autant de son autorité spirituelle? Ne perdit-il pas quelque chose dans
le respect des peuples? Cette diplomatie rusée, patiente, qui savait si
bien amuser, ajourner, saisir l'occasion, et paraître au moment pour
escamoter un royaume, elle devait inspirer à coup sûr une haute idée du
savoir-faire des papes, mais en même temps quelques doutes sur leur
sainteté. Alexandre III avait défendu l'Italie contre l'Allemagne. Il
s'était fort habilement défendu lui-même contre l'empereur et
l'antipape. Mais qui avait, pendant ce temps, combattu pour les libertés
de l'Église? Qui avait parlé, souffert pour la cause chrétienne? Un
prêtre, tantôt délaissé par le pape et tantôt trahi. Le pape avait
accepté l'hommage d'un roi en échange du sang d'un martyr. Et
maintenant, ce martyr, il était devenu le grand saint de l'Occident.
Rome avait été obligée de lui rendre hommage et de le proclamer
elle-même. Au temps de Grégoire VII, la sainteté s'était trouvée dans le
pape, et le sentiment religieux avait été d'accord avec la hiérarchie.
Puis l'humanité, émancipée matériellement par la croisade que les papes
ne dirigèrent pas, par le premier mouvement communal qu'ils frappèrent
dans Arnaldo de Brescia, avait été remuée par la voix d'Abailard dans ce
qu'elle a de plus profond. Pour continuer son émancipation religieuse,
Thomas de Kenterbury venait de lui apprendre à chercher ailleurs qu'à
Rome l'héroïsme sacerdotal et le zèle des libertés de l'Église.
Ce ne fut point au pape que profitèrent réellement la mort de Saint
Thomas et l'abaissement d'Henri; mais bien plutôt au roi de France.
C'est lui qui avait donné asile au saint persécuté; il ne l'avait
abandonné qu'un instant. Thomas, partant pour le martyre, lui avait fait
porter ses adieux par les siens, le déclarant son seul protecteur. Le
roi de France avait le premier dénoncé à Rome le meurtre de
l'archevêque; il avait immédiatement commencé la guerre, et quoiqu'il
eût en cela suivi son intérêt, les peuples lui en savaient gré. Le pape
lui-même, lorsque l'empereur l'avait chassé de l'Italie, c'est en
France qu'il était venu chercher un asile. Aussi, quoique plus d'une
fois il protégeât l'Angleterre quand la France la menaçait, c'est avec
celle-ci qu'étaient ses relations les plus intimes, les moins
interrompues. Le seul prince sur qui l'Église pût compter, c'était le
roi de France, ennemi de l'Anglais, ennemi de l'Allemand. «Ton royaume,
écrivait Innocent III à Philippe-Auguste, est si uni avec l'Église que
l'un ne peut souffrir sans que l'autre souffre également.» Dans les
temps mêmes où l'Église châtiait le roi de France, elle lui conservait
une affection maternelle. Au temps de Philippe Ir, pendant que le roi et
le royaume étaient frappés de l'interdit pour l'enlèvement de Bertrade,
tous les évêques du Nord restèrent dans son parti, et le pape Pascal II
lui-même ne se fit pas scrupule de le visiter.
En toute occasion, grande et petite, les évêques lui prêtaient leurs
milices. Sur les terres mêmes du duc de Bourgogne, Louis VII se vit
appuyé des milices de neuf diocèses contre Frédéric-Barberousse, dont on
craignait une invasion. Louis VI fut de même soutenu à l'approche de
l'empereur Henri V, et Philippe-Auguste à Bouvines. Comment le clergé
n'eût-il pas défendu ces rois, élevés par ses mains, et recevant de lui
une éducation toute cléricale? Philippe Ir, couronné à sept ans, lut
lui-même le serment qu'il devait prêter[423]. Louis VI fut élevé à
l'abbaye de Saint-Denis, et Louis VII dans le cloître de Notre-Dame.
