tâcher de satisfaire son envie. On essaya dès 1164. L'archevêque fut
contraint, malade et faible encore, de se présenter devant la cour des
barons et des évêques. Le matin, il célébra l'office de saint Étienne,
premier martyr, qui commence par ces mots: «Les princes se sont assis en
conseil pour délibérer contre moi.» Puis il marcha courageusement, et se
présenta revêtu de ses habits pontificaux et portant sa grande croix
d'argent. Cela embarrassa ses ennemis. Ils essayèrent en vain de lui
arracher sa croix. Revenant aux formes juridiques, ils l'accusèrent
d'avoir détourné les deniers publics, puis d'avoir célébré la messe sous
l'invocation du diable, et ils voulaient le déposer. On l'aurait tué
alors en sûreté de conscience. Le roi attendait impatiemment. Les voies
de fait commençaient déjà; quelques-uns rompaient des pailles et les lui
jetaient. L'archevêque en appela au pape, se retira lentement, et les
laissa interdits. Ce fut là la première tentation, la comparution devant
Hérode et Caïphe. Tout le peuple attendait dans les larmes. Lui, il fit
dresser des tables, appela tout ce qu'on put trouver de pauvres dans la
ville, et fit comme la Cène avec eux[395]. La nuit même il partit, et
parvint avec peine sur le continent.
[Footnote 395: Dixit: «Sinite pauperes Christi..... omnes intrare
nobiscum, ut epulemur in Domino ad invicem.» Et impleta sunt domus et
atria circumquaque discumbentium.]
Ce fut une grande douleur pour Henri que sa proie eût échappé. Il mit au
moins la main sur ses biens, il partagea sa dépouille; il bannit tous
ses parents en ligne ascendante et descendante, les chassa tous,
vieillards, femmes enceintes et petits enfants. Encore exigeait-on d'eux
au départ le serment d'aller se montrer dans leur exil à celui qui en
était la cause. L'exilé les vit en effet, au nombre de quatre cents,
arriver les uns après les autres, pauvres et affamés, le saluer de leur
misère et de leurs haillons; il fallut qu'il endurât cette procession
d'exilés. Par-dessus tout cela, lui arrivaient les lettres des évêques
d'Angleterre, pleines d'amertume et d'ironie. Ils le félicitaient de la
pauvreté apostolique où il était réduit; ils espéraient que ses
abstinences profiteraient à son salut. Ce sont les consolations des amis
de Job.
L'archevêque accepta son malheur, et l'embrassa comme pénitence. Réfugié
à Saint-Omer, puis à Pontigny, couvent de l'ordre de Cîteaux, il
s'essaya aux austérités de ces moines[396]. De là il écrivit au pape,
s'accusant d'avoir été intrus dans son siège épiscopal, et déclarant
qu'il déposait sa dignité. Alexandre III, réfugié alors à Sens, avait
peur de prendre parti, et de se mettre un nouvel ennemi sur les bras. Il
condamna plusieurs articles des constitutions de Clarendon, mais refusa
de voir Thomas, et se contenta de lui écrire qu'il le rétablissait dans
sa dignité épiscopale. «Allez, écrivait-il froidement à l'exilé, allez
apprendre dans la pauvreté à être le consolateur des pauvres.»
[Footnote 396: «Il portait le cilice et se flagellait. Il obtint d'un
frère qu'outre le repas délicat qu'on lui servait, il lui apportât
secrètement la pitance ordinaire des moines, et il s'en contenta à
l'avenir. Mais ce régime, si contraire à ses habitudes, le rendit
bientôt assez grièvement malade.» (Vita quadrip.)]
Le seul soutien de Thomas, c'était le roi de France. Louis VII était
trop heureux de l'embarras où cette affaire mettait son rival. C'était
d'ailleurs, comme on a vu, un prince singulièrement doux et pieux.
L'évêque, persécuté pour la défense de l'Église, était pour lui un
martyr. Aussi l'accueillit-il avec faveur, ajoutant que la protection
des exilés était un des anciens fleurons de la couronne de France. Il
accorda à Thomas et à ses compagnons d'infortune un secours journalier
en pain et autres vivres, et quand le roi d'Angleterre lui envoya
demander vengeance contre l'_ancien archevêque_: «Et qui donc l'a
déposé? dit Louis. Moi, je suis roi aussi, et je ne puis déposer dans ma
terre le moindre des clercs.»
