tout
seul cette somme énorme. Il cria bien haut contre la perfidie de
Richard, qui avait promis d'épouser sa soeur, et qui avait amené en
Sicile, comme fiancée, une princesse de Navarre. Il savait fort bien que
cette soeur avait été séduite par le vieil Henri II; Richard demanda de
prouver la chose, et lui offrit dix mille marcs d'argent. Philippe prit
sans scrupule l'argent et la honte.
Le roi d'Angleterre fut plus heureux en Chypre. Le petit roi grec de
l'île ayant mis la main sur un des vaisseaux de Richard, où se
trouvaient sa mère et sa soeur, et qui avait été jeté à la côte, Richard
ne manqua pas une si belle occasion. Il conquit l'île sans difficulté,
et chargea le roi de chaînes d'argent. Philippe-Auguste l'attendait déjà
devant Acre, refusant de donner l'assaut avant l'arrivée de son frère
d'armes.
Un auteur estime à six cent mille le nombre de ceux des chrétiens qui
vinrent successivement combattre dans cette arène du siège d'Acre[460].
Cent vingt mille y périrent[461]; et ce n'était pas, comme à la première
croisade, une foule d'hommes de toutes sortes, libres ou serfs, mélange
de toute race, de toute condition, tourbe aveugle, qui s'en allaient à
l'aventure où les menait la fureur divine, l'oestre de la croisade.
Ceux-ci étaient des chevaliers, des soldats, la fleur de l'Europe. Toute
l'Europe y fut représentée, nation par nation. Une flotte sicilienne
était venue d'abord, puis les Belges, Frisons et Danois; puis, sous le
comte de Champagne, une armée de Français, Anglais et Italiens; puis les
Allemands, conduits par le duc de Souabe, après la mort de
Frédéric-Barberousse. Alors arrivèrent avec les flottes de Gênes, de
Pise, de Marseille, les Français de Philippe-Auguste, et les Anglais,
Normands-Bretons, Aquitains de Richard Coeur-de-Lion. Même avant
l'arrivée des deux rois, l'armée était si formidable, qu'un chevalier
s'écriait: Que Dieu reste neutre, et nous avons la victoire!
[Footnote 460: Boha-Eddin.]
[Footnote 461: Le catalogue des morts contient les noms de six
archevêques, douze évêques, quarante-cinq comtes et cinq cents
barons.--Suivant Aboulfarage, il périt cent quatre-vingt mille
musulmans.]
D'autre part, Saladin avait écrit au calife de Bagdad et à tous les
princes musulmans pour en obtenir des secours. C'était la lutte de
l'Europe et de l'Asie. Il s'agissait de bien autre chose que de la ville
d'Acre. Des esprits aussi ardents que Richard et Saladin devaient
nourrir d'autres pensées. Celui-ci ne se proposait pas moins qu'une
anticroisade, une grande expédition, où il eût percé à travers toute
l'Europe jusqu'au coeur du pays des Francs[462]. Ce projet téméraire eût
pourtant effrayé l'Europe, si Saladin, renversant le faible empire
grec, eût apparu dans la Hongrie et l'Allemagne, au moment même où
quatre cent mille Almohades essayaient de forcer la barrière de
l'Espagne et des Pyrénées.
[Footnote 462: Boha-Eddin, qui rapporte ce propos, le tenait de la
bouche même de Saladin.]
Les efforts furent proportionnés à la grandeur du prix. Tout ce
qu'on savait d'art militaire fut mis en jeu, la tactique ancienne et
la féodale, l'européenne et l'asiatique, les tours mobiles, le feu
grégeois, toutes les machines connues alors. Les chrétiens, disent
les historiens arabes, avaient apporté des laves de l'Etna et les
lançaient dans les villes, _comme les foudres dardées contre les
anges rebelles_. Mais la plus terrible machine de guerre, c'était le
roi Richard lui-même. Ce mauvais fils d'Henri II, le fils de la
colère, dont toute la vie fut comme un accès de violence furieuse,
s'acquit parmi les Sarrasins un renom impérissable de vaillance et
de cruauté. Lorsque la garnison d'Acre eut été forcée de capituler,
Saladin refusant de racheter les prisonniers, Richard les fit tous
égorger entre les deux camps. Cet homme terrible n'épargnait ni
l'ennemi, ni les siens, ni lui-même. Il revient de la mêlée, dit un
historien, tout hérissé de flèches, semblable à une pelote couverte
d'aiguilles[463]. Longtemps encore après, les mères arabes faisaient
taire leurs petits enfants en leur nommant le roi Richard; et quand
le cheval d'un Sarrasin bronchait, le cavalier lui disait: Crois-tu
donc avoir vu Richard d'Angleterre[464]?
[Footnote 463: Gaut. de Vinisauf.]
