au treizième et au quatorzième siècle. Sous l'épiscopat de Guillaume Le
Maire (1290-1314), presque tous les chanoines de son église étaient
professeurs en droit (Bodin.) Sur dix-neuf évêques qui formèrent
l'assemblée du clergé en 1339, quatre avaient professé le droit à
l'Université d'Angers.]
[Footnote 378: Robert de Monte.--Orderic Vital: «La renommé de sa
science se répandit dans toute l'Europe, et une foule de disciples
accoururent pour l'entendre, de France, de Gascogne, de Bretagne et de
Flandre.»]
Les principes de la nouvelle école furent proclamés précisément, à
l'époque de l'avènement de Henri II (1154). Les jurisconsultes appelés
par l'empereur Frédéric-Barberousse, à la diète de Roncaglia (1158), lui
dirent, par la bouche de l'archevêque de Milan, ces paroles
remarquables: «Sachez que tout le droit législatif du peuple vous a été
accordé; votre volonté est le droit, car il est dit: _Ce qui a plu au
prince a force de loi; le peuple a remis tout son empire et son pouvoir
à lui et en lui_[379].»
[Footnote 379: _App. 90._]
L'empereur lui-même avait dit en ouvrant la diète: «Nous, qui sommes
investi du nom royal, nous désirons plutôt exercer un empire légal pour
la conservation du droit et de la liberté de chacun, que de tout faire
impunément. Se donner toute licence, et changer l'office du commandement
en domination superbe et violente, c'est la royauté, la tyrannie[380].»
Ce républicanisme pédantesque, extrait mot à mot de Tite-Live,
expliquait mal l'idéal de la nouvelle jurisprudence. Au fond, ce n'était
pas la liberté qu'elle demandait, mais l'égalité sous un monarque, la
suppression de la hiérarchie féodale qui pesait sur l'Europe.
[Footnote 380: Radevicus.]
Combien ces légistes devaient être chers aux princes, on le conçoit par
leur doctrine, on l'apprend par l'histoire, qui partout, désormais, nous
les montrera près d'eux et comme pendus à leur oreille, leur dictant
tout bas ce qu'ils doivent répéter. Guillaume-le-Bâtard s'attacha
Lanfranc, comme nous l'avons vu. Dans ses fréquentes absences, il lui
confiait le gouvernement de l'Angleterre; plus d'une fois il lui donna
raison contre son propre frère. L'Angevin Henri, nouveau conquérant de
l'Angleterre, prit pour son Lanfranc un élève de Bologne, qui avait
aussi étudié le droit à Auxerre[381]. Thomas à Becket, c'était son nom,
était alors au service de l'archevêque de Kenterbury. Il avait, par son
influence, retenu ce prélat dans le parti de Mathilde et de son fils.
Ayant reçu seulement les premiers ordres, n'étant ainsi ni prêtre ni
laïque, il se trouvait propre à tout et prêt à tout. Mais sa naissance
était un grand obstacle; il était, dit-on, fils d'une femme sarrasine,
qui avait suivi un Saxon revenu de la terre sainte[382]. Sa mère
semblait lui fermer les dignités de l'Église, et son père celles de
l'État. Il ne pouvait rien attendre que du roi. Celui-ci avait besoin de
pareilles gens pour exécuter ses projets contre les barons. Dès son
arrivée en Angleterre, Henri rasa, en un an, cent quarante châteaux.
Rien ne lui résistait, il mariait les enfants des grandes maisons à ceux
des familles médiocres[383], abaissant ceux-là, élevant ceux-ci,
nivelant tout. L'aristocratie normande s'était épuisée dans les guerres
d'Étienne. Le nouveau roi disposait contre elle des hommes d'Anjou, de
Poitou et d'Aquitaine. Riche de ses États patrimoniaux et de ceux de sa
femme, il pouvait encore acheter des soldats en Flandre et en Bretagne.
C'est le conseil que lui avait donné Becket. Celui-ci était devenu
l'homme nécessaire dans les affaires et dans les plaisirs. Souple et
hardi, homme de science, homme d'expédients, et avec cela bon compagnon,
partageant ou imitant les goûts de son maître. Henri s'était donné sans
réserve à cet homme, et non seulement lui, mais son fils, son héritier.
