en 1081, d'un homme du peuple nommé Hélinand. Lorsque Philippe Ier
confia aux moines de Saint-Denis l'éducation de son fils Louis-le-Gros,
ce fut Suger que l'abbé en chargea.--Sa conduite, comme celle de ses
moines, excita d'abord les plaintes de saint Bernard (Ep. 78); mais plus
tard il mena, de l'aveu de saint Bernard lui-même (Ep. 309), une vie
exemplaire.--Il écrivit lui-même un livre sur les constructions qu'il
fit faire à Saint-Denis, etc. «L'abbé de Cluny ayant admiré quelque
temps les ouvrages et les bâtiments que Suger avait fait construire, et
s'étant retourné vers la très petite cellule que cet homme, éminemment
ami de la sagesse, avait arrangée pour sa demeure, il gémit
profondément, dit-on, et s'écria: «Cet homme nous condamne tous, il
bâtit, non comme nous, pour lui-même, mais uniquement pour Dieu.» Tout
le temps, en effet, que dura son administration, il ne fit pour son
propre usage que cette humble cellule, d'à peine dix pieds en largeur et
quinze en longueur, et la fit dix ans avant sa mort, afin d'y recueillir
sa vie, qu'il avouait avoir dissipée trop longtemps dans les affaires du
monde. C'était là que, dans les heures qu'il avait de libres, il
s'adonnait à la lecture, aux larmes et à la contemplation; là, il
évitait le tumulte et fuyait la compagnie des hommes du siècle; là,
comme le dit un sage, il n'était jamais moins seul que quand il était
seul; là, en effet, il appliquait son esprit à la lecture des plus
grands écrivains, à quelque siècle qu'ils appartinssent, s'entretenait
avec eux, étudiait avec eux; là, il n'avait pour se coucher, au lieu de
plume, que de la paille sur laquelle était étendue, non pas une fine
toile, mais une couverture assez grossière de simple laine, que
recouvraient, pendant le jour, des tapis décents.» (_Vie de Suger_, par
Guillaume, moine de Saint-Denis.)]
Cet horrible événement brisa le coeur du roi. Il devint tout à coup
docile au pape, se réconcilia à tout prix avec lui. Mais sa conscience
était partagée entre des scrupules divers. Il avait juré de ne jamais
permettre au neveu d'Innocent d'occuper le siège de Bourges. Le pontife
avait exigé qu'il renonçât à ce serment, et Louis se repentait et
d'avoir fait un serment impie, et de ne l'avoir pas observé.
L'absolution pontificale ne suffisait pas pour le tranquilliser. Il se
croyait responsable de tous les sacrilèges commis pendant les trois ans
qu'avait duré l'interdit. Au milieu de ces agitations d'une âme timorée,
il apprit l'effroyable massacre de tout le peuple d'Édesse, égorgé en
une nuit. Des plaintes lamentables arrivaient tous les jours des
Français d'outre-mer. Ils déclaraient que s'ils n'étaient secourus, ils
n'avaient à attendre que la mort. Louis VII fut ému; il se crut
d'autant plus obligé d'aller au secours de la terre sainte, que son
frère aîné, mort avant Louis-le-Gros, avait pris la croix, et qu'en lui
laissant le trône il semblait lui avoir transmis l'obligation
d'accomplir son voeu (1147).
