[Footnote 377: Tout le clergé de cette ville était composé de légistes

au treizième et au quatorzième siècle. Sous l'épiscopat de Guillaume Le

Maire (1290-1314), presque tous les chanoines de son église étaient

professeurs en droit (Bodin.) Sur dix-neuf évêques qui formèrent

l'assemblée du clergé en 1339, quatre avaient professé le droit à

l'Université d'Angers.]

[Footnote 378: Robert de Monte.--Orderic Vital: «La renommé de sa

science se répandit dans toute l'Europe, et une foule de disciples

accoururent pour l'entendre, de France, de Gascogne, de Bretagne et de

Flandre.»]

Les principes de la nouvelle école furent proclamés précisément, à

l'époque de l'avènement de Henri II (1154). Les jurisconsultes appelés

par l'empereur Frédéric-Barberousse, à la diète de Roncaglia (1158), lui

dirent, par la bouche de l'archevêque de Milan, ces paroles

remarquables: «Sachez que tout le droit législatif du peuple vous a été

accordé; votre volonté est le droit, car il est dit: _Ce qui a plu au

prince a force de loi; le peuple a remis tout son empire et son pouvoir

à lui et en lui_[379].»

[Footnote 379: _App. 90._]

L'empereur lui-même avait dit en ouvrant la diète: «Nous, qui sommes

investi du nom royal, nous désirons plutôt exercer un empire légal pour

la conservation du droit et de la liberté de chacun, que de tout faire

impunément. Se donner toute licence, et changer l'office du commandement

en domination superbe et violente, c'est la royauté, la tyrannie[380].»

Ce républicanisme pédantesque, extrait mot à mot de Tite-Live,

expliquait mal l'idéal de la nouvelle jurisprudence. Au fond, ce n'était

pas la liberté qu'elle demandait, mais l'égalité sous un monarque, la

suppression de la hiérarchie féodale qui pesait sur l'Europe.

[Footnote 380: Radevicus.]

Combien ces légistes devaient être chers aux princes, on le conçoit par

leur doctrine, on l'apprend par l'histoire, qui partout, désormais, nous

les montrera près d'eux et comme pendus à leur oreille, leur dictant

tout bas ce qu'ils doivent répéter. Guillaume-le-Bâtard s'attacha

Lanfranc, comme nous l'avons vu. Dans ses fréquentes absences, il lui

confiait le gouvernement de l'Angleterre; plus d'une fois il lui donna

raison contre son propre frère. L'Angevin Henri, nouveau conquérant de

l'Angleterre, prit pour son Lanfranc un élève de Bologne, qui avait

aussi étudié le droit à Auxerre[381]. Thomas à Becket, c'était son nom,

était alors au service de l'archevêque de Kenterbury. Il avait, par son

influence, retenu ce prélat dans le parti de Mathilde et de son fils.

Ayant reçu seulement les premiers ordres, n'étant ainsi ni prêtre ni

laïque, il se trouvait propre à tout et prêt à tout. Mais sa naissance

était un grand obstacle; il était, dit-on, fils d'une femme sarrasine,

qui avait suivi un Saxon revenu de la terre sainte[382]. Sa mère

semblait lui fermer les dignités de l'Église, et son père celles de

l'État. Il ne pouvait rien attendre que du roi. Celui-ci avait besoin de

pareilles gens pour exécuter ses projets contre les barons. Dès son

arrivée en Angleterre, Henri rasa, en un an, cent quarante châteaux.

Rien ne lui résistait, il mariait les enfants des grandes maisons à ceux

des familles médiocres[383], abaissant ceux-là, élevant ceux-ci,

nivelant tout. L'aristocratie normande s'était épuisée dans les guerres

d'Étienne. Le nouveau roi disposait contre elle des hommes d'Anjou, de

Poitou et d'Aquitaine. Riche de ses États patrimoniaux et de ceux de sa

femme, il pouvait encore acheter des soldats en Flandre et en Bretagne.

C'est le conseil que lui avait donné Becket. Celui-ci était devenu

l'homme nécessaire dans les affaires et dans les plaisirs. Souple et

hardi, homme de science, homme d'expédients, et avec cela bon compagnon,

partageant ou imitant les goûts de son maître. Henri s'était donné sans

réserve à cet homme, et non seulement lui, mais son fils, son héritier.