Becket était le précepteur du fils, le chancelier du père. Comme tel, il
soutenait âprement les droits du roi contre les barons, contre les
évêques normands. Il força ceux-ci, à payer l'_escuage_, malgré leurs
réclamations et leurs cris. Puis, sentant que le roi, pour être maître
en Angleterre, avait besoin d'une guerre brillante, il l'emmena, dans le
midi de la France, à la conquête de Toulouse, sur laquelle Éléonore de
Guyenne avait des prétentions. Becket conduisait en son propre nom, et
comme à ses dépens, douze cents chevaliers et plus de quatre mille
soldats, sans compter les gens de sa maison, assez nombreux pour former
plusieurs garnisons dans le Midi[384]. Il est évident qu'un armement si
disproportionné avec la fortune du plus riche particulier était mis sous
le nom d'un homme sans conséquence, pour moins alarmer les barons.
[Footnote 381: Lingard.]
[Footnote 382: Elle ne savait que deux mots intelligibles pour les
habitants de l'Occident, c'étaient _Londres_, et _Gilbert_, le nom de
son amant. À l'aide du premier, elle s'embarqua pour l'Angleterre;
arrivée à Londres, elle courait les rues en répétant: «Gilbert!
Gilbert!» et elle retrouva celui qu'elle appelait.]
[Footnote 383: Radulph. Niger.]
[Footnote 384: _App. 91._]
Une vaste ligue s'était formée contre le comte de Toulouse, objet de la
jalousie universelle. Le puissant comte de Barcelone, régent d'Aragon,
les comtes de Narbonne, de Montpellier, de Béziers, de Carcassonne,
étaient d'accord avec le roi d'Angleterre. Celui-ci semblait près de
conquérir ce que Louis VIII et saint Louis recueillirent sans peine
après la croisade des Albigeois. Il fallait donner l'assaut sur-le-champ
à Toulouse, sans lui laisser le temps de se reconnaître. Le roi de
France s'y était jeté, et défendait à Henri comme suzerain de rien
entreprendre contre une ville qu'il protégeait. Ce scrupule n'arrêtait
pas Becket; il conseillait de brusquer l'attaque. Mais Henri craignit
d'être abandonné de ses vassaux, s'il risquait une violation si
éclatante de la loi féodale. Le belliqueux chancelier n'eut pour
dédommagement que la gloire d'avoir combattu et désarmé un chevalier
ennemi.
L'entretien des troupes mercenaires que Becket avait conseillées à
Henri, et qui lui étaient si nécessaires contre ses barons, exigeait des
dépenses pour lesquelles toutes les ressources de la fiscalité normande
eussent été insuffisantes. Le clergé seul pouvait payer; il avait été
richement doté, par la conquête. Henri voulut avoir l'Église dans sa
main. Il fallait d'abord s'assurer de la tête, je veux dire de
l'archevêché de Kenterbury. C'était presque un patriarcat, une papauté
anglicane, une royauté ecclésiastique, indispensable pour compléter
l'autre. Henri résolut de la prendre pour lui, en la donnant à un second
lui-même, à son bon ami Becket; réunissant alors les deux puissances, il
eût élevé la royauté à ce point qu'elle atteignit au seizième siècle,
entre les mains d'Henri VIII, de Marie et d'Élisabeth. Il lui était
commode de mettre la primatie sous le nom de Becket, comme naguère il y
avait mis une armée. C'était, il est vrai, un Saxon; mais le Saxon
_Breakspear_[385] venait bien d'être élu pape précisément à l'époque de
l'avènement d'Henri II (Adrien IV). Becket lui-même y répugnait: «Prenez
garde, dit-il, je deviendrai votre plus grand ennemi[386].» Le roi ne
l'écouta pas, et le fit primat, au grand scandale du clergé normand.
[Footnote 385: C'est le seul Anglais qui ait été pape.]
[Footnote 386: «Citissime a me auferes animum; et gratia, quæ nunc inter
nos tanta est, in atrocissimum odium convertetur.»]