Trois de ses frères furent moines. Personne plus que lui ne regarda
avec respect et terreur les privilèges de l'Église[424]. Il révérait les
prêtres et faisait passer devant lui le moindre clerc. Il faisait trois
carêmes, égalant ou surpassant les austérités des moines. Protecteur de
Thomas de Kenterbury, il risqua un voyage périlleux en Angleterre pour
visiter le tombeau du saint. Que dis-je? le roi de France n'était-il pas
saint lui-même? Philippe Ir, Louis-le-Gros, Louis VII, touchaient les
écrouelles, et ne pouvaient suffire à l'empressement du simple peuple.
Le roi d'Angleterre ne se serait pas avisé de revendiquer ainsi le don
des miracles[425].
[Footnote 423: _App. 97._]
[Footnote 424: Comme il revenait d'un voyage (1154), la nuit le surprend
à Créteil. Il s'y arrête, et se fait défrayer par les habitants, serfs
de l'église de Paris. La nouvelle en étant venue aux chanoines, ils
cessent aussitôt le service divin, résolus de ne le reprendre qu'après
que le monarque aura restitué à leurs serfs de corps, dit Étienne de
Paris, la dépense qu'il leur a occasionnée. Louis fit réparation, et
l'acte en fut gravé sur une verge que l'église de Paris a longtemps
conservée en mémoire de ses libertés.]
[Footnote 425: Les rois d'Angleterre ne s'attribuèrent ce pouvoir
qu'après avoir pris le titre et les armes des rois de France.]
Aussi grandissait-il, ce bon roi de France, et selon Dieu et selon le
monde. Vassal de Saint-Denis, depuis qu'il avait acquis le Vexin, il
plaçait le drapeau de l'abbaye, l'oriflamme, à son avant-garde. Il avait
mis dans ses armes la mystique fleur de lis, où le moyen âge croyait
voir la pureté de sa foi. Comme protecteur des églises, il touchait la
régale pendant les vacances, et s'essayait à imposer quelques sommes au
clergé, sous prétexte de croisade.
Philippe-Auguste ne dégénéra pas. Sauf les deux époques de son divorce,
et de l'invasion d'Angleterre, aucun roi ne fut davantage selon le
coeur des prêtres. C'était un prince cauteleux, plus pacifique que
guerrier, quelles qu'aient été sous lui les acquisitions de la
monarchie. La _Philippide_ de Guillaume-le-Breton, imitation classique
de l'_Énéide_ par un chapelain du roi, nous a trompés sur le véritable
caractère de Philippe II. Les romans ont achevé de le transfigurer en
héros de chevalerie. Dans le fait, les grands succès de son règne, et la
victoire de Bouvines elle-même, furent des fruits de sa politique et de
la protection de l'Église.
Appelé Auguste pour être né dans le mois d'août, nous le voyons d'abord
à quatorze ans malade de peur, pour s'être égaré la nuit dans une
forêt[426]. Le premier acte de son règne est éminemment populaire et
agréable à l'Église. D'après le conseil d'un ermite alors en grande
réputation dans les environs de Paris, il chasse et dépouille les Juifs.
C'était dans l'opinion du temps une profession de piété, un soulagement
pour les chrétiens. Ceux que les Juifs ruinaient, enfermaient dans leurs
prisons, ne manquaient pas d'applaudir.
[Footnote 426: _App. 98._]
Les blasphémateurs, les hérétiques furent impitoyablement livrés à
l'Église et religieusement brûlés. Les soldats mercenaires que les rois
anglais avaient répandus dans le Midi, et qui pillaient pour leur
compte, furent poursuivis par Philippe. Il encouragea contre eux
l'association populaire des _capuchons_[427]. Les seigneurs qui
vexaient les églises eurent le roi pour ennemi. Il attaqua le duc de
Bourgogne, son cousin, pour l'obliger à ménager les prélats de cette
province. Il défendit l'Église de Reims contre une semblable oppression.