Abandonné du pape et nourri par la charité du roi de France, Thomas ne
recula point. Henri ayant passé en Normandie, l'archevêque se rendit à
Vézelay, au lieu même où vingt ans auparavant saint Bernard avait prêché
la seconde croisade, et le jour de l'Ascension, au milieu du plus
solennel appareil, au son des cloches, à la lueur des cierges, il
excommunia les défenseurs des constitutions de Clarendon, les détenteurs
des biens de l'Église de Kenterbury, et ceux qui avaient communiqué avec
l'antipape que soutenait l'empereur. Il désignait nominativement six des
favoris du roi; il ne le nommait pas lui-même, et tenait encore le
glaive suspendu sur lui.
Cette démarche audacieuse jeta Henri dans le plus violent accès de
fureur. Il se roulait par terre, il jetait son chaperon, ses habits,
arrachait la soie qui couvrait son lit, et rongeait comme une bête
enragée la laine et la paille. Revenu un peu à lui, il écrivit et fit
écrire au pape par le clergé de Kent, se montrant prêt à recourir aux
dernières extrémités, priant et menaçant tour à tour. D'une part il
envoyait à l'empereur des ambassadeurs pour jurer de reconnaître
l'antipape, et menaçait même de se faire musulman[397]; puis il
s'excusait auprès d'Alexandre III, assurait que ses envoyés avaient
parlé sans mission, puis il affirmait qu'il n'avait rien dit. En même
temps il achetait les cardinaux, il envoyait de l'argent aux Lombards,
alliés d'Alexandre. Il sollicitait les jurisconsultes de Bologne de lui
donner une réponse contre l'archevêque. Il allait jusqu'à offrir au pape
de tout abandonner, de lui sacrifier les constitutions de Clarendon.
Tant il languissait de perdre son ennemi!
[Footnote 397: Jean de Salisbury.]
Tout cela finit par agir. Il obtint des lettres pontificales d'après
lesquelles Thomas serait suspendu de toute autorité épiscopale jusqu'à
ce qu'il fût rentré en grâce avec le roi. Henri montra publiquement ces
lettres, se vanta d'avoir désarmé Becket, et de tenir désormais le pape
dans sa bourse[398]. Les moines de Cîteaux, menacés par lui pour les
possessions qu'ils avaient dans ses États, firent entendre doucement à
Becket qu'ils n'osaient plus le garder chez eux. Le roi de France,
scandalisé de la lâcheté de ces moines, ne put s'empêcher de s'écrier:
«Ô religion, religion, où es-tu donc? Voilà que ceux que nous avons crus
morts au siècle, bannissent en vue des choses du siècle l'exilé pour la
cause de Dieu[399]?»
[Footnote 398: Id.]
[Footnote 399: Louis envoya au-devant de l'archevêque une escorte de
trois cents hommes.]
Le roi de France lui-même finit par céder. Henri, dans la rage de sa
passion contre Becket, s'était humilié devant le faible Louis, s'était
reconnu son vassal, avait demandé sa fille pour son fils, et promis de
partager ses États entre ses enfants[400]. Louis se porta donc pour
médiateur; il amena Becket à Montmirail en Perche, où se rendit le roi
d'Angleterre. Des paroles vagues furent échangées, Henri réservant
l'honneur du royaume, et l'archevêque l'honneur de Dieu.
«Qu'attendez-vous donc? dit le roi de France; voilà la paix entre vos
mains.» L'archevêque persistant dans ses réserves, tous les assistants
des deux nations l'accusaient d'obstination. Un des barons français
s'écria que celui qui résistait au conseil et à la volonté unanime des
seigneurs des deux royaumes ne méritait plus d'asile. Les deux rois
remontèrent à cheval sans saluer Becket, qui se retira fort abattu[401].
[Footnote 400: À Montmirail, Henri se remit, lui, ses enfants, ses
terres, ses hommes, ses trésors, à la discrétion de Louis.]
[Footnote 401: _App. 95._]
Ainsi furent complétés l'abandon et la misère de l'archevêque. Il n'eut
plus ni pain ni gîte, et fut réduit à vivre des aumônes du peuple.
C'est peut-être alors qu'il bâtit l'église dont on lui attribue la
construction. L'architecture était un des arts dont la tradition se
perpétuait parmi les chefs de l'ordre ecclésiastique. Nous voyons un peu
après, dans la croisade des Albigeois, maître Théodise, archidiacre de
Notre-Dame de Paris, réunir, comme Becket, les titres de légiste et
d'architecte[402].