Becket était le précepteur du fils, le chancelier du père. Comme tel, il

soutenait âprement les droits du roi contre les barons, contre les

évêques normands. Il força ceux-ci, à payer l'_escuage_, malgré leurs

réclamations et leurs cris. Puis, sentant que le roi, pour être maître

en Angleterre, avait besoin d'une guerre brillante, il l'emmena, dans le

midi de la France, à la conquête de Toulouse, sur laquelle Éléonore de

Guyenne avait des prétentions. Becket conduisait en son propre nom, et

comme à ses dépens, douze cents chevaliers et plus de quatre mille

soldats, sans compter les gens de sa maison, assez nombreux pour former

plusieurs garnisons dans le Midi[384]. Il est évident qu'un armement si

disproportionné avec la fortune du plus riche particulier était mis sous

le nom d'un homme sans conséquence, pour moins alarmer les barons.

[Footnote 381: Lingard.]

[Footnote 382: Elle ne savait que deux mots intelligibles pour les

habitants de l'Occident, c'étaient _Londres_, et _Gilbert_, le nom de

son amant. À l'aide du premier, elle s'embarqua pour l'Angleterre;

arrivée à Londres, elle courait les rues en répétant: «Gilbert!

Gilbert!» et elle retrouva celui qu'elle appelait.]

[Footnote 383: Radulph. Niger.]

[Footnote 384: _App. 91._]

Une vaste ligue s'était formée contre le comte de Toulouse, objet de la

jalousie universelle. Le puissant comte de Barcelone, régent d'Aragon,

les comtes de Narbonne, de Montpellier, de Béziers, de Carcassonne,

étaient d'accord avec le roi d'Angleterre. Celui-ci semblait près de

conquérir ce que Louis VIII et saint Louis recueillirent sans peine

après la croisade des Albigeois. Il fallait donner l'assaut sur-le-champ

à Toulouse, sans lui laisser le temps de se reconnaître. Le roi de

France s'y était jeté, et défendait à Henri comme suzerain de rien

entreprendre contre une ville qu'il protégeait. Ce scrupule n'arrêtait

pas Becket; il conseillait de brusquer l'attaque. Mais Henri craignit

d'être abandonné de ses vassaux, s'il risquait une violation si

éclatante de la loi féodale. Le belliqueux chancelier n'eut pour

dédommagement que la gloire d'avoir combattu et désarmé un chevalier

ennemi.

L'entretien des troupes mercenaires que Becket avait conseillées à

Henri, et qui lui étaient si nécessaires contre ses barons, exigeait des

dépenses pour lesquelles toutes les ressources de la fiscalité normande

eussent été insuffisantes. Le clergé seul pouvait payer; il avait été

richement doté, par la conquête. Henri voulut avoir l'Église dans sa

main. Il fallait d'abord s'assurer de la tête, je veux dire de

l'archevêché de Kenterbury. C'était presque un patriarcat, une papauté

anglicane, une royauté ecclésiastique, indispensable pour compléter

l'autre. Henri résolut de la prendre pour lui, en la donnant à un second

lui-même, à son bon ami Becket; réunissant alors les deux puissances, il

eût élevé la royauté à ce point qu'elle atteignit au seizième siècle,

entre les mains d'Henri VIII, de Marie et d'Élisabeth. Il lui était

commode de mettre la primatie sous le nom de Becket, comme naguère il y

avait mis une armée. C'était, il est vrai, un Saxon; mais le Saxon

_Breakspear_[385] venait bien d'être élu pape précisément à l'époque de

l'avènement d'Henri II (Adrien IV). Becket lui-même y répugnait: «Prenez

garde, dit-il, je deviendrai votre plus grand ennemi[386].» Le roi ne

l'écouta pas, et le fit primat, au grand scandale du clergé normand.

[Footnote 385: C'est le seul Anglais qui ait été pape.]

[Footnote 386: «Citissime a me auferes animum; et gratia, quæ nunc inter

nos tanta est, in atrocissimum odium convertetur.»]