Depuis les Italiens Lanfranc et Anselme, le siège de Kenterbury avait
été occupé par des Normands. Les rois et les barons, n'auraient pas osé
confier à d'autres cette grande et dangereuse dignité. Les archevêques
de Kenterbury n'étaient pas seulement primats d'Angleterre, ils se
trouvaient avoir en quelque sorte un caractère politique. Nous les
trouvons presque toujours à la tête des résistances nationales, depuis
le fameux Dunstan[387], qui abaissa si impitoyablement la royauté
anglo-saxonne, jusqu'à Étienne Langton, qui fit signer la Grande Charte
au roi Jean. Ces archevêques se trouvaient être particulièrement les
gardiens des libertés de Kent, le pays le plus libre de l'Angleterre.
Arrêtons-nous un instant sur l'histoire de cette curieuse contrée.
[Footnote 387: _App. 92._]
Le pays de Kent, bien plus étendu que le comté qui porte ce nom,
embrasse une grande partie de l'Angleterre méridionale. Il est placé
en face de la France, à la pointe de la Grande-Bretagne. Il en forme
l'avant-garde; et c'était en effet le privilège des hommes de Kent
de former l'avant-garde de l'armée anglaise. Leur pays a dans tous
les temps livré la première bataille aux envahisseurs; c'est le
premier à la descente. Là débarquèrent César, puis Hengist, puis
Guillaume-le-Conquérant. Là aussi commença l'invasion chrétienne.
Kent est une terre sacrée. L'apôtre de l'Angleterre, saint Augustin,
y fonda son premier monastère. L'abbé de ce monastère et
l'archevêque de Kenterbury étaient seigneurs de ce pays et les
gardiens de ses privilèges. Ils conduisirent les hommes de Kent
contre Guillaume-le-Conquérant. Lorsque celui-ci, vainqueur à
Hastings, marchait de Douvres à Londres, il aperçut, selon la
légende, une forêt mouvante. Cette forêt, c'étaient les hommes de
Kent, portant devant eux un rempart mobile de branchages. Ils
tombèrent sur les Normands, et arrachèrent à Guillaume la garantie
de leurs libertés. Quoi qu'il en soit de cette douteuse victoire,
ils restèrent libres, au milieu de la servitude universelle, et ne
connurent guère d'autre domination que celle de l'Église. C'est
ainsi que nos Bretons de la Cornouaille, sous les évêques de
Quimper, conservaient une liberté relative, et insultaient tous les
ans la féodalité dans la statue du vieux roi Grallon.
La principale des coutumes de Kent, celle qui distingue encore
aujourd'hui ce comté, c'est la loi de succession, le partage égal entre
les enfants. Cette loi, appelée par les Saxons _gavel-kind_, par les
Irlandais _gabhaïl cine_ (établissement de famille) est commune, avec
certaines modifications, à toutes les populations celtiques, à l'Irlande
et à l'Écosse, au pays de Galles, en partie même à notre Bretagne.
Les grands légistes italiens, qui occupèrent les premiers le siège de
Kenterbury, furent d'autant plus favorables aux coutumes de Kent
qu'elles s'accordaient sous plusieurs rapports avec les principes du
droit romain. Eudes, comte de Kent, frère de Guillaume-le-Conquérant,
voulant traiter les hommes de Kent comme l'étaient les habitants des
autres provinces, «Lanfranc lui résista en face, et prouva devant tout
le monde la liberté de sa terre par le témoignage de vieux Anglais qui
étaient versés dans les usages de leur patrie; et il délivra ses hommes
des mauvaises coutumes qu'Eudes voulait leur imposer[388].» Dans une
autre occasion, «le roi ordonna de convoquer sans délai tout le comté et
de réunir tous les hommes du comté, Français et surtout Anglais, versés
dans la connaissance des anciennes lois et coutumes. Arrivés à Penendin,
ils s'assirent tous, et tout le comté fut retenu là pendant trois jours;
et par tous ces hommes sages et honnêtes il fut décidé, accordé et jugé:
que, tout aussi bien que le roi, l'archevêque de Kenterbury doit
posséder ses terres avec pleine juridiction, en toute indépendance et
sécurité[389].»
[Footnote 388: Vie de saint Lanfranc.]
[Footnote 389: Spence.]