Il écrivit au comte de Toulouse pour l'engager à respecter les saintes
églises de Dieu. Enfin sa victoire de Bouvines passa pour le salut du
clergé de France. On publiait que les barons d'Othon IV voulaient
partager les biens ecclésiastiques et spolier l'Église, comme faisaient
les alliés d'Othon, le roi Jean d'Angleterre et les mécréants du
Languedoc.
[Footnote 427: Les membres de cette association n'étaient liés par aucun
voeu; ils se promettaient seulement de travailler en commun au maintien
de la paix. Tous portaient un capuchon de toile, et une petite image de
la Vierge qui leur pendait sur la poitrine. En 1183, ils enveloppèrent
sept mille _routiers_ ou _cotereaux_, parmi lesquels se trouvaient
quinze cents femmes de mauvaise vie. «Les coteriau ardoient les mostiers
et les églises, et traînoient après eux les prêtres et les gens de
religion, et les appeloient _cantadors_ par dérision; quand ils les
battoient et tormentoient, lors disoient-ils: _cantadors, cantets_.»
(Chroniq. de Saint-Denis.)--Leurs concubines se faisaient des coiffes
avec les nappes de la communion, et brisaient les calices à coups de
pierres. (Guillaume de Nangis.)]
CHAPITRE VI
1200. Innocent III.--Le pape prévaut, par les armes des Français
du Nord, sur le roi d'Angleterre et l'empereur d'Allemagne, sur
l'empire grec et sur les Albigeois.--Grandeur du roi de France.
La face du monde était sombre à la fin du douzième siècle. L'ordre
ancien était en péril, et le nouveau n'avait pas commencé. Ce n'était
plus la lutté matérielle du pape et de l'empereur, se chassant
alternativement de Rome, comme au temps d'Henri IV et de Grégoire VII.
Au onzième siècle, le mal était à la superficie, en 1200 au coeur. Un
mal profond, terrible, travaillait le christianisme. Qu'il eût voulu
revenir à la querelle des investitures, et n'avoir à combattre que sur
la question du bâton droit ou courbé! Alexandre III lui-même, le chef de
la ligue lombarde, n'avait osé appuyer Thomas Becket; il avait défendu
les libertés italiennes, et trahi celle d'Angleterre. Ainsi l'Église
allait s'isoler du grand mouvement du monde. Au lieu de le guider et le
devancer, comme elle avait fait jusqu'alors, elle s'efforçait de
l'immobiliser, ce mouvement, d'arrêter le temps au passage, de fixer la
terre qui tournait sous elle et qui l'emportait. Innocent III parut y
réussir; Boniface VIII périt dans l'effort.
Moment solennel, et d'une tristesse infinie. L'espoir de la croisade
avait manqué au monde. L'autorité ne semblait plus inattaquable; elle
avait promis, elle avait trompé. La liberté commençait à poindre, mais
sous vingt aspects fantastiques et choquants, confuse et convulsive,
multiforme, difforme. La volonté humaine enfantait chaque jour, et
reculait devant ses enfants. C'était comme dans les jours séculaires de
la grande semaine de la création: la nature, s'essayant, jeta d'abord
des produits bizarres, gigantesques, éphémères, monstrueux avortons dont
les restes inspirent l'horreur.