Combien cette croisade différa de la première, c'est chose évidente,
quoique les contemporains semblent avoir pris à tâche de se le
dissimuler à eux-mêmes. L'idée de la religion, du salut éternel, n'était
plus attachée à une ville, à un lieu. On avait vu de près Jérusalem et
le Saint-Sépulcre. On s'était douté que la religion et la sainteté
n'étaient pas enfermées dans ce petit coin de terre qui s'étend entre le
Liban, le désert et la mer Morte. Le point de vue matérialiste qui
localisait la religion avait perdu son empire. Suger détourna en vain le
roi de la croisade. Saint Bernard lui-même, qui la prêcha à Vézelay et,
en Allemagne, n'était pas convaincu qu'elle fût nécessaire au salut. Il
refusa d'y aller lui-même, et de guider l'armée, comme on l'en
priait[363]. Il n'y eut point cette fois l'immense entraînement de la
première croisade. Saint Bernard exagère visiblement quand il nous dit
que pour sept femmes il restait un homme. Dans la réalité, on peut
évaluer à deux cent mille hommes les deux corps d'armée qui descendirent
le Danube sous l'empereur Conrad et le roi Louis VII. Les Allemands
étaient en grand nombre cette fois. Mais une foule de princes qui
relevaient de l'Empire, les évêques de Toul et de Metz, les comtés de
Savoie et de Montferrat, tous les seigneurs du royaume d'Arles, se
réunirent de préférence à l'armée de France. Dans celle-ci marchaient
sous le roi les comtes de Toulouse, de Flandre, de Blois, de Nevers, de
Dreux, les seigneurs de Bourbon, de Coucy, de Lusignan, de Courtenay, et
une foule d'autres. On y voyait aussi la reine Éléonore, dont la
présence était peut-être nécessaire pour assurer l'obéissance de ses
Poitevins et de ses Gascons. C'est la première fois qu'une femme a cette
importance dans l'histoire.
[Footnote 363: _App. 89._]
Le plus sage eût été de faire route par mer, comme le conseillait le roi
de Sicile. Mais le chemin de terre était consacré par le souvenir de la
première croisade et la trace de tant de martyrs. C'était le seul que
pût prendre la multitude des pauvres, qui, sous la protection de
l'armée, voulait visiter les saints lieux. Le roi de France préféra
cette route. Il s'était assuré du roi de Sicile, de l'empereur
d'Allemagne, Conrad, du roi de Hongrie et de l'empereur de
Constantinople, Manuel Comnène. La parenté des deux empereurs, Manuel et
Conrad, semblait promettre quelque succès à la croisade. Ainsi
l'expédition ne fut point entreprise à l'aveugle. Louis s'efforça de
conserver quelque discipline dans l'armée de France. Les Allemands, sous
l'empereur Conrad et son neveu, étaient déjà partis; rien n'égalait leur
impatience et leur brutal emportement. L'empereur Manuel Comnène, dont
les victoires avaient restauré l'empire grec, les servit à souhait; il
se hâta d'expédier ces barbares au delà du Bosphore, et les lança dans
l'Asie par la route la plus courte, mais la plus montagneuse, celle de
Phrygie et d'Iconium. Là ils eurent occasion d'user leur bouillante
ardeur. Ces lourds soldats furent bientôt épuisés dans ces montagnes,
sur ces pentes rapides où la cavalerie turque voltigeait, apparaissant
tantôt à leur côté et tantôt sur leurs têtes. Ils périrent, à la grande
dérision des Grecs, des Français même. _Pousse, pousse, Allemand_,
criaient ceux-ci. C'est un historien grec qui nous a conservé ces deux
mots sans les traduire[364].
[Footnote 364: [Grec: Poútzê, Alamáne]]
Les Français eux-mêmes ne furent pas plus heureux. Ils prirent d'abord
la longue et facile route des rivages de l'Asie Mineure. Mais à force
d'en suivre les sinuosités, ils perdirent patience; ils s'engagèrent,
eux aussi, dans l'intérieur du pays et y éprouvèrent les mêmes
désastres. D'abord la tête de l'armée, ayant pris les devants, faillit
périr. Chaque jour le roi, bien confessé et administré, se lançait à
travers la cavalerie turque[365]. Mais rien n'y faisait. L'armée aurait
péri dans ces montagnes sans un chevalier nommé Gilbert, auquel le
commandement fut remis comme au plus digne et sur lequel nous ne savons
malheureusement aucun détail. Les croisés accusaient de tous leurs maux
la perfidie des Grecs, qui leur donnaient de mauvais guides et leur
vendaient au poids de l'or les vivres, que Manuel s'était engagé à
fournir. L'historien Nicétas avoue lui-même que l'empereur trahissait
les croisés[366]. La chose fut visible lorsqu'ils arrivèrent à
Antiochette. Les Grecs qui occupaient cette ville y reçurent les fuyards
des Turcs. Cependant Louis s'était conduit loyalement avec Manuel. À
l'exemple de Godefroi de Bouillon, il avait refusé d'écouter ceux qui
lui conseillaient à son passage de s'emparer de Constantinople.