Le successeur de Lanfranc, saint Anselme, se montra encore plus
favorable aux vaincus. Lanfranc lui parlait un jour du Saxon Elfeg qui
s'était dévoué pour défendre contre les Normands les libertés du pays:
«Pour moi, dit Anselme, je crois que c'est un vrai martyr, celui qui
aima mieux mourir que de faire du tort aux siens. Jean est mort pour la
vérité; de même Elfeg pour la justice; tous deux pareillement pour
Christ, qui est la justice et la vérité.» C'est Anselme qui contribua le
plus au mariage d'Henri Beauclerc avec la nièce d'Edgar, dernier
héritier de la royauté saxonne; cette union de deux races dut préparer,
quoi qu'on ait dit, la réhabilitation des vaincus. Le même archevêque
de Kenterbury reçut, comme représentant de la nation, les serments de
Beauclerc, lorsqu'il jura pour la seconde fois sa charte des privilèges
féodaux et ecclésiastiques.
Ce fut une grande surprise pour le roi d'Angleterre d'apprendre que
Thomas Becket, sa créature, son joyeux compagnon, prenait au sérieux sa
nouvelle dignité. Le chancelier, le mondain, le courtisan, se ressouvint
qu'il était peuple. Le fils du Saxon redevint Saxon, et fit oublier sa
mère sarrasine par sa sainteté. Il s'entoura des Saxons, des pauvres,
des mendiants, revêtit leur habit grossier, mangea avec eux et comme
eux. Désormais il s'éloigna du roi, et résigna le sceau. Il y eut alors
comme deux rois, et le roi des pauvres qui siégeait à Kenterbury, ne fut
pas le moins puissant[390].
[Footnote 390: Les conseillers du roi attribuèrent à Becket le projet de
se rendre indépendant. On rapporta qu'il avait dit à ses confidents que
la jeunesse de Henri demandait un maître, et qu'il savait combien il
était lui-même nécessaire à un roi incapable de tenir sans son
assistance les rênes du gouvernement.]
Henri, profondément blessé, obtint du pape une bulle qui rendait
indépendant de l'archevêque l'abbé du monastère de saint Augustin. Il
l'était effectivement sous les rois saxons. Thomas par représailles
somma plusieurs barons de restituer au siège de Kenterbury une terre que
leurs aïeux avaient reçue des rois en fief, déclarant qu'il ne
connaissait point de loi pour l'injustice, et que ce qui avait été pris
sans bon titre devait être rendu. Il s'agissait dès lors de savoir si
l'ouvrage de la conquête serait détruit, si l'archevêque saxon
prendrait sur les descendants des vainqueurs la revanche de la bataille
d'Hastings. L'épiscopat, que Guillaume-le-Bâtard avait rendu si fort
dans l'intérêt de la conquête, tournait contre elle aujourd'hui.
Heureusement pour Henri, les évêques étaient plus barons qu'évêques;
l'intérêt temporel touchait ces Normands tout autrement que celui de
l'Église. La plupart se déclarèrent pour le roi, et se tinrent prêts à
jurer ce qui lui plairait. Ainsi l'alarme donnée par Becket à cette
Église toute féodale mettait le roi à même de se faire accorder par elle
une toute-puissance qu'autrement il n'eût jamais osé demander.
Voici les principaux points que stipulaient les coutumes de Clarendon
(1164): «La garde de tout archevêché et évêché vacant sera donnée au
roi, et les revenus lui en seront payés. L'élection sera faite d'après
l'ordre du roi, avec son assentiment, par le haut clergé de l'Église,
sur l'avis des prélats que le roi y fera assister.--Lorsque dans un
procès l'une des deux, ou les deux parties seront ecclésiastiques, le
roi décidera si la cause sera jugée par la cour séculière ou épiscopale.
Dans le dernier cas, le rapport sera fait par un officier civil. Et si
le défendeur est convaincu d'action criminelle, il perdra son bénéfice
de clergie.--Aucun tenancier du roi ne sera excommunié sans que l'on se
soit adressé au roi, ou, en son absence, au grand justicier.--Aucun
ecclésiastique en dignité ne passera la mer sans la permission du
roi.--Les ecclésiastiques tenanciers du roi tiennent leurs terres par
baronnie, et sont obligés aux mêmes services que les laïques.»
Ce n'était pas moins que la confiscation de l'Église au profit d'Henri.