Une chose perçait dans cette mystérieuse anarchie du douzième siècle,
qui se produisait sous la main de l'Église irritée et tremblante:
c'était un sentiment prodigieusement audacieux de la puissance morale et
de la grandeur de l'homme. Ce mot hardi des Pélagiens: _Christ n'a rien
eu de plus que moi, je puis me diviniser par la vertu_, il est reproduit
au douzième siècle sous forme barbare et mystique. L'homme déclare que
la fin est venue, qu'en lui-même est cette fin; il croit à soi, et se
sent Dieu; partout surgissent des messies. Et ce n'est pas seulement
dans l'enceinte du christianisme, mais dans le mahométisme même, ennemi
de l'incarnation, l'homme se divinise et s'adore. Déjà les Fatemites
d'Égypte en ont donné l'exemple. Le chef des Assassins déclare aussi
qu'il est l'iman si longtemps attendu, l'esprit incarné d'Ali. Le
méhédi des Almohades d'Afrique et d'Espagne est reconnu pour tel par les
siens. En Europe, un messie paraît dans Anvers, et toute la populace le
suit[428]. Un autre, en Bretagne, semble ressusciter le vieux
gnosticisme d'Irlande[429]. Amaury de Chartres et son disciple, le
Breton David de Dinan, enseignent que tout chrétien est matériellement
un membre du Christ[430], autrement dit, que Dieu est perpétuellement
incarné dans le genre humain. Le Fils a régné assez, disent-ils; règne
maintenant le Saint-Esprit. C'est sous quelque rapport l'idée de Lessing
sur l'éducation du genre humain.
[Footnote 428: Il proclamait l'inutilité des sacrements, de la messe et
de la hiérarchie, la communauté des femmes, etc. Il marchait couvert
d'habits dorés, les cheveux tressés avec des bandelettes, accompagné de
trois mille disciples, et leur donnait de splendides festins.--_App.
99._]
[Footnote 429: Il se nommait Éon de l'Étoile. Ce nom d'Éon rappelle les
doctrines gnostiques. C'était un gentilhomme de Loudéac; d'abord ermite
dans la forêt de Brocéliande, il y reçut de Merlin le conseil d'écouter
les premières paroles de l'Évangile, à la messe. Il se crut désigné par
ces mots: «Per Eum qui venturus est judicare, etc., et se donna dès lors
pour fils de Dieu. Il s'attirait de nombreux disciples, qu'il appelait
_Sapience_, _Jugement_, _Science_, etc. _App. 100._]
[Footnote 430: _App. 101._]
Rien n'égale l'audace de ces docteurs, qui pour la plupart professent à
l'université de Paris (autorisée par Philippe-Auguste en 1200). On a cru
étouffer Abailard, mais il vit et parle dans son disciple
Pierre-le-Lombard, qui de Paris régente toute la philosophie européenne;
on compte près de cinq cents commentateurs de ce scolastique. L'esprit
d'innovation a reçu deux auxiliaires. La jurisprudence grandit à côté de
la théologie qu'elle ébranle; les papes défendent aux prêtres de
professer le droit, et ne font qu'ouvrir l'enseignement aux laïques. La
métaphysique d'Aristote arrive de Constantinople, tandis que ses
commentateurs, apportés d'Espagne, vont être traduits de l'arabe par
ordre des rois de Castille et des princes italiens de la maison de
Souabe (Frédéric II et Manfred). Ce n'est pas moins que l'invasion de la
Grèce et de l'Orient dans la philosophie chrétienne. Aristote prend
place presque au niveau de Jésus-Christ[431]. Défendu d'abord par les
papes, puis toléré, il règne dans les chaires. Aristote tout haut, tout
bas les Arabes et les Juifs, avec le panthéisme d'Averroès et les
subtilités de la kabbale. La dialectique entre en possession de tous les
sujets, et se pose toutes les questions hardies. Simon de Tournay
enseigne à volonté le pour et le contre. Un jour qu'il avait ravi
l'école de Paris et prouvé merveilleusement la vérité de la religion
chrétienne, il s'écria tout à coup: «Ô petit Jésus, petit Jésus, comme
j'ai élevé ta loi! Si je voulais, je pourrais encore mieux la
rabaisser[432].»
[Footnote 431: _App. 102._]
[Footnote 432: Math. Paris: «Dieu le punit: il devint si idiot que son
fils eut peine à lui faire rapprendre le _Pater_.»]
Telle est l'ivresse et l'orgueil du moi à son premier réveil. L'école de
Paris s'élève entre les jeunes communes de Flandre et les vieux
municipes du Midi, la logique entre l'industrie et le commerce.
