croissants d'argent.]
[Footnote 438: _App. 103._]
La noblesse eût dû, ce semble, tenir mieux contre les nouveautés. Mais
ici ce n'était point cette chevalerie du Nord, ignorante et pieuse, qui
pouvait encore prendre la croix en 1200. Ces nobles du Midi étaient des
gens d'esprit qui savaient bien la plupart que penser de leur noblesse.
Il n'y en avait guère qui, en remontant un peu, ne rencontrassent dans
leur généalogie quelque grand'mère sarrasine ou juive. Nous avons déjà
vu qu'Eudes, l'ancien duc d'Aquitaine, l'adversaire de Charles-Martel,
avait donné sa fille à un émir sarrasin. Dans les romans carlovingiens,
les chevaliers chrétiens épousent sans scrupule leur belle libératrice,
la fille du sultan. À dire vrai, dans ce pays de droit romain, au
milieu des vieux municipes de l'Empire, il n'y avait pas précisément de
nobles, ou plutôt tous l'étaient; les habitants des villes, s'entend.
Les villes constituaient une sorte de noblesse à l'égard des campagnes.
Le bourgeois avait, tout comme le chevalier, sa maison fortifiée et
couronnée de tours. Il paraissait dans les tournois, et souvent
désarçonnait le noble, qui n'en faisait que rire[439].
[Footnote 439: _App. 104._]
Si l'on veut connaître ces nobles, qu'on lise ce qui reste de Bertrand
de Born, cet ennemi juré de la paix, ce Gascon qui passa sa vie à
souffler, la guerre et à la chanter. Bertrand donne au fils d'Éléonore
de Guyenne, au bouillant Richard, un sobriquet: _Oui et non_[440]. Mais
ce nom lui va fort bien à lui-même et à tous ces mobiles esprits du
Midi.
[Footnote 440: _Oc et non._]
Gracieuse, mais légère, trop légère littérature, qui n'a pas connu
d'autre idéal que l'amour, l'amour de la femme. L'esprit scolastique et
légiste envahit dès leur naissance les fameuses cours d'Amour. Les
formes juridiques y étaient rigoureusement observées dans la discussion
des questions légères de la galanterie[441]. Pour être pédantesques, les
décisions n'en étaient pas moins immorales. La belle comtesse de
Narbonne, Ermengarde (1143-1197), l'amour des poètes et des rois, décide
dans un arrêt conservé religieusement que l'époux divorcé peut fort bien
redevenir l'amant de sa femme mariée à un autre. Éléonore de Guyenne
prononce que le véritable amour ne peut exister entre époux; elle
permet de prendre pour quelque temps une autre amante afin d'éprouver la
première. La comtesse de Flandre, princesse de la maison d'Anjou (vers
1134), la comtesse de Champagne, fille d'Éléonore, avaient institué de
pareils tribunaux dans le nord de la France; et probablement ces
contrées, qui prirent part à la croisade des Albigeois, avaient été
médiocrement édifiées de la jurisprudence des dames du Midi.
[Footnote 441: _App. 105._]
Un mot sur la situation politique du Midi. Nous en comprendrons d'autant
mieux sa révolution religieuse.
Au centre, il y avait la grande cité de Toulouse, république sous un
comte. Les domaines de celui-ci s'étendaient chaque jour. Dès la
première croisade, c'était le plus riche prince de la chrétienté. Il
avait manqué la royauté de Jérusalem, mais pris Tripoli. Cette
grande puissance était, il est vrai, fort inquiétée. Au Nord, les
comtes de Poitiers, devenus rois d'Angleterre, au midi la grande
maison de Barcelone, maîtresse de la Basse-Provence et de l'Aragon,
traitaient le comte de Toulouse d'usurpateur, malgré une possession
de plusieurs siècles. Ces deux maisons de Poitiers et de Barcelone
avaient la prétention de descendre de saint Guilhem, le tuteur de
Louis-le-Débonnaire, le vainqueur des Maures, celui dont le fils
Bernard avait été proscrit par Charles-le-Chauve. Les comtes de
Roussillon, de Cerdagne, de Conflant, de Bézalu, réclamaient la même
origine. Tous étaient ennemis du comte de Toulouse. Il n'était guère
mieux avec les maisons de Béziers, Carcassonne, Albi et Nîmes. Aux
Pyrénées, c'étaient des seigneurs pauvres et braves, singulièrement
entreprenants, gens à vendre, espèces de condottieri que la fortune
destinait aux plus grandes choses; je parle des maisons de Foix,
d'Albret et d'Armagnac. Les Armagnac prétendaient aussi au comté de
Toulouse et l'attaquaient souvent. On sait le rôle qu'ils ont joué
au quatorzième et au quinzième siècle; histoire tragique,
incestueuse, impie. Le Rouergue et l'Armagnac, placés en face l'un
de l'autre, aux deux coins de l'Aquitaine, sont, comme on sait, avec
Nîmes, la partie énergique, souvent atroce, du Midi. Armagnac,
Comminges, Béziers, Toulouse, n'étaient jamais d'accord que pour
faire la guerre aux Églises. Les interdits ne les troublaient guère.
