À peine il avait le pied sur les marches de l'autel, que

Renaud-fils-d'Ours parut à l'autre bout de l'église revêtu de sa cotte

de mailles, tenant à la main sa large épée à deux tranchants, et criant:

«À moi, à moi, loyaux servants du roi!» Les autres conjurés le suivirent

de près, armés comme lui de la tête aux pieds et brandissant leurs

épées. Les gens qui étaient avec le primat voulurent alors fermer la

grille du choeur; lui-même le leur défendit et quitta l'autel pour les

en empêcher; ils le conjurèrent avec de grandes instances de se mettre

en sûreté dans l'église souterraine ou de monter l'escalier par lequel,

à travers beaucoup de détours, on arrivait au faîte de l'édifice. Ces

deux conseils furent repoussés aussi positivement que les premiers.

Pendant ce temps, les hommes armés s'avançaient. Une voix cria: «Où est

le traître?» Becket ne répondit rien. «Où est l'archevêque?--Le voici,

répondit Becket, mais il n'y a pas de traître ici; que venez-vous faire

dans la maison de Dieu avec un pareil vêtement? Quel est votre dessein?

--Que tu meures.--Je m'y résigne; vous ne me verrez point fuir devant

vos épées; mais au nom de Dieu tout-puissant je vous défends de toucher

à aucun de mes compagnons, clerc ou laïque, grand ou petit.» Dans ce

moment il reçut par derrière un coup de plat d'épée entre les épaules,

et celui qui le lui porta lui dit: «Fuis, ou tu es mort.» Il ne fit pas

un mouvement; les hommes d'armes entreprirent de le tirer hors de

l'église, se faisant scrupule de l'y tuer. Il se débattit contre eux, et

déclara fermement qu'il ne sortirait point, et les contraindrait à

exécuter sur la place même leurs intentions ou leurs ordres[407].--Et se

tournant vers un autre qu'il voyait arriver l'épée nue, il lui dit:

«Qu'est-ce donc, Renaud? je t'ai comblé de bienfaits, et tu approches de

moi tout armé, dans l'église?» Le meurtrier répondit: «Tu es

mort.»--Puis il leva son épée, et d'un même coup de revers trancha la

main d'un moine saxon appelé Edward Cryn, et blessa Becket à la tête. Un

second coup, porté par un autre Normand, le renversa la face contre

terre, et fut asséné avec une telle violence que l'épée se brisa sur le

pavé. Un homme d'armes, appelé Guillaume Mautrait, poussa du pied le

cadavre immobile, en disant: «Qu'ainsi meure le traître qui a troublé le

royaume et fait insurger les Anglais.»

[Footnote 407: Thierry.]

Ils disaient en s'en allant: «Il a voulu être roi, et plus que roi; eh

bien! qu'il soit roi maintenant[408]!» Et au milieu de ces bravades, ils

n'étaient pas rassurés. L'un d'eux rentra dans l'église, pour voir s'il

était bien mort; il lui plongea encore son épée dans la tête, et fit

jaillir la cervelle[409]. Il ne pouvait le tuer à son gré.

[Footnote 408: «Modo sit rex, modo sit rex.» Et in hoc similes illis qui

Domino in cruce pendenti insultabant.» (Vit. quadrip.)]

[Footnote 409: _Ibid._]

C'est en effet une chose vivace que l'homme; il n'est pas facile de le

détruire. Le délivrer du corps, le guérir de cette vie terrestre, c'est

le purifier, l'orner et l'achever. Aucune parure ne lui va mieux que la

mort. Un moment avant que les meurtriers n'eussent frappé, les partisans

de Thomas étaient las et refroidis, le peuple doutait, Rome hésitait.

Dès qu'il eut été touché du fer, inauguré de son sang, couronné de son

martyre, il se trouva d'un coup grandi de Kenterbury jusqu'au ciel. «Il

fut roi», comme avaient dit les meurtriers, répétant, sans le savoir, le

mot de la Passion. Tout le monde fut d'accord sur lui, le peuple, les

rois, le pape. Rome qui l'avait délaissé, le proclama saint et martyr.

Les Normands qui l'avaient tué, reçurent à Westminster les bulles de

canonisation, pleins d'une componction hypocrite et pleurant à chaudes

larmes.