[Footnote 365: Odon de Deuil: «...Et à son retour, il demandait toujours
vêpres et compiles, faisant toujours de Dieu l'Alpha et l'Oméga de
toutes ses oeuvres.»]
[Footnote 366: «L'empereur, dit-il, invitait par des lettres pressantes
le sultan des Turcs à marcher contre les Allemands.»]
Enfin ils arrivèrent à Satalie, dans le golfe de Chypre. Il y avait
encore quarante journées de marche pour aller par terre à Antioche en
faisant le tour du golfe. Mais la patience et le zèle des barons étaient
à bout. Il fut impossible au roi de les retenir. Ils déclarèrent qu'ils
iraient par mer à Antioche. Les Grecs fournirent des vaisseaux à tous
ceux qui pouvaient payer. Le reste fut abandonné sous la garde du comte
de Flandre, du sire de Bourbon et d'un corps de cavalerie grecque que le
roi loua pour les protéger. Il donna ensuite tout ce qui lui restait à
ces pauvres gens, et s'embarqua avec Éléonore. Mais les Grecs qui
devaient les défendre les livrèrent eux-mêmes, ou les réduisirent en
esclavage; ceux qui échappèrent le durent au prosélytisme des Turcs, qui
leur firent embrasser leur religion.
Telle fut la honteuse issue de cette grande expédition. Ceux qui
s'étaient embarqués formaient pourtant la force réelle de l'armée. Ils
pouvaient être de grande utilité aux chrétiens d'Antioche ou de la terre
sainte. Mais la honte pesait sur eux, et le souvenir des malheureux
qu'ils avaient abandonnés en Cilicie. Louis VII ne voulut rien
entreprendre, pour le prince d'Antioche, Raymond de Poitiers, oncle de
sa femme Éléonore. C'était le plus bel homme du temps, et sa nièce
semblait trop bien avec lui. Louis craignit qu'il ne voulût l'y retenir,
partit brusquement d'Antioche, et se rendit à la terre sainte. Il n'y
fit rien de grand. Conrad vint l'y retrouver. Leur rivalité leur fit
manquer le siège de Damas, qu'ils avaient entrepris. Ils retournèrent
honteusement en Europe, et le bruit courut que Louis, pris un instant
par les vaisseaux des Grecs, n'avait été délivré que par la rencontre
d'une flotte des Normands de Sicile.
C'était une triste chose qu'un pareil retour et une grande dérision.
Qu'étaient devenus ces milliers de chrétiens abandonnés, livrés aux
infidèles? Tant de légèreté et de dureté en même temps! Tous les barons
étaient coupables, mais la honte fut pour le roi. Il porta le péché à
lui seul. Pendant la croisade, la fière et violente Éléonore avait
montré le cas qu'elle faisait d'un tel époux. Elle avait déclaré dès
Antioche qu'elle ne pouvait demeurer la femme d'un homme dont elle était
parente, que d'ailleurs elle ne voulait pas d'un moine pour mari[367].
Elle aimait, dit-on, Raymond d'Antioche; selon d'autres, un bel esclave
sarrasin. On disait qu'elle avait reçu des présents du chef des
infidèles. Au retour, elle demanda le divorce au concile de Beaugency.