Le comte de Comminges gardait paisiblement trois épouses à la fois.
Si nous en croyons les chroniqueurs ecclésiastiques, le comte de
Toulouse, Raimond VI, avait un harem. Cette Judée de la France,
comme on a appelé le Languedoc, ne rappelait pas l'autre seulement
par ses bitumes et ses oliviers; elle avait aussi Sodome et
Gomorrhe, et il était à craindre que la vengeance des prêtres ne lui
donnât sa mer Morte.
Que les croyances orientales aient pénétré dans ce pays, c'est ce
qui ne surprendra pas. Toute doctrine y avait pris; mais le
manichéisme, la plus odieuse de toutes dans le monde chrétien, a
fait oublier les autres. Il avait éclaté de bonne heure au moyen âge
en Espagne. Rapporté, ce semble, en Languedoc de la Bulgarie et de
Constantinople[442], il y prit pied aisément. Le dualisme persan
leur sembla expliquer la contradiction que présentent également
l'univers et l'homme. Race hétérogène, ils admettaient volontiers un
monde hétérogène; il leur fallait à côté du bon Dieu un dieu mauvais
à qui ils pussent imputer tout ce que l'Ancien Testament présente de
contraire au Nouveau[443]; à ce dieu revenaient encore la
dégradation du christianisme et l'avilissement de l'Église. En
eux-mêmes, et dans leur propre corruption, ils reconnaissaient la
main d'un créateur malfaisant, qui s'était joué du monde. Au bon
Dieu l'esprit, au mauvais la chair. Celle-ci, il fallait l'immoler.
C'est là le grand mystère du manichéisme. Ici se présentait un
double chemin. Fallait-il la dompter, cette chair par l'abstinence,
jeûner, fuir le mariage, restreindre la vie, prévenir la naissance,
et dérober au démon créateur tout ce que lui peut ravir la volonté?
Dans ce système, l'idéal de la vie c'est la mort, et la perfection
serait le suicide. Ou bien, faut-il dompter la chair, en
l'assouvissant, faire taire le monstre en emplissant sa gueule
aboyante, y jeter quelque chose de soi pour sauver le reste... au
risque d'y jeter tout, et d'y tomber soi-même tout entier?
[Footnote 442: On appelait les hérétiques _Bulgares_, ou _Catharins_, du
mot grec [Grec: chatharhos], i.e. _pur_.
En conservant sur les Albigeois notre récit basé sur le poème orthodoxe
qu'a publié M. Fauriel et sur la Chronique en prose qu'on en a tirée au
quatorzième siècle, nous renvoyons à la savante histoire de M. Schmidt,
reconstruite avec les interrogatoires trouvés dans les archives de
Carcassonne et de Toulouse. Nous attendons impatiemment l'ouvrage de M.
N. Peyrat, qui a eu d'autres sources et va renouveler une histoire
écrite jusqu'ici sur le seul témoignage des persécuteurs (1860).]
[Footnote 443: Pierre de Vaux-Cernay.]
Nous savons mal quelles étaient les doctrines précises des manichéens du
Languedoc. Dans les récits de leurs ennemis, nous voyons qu'on leur
impute à la fois des choses contradictoires, qui sans doute s'appliquent
à des sectes différentes[444].