Au moment même du meurtre, lorsque les assassins pillèrent la maison

épiscopale, et qu'ils trouvèrent dans les habits de l'archevêque les

rudes cilices dont il mortifiait sa chair, ils furent consternés; ils se

disaient tout bas, comme le centurion de l'Évangile: «Véritablement, cet

homme était un juste.» Dans les récits de sa mort, tout le peuple

s'accordait à dire que jamais martyr n'avait reproduit plus complètement

la Passion du Sauveur. S'il y avait des différences, on les mettait à

l'avantage de Thomas. «Le Christ, dit un contemporain, a été mis à mort

hors de la ville, dans un lieu profane et dans un jour que les Juifs ne

tenaient pas pour sacré; Thomas a péri dans l'église même, et dans la

semaine de Noël, le jour des Saints-Innocents.»

Le roi Henri se trouvait dans un grand danger; tout le monde lui

attribuait le meurtre. Le roi de France, le comte de Champagne,

l'avaient solennellement accusé par-devant le pape. L'archevêque de

Sens, primat des Gaules, avait lancé l'excommunication. Ceux mêmes qui

lui devaient le plus, s'éloignaient de lui avec horreur. Il apaisa la

clameur publique à force d'hypocrisie. Ses évêques normands écrivirent à

Rome que pendant trois jours il n'avait voulu ni manger ni boire: «Nous

qui pleurions le primat, disaient-ils, nous avons cru que nous aurions

encore le roi à pleurer.» La cour de Rome, qui d'abord avait affecté une

grande colère, finit pourtant par s'attendrir. Le roi jura qu'il n'avait

nulle part à la mort de Thomas; il offrit aux légats de se soumettre à

la flagellation; il mit aux pieds du pape la conquête de l'Irlande,

qu'il venait de faire; il imposa, dans cette île, le denier de saint

Pierre sur chaque maison, il sacrifia les constitutions de Clarendon,

s'engagea à payer pour la croisade, à y aller lui-même quand le pape

l'exigerait, et déclara l'Angleterre fief du saint-siège[410].

[Footnote 410: _App. 96._]

Ce n'était pas assez d'avoir apaisé Rome; il eût été quitte à trop bon

marché. Voilà bientôt après que son fils aîné, le jeune roi Henri,

réclame sa part du royaume, et déclare qu'il veut venger la mort de

celui qui l'a élevé, du saint martyr, Thomas de Kenterbury. Les motifs

qu'alléguait le jeune prince pour revendiquer la couronne, paraissaient

alors fort graves, quelque faibles qu'ils puissent sembler aujourd'hui.

D'abord, le roi lui-même, en le servant à table au jour de son

couronnement, avait dit imprudemment qu'il abdiquait. Le moyen âge

prenait toute parole au sérieux. Celle d'Henri II suffisait pour rendre

la plupart des sujets incertains entre les deux rois. La lettre est

toute-puissante aux temps barbares. Tel est alors le principe de toute

jurisprudence: _Qui virgula cadit, causa cadit._

D'autre part, Henri n'avait fait pour la mort de saint Thomas qu'une

satisfaction incomplète. Aux uns il paraissait encore souillé du sang

d'un martyr. Les autres, se souvenant qu'il avait offert de se soumettre

à la flagellation, le voyant payer annuellement pour la croisade un

tribut expiatoire, le croyaient encore en état de pénitence. Un tel état

semblait inconciliable avec la royauté. Louis-le-Débonnaire en avait

paru dégradé, avili pour toujours.

Les fils d'Henri avaient encore une excuse spécieuse. Ils étaient

encouragés, soutenus par le roi de France, seigneur suzerain de leur

père. Le lien féodal passait alors pour supérieur à tous ceux de la

nature. Nous avons vu qu'Henri Ier crut devoir sacrifier ses propres

enfants à son vassal. Les fils d'Henri II prétendaient devoir sacrifier

leur père même à leur seigneur. Dans la réalité, Henri lui-même

regardait apparemment le serment féodal comme le lien le plus puissant,

puisqu'il ne se crut sûr de ses fils que quand il les eut forcés de lui

faire hommage.

Dans un voyage qu'il faisait dans le Midi, il vit tous les siens, ses

fils, sa femme Éléonore, s'échapper un à un, et disparaître. Le jeune

Henri se rendit auprès de son beau-père, le roi de France, et quand les

envoyés d'Henri II vinrent le réclamer au nom du roi d'Angleterre, ils

le trouvèrent siégeant près de Louis VII, dans la pompe des habillements

royaux. «De quel roi d'Angleterre me parlez-vous? dit Louis: le voici,

le roi d'Angleterre; mais si c'est le père de celui-ci, le ci-devant roi

d'Angleterre, à qui vous donnez ce titre, sachez qu'il est mort depuis

le jour où son fils porte la couronne, et s'il se prétend encore roi,

après avoir, à la face du monde, résigné le royaume entre les mains de

son fils, c'est à quoi l'on portera remède avant qu'il soit peu.»