Depuis les Italiens Lanfranc et Anselme, le siège de Kenterbury avait

été occupé par des Normands. Les rois et les barons, n'auraient pas osé

confier à d'autres cette grande et dangereuse dignité. Les archevêques

de Kenterbury n'étaient pas seulement primats d'Angleterre, ils se

trouvaient avoir en quelque sorte un caractère politique. Nous les

trouvons presque toujours à la tête des résistances nationales, depuis

le fameux Dunstan[387], qui abaissa si impitoyablement la royauté

anglo-saxonne, jusqu'à Étienne Langton, qui fit signer la Grande Charte

au roi Jean. Ces archevêques se trouvaient être particulièrement les

gardiens des libertés de Kent, le pays le plus libre de l'Angleterre.

Arrêtons-nous un instant sur l'histoire de cette curieuse contrée.

[Footnote 387: _App. 92._]

Le pays de Kent, bien plus étendu que le comté qui porte ce nom,

embrasse une grande partie de l'Angleterre méridionale. Il est placé

en face de la France, à la pointe de la Grande-Bretagne. Il en forme

l'avant-garde; et c'était en effet le privilège des hommes de Kent

de former l'avant-garde de l'armée anglaise. Leur pays a dans tous

les temps livré la première bataille aux envahisseurs; c'est le

premier à la descente. Là débarquèrent César, puis Hengist, puis

Guillaume-le-Conquérant. Là aussi commença l'invasion chrétienne.

Kent est une terre sacrée. L'apôtre de l'Angleterre, saint Augustin,

y fonda son premier monastère. L'abbé de ce monastère et

l'archevêque de Kenterbury étaient seigneurs de ce pays et les

gardiens de ses privilèges. Ils conduisirent les hommes de Kent

contre Guillaume-le-Conquérant. Lorsque celui-ci, vainqueur à

Hastings, marchait de Douvres à Londres, il aperçut, selon la

légende, une forêt mouvante. Cette forêt, c'étaient les hommes de

Kent, portant devant eux un rempart mobile de branchages. Ils

tombèrent sur les Normands, et arrachèrent à Guillaume la garantie

de leurs libertés. Quoi qu'il en soit de cette douteuse victoire,

ils restèrent libres, au milieu de la servitude universelle, et ne

connurent guère d'autre domination que celle de l'Église. C'est

ainsi que nos Bretons de la Cornouaille, sous les évêques de

Quimper, conservaient une liberté relative, et insultaient tous les

ans la féodalité dans la statue du vieux roi Grallon.

La principale des coutumes de Kent, celle qui distingue encore

aujourd'hui ce comté, c'est la loi de succession, le partage égal entre

les enfants. Cette loi, appelée par les Saxons _gavel-kind_, par les

Irlandais _gabhaïl cine_ (établissement de famille) est commune, avec

certaines modifications, à toutes les populations celtiques, à l'Irlande

et à l'Écosse, au pays de Galles, en partie même à notre Bretagne.

Les grands légistes italiens, qui occupèrent les premiers le siège de

Kenterbury, furent d'autant plus favorables aux coutumes de Kent

qu'elles s'accordaient sous plusieurs rapports avec les principes du

droit romain. Eudes, comte de Kent, frère de Guillaume-le-Conquérant,

voulant traiter les hommes de Kent comme l'étaient les habitants des

autres provinces, «Lanfranc lui résista en face, et prouva devant tout

le monde la liberté de sa terre par le témoignage de vieux Anglais qui

étaient versés dans les usages de leur patrie; et il délivra ses hommes

des mauvaises coutumes qu'Eudes voulait leur imposer[388].» Dans une

autre occasion, «le roi ordonna de convoquer sans délai tout le comté et

de réunir tous les hommes du comté, Français et surtout Anglais, versés

dans la connaissance des anciennes lois et coutumes. Arrivés à Penendin,

ils s'assirent tous, et tout le comté fut retenu là pendant trois jours;

et par tous ces hommes sages et honnêtes il fut décidé, accordé et jugé:

que, tout aussi bien que le roi, l'archevêque de Kenterbury doit

posséder ses terres avec pleine juridiction, en toute indépendance et

sécurité[389].»

[Footnote 388: Vie de saint Lanfranc.]

[Footnote 389: Spence.]