[Footnote 444: _App. 106._]
Ainsi à côté de l'Église s'élevait une autre Église dont la Rome était
Toulouse. Un Nicétas de Constantinople avait présidé près de Toulouse,
en 1167, comme pape, le concile des évêques manichéens. La Lombardie, la
France du Nord, Albi, Carcassonne, Aran, avaient été représentées par
leurs pasteurs. Nicétas y avait exposé la pratique des manichéens
d'Asie, dont le peuple s'informait avec empressement. L'Orient, la Grèce
byzantine, envahissaient définitivement l'Église occidentale. Les
Vaudois eux-mêmes, dont le rationalisme semble un fruit spontané de
l'esprit humain, avaient fait écrire leurs premiers livres par un
certain Ydros, qui, à en juger par son nom, doit aussi être un Grec.
Aristote et les Arabes entraient en même temps dans la science. Les
antipathies de langues, de races, de peuples, disparaissaient.
L'empereur d'Allemagne, Conrad, était parent de Manuel Comnène. Le roi
de France avait donné sa fille à un César byzantin. Le roi de Navarre,
Sanche-l'Enfermé, avait demandé la main d'une fille du chef des
Almohades. Richard Coeur-de-Lion se déclara frère d'armes du sultan
Malek-Adhel, et lui offrit sa soeur. Déjà Henri II avait menacé le pape
de se faire mahométan. On assure que Jean offrit réellement aux
Almohades d'apostasier pour obtenir leurs secours. Ces rois d'Angleterre
étaient étroitement unis avec le Languedoc et l'Espagne. Richard donna
une de ses soeurs au roi de Castille, l'autre à Raimond VI. Il céda même
à celui-ci l'Agénois, et renonça à toutes les prétentions de la maison
de Poitiers sur Toulouse. Ainsi les hérétiques, les mécréants,
s'unissaient, se rapprochaient de toutes parts. Des coïncidences
fortuites y contribuaient; par exemple, le mariage de l'empereur Henri
VI avec l'héritière de Sicile établit des communications continuelles
entre l'Allemagne, l'Italie et cette île toute arabe. Il semblait que
les deux familles humaines, l'européenne et l'asiatique, allassent à la
rencontre l'une de l'autre; chacune d'elles se modifiait, comme pour
différer moins de sa soeur. Tandis que les Languedociens adoptaient la
civilisation moresque et les croyances de l'Asie, le mahométisme s'était
comme christianisé dans l'Égypte, dans une grande partie de la Perse et
de la Syrie, en adoptant sous diverses formes le dogme de
l'incarnation[445].
[Footnote 445: Le mahométisme se réconcilie en ce moment dans l'Inde
avec les religions du pays, comme avec le christianisme au temps de
Frédéric II. (Note de 1833.)]
Quels devaient être dans ce danger de l'Église le trouble et
l'inquiétude de son chef visible! Le pape avait depuis Grégoire VII
réclamé la domination du monde et la responsabilité de son avenir.
Guindé à une hauteur immense, il n'en voyait que mieux les périls qui
l'environnaient. Ce prodigieux édifice du christianisme au moyen âge,
cette cathédrale du genre humain, il en occupait la flèche, il y
siégeait dans la nue à la pointe de la croix, comme quand de celle de
Strasbourg vous embrassez quarante villes et villages sur les deux rives
du Rhin. Position glissante, et d'un vertige effroyable! Il voyait de là
je ne sais combien d'armées qui venaient marteau en main à la
destruction du grand édifice, tribu par tribu, génération par
génération. La masse était ferme, il est vrai; l'édifice vivant, bâti
d'apôtres, de saints, de docteurs, plongeait bien loin son pied dans la
terre. Mais tous les vents battaient contre, de l'orient et de
l'occident, de l'Asie et de l'Europe, du passé et de l'avenir. Pas la
moindre nuée à l'horizon qui ne promît un orage.
Le pape était alors un Romain. Innocent III[446]. Tel péril, tel homme.
Grand légiste, habitué à consulter le droit sur toute question, il
s'examina lui-même, et crut à son droit. L'Église avait pour elle _la
possession actuelle_; possession ancienne, si ancienne qu'on pouvait
croire à la prescription. L'Église, dans ce grand procès, était le
défendeur, propriétaire reconnu, établi sur le fonds disputé; elle en
avait les titres: le droit écrit semblait pour elle. Le demandeur,
c'était l'esprit humain; il venait un peu tard. Puis il semblait s'y
prendre mal, dans son inexpérience, chicanant sur des textes, au lieu
d'invoquer l'équité. Qui lui eût demandé ce qu'il voulait, il était
impossible de l'entendre; des voix confuses s'élevaient pour répondre.