Deux autres des fils d'Henri, Richard de Poitiers et Geoffroi, comte de

Bretagne, vinrent joindre leur aîné et firent hommage au roi de France.

Le danger devenait grand. Henri avait, il est vrai, pourvu, avec une

activité remarquable, à la défense de ses États continentaux. Mais il

entendait dire que son fils aîné allait passer le détroit avec une

flotte et une armée du comte de Flandre, auquel il avait promis le comté

de Kent. D'autre part, le roi d'Écosse devait envahir l'Angleterre. Il

se hâta d'engager des mercenaires, des routiers brabançons et gallois.

Il acheta à tout prix la faveur de Rome. Il se déclara vassal du

saint-siège pour l'Angleterre comme pour l'Irlande, ajoutant cette

clause remarquable: «Nous et nos successeurs, nous ne nous croirons

véritables rois d'Angleterre qu'autant que les seigneurs papes nous

tiendront pour rois catholiques.» Dans une autre lettre, il prie

Alexandre III de défendre son royaume, comme fief de l'Église romaine.

Il ne crut pas encore en avoir fait assez: il se rendit à Kenterbury. Du

plus loin qu'il vit l'église, il descendit de cheval, et s'achemina en

habit de laine, nu-pieds par la boue et les cailloux. Parvenu au

tombeau, il s'y jeta à genoux, pleurant et sanglotant: «C'était un

spectacle à tirer les larmes des yeux de tous les assistants.» Puis il

se dépouilla de ses vêtements, et tout le monde, évêques, abbés, simples

moines, fut invité à donner successivement au roi quelques coups de

discipline. «Ce fut comme la flagellation du Christ, dit le chroniqueur;

la différence, toutefois, c'est que l'un fut fouetté pour nos péchés,

l'autre pour les siens[411].» «Tout le jour et toute la nuit il resta en

oraison auprès du saint martyr, sans prendre d'aliment, sans sortir pour

aucun besoin. Il resta tel qu'il était venu; il ne permit pas même qu'on

mît sous lui un tapis. Après matines, il fit le tour des autels et des

corps saints; puis, de l'église supérieure, il redescendit encore dans

la crypte, au tombeau de saint Thomas. Quand le jour vint, il demanda à

entendre la messe; il but de l'eau bénite du martyr, en remplit un

flacon, et s'éloigna joyeux de Kenterbury.»

[Footnote 411: Robert du Mont.]

Il avait raison, ce semble, d'être joyeux: pour le moment, la partie

était gagnée. On lui apprit ce jour même que le roi d'Écosse était

devenu son prisonnier. Le comte de Flandre n'osa tenter l'invasion. Tous

les partisans du jeune roi en Angleterre furent forcés dans leurs

châteaux. En Aquitaine, la guerre eut des chances plus variées. Les

jeunes princes y étaient soutenus par le roi de France, et surtout par

la haine du joug étranger. Au douzième siècle, comme au neuvième, les

guerres des fils contre le père ne firent que couvrir celles des races

diverses qui voulaient s'affranchir d'une union contraire à leurs

intérêts et à leur génie. La Guyenne, le Poitou, faisaient effort pour

se détacher de l'empire anglais, comme la France de Louis-le-Débonnaire

et de Charles-le-Chauve avait brisé l'unité de l'empire carlovingien.

La mobilité des Méridionaux, leurs révolutions capricieuses, leurs

découragements faciles, donnaient beau jeu au roi Henri. Ils n'étaient

point d'ailleurs soutenus par Toulouse, qui seule peut former le centre

d'une grande guerre dans l'Aquitaine. La prudence leur défendait de

renouveler des tentatives d'affranchissement qui tournaient à leur

ruine. Mais c'était moins le patriotisme que l'inquiétude d'esprit, le

vain plaisir de briller dans les guerres qui armait les nobles du Midi.