Le successeur de Lanfranc, saint Anselme, se montra encore plus

favorable aux vaincus. Lanfranc lui parlait un jour du Saxon Elfeg qui

s'était dévoué pour défendre contre les Normands les libertés du pays:

«Pour moi, dit Anselme, je crois que c'est un vrai martyr, celui qui

aima mieux mourir que de faire du tort aux siens. Jean est mort pour la

vérité; de même Elfeg pour la justice; tous deux pareillement pour

Christ, qui est la justice et la vérité.» C'est Anselme qui contribua le

plus au mariage d'Henri Beauclerc avec la nièce d'Edgar, dernier

héritier de la royauté saxonne; cette union de deux races dut préparer,

quoi qu'on ait dit, la réhabilitation des vaincus. Le même archevêque

de Kenterbury reçut, comme représentant de la nation, les serments de

Beauclerc, lorsqu'il jura pour la seconde fois sa charte des privilèges

féodaux et ecclésiastiques.

Ce fut une grande surprise pour le roi d'Angleterre d'apprendre que

Thomas Becket, sa créature, son joyeux compagnon, prenait au sérieux sa

nouvelle dignité. Le chancelier, le mondain, le courtisan, se ressouvint

qu'il était peuple. Le fils du Saxon redevint Saxon, et fit oublier sa

mère sarrasine par sa sainteté. Il s'entoura des Saxons, des pauvres,

des mendiants, revêtit leur habit grossier, mangea avec eux et comme

eux. Désormais il s'éloigna du roi, et résigna le sceau. Il y eut alors

comme deux rois, et le roi des pauvres qui siégeait à Kenterbury, ne fut

pas le moins puissant[390].

[Footnote 390: Les conseillers du roi attribuèrent à Becket le projet de

se rendre indépendant. On rapporta qu'il avait dit à ses confidents que

la jeunesse de Henri demandait un maître, et qu'il savait combien il

était lui-même nécessaire à un roi incapable de tenir sans son

assistance les rênes du gouvernement.]

Henri, profondément blessé, obtint du pape une bulle qui rendait

indépendant de l'archevêque l'abbé du monastère de saint Augustin. Il

l'était effectivement sous les rois saxons. Thomas par représailles

somma plusieurs barons de restituer au siège de Kenterbury une terre que

leurs aïeux avaient reçue des rois en fief, déclarant qu'il ne

connaissait point de loi pour l'injustice, et que ce qui avait été pris

sans bon titre devait être rendu. Il s'agissait dès lors de savoir si

l'ouvrage de la conquête serait détruit, si l'archevêque saxon

prendrait sur les descendants des vainqueurs la revanche de la bataille

d'Hastings. L'épiscopat, que Guillaume-le-Bâtard avait rendu si fort

dans l'intérêt de la conquête, tournait contre elle aujourd'hui.

Heureusement pour Henri, les évêques étaient plus barons qu'évêques;

l'intérêt temporel touchait ces Normands tout autrement que celui de

l'Église. La plupart se déclarèrent pour le roi, et se tinrent prêts à

jurer ce qui lui plairait. Ainsi l'alarme donnée par Becket à cette

Église toute féodale mettait le roi à même de se faire accorder par elle

une toute-puissance qu'autrement il n'eût jamais osé demander.

Voici les principaux points que stipulaient les coutumes de Clarendon

(1164): «La garde de tout archevêché et évêché vacant sera donnée au

roi, et les revenus lui en seront payés. L'élection sera faite d'après

l'ordre du roi, avec son assentiment, par le haut clergé de l'Église,

sur l'avis des prélats que le roi y fera assister.--Lorsque dans un

procès l'une des deux, ou les deux parties seront ecclésiastiques, le

roi décidera si la cause sera jugée par la cour séculière ou épiscopale.

Dans le dernier cas, le rapport sera fait par un officier civil. Et si

le défendeur est convaincu d'action criminelle, il perdra son bénéfice

de clergie.--Aucun tenancier du roi ne sera excommunié sans que l'on se

soit adressé au roi, ou, en son absence, au grand justicier.--Aucun

ecclésiastique en dignité ne passera la mer sans la permission du

roi.--Les ecclésiastiques tenanciers du roi tiennent leurs terres par

baronnie, et sont obligés aux mêmes services que les laïques.»

Ce n'était pas moins que la confiscation de l'Église au profit d'Henri.