[Footnote 402: Ce fut Lanfranc qui bâtit, sur l'ordre de
Guillaume-le-Conquérant, l'église de Saint-Étienne de Caen, dernier et
magnifique produit de l'architecture romane.]
Cependant le roi d'Angleterre, pour porter le dernier coup au primat,
essaya de transporter à l'archevêque d'York les droits de Kenterbury, et
lui fit sacrer son fils. Au banquet du couronnement, il voulut, dans
l'ivresse de sa joie, servir lui-même à table le jeune roi, et ne
sachant plus ce qu'il faisait, il lui échappa de s'écrier que «depuis ce
jour il n'était plus roi», parole fatale, qui ne tomba pas en vain dans
l'oreille du jeune roi et des assistants.
Thomas, frappé par Henri de ce nouveau coup, abandonné et vendu par la
cour de Rome, écrivait au pape, aux cardinaux, des lettres terribles,
des paroles de condamnation: «Pourquoi mettez-vous dans ma route la
pierre du scandale? pourquoi fermez-vous ma voie d'épines?... Comment
dissimulez-vous l'injure que le Christ endure en moi, en vous-même, qui
devez tenir ici-bas la place du Christ? Le roi d'Angleterre a envahi les
biens ecclésiastiques, renversé les libertés de l'Église, porté la main
sur les oints du Seigneur, les emprisonnant, les mutilant, leur
arrachant les yeux; d'autres, il les a forcés de se justifier par le
duel, ou par les épreuves de l'eau et du feu. Et l'on veut, au milieu de
tels outrages, que nous nous taisions?... Ils se taisent, ils se tairont
les mercenaires; mais quiconque est un vrai pasteur de l'Église, se
joindra, à nous...
«Je pouvais fleurir en puissance, abonder en richesses et en délices,
être craint et honoré de tous. Mais puisqu'enfin le Seigneur m'a appelé,
moi indigne et pauvre pécheur, au gouvernement des âmes, j'ai choisi,
par l'inspiration de la grâce, d'être abaissé dans sa maison, d'endurer
jusqu'à la mort la proscription, l'exil, les plus extrêmes misères,
plutôt que de faire bon marché de la liberté de l'Église. Qu'ils
agissent ainsi ceux qui se promettent de longs jours, et qui trouvent
dans leurs mérites l'espérance d'un temps meilleur. Moi, je sais que le
mien sera court, et que si je tais à l'impie son iniquité, je rendrai
compte de son sang. Alors, l'or et l'argent ne serviront de rien, ni les
présents, qui aveuglent même les sages... Nous serons bientôt vous et
moi, très saint père, devant le tribunal du Christ. C'est au nom de sa
majesté, et de son jugement formidable, que je vous demande justice
contre ceux qui veulent le tuer une seconde fois.»
Il écrivait encore: «Nous sommes à peine soutenus de l'aumône étrangère.
Ceux qui nous secouraient sont épuisés; ceux qui avaient pitié de notre
exil, désespèrent, en voyant comment agit le seigneur pape... Écrasés
par l'Église romaine, nous qui, seuls dans le monde occidental,
combattons pour elle, nous serions forcés de délaisser la cause du
Christ, si la grâce ne nous soutenait... Le Seigneur verra cela du haut
de la montagne; elle jugera les extrémités de la terre, cette Majesté
terrible, qui éteint le souffle des rois. Pour nous, morts ou vivants,
nous sommes, nous serons à lui, prêts à tout souffrir pour l'Église.
Plaise à Dieu qu'il nous trouve dignes d'endurer la persécution pour sa
justice!