[Footnote 464: Joinville. «Le roy Richart fist tant d'armes outremer à
celle foys que il y fu, que quant les chevaus aus Sarrasins avoient
pouour d'aucun bisson, leur mestre leur disoient: Cuides-tu,
fesoient-ils à leur chevaus, que ce soit le roy Richart d'Angleterre? Et
quant les enfans aux Sarrasines bréoient, elles leur disoient: Tai-toy,
tay-toy, ou je irai querre le roy Richart qui te tuera.»]
Cette valeur et tous ces efforts produisirent peu de résultat. Toutes
les nations de l'Europe étaient, nous l'avons dit, représentées au siège
d'Acre, mais aussi toutes les haines nationales. Chacun combattait comme
pour son compte, et tâchait de nuire aux autres, bien loin de les
seconder; les Génois, les Pisans, les Vénitiens, rivaux de guerre et de
commerce, se regardaient d'un oeil hostile. Les Templiers et les
Hospitaliers avaient peine à ne pas en venir aux mains. Il y avait dans
le camp deux rois de Jérusalem, Gui de Lusignan soutenu par
Philippe-Auguste, Conrad de Tyr et Montferrat appuyé par Richard. La
jalousie de Philippe augmentait avec la gloire de son rival. Étant tombé
malade, il l'accusait de l'avoir empoisonné. Il réclamait moitié de
l'île de Chypre et de l'argent de Tancrède. Enfin il quitta la croisade
et s'embarqua presque seul, laissant là les Français honteux de son
départ[465]. Richard, resté seul, ne réussit pas mieux; il choquait tout
le monde par son insolence et son orgueil. Les Allemands ayant arboré
leurs drapeaux sur une partie des murs, il les fit jeter dans le fossé.
Sa victoire d'Assur resta inutile; il manqua le moment de prendre
Jérusalem, en refusant de promettre la vie à la garnison. Au moment où
il approchait de la ville, le duc de Bourgogne l'abandonna avec ce qui
restait de Français. Dès lors tout était perdu; un chevalier lui
montrant de loin la ville sainte, il se mit à pleurer, et ramena sa
cotte d'armes devant ses yeux, disant: «Seigneur, ne permettez pas que
je voie votre ville, puisque je n'ai pas su la délivrer[466].»
[Footnote 465: Devant Ptolémaïs, plusieurs barons français passèrent
sous les drapeaux d'Angleterre: la Chronique de Saint-Denis n'appelle
plus, depuis cette époque, le roi d'Angleterre du nom de _Richard_, mais
de _Trichard_.]
[Footnote 466: Joinville: «Tandis qu'ils estoyent en ces paroles, un
sien chevalier lui escria: Sire, Sire, venez juesques ici, et je vous
monstrerai Jérusalem.» Et quant il oy ce, il geta sa cote à armer devant
ses yex tout en plorant, et dit à Nostre-Seigneur: «Biau Sire Diex, je
te pri que tu ne seuffres que je voie ta sainte cité, puisque je ne la
puis délivrer des mains de tes ennemis.»]
Cette croisade fut effectivement la dernière. L'Asie et l'Europe
s'étaient approchées et s'étaient trouvées invincibles. Désormais, c'est
vers d'autres contrées, vers l'Égypte, vers Constantinople, partout
ailleurs qu'à la terre sainte, que se dirigeront, sous des prétextes
plus ou moins spécieux, les grandes expéditions des chrétiens.
L'enthousiasme religieux a d'ailleurs considérablement diminué; les
miracles, les révélations qui ont signalé la première croisade,
disparaissent à la troisième. C'est une grande expédition militaire, une
lutte de races autant que de religion; ce long siège est pour le moyen
âge comme un siège de Troie. La plaine d'Acre est devenue à la longue
une patrie commune pour les deux partis. On s'est mesuré, on s'est vu
tous les jours, on s'est connu, les haines se sont effacées. Le camp des
chrétiens est devenu une grande ville fréquentée par les marchands des
deux religions[467]. Ils se voient volontiers, ils dansent ensemble, et
les ménestrels chrétiens associent leurs voix au son des instrument
arabes[468]. Les mineurs des deux partis, qui se rencontrent dans leur
travail souterrain, conviennent de ne pas se nuire. Bien plus, chaque
parti en vient à se haïr lui-même plus que l'ennemi. Richard est moins
ennemi de Saladin que de Philippe-Auguste, et Saladin déteste les
Assassins et les Alides plus que les chrétiens[469].
[Footnote 467: Par exemple le camp de Ptolémaïs, en 1191.]
[Footnote 468: Les croisés furent souvent admis à la table de Saladin,
et les émirs à celle de Richard.]
[Footnote 469: Saladin envoya aux rois chrétiens, à leur arrivée, des
prunes de Damas et d'autres fruits; ils lui envoyèrent des bijoux.