Le roi percevant les fruits de la vacance, on pouvait être sûr que les

sièges vaqueraient longtemps, comme sous Guillaume-le-Roux, qui avait

affermé un archevêché, quatre évêchés, onze abbayes. Les évêchés

allaient être la récompense, non plus des barons peut-être, mais des

agents du fisc, des scribes, des juges complaisants. L'Église, soumise

au service militaire, devenait toute féodale. Les institutions d'aumônes

et d'écoles, d'offices religieux, devaient nourrir les Brabançons et les

Cotereaux, et les fondations pieuses payer le meurtre. L'Église

anglicane, perdant avec l'excommunication l'arme unique qui lui restât,

enfermée dans l'île sans relation avec Rome, avec la communauté du monde

chrétien, allait perdre tout esprit d'universalité, de _catholicité_. Ce

qu'il y avait de plus grave, c'était l'anéantissement des tribunaux

ecclésiastiques et la suppression du _bénéfice de clergie_. Ces droits

donnaient lieu à de grands abus sans doute; bien des crimes étaient

impunément commis par des prêtres; mais quand on songe à l'épouvantable

barbarie, à la fiscalité exécrable des tribunaux laïques au douzième

siècle, on est obligé d'avouer que la juridiction ecclésiastique était

alors une ancre de salut. L'Église était presque la seule voie par où

les races méprisées pussent reprendre quelque ascendant. On le voit par

l'exemple des deux Saxons Breakspear (Adrien IV) et Becket.

Aussi toutes les races vaincues soutinrent l'évêque de Kent avec courage

et fidélité. Sa lutte pour la liberté fut imitée avec plus de timidité

et de modération en Aquitaine par l'évêque de Poitiers[391], et plus

tard dans le pays de Galles, par le fameux Giraud-le-Cambrien, auquel

nous devons, entre autres ouvrages, une si curieuse description de

l'Irlande[392]. Les Bas-Bretons étaient pour Becket. Un Gallois le

suivit dans l'exil au péril de ses jours, ainsi que le fameux Jean de

Salisbury[393]. Il semblerait que les étudiants gallois aient porté les

messages de Becket; car Henri II leur fit fermer les écoles, et défendre

d'entrer nulle part en Angleterre sans son consentement.

[Footnote 391: _App. 93._]

[Footnote 392: Élu évêque en 1176 par les moines de Saint-David, dans le

comté de Pembroke (pays de Galles), et chassé par Henri II, qui mit à sa

place un Normand; réélu en 1198 par les mêmes moines, et chassé de

nouveau par Jean-sans-Terre. Trop faiblement soutenu, il échoua dans sa

lutte courageuse pour l'indépendance de l'Église galloise; mais sa

patrie lui en garda une profonde reconnaissance. «Tant que durera notre

pays, dit un poète gallois, ceux qui écrivent et ceux qui chantent se

souviendront de ta noble audace.»]

[Footnote 393: _App. 94._]

Ce serait pourtant rétrécir ce grand sujet, que de n'y voir autre chose

que l'opposition des races, de ne chercher qu'un Saxon dans Thomas

Becket. L'archevêque de Kenterbury ne fut pas seulement le saint de

l'Angleterre, le saint des vaincus, Saxons et Gallois, mais tout autant

celui de la France et de la chrétienté. Son souvenir ne resta pas moins

vivant chez nous que dans sa patrie. On montre encore la maison qui le

reçut à Auxerre, et, en Dauphiné, une église qu'il y bâtit dans son

exil. Aucun tombeau ne fut plus visité, aucun pèlerinage plus en vogue

au moyen âge que celui de saint Thomas de Kenterbury. On dit qu'en une

seule année il y vint plus de cent mille pèlerins. Selon une tradition,

on aurait, en un an, offert jusqu'à 950 livres sterling à la chapelle de

saint Thomas, tandis que l'autel de la Vierge ne reçut que quatre

livres; Dieu lui-même n'eut pas une offrande.

Thomas fut cher au peuple entre tous les saints du moyen âge, parce

qu'il était peuple lui-même par sa naissance basse et obscure, par sa

mère sarrasine et son père saxon. La vie mondaine qu'il avait menée

d'abord, son amour des chiens, des chevaux, des faucons[394], ces goûts

de jeunesse dont il ne guérit jamais bien, tout cela leur plaisait

encore. Il conserva, sous l'habit de prêtre, une âme de chevalier,

loyale et courageuse, et il n'en réprimait qu'avec peine les élans. Dans

une des plus périlleuses circonstances de sa vie, lorsque les barons et

les évêques d'Henri semblaient prêts à le mettre en pièces, l'un d'eux

osa l'appeler traître; il se retourna vivement et répliqua: «Si le

caractère de mon ordre ne me le défendait, le lâche se repentirait de

son insolence.»