Louis se soumit au jugement du concile, et perdit d'un coup les vastes
provinces qu'Éléonore lui avait apportées. Voilà le midi de la France
encore une fois isolé du nord. Une femme va porter à qui elle voudra la
prépondérance de l'Occident.
[Footnote 367: «Se monacho, non regi nupsisse.»]
Il paraît que la dame s'était assurée d'avance d'un autre époux. Le
divorce fut prononcé le 18 mars; dès la Pentecôte, Henri Plantagenet,
duc d'Anjou, petit-fils de Guillaume-le-Conquérant, duc de Normandie,
bientôt roi d'Angleterre, avait épousé Éléonore, et avec elle la France
occidentale, de Nantes aux Pyrénées. Avant même qu'il fût roi
d'Angleterre, ses États se trouvaient deux fois plus étendus que ceux du
roi de France. En Angleterre, il ne tarda pas à prévaloir sur Étienne de
Blois, dont le fils avait épousé une soeur de Louis VII. Ainsi tout
tournait contre celui-ci, tout réussissait à son rival.
Il faut savoir un peu ce que c'était que cette royauté d'Angleterre,
dont la rivalité avec la France va nous occuper.
La spoliation de tout un peuple, voilà la base hideuse de la puissance
anglo-normande. Cette vie de brigandage et de violence que chaque baron
avait exercée en petit autour de son manoir, elle se reproduisit en
grand de l'autre côté du détroit. Là le serf fut tout un peuple, et le
servage approcha en horreur de l'esclavage antique, ou de celui de nos
colonies. Nul lien entre les vaincus et les vainqueurs; autre langue,
autre race; l'habitude de tout pouvoir, une exécrable férocité, nul
respect humain, nul frein légal; partout des seigneurs presque égaux du
roi, comme compagnons de sa conquête; le seul comte de Moreton avait
plus de six cents fiefs[368]. Ces barons voulaient bien se dire hommes
du roi; mais réellement il n'était que le premier d'entre eux. Dans les
grandes occasions, ils devenaient les juges de ce roi. Cependant ils
auraient trop risqué à être indépendants. Peu nombreux au milieu d'un
peuple immense, qu'ils foulaient si brutalement, ils avaient besoin d'un
centre où recourir en cas de révolte, d'un chef qui put les rallier, qui
représentât la partie normande au milieu de la conquête. Voilà ce qui
explique pourquoi l'ordre féodal fut si fort dans le pays même où les
vassaux plus puissants devaient être plus tentés de le mépriser.
[Footnote 368: Hallam.--Il est vrai que ces possessions étaient
dispersées: 248 manoirs dans le Cornwall, 54 en Sussex, 196 en
Yorkshire, 99 dans le comté de Northampton, etc.]
La position de ce roi de la conquête était extraordinairement critique
et violente. Cette société nouvelle, bâtie de meurtres et de vols, elle
se maintenait par lui; en lui elle avait son unité. C'est à lui que
remontait ce sourd concert de malédictions, d'imprécations à voix basse.
C'est pour lui que le banni saxon, dans la _Forêt nouvelle_[369], où le
poursuivait le shériff, gardait sa meilleure flèche; les forêts ne
valaient rien pour les rois normands. C'est contre lui, tout autant que
contre les Saxons, que le baron se faisait bâtir ces gigantesques
châteaux, dont l'insolente beauté atteste encore combien peu on y a
plaint la sueur de l'homme. Ce roi si détesté ne pouvait manquer d'être
un tyran. Aux Saxons il lançait des lois terribles, sans mesure et sans
pitié. Contre les Normands, il y fallait plus de précautions; il
appelait sans cesse des soldats du continent, des Flamands, des Bretons;
gens à lui, d'autant plus redoutables à l'aristocratie normande, qu'ils
se rapprochaient par la langue, les Flamands des Saxons, les Bretons des
Gallois. Plusieurs fois il n'hésita pas à se servir des Saxons
eux-mêmes[370]. Mais il y renonçait bientôt. Il n'eut pu devenir le roi
des Saxons qu'en renversant tout l'ouvrage de la conquête.