On peut en juger par ce qui nous reste du plus célèbre d'entre eux, le

troubadour Bertrand de Born. Son unique jouissance était de jouer

quelque bon tour à son seigneur le roi Henri II, d'armer contre lui

quelqu'un de ses fils, Henri, Geoffroi ou Richard; puis, quand tout

était en feu, d'en faire un beau sirvente dans son château de Hautefort,

comme ce Romain qui, du haut d'une tour, chantait l'incendie au milieu

de Rome embrasée. S'il y avait chance d'un peu de repos, vite ce démon

du trouble lançait aux rois une satire qui les faisait rougir du repos,

et les rejetait dans la guerre.

Ce n'était dans cette famille que guerres acharnées et traités perfides.

Une fois, le roi Henri venant à une conférence avec ses fils, leurs

soldats tirèrent l'épée contre lui. C'était la tradition des deux

familles d'Anjou et de Normandie. Les enfants de Guillaume-le-Conquérant

et d'Henri Ier avaient plus d'une fois dirigé l'épée contre la poitrine

de leur père. Foulques avait mis le pied sur le cou de son fils vaincu.

La jalouse Éléonore, passionnée et vindicative comme une femme du Midi,

cultiva l'indocilité et l'impatience de ses fils, les dressa au

parricide. Ces enfants, en qui se trouvaient le sang de tant de races

diverses, normande, aquitaine et saxonne, semblaient avoir en eux,

par-dessus l'orgueil et la violence des Foulques d'Anjou et des

Guillaume d'Angleterre, toutes les oppositions, toutes les haines et les

discordes de ces races d'où ils sortaient. Ils ne surent jamais s'ils

étaient du Midi ou du Nord. Ce qu'ils savaient, c'est qu'ils se

haïssaient les uns les autres, et leur père encore plus. Ils ne

remontaient guère dans leur généalogie sans trouver à quelque degré le

rapt, l'inceste ou le parricide. Leur grand-père, comte de Poitou, avait

eu Éléonore d'une femme enlevée à son mari, et un saint homme leur avait

dit: «De vous il ne naîtra rien de bon.» Éléonore elle-même eut pour

amant le père même d'Henri II, et les fils qu'elle avait d'Henri

risquaient fort d'être les frères de leur père. On citait sur celui-ci

de mot de saint Bernard[412]: «Il vient du Diable, au Diable il

retournera.» Richard, l'un d'eux, en disait autant que saint

Bernard[413]. Cette origine diabolique était pour eux un titre de

famille, et ils la justifiaient par leurs oeuvres. Lorsqu'un clerc vint,

la croix en main, supplier l'autre fils, Geoffroi, de se réconcilier

avec son père et de ne pas imiter Absalon: «Quoi! tu voudrais, répondit

le jeune homme, que je me dessaisisse de mon droit de naissance?--À Dieu

ne plaise, mon seigneur! répliqua le prêtre, je ne veux rien à votre

détriment.--Tu ne comprends pas mes paroles, dit alors le comte de

Bretagne. Il est dans la destinée de notre famille que nous ne nous

aimions pas entre nous. C'est là notre héritage, et aucun de nous n'y

renoncera jamais.»

[Footnote 412: J. Bromton.]

[Footnote 413: J. Bromton: «Richardus... asserens non esse mirandum, si

de tali genere procedentes mutuo sese infestent, tanquam de Diabolo

revertentes et ad Diabolum transeuntes.»]

Il y avait une tradition populaire sur une ancienne comtesse d'Anjou,

aïeule des Plantagenets. Son mari, disait-on, avait remarqué qu'elle

n'allait guère à la messe, et sortait toujours à la secrète. Il s'avisa

de la faire tenir à ce moment par quatre écuyers. Mais elle leur laissa

son manteau dans les mains, ainsi que deux de ses enfants qu'elle avait

à sa droite; elle enleva les deux autres qu'elle tenait à gauche, sous

un pli du manteau, s'envola par une fenêtre et ne reparut jamais[414].

C'est à peu près l'histoire de la Mélusine de Poitou et de Dauphiné.

Obligée de redevenir tous les samedis moitié femme et moitié serpent,

Mélusine avait bien soin de se tenir cachée ce jour-là. Son mari

l'ayant surprise, elle disparut. Ce mari, c'était Geoffroi à la

Grand'Dent, dont on voyait encore l'image à Lusignan, sur la porte du

fameux château. Toutes les fois qu'il devait mourir quelqu'un de la

famille, Mélusine paraissait la nuit sur les tours, et poussait des

cris.

[Footnote 414: Id.]