Cependant un immense mouvement religieux éclatait dans le peuple sur
deux points à la fois: le rationalisme vaudois dans les Alpes, le
mysticisme allemand sur le Rhin et aux Pays-Bas.
C'est qu'en effet le Rhin est un fleuve sacré, plein d'histoire et de
mystères. Et je ne parle pas seulement de son passage héroïque entre
Mayence et Cologne, où il perce sa route à travers le basalte et le
granit. Au midi et au nord de ce passage féodal, à l'approche des villes
saintes, de Cologne, de Mayence et de Strasbourg, il s'adoucit, il
devient populaire, ses rives ondulent doucement en belles plaines; il
coule silencieux, sous les barques qui filent et les rets étendus des
pêcheurs. Mais une immense poésie dort sur le fleuve. Cela n'est pas
facile à définir; c'est l'impression vague d'une vaste, calme et douce
nature, peut-être une voix maternelle qui rappelle l'homme aux éléments,
et, comme dans la ballade, l'attire altéré au fond des fraîches ondes;
peut-être l'attrait poétique de la Vierge, dont les églises s'élèvent
tout le long du Rhin jusqu'à sa ville de Cologne, la ville des onze
mille vierges. Elle n'existait pas au douzième siècle, cette merveille
de Cologne, avec ses flamboyantes roses et ses rampes aériennes dont les
degrés vont au ciel; l'église de la Vierge n'existait pas, mais la
Vierge existait. Elle était partout sur le Rhin, simple femme allemande;
belle ou laide, je n'en sais rien, mais si pure, si touchante et si
résignée. Tout cela se voit dans le tableau de l'Annonciation à Cologne.
L'ange y présente à la Vierge, non un beau lis, comme dans les tableaux
italiens, mais un livre, une dure sentence, la passion du Christ avant
sa naissance, avant la conception toutes les douleurs du coeur maternel.
La Vierge aussi a eu sa Passion; c'est elle, c'est la femme qui a
restauré le génie allemand. Le mysticisme s'est réveillé par les
béguines d'Allemagne et des Pays-Bas[433]. Les chevaliers, les nobles
minnesingers chantaient la femme réelle, la gracieuse épouse du
landgrave de Thuringe, tant célébrée aux combats poétiques de la
Wartbourg. Le peuple adorait la femme idéale; il fallait un Dieu-femme à
cette douce Allemagne. Chez ce peuple, le symbole du mystère est la
rose; simplicité et profondeur, rêveuse enfance d'un peuple à qui il est
donné de ne pas vieillir, parce qu'il vit dans l'infini, dans l'éternel.
[Footnote 433: Math. Paris: «In Alemannia mulierum continentium, quæ se
Beguinas volunt appellari, multitudo surrexit innumerabilis, adeo ut
solam Coloniam mille vel plures inhabitarent.»--_Behgin_, du saxon
_beggen_, dans Ulphilas _bedgan_ (en allem. _beten_), prier.]
Ce génie mystique devait s'éteindre, ce semble, en descendant l'Escaut
et le Rhin, en tombant dans la sensualité flamande et l'industrialisme
des Pays-Bas. Mais l'industrie elle-même avait créé là un monde d'hommes
misérables et sevrés de la nature, que le besoin de chaque jour
renfermait dans les ténèbres d'un atelier humide; laborieux et pauvres,
méritants et déshérités, n'ayant pas même en ce monde cette place au
soleil que le bon Dieu semble promettre à tous ses enfants, ils
apprenaient par ouï-dire ce que c'était que la verdure des campagnes, le
chant des oiseaux et le parfum des fleurs; race de prisonniers, moines
de l'industrie, célibataires par pauvreté, ou plus malheureux encore par
le mariage, et souffrant des souffrances de leurs enfants. Ces pauvres
gens, tisserands la plupart, avaient bien besoin de Dieu; Dieu les
visita au douzième siècle, illumina leurs sombres demeures, et les berça
du moins d'apparitions et de songes. Solitaires et presque sauvages, au
milieu des cités les plus populeuses du monde, ils embrassèrent le Dieu
de leur âme, leur unique bien. Le Dieu des cathédrales, le Dieu riche
des riches et des prêtres, leur devint peu à peu étranger. Qui voulait
leur ôter leur foi, ils se laissaient brûler, pleins d'espoir et
jouissant de l'avenir. Quelquefois aussi, poussés à bout, ils sortaient
de leurs caves, éblouis du jour, farouches, avec ce gros et dur oeil
bleu si commun en Belgique, mal armés de leurs outils, mais terribles de
leur aveuglement et de leur nombre. À Gand, les tisserands occupaient
vingt-sept carrefours, et formaient à eux seuls un des trois membres de
la cité. Autour d'Ypres au treizième et au quatorzième siècle, ils
étaient plus de deux cent mille.