Philippe et Richard s'accusèrent l'un l'autre de correspondance avec les
musulmans. Richard portait à Chypre un manteau parsemé de croissants
d'argent.--Richard fit proposer en mariage à Malek-Adhel sa soeur, veuve
de Guillaume de Sicile; sous les auspices de Saladin et de Richard, les
deux époux devaient régner ensemble sur les musulmans et les chrétiens,
et gouverner le royaume de Jérusalem. Saladin parut accepter cette
proposition sans répugnance; les imans et les docteurs de la loi en
furent fort surpris; les évêques chrétiens menacèrent Jeanne et Richard
de l'excommunication. Saladin voulut connaître les statuts de la
chevalerie, et Malek-Adhel envoya son fils à Richard, pour que le jeune
musulman fût fait chevalier dans l'assemblée des barons chrétiens.]
Pendant tout ce grand mouvement du monde, le roi de France faisait ses
affaires à petit bruit. L'honneur à Richard, à lui le profit; il
semblait résigné au partage. Richard reste chargé de la cause de la
chrétienté, s'amuse aux aventures, aux grands coups d'épée,
s'immortalise et s'appauvrit. Philippe, qui est parti en jurant de ne
point nuire à son rival, ne perd point de temps; il passe à Rome pour
demander au pape d'être délié de son serment[470]. Il entre en France à
temps pour partager la Flandre, à la mort de Philippe d'Alsace; il
oblige sa fille et son gendre, le comte de Hainaut, d'en laisser une
partie comme douaire à sa veuve; mais il garde pour lui-même l'Artois et
Saint-Omer, en mémoire de sa femme Isabelle de Flandre. Cependant, il
excite les Aquitains à la révolte, il encourage le frère de Richard à se
saisir du trône. Les renards font leur main, dans l'absence du lion. Qui
sait s'il reviendra? il se fera probablement tuer ou prendre. Il fut
pris en effet, pris par des chrétiens, en trahison. Ce même duc
d'Autriche qu'il avait outragé, dont il avait jeté la bannière dans les
fossés de Saint-Jean d'Acre, le surprit passant incognito sur ses
terres, et le livra à l'empereur Henri VI[471]. C'était le droit du
moyen âge. L'étranger qui passait sur les terres du seigneur sans son
consentement lui appartenait. L'empereur ne s'inquiéta pas du privilège
de la croisade. Il avait détruit les Normands de Sicile, il trouva bon
d'humilier, ceux d'Angleterre. D'ailleurs Jean et Philippe-Auguste lui
offraient autant d'argent que Richard en eût donné pour sa rançon. Il
l'eût gardé sans doute; mais la vieille Éléonore, le pape, les seigneurs
allemands eux-mêmes, lui firent honte de retenir prisonnier le héros de
la croisade. Il ne le lâcha toutefois qu'après avoir exigé de lui une
énorme rançon de cent cinquante mille marcs d'argent; de plus, il
fallut qu'ôtant son chapeau de sa tête, Richard lui fît hommage, dans
une diète de l'Empire. Henri lui concéda en retour le titre dérisoire du
royaume d'Arles. Le héros revint chez lui (1194), après une captivité de
treize mois, roi d'Arles, vassal de l'Empire et ruiné. Il lui suffit de
paraître pour réduire Jean et repousser Philippe. Ses dernières années
s'écoulèrent sans gloire dans une alternative de trêves et de petites
guerres. Cependant les comtes de Bretagne, de Flandre, de Boulogne, de
Champagne et de Blois étaient pour lui contre Philippe. Il périt au
siège de Chaluz, dont il voulait forcer le seigneur à lui livrer un
trésor (1199)[472]. Jean lui succéda, quoiqu'il eût désigné pour son
héritier le jeune Arthur, son neveu, duc de Bretagne.
[Footnote 470: Le pape refusa.]
[Footnote 471: Comme Richard venait d'arriver à Vienne, après trois
jours de marche, épuisé de fatigue et de faim, son valet, qui parlait le
saxon, alla changer des besants d'or et acheter des provisions au
marché. Il fit beaucoup d'étalage de son or, tranchant de l'homme de
cour et affectant de belles manières; on aperçut à sa ceinture des gants
richement brodés, tels qu'en portaient les grands seigneurs de l'époque;
cela le rendit suspect, le bruit du débarquement de Richard s'était
répandu en Autriche: on l'arrêta, et la torture lui fit tout avouer.]
[Footnote 472:
TELUM LIMOGLÆ
OCCIDIT LEONEM AUGLIÆ.
Une religieuse de Kenterbury fit à Richard cette épitaphe:
«L'avarice, l'adultère, le désir aveugle ont régné dix ans sur le trône
d'Angleterre; une arbalète les a détrônés.» (Rog. de Hoveden.)]