Tous demandaient choses différentes. En politique, ils attestaient la
république antique. En religion, les uns voulaient supprimer le culte,
et revenir aux apôtres. Les autres remontaient plus haut, et rentraient
dans l'esprit de l'Asie; ils voulaient deux dieux; ou bien préféraient
la stricte unité de l'islamisme. L'islamisme avançait vers l'Europe; en
même temps que Saladin reprenait Jérusalem, les Almohades d'Afrique
envahissaient l'Espagne, non avec des armées, comme les anciens Arabes,
mais avec le nombre et l'aspect effroyable d'une migration de peuple.
Ils 'étaient trois ou quatre cent mille à la bataille de Tolosa. Que
serait-il advenu du monde si le mahométisme eût vaincu? On tremble d'y
penser. Il venait de porter un fruit terrible: l'ordre des Assassins.
Déjà tous les princes chrétiens et musulmans craignaient pour leur vie.
Plusieurs d'entre eux communiquaient, dit-on, avec l'ordre, et
l'animaient au meurtre de leurs ennemis. Les rois anglais étaient
suspects de liaison avec les Assassins. L'ennemi de Richard, Conrad de
Tyr et de Montferrat, prétendant au trône de Jérusalem, tomba sous leurs
poignards, au milieu de sa capitale. Philippe-Auguste affecta de se
croire menacé, et prit des gardes, les premiers qu'aient eus nos rois.
Ainsi la crainte et l'horreur animaient l'Église et le peuple; les
récits effrayants circulaient. Les Juifs, vivante image de l'Orient au
milieu du christianisme, semblaient là pour entretenir la haine des
religions. Aux époques de fléaux naturels, de catastrophes politiques,
ils correspondaient, disait-on, avec les infidèles, et les appelaient.
Riches sous leurs haillons, retirés, sombres et mystérieux, ils
prêtaient aux accusations de toute espèce. Dans ces maisons toujours
fermées, l'imagination du peuple soupçonnait quelque chose
d'extraordinaire. On croyait qu'ils attiraient des enfants chrétiens
pour les crucifier à l'image de Jésus-Christ[447]. Des hommes en butte à
tant d'outrages pouvaient en effet être tentés de justifier la
persécution par le crime.
[Footnote 446: On le nomma pape à trente-sept ans... «propter honestatem
morum et scientiam litterarum, flentem, ejulantem et renitentem». _App.
107._]
[Footnote 447: On sait l'histoire du soufflet qu'un juif recevait chaque
année à Toulouse, le jour de la Passion.--Au Puy, toutes les fois qu'il
s'élevait un débat entre deux juifs, c'étaient les enfants de choeur qui
décidaient: «_afin que la grande innocence des juges corrigeât la grande
malice des plaideurs_». Dans la Provence, dans la Bourgogne, on leur
interdisait l'entrée des bains publics, excepté le vendredi, le jour de
Vénus, où les bains étaient ouverts aux baladins et aux prostituées.]
Tels apparaissaient alors les ennemis de l'Église. Les préjugés du
peuple, l'ivresse sanguinaire des haines et des terreurs, tout cela
remontait par tous les rangs du clergé jusqu'au pape. Ce serait aussi
faire trop grande injure à la nature humaine que de croire que l'égoïsme
ou l'intérêt de corps anima seul les chefs de l'Église. Non, tout
indique qu'au treizième siècle ils étaient encore convaincus de leur
droit. Ce droit admis, tous les moyens leur furent bons pour le
défendre. Ce n'était pas pour un intérêt humain que saint Dominique
parcourait les campagnes du Midi, envoyant à la mort des milliers de
sectaires[448]. Et quelle qu'ait été dans ce terrible Innocent III la
tentation de l'orgueil et de la vengeance, d'autres motifs encore
l'animèrent dans la croisade des Albigeois et la fondation de
l'inquisition dominicaine. Il avait vu, dit-on, en songe l'ordre des
dominicains comme un grand arbre sur lequel penchait et s'appuyait
l'église de Latran, près de tomber.
[Footnote 448: La date la plus sinistre, la plus sombre de toute
l'histoire est l'an 1200, le 93 de l'Église. C'est l'époque de
l'organisation de la grande police ecclésiastique basée sur la
confession. Ils ont exterminé un peuple et une civilisation. Voy.
_Renaissance_, Introduction.]
Plus elle penchait cette église, plus son chef porta haut l'orgueil.