«...Je ne sais comment il se fait que devant cette cour, ce soit
toujours le parti de Dieu qu'on immole, de sorte que Barabas se sauve,
et que Christ soit mis à mort. Voilà tout à l'heure six ans révolus que,
par l'autorité de la cour pontificale, se prolongent ma proscription et
la calamité de l'Église. Chez vous, les malheureux exilés, les innocents
sont condamnés pour cela seul qu'ils sont les faibles, les pauvres de
Christ, et qu'ils n'ont pas voulu dévier de la justice de Dieu. Au
contraire, sont absous les sacrilèges, les homicides, les ravisseurs
impénitents, des hommes dont j'ose dire librement que, s'ils
comparaissaient devant saint Pierre même, le monde aurait beau les
défendre, Dieu ne pourrait les absoudre... Les envoyés du roi promettent
nos dépouilles aux cardinaux, aux courtisans. Eh bien! que Dieu voie et
juge. Je suis prêt à mourir. Qu'ils arment pour ma perte le roi
d'Angleterre, et s'ils veulent, tous les rois du monde: moi, Dieu
aidant, je ne m'écarterai de ma fidélité a l'Église, ni en la vie, ni en
la mort. Pour le reste, je remets à Dieu sa propre cause; c'est pour lui
que je suis proscrit; qu'il remédie et pourvoie. J'ai désormais le
ferme propos de ne plus importuner la cour de Rome. Qu'ils s'adressent à
elle, ceux qui se prévalent de leur iniquité, et qui, dans leur triomphe
sur la justice et l'innocence, reviennent glorieux, à la contrition de
l'Église. Plût à Dieu que la voie de Rome n'eût déjà perdu tant de
malheureux et d'innocents!...»
Ces paroles terribles retentirent si haut, que la cour de Rome trouva
plus de danger à abandonner Thomas qu'à le soutenir. Le roi de France
avait écrit au pape: «Il faut que vous renonciez enfin à vos démarches
trompeuses et dilatoires», et il n'était, en cela, que l'organe de toute
la chrétienté. Le pape se décida à suspendre l'archevêque d'York pour
usurpation des droits de Kenterbury, et il menaça le roi, s'il ne
restituait les biens usurpés. Henri s'effraya; une entrevue eut lieu à
Chinon entre l'archevêque et les deux rois. Henri promit satisfaction,
montra beaucoup de courtoisie envers Thomas, jusqu'à vouloir lui tenir
l'étrier au départ. Cependant l'archevêque et le roi, avant de se
quitter, se chargèrent de propos amers, se reprochant ce qu'ils avaient
fait l'un pour l'autre, au moment de la séparation, Thomas fixa les yeux
sur Henri d'une manière expressive, et lui dit avec une sorte de
solennité: «Je crois bien que je ne vous reverrai plus.--Me prenez-vous
donc pour un traître?» répliqua, vivement le roi. L'archevêque s'inclina
et partit.
Ce dernier mot d'Henri ne rassura personne. Il refusa à Thomas le baiser
de paix, et pour messe de réconciliation il fit dire une messe des
morts[403]. Cette messe fut dite dans une chapelle dédiée aux martyrs.
Un clerc de l'archevêque en fit la remarque, et dit: «Je crois bien, en
effet, que l'Église ne recouvrera la paix que par un martyre»; à quoi
Thomas répondit: «Plaise à Dieu qu'elle soit délivrée, même au prix de
mon sang!»--Le roi de France avait dit aussi: «Pour moi, je ne voudrais
pas, pour mon pesant d'or, vous conseiller de retourner en Angleterre,
s'il vous refuse le baiser de paix.» Et le comte Thibault de Champagne
ajouta: «Ce n'est pas même assez du baiser.»
[Footnote 403: On avait choisi cette messe, parce qu'on ne s'y donnait
pas de baiser de paix à l'évangile, comme aux autres offices.]
Depuis longtemps Thomas prévoyait son sort, et s'y résignait. À son
départ du couvent de Pontigny, dit l'historien contemporain, l'abbé lui
vit pendant le souper verser des larmes. Il s'étonna, lui demanda s'il
lui manquait quelque chose, et lui offrit tout ce qui était en son
pouvoir. «Je n'ai besoin de rien, dit l'archevêque, tout est fini pour
moi. Le Seigneur a daigné la nuit dernière apprendre à son serviteur la
fin qui l'attend.--Quoi de commun, dit l'abbé en badinant, entre un bon
vivant et un martyr, entre le calice du martyre et celui que vous venez
de boire?» L'archevêque répondit: «Il est vrai, j'accorde quelque chose
aux plaisirs du corps[404], mais le Seigneur est bon, il justifie
l'indigne et l'impie.»
[Footnote 404: Voyez cependant dans Hoveden la vie austère et mortifiée
que menait le saint. Sa table était splendide, et cependant il ne
prenait que du pain et de l'eau. Il priait la nuit, et le matin
réveillait tous les siens. Il se faisait donner la nuit trois ou cinq
coups de discipline, autant le jour, etc.]