Le roi percevant les fruits de la vacance, on pouvait être sûr que les
sièges vaqueraient longtemps, comme sous Guillaume-le-Roux, qui avait
affermé un archevêché, quatre évêchés, onze abbayes. Les évêchés
allaient être la récompense, non plus des barons peut-être, mais des
agents du fisc, des scribes, des juges complaisants. L'Église, soumise
au service militaire, devenait toute féodale. Les institutions d'aumônes
et d'écoles, d'offices religieux, devaient nourrir les Brabançons et les
Cotereaux, et les fondations pieuses payer le meurtre. L'Église
anglicane, perdant avec l'excommunication l'arme unique qui lui restât,
enfermée dans l'île sans relation avec Rome, avec la communauté du monde
chrétien, allait perdre tout esprit d'universalité, de _catholicité_. Ce
qu'il y avait de plus grave, c'était l'anéantissement des tribunaux
ecclésiastiques et la suppression du _bénéfice de clergie_. Ces droits
donnaient lieu à de grands abus sans doute; bien des crimes étaient
impunément commis par des prêtres; mais quand on songe à l'épouvantable
barbarie, à la fiscalité exécrable des tribunaux laïques au douzième
siècle, on est obligé d'avouer que la juridiction ecclésiastique était
alors une ancre de salut. L'Église était presque la seule voie par où
les races méprisées pussent reprendre quelque ascendant. On le voit par
l'exemple des deux Saxons Breakspear (Adrien IV) et Becket.
Aussi toutes les races vaincues soutinrent l'évêque de Kent avec courage
et fidélité. Sa lutte pour la liberté fut imitée avec plus de timidité
et de modération en Aquitaine par l'évêque de Poitiers[391], et plus
tard dans le pays de Galles, par le fameux Giraud-le-Cambrien, auquel
nous devons, entre autres ouvrages, une si curieuse description de
l'Irlande[392]. Les Bas-Bretons étaient pour Becket. Un Gallois le
suivit dans l'exil au péril de ses jours, ainsi que le fameux Jean de
Salisbury[393]. Il semblerait que les étudiants gallois aient porté les
messages de Becket; car Henri II leur fit fermer les écoles, et défendre
d'entrer nulle part en Angleterre sans son consentement.
[Footnote 391: _App. 93._]
[Footnote 392: Élu évêque en 1176 par les moines de Saint-David, dans le
comté de Pembroke (pays de Galles), et chassé par Henri II, qui mit à sa
place un Normand; réélu en 1198 par les mêmes moines, et chassé de
nouveau par Jean-sans-Terre. Trop faiblement soutenu, il échoua dans sa
lutte courageuse pour l'indépendance de l'Église galloise; mais sa
patrie lui en garda une profonde reconnaissance. «Tant que durera notre
pays, dit un poète gallois, ceux qui écrivent et ceux qui chantent se
souviendront de ta noble audace.»]
[Footnote 393: _App. 94._]
Ce serait pourtant rétrécir ce grand sujet, que de n'y voir autre chose
que l'opposition des races, de ne chercher qu'un Saxon dans Thomas
Becket. L'archevêque de Kenterbury ne fut pas seulement le saint de
l'Angleterre, le saint des vaincus, Saxons et Gallois, mais tout autant
celui de la France et de la chrétienté. Son souvenir ne resta pas moins
vivant chez nous que dans sa patrie. On montre encore la maison qui le
reçut à Auxerre, et, en Dauphiné, une église qu'il y bâtit dans son
exil. Aucun tombeau ne fut plus visité, aucun pèlerinage plus en vogue
au moyen âge que celui de saint Thomas de Kenterbury. On dit qu'en une
seule année il y vint plus de cent mille pèlerins. Selon une tradition,
on aurait, en un an, offert jusqu'à 950 livres sterling à la chapelle de
saint Thomas, tandis que l'autel de la Vierge ne reçut que quatre
livres; Dieu lui-même n'eut pas une offrande.
Thomas fut cher au peuple entre tous les saints du moyen âge, parce
qu'il était peuple lui-même par sa naissance basse et obscure, par sa
mère sarrasine et son père saxon. La vie mondaine qu'il avait menée
d'abord, son amour des chiens, des chevaux, des faucons[394], ces goûts
de jeunesse dont il ne guérit jamais bien, tout cela leur plaisait
encore. Il conserva, sous l'habit de prêtre, une âme de chevalier,
loyale et courageuse, et il n'en réprimait qu'avec peine les élans. Dans
une des plus périlleuses circonstances de sa vie, lorsque les barons et
les évêques d'Henri semblaient prêts à le mettre en pièces, l'un d'eux
osa l'appeler traître; il se retourna vivement et répliqua: «Si le
caractère de mon ordre ne me le défendait, le lâche se repentirait de
son insolence.»