Rarement l'étincelle fanatique tombait en vain sur ces grandes
multitudes. Les autres métiers prenaient parti, moins nombreux, mais
gens forts, mieux nourris, rouges, robustes et hardis, de rudes hommes,
qui avaient foi dans la grosseur de leurs bras et la pesanteur de leurs
mains, des forgerons qui, dans une révolte, continuaient de battre
l'ennemi sur la cuirasse des chevaliers; des foulons, des boulangers,
qui pétrissaient l'émeute comme le pain; des bouchers qui pratiquaient
sans scrupule leur métier sur des hommes. Dans la boue de ces rues, dans
la fumée, dans la foule serrée des grandes villes, dans ce triste et
confus murmure, il y a, nous l'avons éprouvé, quelque chose qui porte à
la tête: une sombre poésie de révolte. Les gens de Gand, de Bruges,
d'Ypres, armés, enrégimentés d'avance, se trouvaient au premier coup de
cloche sous la bannière du burgmeister; pourquoi? Ils ne le savaient pas
toujours, mais ils ne s'en battaient que mieux. C'était le comte,
c'était l'évêque, ou leurs gens qui en étaient la cause. Ces Flamands
n'aimaient pas trop les prêtres; ils avaient stipulé, en 1193, dans les
privilèges de Gand, qu'ils destitueraient leurs curés et chapelains à
volonté.
Bien loin de là, au fond des Alpes, un principe différent amenait des
révolutions analogues. De bonne heure, les montagnards piémontais,
dauphinois, gens raisonneurs et froids, sous le vent des glaciers,
avaient commencé à repousser les symboles, les images, les croix, les
mystères, toute la poésie chrétienne. Là, point de panthéisme comme en
Allemagne, point d'illuminisme comme aux Pays-Bas; pur bon sens, raison
simple, solide et forte, sous forme populaire. Dès le temps de
Charlemagne, Claude de Turin entreprit cette réforme sur le versant
italien; elle fut reprise, au douzième siècle, sur le versant français
par un homme de Gap ou d'Embrun, de ce pays qui fournit de maîtres
d'école nos provinces du sud-est. Cet homme, appelé Pierre de Bruys,
descendit dans le Midi, passa le Rhône, parcourut l'Aquitaine, toujours
prêchant le peuple avec un succès immense. Henri, son disciple, en eut
encore plus; il pénétra au nord jusque dans le Maine; partout la foule
les suivait; laissant là le clergé, brisant les croix, ne voulant plus
de culte que la parole. Ces sectaires, réprimés un instant, reparaissent
à Lyon sous le marchand _Vaud_ ou Valdus; en Italie, à la suite
d'Arnaldo de Brescia. Aucune hérésie, dit un dominicain, n'est plus
dangereuse que celle-ci, _parce qu'aucune n'est plus durable_[434]. Il a
raison, ce n'est pas autre chose que la révolte du raisonnement contre
l'autorité. Les partisans de Valdus, les Vaudois, s'annonçaient d'abord
comme voulant seulement reproduire l'Église des premiers temps dans la
pureté, dans la pauvreté apostolique; on les appelait les pauvres de
Lyon. L'Église de Lyon, comme nous l'avons dit ailleurs, avait toujours
eu la prétention d'être restée fidèle aux traditions du christianisme
primitif. Ces Vaudois eurent la simplicité de demander autorisation au
pape; c'était demander la permission de se séparer de l'Église.