Après avoir remercié le roi de France, Thomas et les siens
s'acheminèrent vers Rouen. Ils n'y trouvèrent rien de ce qu'Henri avait
promis, ni argent ni escorte. Loin de là, il apprenait que les
détenteurs des biens de Kenterbury le menaçaient de le tuer, s'il
passait en Angleterre. Renouf de Broc, qui occupait pour le roi tous les
biens de l'archevêché, avait dit: «Qu'il débarque, il n'aura pas le
temps de manger ici un pain entier.» L'archevêque inébranlable écrivit à
Henri qu'il connaissait son danger, mais qu'il ne pouvait voir plus
longtemps l'Église de Kenterbury, la mère de la Bretagne chrétienne,
périr pour la haine qu'on portait à son évêque. «La nécessité me ramène,
infortuné pasteur, à mon Église infortunée. J'y retourne, par votre
permission; j'y périrai pour la sauver, si votre piété ne se hâte d'y
pourvoir. Mais que je vive ou que je meure, je suis et serai toujours à
vous dans le Seigneur. Quoi qu'il m'arrive à moi ou aux miens, Dieu vous
bénisse, vous et vos enfants!»
Cependant il s'était rendu sur la côte voisine de Boulogne. On était au
mois de novembre dans la saison des mauvais temps de mer; le primat et
ses compagnons furent contraints d'attendre quelques jours au port de
Wissant, près de Calais. Une fois qu'ils se promenaient sur le rivage,
ils virent un homme accourir vers eux, et le prirent d'abord pour le
patron de leur vaisseau venant les avertir de se préparer au passage;
mais cet homme leur répondit qu'il était clerc et doyen de l'église de
Boulogne, et que le comte, son seigneur l'envoyait les prévenir de ne
point s'embarquer, parce que des troupes de gens armés se tenaient en
observation sur la côte d'Angleterre, pour saisir ou tuer l'archevêque.
«Mon fils, répondit Thomas, quand j'aurais la certitude d'être démembré
et coupé en morceaux sur l'autre bord, je ne m'arrêterais point dans ma
route. C'est assez de sept ans d'absence pour le pasteur et pour le
troupeau.--Je vois l'Angleterre, dit-il encore, et j'irai, Dieu aidant.
Je sais pourtant certainement que j'y trouverai ma Passions.» La fête de
Noël approchait, et il voulait, à tout prix, célébrer dans son église la
naissance du Sauveur.
Quand il approcha du rivage, et qu'on vit sur sa barque la croix de
Kenterbury qu'on portait toujours devant le primat, la foule du peuple
se précipita, pour se disputer sa bénédiction. Quelques-uns se
prosternaient, et poussaient des cris. D'autres jetaient leurs vêtements
sous ses pas, et criaient: Béni celui qui vient au nom du Seigneur! Les
prêtres se présentaient à lui à la tête de leurs paroisses. Tous
disaient que le Christ arrivait pour être crucifié encore une fois,
qu'il allait souffrir pour Kent, comme à Jérusalem il avait souffert
pour le monde[405]. Cette foule intimida les Normands qui étaient venus
avec de grandes menaces, et qui avaient tiré leurs épées. Pour lui, il
parvint à Kenterbury au son des hymnes et des cloches, et montant en
chaire, il prêcha sur ce texte: «Je suis venu pour mourir au milieu de
vous.» Déjà il avait écrit au pape pour lui demander de dire à son
intention les prières des agonisants[406].
[Footnote 405: Vita quadrip.; Jean de Salisbury.]
[Footnote 406: Roger de Hoveden.]
Le roi était alors en Normandie. Il fut bien étonné, bien effrayé quand
on lui dit que le primat avait osé passer en Angleterre. On racontait
qu'il marchait environné d'une foule de pauvres, de serfs, d'hommes
armés; ce roi des pauvres s'était rétabli dans son trône de Kenterbury,
et avait poussé jusqu'à Londres. Il apportait des bulles du pape pour
mettre de nouveau le royaume en interdit. Telle était en effet la
duplicité d'Alexandre III. Il avait envoyé l'absolution à Henri, et à
l'archevêque la permission d'excommunier. Le roi, ne se connaissant
plus, s'écria: «Quoi! un homme qui a mangé mon pain, un misérable qui
est venu à ma cour sur un cheval boiteux, foulera aux pieds la royauté!
le voilà qui triomphe, et qui s'assied sur mon trône! et pas un des
lâches que je nourris n'aura le coeur de me débarrasser de ce prêtre!»