Plus on niait, plus il affirma. À mesure que ses ennemis croissaient de
nombre, il croissait d'audace, et se roidissait d'autant plus. Ses
prétentions montèrent avec son péril, au-dessus de Grégoire VII,
au-dessus d'Alexandre III. Aucun pape ne brisa comme lui les rois. Ceux
de France et de Léon, il leur ôta leurs femmes; ceux de Portugal,
d'Aragon, d'Angleterre, il les traita en vassaux, et leur fit payer
tribut. Grégoire VII en était venu à dire, ou faire dire par ses
canonistes, que l'empire avait été fondé par le diable, et le sacerdoce
par Dieu. Le sacerdoce, Alexandre III et Innocent III le concentrèrent
dans leurs mains. Les évêques, à les entendre, devaient être nommés,
déposés par le pape, assemblés à son plaisir, et leurs jugements
réformés à Rome[449]. Là résidait l'Église elle-même, le trésor des
miséricordes et des vengeances; le pape, seul juge du juste et du vrai,
disposait souverainement du crime et de l'innocence, défaisait les rois,
et faisait les saints.
[Footnote 449: Déjà Grégoire VII avait exigé des métropolitains un
serment d'hommage et de fidélité. _App. 108._]
Le monde civil se débattait alors entre l'empereur, le roi d'Angleterre
et le roi de France; les deux premiers, ennemis du pape. L'empereur
était le plus près. C'était l'habitude de l'Allemagne d'inonder
périodiquement l'Italie[450], puis de refluer, sans laisser grande
trace. L'empereur s'en venait, la lance sur la cuisse, par les défilés
du Tyrol, à la tête d'une grosse et lourde cavalerie, jusqu'en
Lombardie, à la plaine de Roncaglia. Là paraissaient les juristes de
Ravenne et Bologne, pour donner leur consultation sur les droits
impériaux. Quand ils avaient prouvé en latin aux Allemands que leur roi
de Germanie, leur César, avait tous les droits de l'ancien empire
romain, il allait à Monza près Milan, au grand dépit des villes, prendre
la couronne de fer. Mais la campagne n'était pas belle, s'il ne poussait
jusqu'à Rome et ne se faisait couronner de la main du pape. Les choses
en venaient rarement jusque-là. Les barons allemands étaient bientôt
fatigués du soleil italien; ils avaient fait leur temps loyalement, ils
s'écoulaient peu à peu; l'empereur presque seul repassait, comme il
pouvait, les monts. Il emportait du moins une magnifique idée de ses
droits. Le difficile était de la réaliser. Les seigneurs allemands, qui
avaient écouté patiemment les docteurs de Bologne, ne permettaient guère
à leur chef de pratiquer ces leçons. Il en prit mal de l'essayer aux
plus grands empereurs, même à Frédéric-Barberousse. Cette idée d'un
droit immense, d'une immense impuissance, toutes les rancunes de cette
vieille guerre, Henri VI les apporta en naissant. C'est peut-être le
seul empereur en qui on ne retrouve rien de la débonnaireté germanique.
Il fut pour Naples et la Sicile, héritage de sa femme, un conquérant
sanguinaire, un furieux tyran. Il mourut jeune, empoisonné par sa femme,
ou consommé de ses propres violences. Son fils, pupille du pape Innocent
III, fut un empereur tout italien, un Sicilien, ami des Arabes, le plus
terrible ennemi de l'Église.
[Footnote 450: «L'Allemagne, du sein de ses nuages, lançait une pluie de
fer sur l'Italie.» (Cornel. Zanfliet.) Rome se défendait par son climat:
Roma, ferax febrium, necis est uberrima frugum;
Romanæ febres stabili sunt jure fideles.
(Pierre Damien.)]
Le roi d'Angleterre n'était guère moins hostile au pape; son ennemi et
son vassal alternativement, comme un lion qui brise et subit sa chaîne.
C'était justement alors le _Coeur-de-Lion_, l'Aquitain Richard, le vrai
fils de sa mère Éléonore, celui dont les révoltes la vengeaient des
infidélités d'Henri II. Richard et Jean son frère aimaient le Midi, le
pays de leur mère: ils s'entendaient avec Toulouse, avec les ennemis de
l'Église. Tout en promettant ou faisant la croisade, ils étaient liés
avec les musulmans.