[Footnote 394: Lorsque dans la suite il débarqua en France, il aperçut
des jeunes gens dont l'un tenait un faucon, et ne put s'empêcher d'aller
voir l'oiseau; cela faillit le trahir.]
Ce qu'il y eut de grand, de magnifique et de terrible dans la destinée
de cet homme, c'est qu'il se trouva chargé, lui faible individu et sans
secours, des intérêts de l'Église universelle, qui semblaient ceux du
genre humain. Ce rôle, qui appartenait au pape, et que Grégoire VII
avait soutenu, Alexandre III n'osa le reprendre; il en avait bien assez
de la lutte contre l'antipape, contre Frédéric-Barberousse, le
conquérant de l'Italie. Ce pape était le chef de la ligue lombarde, un
politique, un patriote italien; il négociait, combattait, fuyait et
revenait; il animait les partis, provoquait des désertions, faisait des
traités, fondait des villes. Il se serait bien gardé d'indisposer le
plus grand roi de la chrétienté, je parle d'Henri II, lorsqu'il avait
déjà contre lui l'empereur. Toute sa conduite avec Henri fut pleine de
timides et honteux ménagements; il ne cherchait qu'à gagner du temps par
de misérables équivoques, par des lettres et des contre-lettres, vivant
au jour le jour, ménageant l'Angleterre et la France, agissant en
diplomate, en prince séculier, tandis que le roi de France acceptait le
patronage de l'Église, tandis que Becket souffrait et mourait pour elle.
Étrange politique, qui devait apprendre au peuple à chercher partout
ailleurs qu'à Rome le représentant de la religion et l'idéal de la
sainteté.
Dans cette grande et dramatique lutte, Becket eut à soutenir toutes les
tentations, la terreur, la séduction, ses propres scrupules. De là, une
hésitation dans les commencements, qui ressembla à la crainte. Il
succomba d'abord dans l'assemblée de Clarendon, soit qu'il eût cru qu'on
en voulait à sa vie, soit qu'il fût retenu encore par ses obligations
envers le roi. Cette faiblesse est digne de pitié dans un homme qui
pouvait être combattu entre deux devoirs. D'une part, il devait beaucoup
à Henri, de l'autre, encore plus à son Église de Kent, à celle
d'Angleterre, à l'Église universelle, dont il défendait seul les droits.
Cette incurable dualité du moyen âge, déchiré entre l'État et la
religion, a fait le tourment et la tristesse des plus grandes âmes, de
Godefroi de Bouillon, de saint Louis, de Dante.
«Malheureux! disait Thomas en revenant de Clarendon, je vois l'Église
anglicane, en punition de mes péchés, devenue servante à jamais! Cela
devait arriver; je suis sorti de la cour, et non de l'Église; j'ai été
chasseur de bêtes, avant d'être pasteur d'hommes. L'amateur des mimes et
des chiens est devenu le conducteur des âmes... Me voilà donc abandonné
de Dieu.»
Une autre fois, Henri essaya la séduction, au défaut de la violence.
Becket n'avait qu'à dire un mot; il lui offrait tout, il mettait tout à
ses pieds; c'était la scène de Satan transportant Jésus sur la montagne,
lui montrant le monde et disant: «Je te donnerai tout cela, si tu veux
tomber à genoux et m'adorer.» Tous les contemporains reconnaissent
ainsi, dans la lutte de Thomas contre Henri, une image des tentations du
Christ, et dans sa mort un reflet de la Passion. Les hommes du moyen âge
aimaient à saisir de telles analogies. Le dernier livre en ce genre, et
le plus hardi, est celui des _Conformités du Christ et de saint
François_.
L'extension même du pouvoir royal, qui faisait le fond, de la question,
devint de bonne heure un objet secondaire pour Henri. L'essentiel fut
pour lui la ruine, la mort de Thomas; il eut soif de son sang. Que toute
cette puissance qui s'étendait sur tant de peuples, se brisât contre la
volonté d'un homme; qu'après tant de succès faciles, il se présentât un
obstacle, c'est aussi trop fort à supporter pour cet enfant gâté de la
fortune. Il se désolait, il pleurait.