Repoussés, poursuivis, proscrits, ils n'en subsistèrent pas moins dans
les montagnes, dans les froides vallées des Alpes, premier berceau de
leur croyance, jusqu'aux massacres de Mérindol et de Cabrières, sous
François Ir, jusqu'à la naissance du Zwinglianisme et du Calvinisme, qui
les adoptèrent comme précurseurs, et reconnurent en eux, pour leur
Église récente, une sorte de perpétuité secrète pendant le moyen âge,
contre la perpétuité catholique.
[Footnote 434: Inter omnes sectas quæ sunt vel fuerunt... est
diuturnior.» (Reinerus.)]
Le caractère de la réforme au douzième siècle[435] fut donc le
rationalisme dans les Alpes et sur le Rhône, le mysticisme sur le Rhin.
En Flandre, elle fut mixte, et plus encore en Languedoc.
[Footnote 435: Nous renvoyons sur ce grand sujet au livre de M. N.
Peyrat: _Les Réformateurs de la France et de l'Italie au douzième
siècle._ 1860.]
Ce Languedoc était le vrai mélange des peuples, la vraie Babel. Placé au
coude de la grande route de France, d'Espagne et d'Italie, il présentait
une singulière fusion de sang ibérien, gallique et romain, sarrasin et
gothique. Ces éléments divers y formaient de dures oppositions. Là
devait avoir lieu le grand combat des croyances et des races. Quelles
croyances? Je dirais volontiers toutes. Ceux mêmes qui les combattirent,
n'y surent rien distinguer, et ne trouvèrent d'autre moyen de désigner
ces fils de la confusion, que par le nom d'une ville: _Albigeois._
L'élément sémitique, juif et arabe était fort en Languedoc. Narbonne
avait été longtemps la capitale des Sarrasins en France. Les Juifs
étaient innombrables. Maltraités, mais pourtant soufferts, ils
florissaient à Carcassonne, à Montpellier, à Nîmes; leurs rabbins y
tenaient des écoles publiques. Ils formaient le lien entre les chrétiens
et les mahométans, entre la France et l'Espagne. Les sciences
applicables aux besoins matériels, médecine et mathématiques, étaient
l'étude commune aux hommes des trois religions[436]. Montpellier était
plus lié avec Salerne et Cordoue qu'avec Rome. Un commerce actif
associait tous ces peuples, rapprochés plus que séparés par la mer.
Depuis les croisades surtout, le Haut-Languedoc s'était comme incliné à
la Méditerranée, et tourné vers l'Orient; les comtes de Toulouse étaient
comtes de Tripoli. Les moeurs et la foi équivoque des chrétiens de la
terre sainte avaient reflué dans nos provinces du Midi. Les belles
monnaies, les belles étoffes d'Asie[437] avaient fort réconcilié nos
croisés avec le monde mahométan. Les marchands du Languedoc s'en
allaient toujours en Asie la croix sur l'épaule, mais c'était beaucoup
plus pour visiter le marché d'Acre que le Saint-Sépulcre de Jérusalem.
L'esprit mercantile avait tellement dominé les répugnances religieuses,
que les évêques de Maguelonne et de Montpellier faisaient frapper des
monnaies sarrasines, gagnaient sur les espèces, et escomptaient sans
scrupule l'empreinte du croissant[438].
[Footnote 436: Que de choses nous leur devons: la distillation, les
sirops, les onguents, les premiers instruments de chirurgie, la
lithotritie, ces chiffres arabes que notre Chambre des comptes n'adopta
qu'au dix-septième siècle, l'arithmétique et l'algèbre, l'indispensable
instrument des sciences (1860). Voy. _Renaissance_, Introduction.]