Le jeune Philippe, roi à quinze ans sous la tutelle du comte de Flandre
(1180), et dirigé par un Clément de Metz son gouverneur, et maréchal du
palais, épousa la fille du comte de Flandre, malgré sa mère et ses
oncles, les princes de Champagne. Ce mariage rattachait les Capétiens à
la race de Charlemagne, dont les comtes de Flandre étaient
descendus[451]. Le comte de Flandre rendait au roi Amiens, c'est-à-dire
la barrière de la Somme, et lui promettait l'Artois, le Valois et le
Vermandois. Tant que le roi n'avait point l'Oise et la Somme, on pouvait
à peine dire que la monarchie fût fondée. Mais une fois maître de la
Picardie, il avait peu à craindre la Flandre, et pouvait prendre la
Normandie à revers. Le comte de Flandre essaya en vain de ressaisir
Amiens, en se confédérant avec les oncles du roi[452]. Celui-ci employa
l'intervention du vieil Henri II, qui craignait en Philippe l'ami de son
fils Richard, et il obtint encore que le comte de Flandre rendrait une
partie du Vermandois (Oise). Puis, quand le Flamand fut près de partir
pour la croisade, Philippe, soutenant la révolte de Richard contre son
père, s'empara des deux places si importantes du Mans et de Tours; par
l'une il inquiétait la Normandie et la Bretagne; par l'autre, il
dominait la Loire. Il avait dès lors dans ses domaines les trois grands
archevêchés du royaume, Reims, Tours et Bourges, les métropoles de
Belgique, de Bretagne et d'Aquitaine.
[Footnote 451: Beaudoin Bras-de-Fer avait enlevé, puis épousé Judith,
fille de Charles-le-Chauve.]
[Footnote 452: Lorsque Philippe apprit les premiers mouvements de grands
vassaux, il dit sans s'étonner, en présence de sa cour, au rapport d'une
ancienne chronique manuscrite: «Jaçoit ce chose que il facent orendroit
(dorénavant) lor forces; et lor grang outraiges et grang vilonies, si me
les convient à souffrir; se à Dieu plest, ils affoibloieront et
envieilliront, et je croistrai se Dieu plest, en force et en povoir: si
en serai en tores (à mon tour) vengié à mon talent.»]
La mort d'Henri II fut un malheur pour Philippe; elle plaçait sur le
trône son grand ami Richard, avec qui il mangeait et couchait, et qui
lui était si utile pour tourmenter le vieux roi. Richard devenait
lui-même le rival de Philippe, rival brillant qui avait tous les
défauts des hommes du moyen âge, et qui ne leur plaisait que mieux. Le
fils d'Éléonore était surtout célébré pour cette valeur emportée qui
s'est rencontrée souvent chez les méridionaux[453]. À peine l'enfant
prodigue eut-il en main l'héritage paternel qu'il donna, vendit, perdit,
gâta. Il voulait à tout prix faire de l'argent comptant, et partir pour
la croisade. Il trouva pourtant à Salisbury un trésor de cent mille
marcs, tout un siècle de rapines et de tyrannie. Ce n'était pas assez:
il vendit à l'évêque de Durham le Northumberland pour sa vie. Il vendit
au roi d'Écosse Berwick, Roxburgh, et cette glorieuse suzeraineté qui
avait tant coûté à ses pères. Il donna à son frère Jean, croyant se
l'attacher, un comté en Normandie et sept en Angleterre; c'était près
d'un tiers du royaume. Il espérait regagner en Asie bien plus qu'il ne
sacrifiait en Europe.
[Footnote 453: Par exemple chez le roi Murat et le maréchal Lannes.]
La croisade devenait de plus en plus nécessaire. Louis VII et Henri II
avaient pris la croix, et étaient restés. Leur retard avait entraîné la
ruine de Jérusalem (1187). Ce malheur était pour les rois défunts un
péché énorme qui pesait sur leur âme, une tache à leur mémoire que leurs
fils semblaient tenus de laver. Quelque peu impatient que pût être
Philippe-Auguste d'entreprendre cette expédition ruineuse, il lui
devenait impossible de s'y soustraire. Si la prise d'Édesse avait décidé
cinquante ans auparavant la seconde croisade, que devait-il être de
celle de Jérusalem? Les chrétiens ne tenaient plus la terre sainte, pour
ainsi dire, que par le bord. Ils assiégeaient Acre, le seul port qui pût
recevoir les flottes des pèlerins, et assurer les communications avec
l'Occident.