La véritable Mélusine, mêlée de natures contradictoires, mère et fille

d'une génération diabolique, c'est Éléonore de Guyenne. Son mari la

punit des rébellions de ses fils en la tenant prisonnière dans un

château fort, elle qui lui avait donné tant d'États. Cette dureté

d'Henri II est une des causes de la haine que lui portèrent les hommes

du Midi. L'un d'eux, dans une chronique barbare et poétique, exprime

l'espérance qu'Éléonore sera bientôt délivrée par ses fils. Selon

l'usage de l'époque, il applique à toute cette famille la prophétie de

Merlin[415]:

[Footnote 415: La prophétie était: «_Aquila rupti foederis tertia

nidificatione gaudebit._»]

«Tous ces maux-là sont arrivés depuis que le roi de l'Aquilon a frappé

le vénérable Thomas de Kenterbury. C'est la reine Aliénor que Merlin

désigne comme «l'Aigle du traité rompu...» Réjouis-toi donc, Aquitaine,

réjouis-toi, terre de Poitou! le sceptre du roi de l'Aquilon va

s'éloigner. Malheur à lui! Il a osé lever la lance contre son seigneur,

le roi du Sud...

«Dis-moi, aigle double[416], dis-moi, où donc étais-tu quand tes

aiglons, s'envolant du nid paternel, osèrent dresser leurs serres contre

le roi de l'Aquilon?... Voilà pourquoi tu as été enlevée de ton pays et

amenée dans la terre étrangère. Les chants se sont changés en pleurs, la

cithare a fait place au deuil. Nourrie dans la liberté royale au temps

de ta molle jeunesse, tes compagnes chantaient, tu dansais au son de

leur guitare... Aujourd'hui, je t'en conjure, reine double, modère du

moins un peu tes pleurs. Reviens, si tu peux, reviens à tes villes,

pauvre prisonnière.

[Footnote 416: «_Aquila bispertita._ Il désigne ainsi Éléonore.»]

«Où est ta cour? où sont tes jeunes compagnes? où sont tes conseillers?

Les uns, traînés loin de leur patrie, ont subi une mort ignominieuse;

d'autres ont été privés de la vue; d'autres, bannis, errent en

différents lieux. Toi, tu cries, et personne ne t'écoute; car le roi du

Nord te tient resserrée comme une ville qu'on assiège. Crie donc, ne te

lasse point de crier; élève ta voix comme la trompette, pour que tes

fils l'entendent, car le jour approche où tes fils te délivreront, où tu

reverras ton pays natal[417].»

[Footnote 417: Richard de Poitiers.]

Ce fut le sort du roi Henri, dans ses dernières années, d'être le

persécuteur de sa femme et l'exécration de ses fils. Il se plongeait

dans les plaisirs en désespéré. Tout vieilli qu'il était, grisonnant,

chargé d'un ventre énorme, il variait tous les jours l'adultère et le

viol. Il ne lui suffisait pas de sa belle Rosamonde, dont il avait

toujours les bâtards autour de lui. Il viola sa cousine Alix[418],

héritière de Bretagne, qui lui avait été confiée comme otage, et

lorsqu'il eut obtenu pour son fils une fille du roi de France, qui

n'était pas encore nubile, il souilla encore cette enfant[419].

[Footnote 418: Jean de Salisbury: «Impregnavit, ut proditor, ut adulter,

ut incestus.»]

[Footnote 419: J. Bromton: «Quam post mortem Rosamundæ defloravit.»]

Cependant, la fortune ne se lassait pas de le frapper. Il avait reposé

son coeur dans le plaisir, dans la sensualité, dans la nature. C'est

comme amant et comme père qu'il fut frappé. Une tradition veut

qu'Éléonore ait pénétré le labyrinthe où le vieux roi avait cru cacher

Rosamonde[420], et qu'elle l'ait tuée de sa main. Son indigne conduite à

l'égard des princesses de Bretagne et de France souleva des haines qui

ne s'éteignirent jamais. Il aimait surtout deux de ses fils, Henri et

Geoffroi; ils moururent. L'aîné avait souhaité du moins voir son père et

lui demander pardon; mais la trahison était si ordinaire chez ces

princes, que le vieux roi hésita pour venir, et il apprit bientôt qu'il

n'était plus temps[421].

[Footnote 420: Id.: «Huic puollæ fecerat rex apud Wodestoke mirabilis

architecturæ cameram, operi Dedalino similem, ne forsan a regina facile

deprehenderetur.»]