[Footnote 369: _Nove forest._ C'était un espace de trente milles que le
Conquérant avait fait mettre en bois, en détruisant trente-six paroisses
et en chassant les habitants.]
[Footnote 370: Ainsi Guillaume-le-Roux et son successeur Henri Beauclerc
appelèrent tous deux un instant les Anglais contre les partisans de leur
frère aîné, Robert Courte-Heuse.]
Voilà la situation où se trouva déjà le fils du Conquérant,
Guillaume-le-Roux: bouillant d'une tyrannie impatiente, qui rencontrait
partout sa limite; terrible aux Saxons, terrible aux barons; passant et
repassant la mer; courant, avec la roideur d'un sanglier, d'un bout à
l'autre de ses États; furieux d'avidité, _merveilleux marchand de
soldats_[371], dit le chroniqueur; destructeur rapide de toute richesse;
ennemi de l'humanité, de la loi, de la nature, l'outrageant à plaisir;
sale dans les voluptés, meurtrier, ricaneur et terrible. Quand la colère
montait sur son visage rouge et couperosé, sa parole se brouillait, il
bredouillait des arrêts de mort. Malheur à qui se trouvait en face!
[Footnote 371: «Mirabilis militum mercator et solidator.» (Suger.)]
Les tonnes d'or passaient comme un schelling. Une pauvreté incurable le
travaillait; il était pauvre de toute sa violence, de toute sa passion.
Il fallait payer le plaisir, payer le meurtre. L'homme ingénieux et
inventif qui savait trouver l'or, c'était un certain prêtre, qui s'était
d'abord fait connaître comme délateur. Cet homme devint le bras droit de
Guillaume, son pourvoyeur. Mais c'était un rude engagement que de
remplir ce gouffre sans fond. Pour cela, il fit deux choses: il refit le
_Doomsday book_, revit et corrigea le livre de la conquête, s'assura si
rien n'avait échappé. Il reprit la spoliation en sous-oeuvre, se mit à
ronger les os déjà rongés, et sut encore en tirer quelque chose. Mais
après lui rien n'y restait. On l'avait baptisé du nom de
_Flambard_[372]. Des vaincus, il passa aux vainqueurs, d'abord aux
prêtres; il mit la main sur les biens d'Église. L'archevêque de
Kenterbury serait mort de faim sans la charité de l'abbé de Saint-Alban.
Les scrupules n'arrêtaient point Flambard. Grand justicier, grand
trésorier, chapelain du roi encore (c'était le chapelain qu'il fallait à
Guillaume), il suçait l'Angleterre par trois bouches. Il en alla ainsi
jusqu'à ce que Guillaume eût rencontré sa fin dans cette belle forêt que
le Conquérant semblait avoir plantée pour la ruine des siens. «Tire
donc, de par le diable!» dit le roi Roux à son bon ami qui chassait avec
lui. Le diable le prit au mot, et emporta cette âme qui lui était si
bien due.
[Footnote 372: Orderic Vital.]
Le successeur, ce ne fut pas le frère aîné, Robert. La royauté du bâtard
Guillaume devait passer au plus habile, au plus hardi. Ce royaume volé
appartenait à qui le volerait. Quand le Conquérant expirant donna la
Normandie à Robert, l'Angleterre à Guillaume: «Et moi, dit Henri, le
plus jeune, et moi donc, n'aurai-je rien?--Patience, mon fils, dit le
mourant, tout te reviendra tôt ou tard.» Le plus jeune était aussi le
plus avisé. On l'appelait Beauclerc, comme on dirait l'habile, le
suffisant, le scribe, le vrai Normand. Il commença partout promettre aux
Saxons, aux gens d'Église; il donna par écrit des chartes, des libertés,
tout autant qu'on voulut[373]. Il battit Robert avec des soldats
mercenaires, l'attira, le garda, bien logé, bien nourri dans un château
fort, où il vécut jusqu'à quatre-vingt-quatre ans. Robert, qui n'aimait
que la table, s'y serait consolé, n'eût été que son frère lui fit crever
les yeux[374]. Au reste, le fratricide et le parricide étaient, l'usage,
héréditaire de cette famille. Déjà les fils du. Conquérant avaient
combattu et blessé leur père[375]. Sous prétexte de justice féodale,
Beauclerc, qui se piquait d'être bon et rude justicier, livra ses
propres petites-filles, deux enfants, à un baron qui leur arracha les
yeux et le nez. Leur mère, fille de Beauclerc, essaya de les venger en
tirant elle-même une flèche contre la poitrine de son père. Les
Plantagenets, qui ne descendaient de cette race diabolique que du côté
maternel, n'en dégénérèrent pas.