Cette période ne fut pas plus glorieuse pour Philippe. Les grands
vassaux étaient jaloux de son agrandissement; et il s'était imprudemment
brouillé avec le pape, dont l'amitié avait élevé si haut sa maison.
Philippe, qui avait épousé une princesse danoise dans l'unique espoir
d'obtenir contre Richard une diversion des Danois, prit en dégoût la
jeune barbare dès le jour des noces; n'ayant plus besoin du secours de
son père, il la répudia pour épouser Agnès de Méranie de la maison de
Franche-Comté. Ce malheureux divorce, qui le brouilla plusieurs années
avec l'Église, le condamna à l'inaction, et le rendit spectateur
immobile et impuissant des grands événements qui se passèrent alors, de
la mort de Richard et de la quatrième croisade.
Les Occidentaux avaient peu d'espoir de réussir dans une entreprise où
avait échoué leur héros, Richard Coeur-de-Lion. Cependant, l'impulsion
donnée depuis un siècle continuait de soi-même. Les politiques
essayèrent de la mettre à profit. L'empereur Henri VI prêcha lui-même
l'assemblée de Worms, déclarant qu'il voulait expier la captivité de
Richard. L'enthousiasme fut au comble; tous les princes allemands
prirent la croix. Un grand nombre s'achemina par Constantinople,
d'autres se laissèrent aller à suivre l'empereur, qui leur persuadait
que la Sicile était le véritable chemin de la terre sainte. Il en tira
un puissant secours pour conquérir ce royaume dont sa femme était
héritière, mais dont tout le peuple, normand, italien, arabe, était
d'accord pour repousser les Allemands. Il ne s'en rendit maître qu'en
faisant couler des torrents de sang. On dit que sa femme elle-même
l'empoisonna, vengeant sa patrie sur son époux. Henri, nourri par les
juristes de Bologne dans l'idée du droit illimité des Césars, comptait
se faire un point de départ pour envahir l'empire grec, comme avait fait
Robert Guiscard, puis revenir en Italie, et réduire le pape au niveau du
patriarche de Constantinople.
Cette conquête de l'empire grec, qu'il ne put accomplir, fut la suite,
l'effet imprévu de la quatrième croisade. La mort de Saladin,
l'avènement d'un jeune pape, plein d'ardeur (Innocent III), semblaient
ranimer la chrétienté. La mort d'Henri VI rassurait l'Europe alarmée de
sa puissance. La croisade prêchée par Foulques de Neuilly fut surtout
populaire dans le nord de la France. Un comte de Champagne venait d'être
roi de Jérusalem; son frère, qui lui succédait en France, prit la croix,
et avec lui la plupart de ses vassaux; ce puissant seigneur était à lui
seul suzerain de dix-huit cents fiefs. Nommons en tête de ses vassaux
son maréchal de Champagne, Geoffroi de Villehardouin, l'historien de
cette grande expédition, le premier historien de la France en langue
vulgaire; c'est encore un Champenois, le sire de Joinville, qui devait
raconter l'histoire de saint Louis et la fin des croisades. Les
seigneurs du nord de la France prirent la croix en foule, les comtes de
Brienne, de Saint-Paul, de Boulogne, d'Amiens, les Dampierre, les
Montmorency, le fameux Simon de Montfort, qui revenait de la terre
sainte, où il avait conclu une trêve avec les Sarrasins au nom des
chrétiens de la Palestine. Le mouvement se communiqua au Hainaut, à la
Flandre; le comte de Flandre, beau-frère du comte de Champagne, se
trouva, par la mort prématurée de celui-ci, le chef principal de la
croisade. Les rois de France et d'Angleterre avaient trop d'affaires;
l'Empire était divisé entre deux empereurs.
On ne songeait plus à prendre la route de terre. On connaissait trop
bien les Grecs. Tout récemment, ils avaient massacré les Latins qui se
trouvaient à Constantinople[473], et essayé de faire périr à son
passage l'empereur Frédéric-Barberousse. Pour faire le trajet par mer,
il fallait des vaisseaux; on s'adressa aux Vénitiens[474]. Ces marchands
profitèrent du besoin des croisés, et n'accordèrent pas à moins de
quatre-vingt-cinq mille marcs d'argent. De plus, ils voulurent être
associés à la croisade, en fournissant cinquante galères. Avec cette
petite mise, ils stipulaient la moitié des conquêtes. Le vieux doge
Dandolo, octogénaire et presque aveugle, ne voulut remettre à personne
la direction d'une entreprise qui pouvait être si profitable à la
république et déclara qu'il monterait lui-même sur la flotte[475]. Le
marquis de Montferrat, Boniface, brave et pauvre prince, qui avait fait
les guerres saintes, et dont le frère Conrad s'était illustré par la
défense de Tyr, fut chargé du commandement en chef, et promit d'amener
les Piémontais et les Savoyards.