[Footnote 394: Lorsque dans la suite il débarqua en France, il aperçut

des jeunes gens dont l'un tenait un faucon, et ne put s'empêcher d'aller

voir l'oiseau; cela faillit le trahir.]

Ce qu'il y eut de grand, de magnifique et de terrible dans la destinée

de cet homme, c'est qu'il se trouva chargé, lui faible individu et sans

secours, des intérêts de l'Église universelle, qui semblaient ceux du

genre humain. Ce rôle, qui appartenait au pape, et que Grégoire VII

avait soutenu, Alexandre III n'osa le reprendre; il en avait bien assez

de la lutte contre l'antipape, contre Frédéric-Barberousse, le

conquérant de l'Italie. Ce pape était le chef de la ligue lombarde, un

politique, un patriote italien; il négociait, combattait, fuyait et

revenait; il animait les partis, provoquait des désertions, faisait des

traités, fondait des villes. Il se serait bien gardé d'indisposer le

plus grand roi de la chrétienté, je parle d'Henri II, lorsqu'il avait

déjà contre lui l'empereur. Toute sa conduite avec Henri fut pleine de

timides et honteux ménagements; il ne cherchait qu'à gagner du temps par

de misérables équivoques, par des lettres et des contre-lettres, vivant

au jour le jour, ménageant l'Angleterre et la France, agissant en

diplomate, en prince séculier, tandis que le roi de France acceptait le

patronage de l'Église, tandis que Becket souffrait et mourait pour elle.

Étrange politique, qui devait apprendre au peuple à chercher partout

ailleurs qu'à Rome le représentant de la religion et l'idéal de la

sainteté.

Dans cette grande et dramatique lutte, Becket eut à soutenir toutes les

tentations, la terreur, la séduction, ses propres scrupules. De là, une

hésitation dans les commencements, qui ressembla à la crainte. Il

succomba d'abord dans l'assemblée de Clarendon, soit qu'il eût cru qu'on

en voulait à sa vie, soit qu'il fût retenu encore par ses obligations

envers le roi. Cette faiblesse est digne de pitié dans un homme qui

pouvait être combattu entre deux devoirs. D'une part, il devait beaucoup

à Henri, de l'autre, encore plus à son Église de Kent, à celle

d'Angleterre, à l'Église universelle, dont il défendait seul les droits.

Cette incurable dualité du moyen âge, déchiré entre l'État et la

religion, a fait le tourment et la tristesse des plus grandes âmes, de

Godefroi de Bouillon, de saint Louis, de Dante.

«Malheureux! disait Thomas en revenant de Clarendon, je vois l'Église

anglicane, en punition de mes péchés, devenue servante à jamais! Cela

devait arriver; je suis sorti de la cour, et non de l'Église; j'ai été

chasseur de bêtes, avant d'être pasteur d'hommes. L'amateur des mimes et

des chiens est devenu le conducteur des âmes... Me voilà donc abandonné

de Dieu.»

Une autre fois, Henri essaya la séduction, au défaut de la violence.

Becket n'avait qu'à dire un mot; il lui offrait tout, il mettait tout à

ses pieds; c'était la scène de Satan transportant Jésus sur la montagne,

lui montrant le monde et disant: «Je te donnerai tout cela, si tu veux

tomber à genoux et m'adorer.» Tous les contemporains reconnaissent

ainsi, dans la lutte de Thomas contre Henri, une image des tentations du

Christ, et dans sa mort un reflet de la Passion. Les hommes du moyen âge

aimaient à saisir de telles analogies. Le dernier livre en ce genre, et

le plus hardi, est celui des _Conformités du Christ et de saint

François_.

L'extension même du pouvoir royal, qui faisait le fond, de la question,

devint de bonne heure un objet secondaire pour Henri. L'essentiel fut

pour lui la ruine, la mort de Thomas; il eut soif de son sang. Que toute

cette puissance qui s'étendait sur tant de peuples, se brisât contre la

volonté d'un homme; qu'après tant de succès faciles, il se présentât un

obstacle, c'est aussi trop fort à supporter pour cet enfant gâté de la

fortune. Il se désolait, il pleurait.

Histoire de France - Moyen Âge; (Vol. 2 / 10) · 第 17 / 42 段