[Footnote 373: «Je me propose, leur dit-il, de vous maintenir dans vos
anciennes libertés; j'en ferai, si vous le demandez, un écrit signé de
ma main, et je le confirmerai par serment.»--On dressa la charte, on en
fit autant de copies qu'il y avait de comtés. Mais quand le roi se
rétracta, il les reprit toutes; il n'en échappa que trois. (Math.
Paris.)]
[Footnote 374: Math. Paris.--Lingard en doute, parce qu'aucun
contemporain n'en fait mention. Mais celui qui laissa crever les yeux à
ses petites-filles, et qui fit passer sa fille en hiver, demi-nue, dans
un fossé glacé, mérite-t-il ce doute?]
[Footnote 375: C'était Robert, révolté contre son père, et qui le
combattit sans le connaître. On les réconcilia, ils se brouillèrent
encore, et Guillaume maudit son fils.]
Après Beauclerc (1135), la lutte fut entre son neveu, Étienne de Blois,
et sa fille Mathilde, veuve de l'empereur Henri V et femme du comte
d'Anjou. Étienne appartenait à cette excellente famille des comtes de
Blois et de Champagne qui, à la même époque, encourageait les communes
commerçantes, divisait à Troyes la Seine en canaux, et protégeait
également saint Bernard et Abailard. Libres penseurs et poètes, c'est
d'eux que descendra le fameux Thibault, le trouvère, celui qui fit
peindre ses vers à la reine Blanche dans son palais de Provins, au
milieu des roses transplantées de Jéricho. Étienne ne pouvait se
soutenir en Angleterre qu'avec des étrangers, Flamands, Brabançons,
Gallois même. Il n'avait pour lui que le clergé et Londres. Les autres
communes d'Angleterre étaient encore à naître. Quant au clergé, Étienne
ne resta pas longtemps bien avec lui. Il défendit d'enseigner le droit
canon, et osa emprisonner des évêques. Alors Mathilde reparut. Elle
débarqua presque seule; vraie fille du Conquérant, insolente, intrépide,
elle choqua tout le monde, et brava tout le monde. Trois fois elle
s'enfuit la nuit, à pied sur la neige et sans ressources. Étienne, qui
la tint une fois assiégée, crut, comme chevalier, devoir ouvrir passage
à son ennemie, et la laisser rejoindre les siens. Elle ne l'en traita
pas mieux, quand elle le prit à son tour, abandonné de ses barons
(1153). Il fut contraint de reconnaître pour son successeur cet heureux
Henri Plantagenet, comte d'Anjou et fils de Mathilde, à qui nous avons
vu tout à l'heure Éléonore de Guyenne remettre sa main et ses États.
Telle était la grandeur croissante du jeune Henri, lorsque le roi de
France, humilié par la croisade, perdit Éléonore et tant de provinces.
Cet enfant gâté de la fortune fut en quelques années accablé de ses
dons. Roi d'Angleterre, maître de tout le littoral de la France, depuis
la Flandre jusqu'aux Pyrénées, il exerça sur la Bretagne cette
suzeraineté que les ducs de Normandie avaient toujours réclamée en vain.