C'était la seconde fois que ces paroles homicides sortaient de sa
bouche, mais alors elles n'en tombèrent pas en vain. Quatre des
chevaliers de Henri se crurent déshonorés s'ils laissaient impuni
l'outrage fait à leur seigneur. Telle était la force du lien féodal,
telle la vertu du serment réciproque que se prêtaient l'un à l'autre le
seigneur et le vassal. Les quatre n'attendirent pas la décision des
juges que le roi avait commis pour faire le procès à Becket. Leur
honneur était compromis, s'il mourait autrement que de leur main.
Partis à différentes heures et de ports différents, ils arrivèrent tous
en même temps à Saltwerde. Renouf de Broc leur amena un grand nombre de
soldats. «Voilà donc que le cinquième jour après Noël, comme
l'archevêque était vers onze heures dans sa chambre et que quelques
clercs et moines y traitaient d'affaires avec lui, entrèrent les quatre
satellites. Salués par ceux qui étaient assis près de la porte, ils leur
rendent le salut, mais à voix basse, et parviennent jusqu'à
l'archevêque; ils s'assoient à terre devant ses pieds, sans le saluer ni
en leur nom ni au nom du roi. Ils se tenaient en silence; le Christ du
Seigneur se taisait aussi.»
Enfin Renaud-fils-d'Ours prit la parole: «Nous t'apportons d'outre-mer
des ordres du roi. Nous voulons savoir si tu aimes mieux les entendre en
public ou en particulier.» Le saint fit sortir les siens; mais celui qui
gardait la porte, la laissa ouverte, pour que du dehors on pût tout
voir. Quand Renaud lui eut communiqué les ordres, et qu'il vit bien
qu'il n'avait rien de pacifique à attendre, il fit rentrer tout le
monde, et leur dit: «Seigneurs, vous pouvez parler devant ceux-ci.»
Les Normands prétendirent alors que le roi Henri lui envoyait l'ordre de
faire serment au jeune roi, et lui reprochèrent d'être coupable de
lèse-majesté. Ils auraient voulu le prendre subtilement par ses paroles,
et à chaque instant ils s'embarrassaient dans les leurs. Ils
l'accusaient encore de vouloir se faire roi d'Angleterre; puis,
saisissant à tout hasard un mot de l'archevêque, ils s'écrièrent:
«Comment, vous accusez le roi de perfidie? Vous nous menacez, vous
voulez encore nous excommunier tous?» Et l'un d'eux ajouta: «Dieu me
garde! il ne le fera jamais, voilà déjà trop de gens qu'il a jetés dans
les liens de l'anathème.» Ils se levèrent alors en furieux, agitant
leurs bras et tordant leurs gants. Puis s'adressant aux assistants, ils
leur dirent: «Au nom du roi, vous nous répondez de cet homme, pour le
représenter en temps et lieu.--Eh quoi, dit l'archevêque, croiriez-vous
que je veux m'échapper? je ne fuirais ni pour le roi, ni pour aucun
homme vivant.--Tu as raison, dit l'un des Normands, Dieu aidant, tu
n'échapperas pas.» L'archevêque rappela en vain Hugues de Morville, le
plus noble d'entre eux, et celui qui semblait devoir être le plus
raisonnable. Mais ils ne l'écoutèrent pas, et partirent en tumulte, avec
de grandes menaces.
La porte fut fermée aussitôt derrière les conjurés; Renaud s'arma devant
l'avant-cour, et prenant une hache des mains d'un charpentier qui
travaillait, il frappa contre la porte pour l'ouvrir ou la briser. Les
gens de la maison, entendant les coups de hache, supplièrent le primat
de se réfugier dans l'église, qui communiquait à son appartement par un
cloître ou une galerie; il ne voulut point, et on allait l'y entraîner
de force, quand un des assistants fit remarquer que l'heure des vêpres
avait sonné. «Puisque c'est l'heure de mon devoir, j'irai à l'église»,
dit l'archevêque; et faisant porter sa croix devant lui, il traversa le
cloître à pas lents, puis marcha vers le grand autel, séparé de la nef
par une grille entr'ouverte.
Quand il entra dans l'église, il vit les clercs en rumeur qui fermaient
les verroux des portes: «Au nom de votre voeu d'obéissance,
s'écria-t-il, nous vous défendons de fermer la porte. Il ne convient
pas de faire de l'église une bastille.» Puis il fit entrer ceux des
siens qui étaient restés dehors.