[Footnote 421: Peu de temps après la mort de son fils, il fit prisonnier

Bertrand de Born. Avant de prononcer l'arrêt du vainqueur contre le

vaincu, Henri voulut goûter quelque temps le plaisir de la vengeance, en

traitant avec dérision l'homme qui s'était fait craindre de lui, et

s'était vanté de ne pas le craindre. «Bertrand, lui dit-il, vous qui

prétendiez n'avoir en aucun temps besoin de la moitié de votre sens,

sachez que voici une occasion où le tout ne vous ferait pas

faute.--Seigneur, répondit l'homme du Midi, avec l'assurance habituelle

que lui donnait le sentiment de sa supériorité d'esprit, il est vrai que

j'ai dit cela, et j'ai dit la vérité.--Et moi, je crois, dit le roi, que

votre sens vous a failli.--Oui, seigneur, répliqua Bertrand d'un ton

grave, il m'a failli le jour où le vaillant jeune roi, votre fils, est

mort; ce jour-là j'ai perdu le sens, l'esprit et la connaissance.»--Au

nom de son fils, qu'il ne s'attendait nullement à entendre prononcer, le

roi d'Angleterre fondit en larmes et s'évanouit. Quand il revint à lui,

il était tout changé; ses projets de vengeance avaient disparu, et il ne

voyait plus dans l'homme qui était en son pouvoir que l'ancien ami du

fils qu'il regrettait. Au lieu de reproches amers, et de l'arrêt de mort

ou de dépossession auquel Bertrand eût pu s'attendre: «Sire Bertrand,

sire Bertrand, lui dit-il, c'est à raison et de bon droit que vous avez

perdu le sens pour mon fils; car il vous voulait du bien plus qu'à homme

qui fût au monde; et moi, pour l'amour de lui, je vous donne la vie,

votre avoir et votre château. Je vous rends mon amitié et mes bonnes

grâces, et vous octroie cinq cents marcs d'argent pour les dommages que

vous avez reçus.» (Thierry.)]

Il lui restait deux fils. Le féroce Richard, le lâche et perfide Jean.

Richard trouvait que son père vivait longtemps; il voulait régner. Le

vieux Henri refusant de se dépouiller, Richard, en sa présence même,

abjura son hommage et se déclara vassal du nouveau roi de France,

Philippe-Auguste. Celui-ci affectait, en haine du roi d'Angleterre, une

intimité fraternelle avec son fils révolté. Ils mangeaient au même plat

et couchaient dans le même lit. La prédication de la croisade suspendit

à peine les hostilités entre le père et le fils. Le vieux roi se trouva

attaqué de toutes parts à la fois, au nord de l'Anjou par le roi de

France, à l'ouest par les Bretons, au sud par les Poitevins. Malgré

l'intercession de l'Église, il fut obligé d'accepter la paix que lui

dictèrent Philippe et Richard; il fallut qu'il s'avouât expressément

vassal du roi de France, et se remît à sa miséricorde. Il aurait

consenti à déclarer Jean son héritier pour toutes ses provinces du

continent; c'était le plus jeune de ses fils, et, à ce qui semblait, le

plus dévoué. Quand les envoyés du roi de France vinrent le trouver,

malade et alité qu'il était, il demanda les noms des partisans de

Richard dont l'amnistie était une condition du traité. Le premier qu'on

lui nomma fut Jean, son fils. «En entendant prononcer ce nom, saisi

d'un mouvement presque convulsif, il se leva sur son séant, et promenant

autour de lui des yeux pénétrants et hagards: «Est-ce bien vrai, dit-il,

que Jean, mon coeur, mon fils de prédilection, celui que j'ai chéri plus

que tous les autres, et pour l'amour duquel je me suis attiré tous mes

malheurs, s'est aussi séparé de moi?»--On lui répondit qu'il en était

ainsi, qu'il n'y avait rien de plus vrai.--«Eh bien, dit-il, en

retombant sur son lit et tournant son visage contre le mur, que tout

aille dorénavant comme il pourra, je n'ai plus souci ni de moi ni du

monde[422].»

[Footnote 422: Thierry.]

La chute d'Henri II fut un grand coup pour la puissance anglaise. Elle

ne se releva qu'imparfaitement sous Richard, et ce fut pour tomber sous

Jean. La cour de Rome profita de leurs revers pour faire reconnaître

deux fois sa souveraineté sur l'Angleterre. Henri II et Jean s'avouèrent

expressément vassaux et tributaires du pape.

Histoire de France - Moyen Âge; (Vol. 2 / 10) · 第 19 / 42 段