Il prit l'Anjou, le Maine et la Touraine à son frère, et le laissa en
dédommagement se faire duc de Bretagne (1156). Il réduisit la Gascogne,
il gouverna la Flandre, comme tuteur et gardien, en l'absence du comte.
Il prit le Quercy au comte de Toulouse, et il aurait pris Toulouse
elle-même, si le roi de France ne s'était jeté dans la ville pour la
défendre (1159). Le Toulousain fut du moins obligé de lui faire hommage.
Allié du roi d'Aragon, comte de Barcelone et de Provence, Henri voulait
pour un de ses fils une princesse de Savoie, afin d'avoir un pied dans
les Alpes, et de tourner la France par le midi. Au centre, il réduisit
le Berri, le Limousin, l'Auvergne, il acheta la Marche[376]. Il eut même
le secret de détacher les comtes de Champagne de l'alliance du roi.
Enfin à sa mort il possédait les pays qui répondent à quarante-sept de
nos départements, et le roi de France n'en avait pas vingt.
[Footnote 376: Il eut la Marche pour quinze mille marcs d'argent. Le
comte partait pour Jérusalem et ne savait que faire de sa terre.
(Gaufred Vosiens.)]
Dès sa naissance, Henri II s'était trouvé environné d'une popularité
singulière, sans avoir rien fait pour la mériter. Son grand-père, Henri
Beauclerc, était Normand, sa grand'mère Saxonne; son père Angevin. Il
réunissait en lui toutes les races occidentales. Il était le lien des
vainqueurs et des vaincus, du Midi et du Nord. Les vaincus surtout
avaient conçu un grand espoir, ils croyaient voir en lui
l'accomplissement de la prophétie de Merlin, et la résurrection
d'Arthur. Il se trouva, pour mieux appuyer la prophétie, qu'il obtint de
gré ou de force l'hommage des princes d'Écosse, d'Irlande, de Galles et
de Bretagne, c'est-à-dire de tout le monde celtique. Il fit chercher et
trouver le tombeau d'Arthur, ce mystérieux tombeau dont la découverte
devait marquer la fin de l'indépendance celtique et la consommation des
temps.
Tout annonçait que le nouveau prince remplirait les espérances des
vaincus. Il avait été élevé à Angers, l'une des villes d'Europe où la
jurisprudence avait été professée de meilleure heure. C'était l'époque
de la résurrection du droit romain, qui, sous tant de rapports, devait
être celle du pouvoir monarchique et de l'égalité civile. L'égalité
sous un maître, c'était le dernier mot que le monde antique nous avait
légué. L'an 1111, la fameuse comtesse Mathilde, la cousine de Godefroi
de Bouillon, l'amie de Grégoire VII, avait autorisé l'école de
Bologne, fondée par le Bolonais Irnerio. L'empereur Henri V avait
confirmé cette autorisation, sentant tout le parti que le pouvoir
impérial tirerait des traditions de l'ancien Empire. Le jeune duc
d'Anjou, Henri Plantagenet, fils de la Normande Mathilde, veuve de ce
même empereur Henri V, trouva à Angers, à Rouen, en Angleterre, les
traditions de l'école de Bologne. Dès 1124, l'évêque d'Angers était un
savant juriste[377]. Le fameux Italien Lanfranc, l'homme de
Guillaume-le-Conquérant, le primat de la conquête, avait d'abord
enseigné à Bologne, et concouru à la restauration du droit. «Ce fut,
dit un des continuateurs de Sigebert de Gemblours, ce fut Lanfranc de
Pavie et son compagnon Garnerius, qui, ayant retrouvé à Bologne les
lois de Justinien, se mirent à les lire et à les commenter. Garnerius
persévéra, mais Lanfranc, enseignant en Gaule, à de nombreux
disciples, les arts libéraux et les lettres divines, vint au Bec et
s'y fit moine[378].