incertaine, mais de naissance probablement cléricale et monastique[339].
Née vers 1101, elle était de l'âge de la renommée d'Abailard. Le prieuré
d'Argenteuil fut l'asile de son enfance délaissée. De ce cloître, où
elle apprit le latin, le grec et même l'hébreu, elle vint à l'âge de
dix-sept ans dans la maison de son oncle, près de la cathédrale de
Paris. Toute jeune, belle, savante, déjà célèbre, elle reçut les leçons
d'Abailard. On sait le reste.
[Footnote 339: Elle était fille, à ce qu'on croit, d'Hersendis, première
abbesse de Sainte-Marie-aux-Bois, près de Sézanne en Champagne; ou,
selon d'autres suppositions, d'une autre mère inconnue et d'un vieux
prêtre, qui la faisait passer pour sa nièce, de Fulbert, chanoine de
Notre-Dame. (N. Peyrat, 1860.)]
Il renonça au monde, et se fit bénédictin à Saint-Denis (vers 1119). Les
désordres des religieux le révoltèrent. Une occasion se présenta pour
quitter l'abbaye. Ses anciens disciples vinrent réclamer son
enseignement. Il lui fallait le bruit, le mouvement, le monde. Il
reparut dans sa chaire et retrouva son auditoire, sa popularité, ses
triomphes. Le prieuré de Maisoncelle[340], qui lui avait été offert pour
rouvrir son école, «ne pouvait plus contenir les clercs accourus dans
ses murs. Ils dévoraient le pays, ils desséchaient les ruisseaux. Les
écoles épiscopales étaient désertes.» On attaqua son droit d'enseigner.
On attaqua sa méthode. L'archevêque de Reims, ami de saint Bernard,
assembla contre lui un concile à Soissons. Abailard faillit y être
lapidé par le peuple. Opprimé par le tumulte de ses ennemis, il ne put
se faire entendre, brûla ses livres et lut, à travers ses larmes, tout
ce qu'on voulut. Il fut condamné sans être examiné, ses ennemis
prétendirent qu'il suffisait qu'il eût enseigné sans l'autorisation de
l'Église.
[Footnote 340: Sur les terres de Thibault, comte de Champagne.]
Enfermé à Saint-Médard de Soissons, puis réfugié à Saint-Denis, il fut
obligé de fuir cet asile. Il s'était avisé de douter que saint
Denys-l'Aréopagite fût jamais venu en France. Toucher à cette légende,
c'était s'attaquer à la religion de la monarchie[341]. La cour, qui le
soutenait, l'abandonna dès lors. Il se sauva sur les terres du comte de
Champagne, se cacha dans un lieu désert, sur l'Arduzon, à deux lieues de
Nogent. Devenu pauvre alors, et n'ayant qu'un clerc avec lui, il se
bâtit de roseaux une cabane, et un oratoire en l'honneur de la Trinité,
qu'on l'accusait de nier. Il nomma cet ermitage le Consolateur, le
Paraclet. Mais ses disciples ayant appris où il était affluèrent autour
de lui; ils construisirent des cabanes, une ville s'éleva dans le
désert, à la science, à la liberté; il fallut bien qu'il remontât en
chaire et recommençât d'enseigner. Mais on le força encore de se taire
et d'accepter le prieuré de Saint-Gildas, dans la Bretagne bretonnante,
dont il n'entendait pas la langue. C'était son sort de ne trouver aucun
repos. Ses moines bretons, qu'il voulait réformer, essayèrent de
l'empoisonner dans le calice. Dès lors, l'infortuné mena une vie
errante, et songea même, dit-on, à se réfugier en terre infidèle.
Auparavant, il voulut pourtant se mesurer une fois avec le terrible
adversaire qui le poursuivait partout de son zèle et de sa sainteté. À
l'instigation d'Arnaldo de Brescia, il demanda à saint Bernard un duel
logique par-devant le concile de Sens. Le roi, les comtes de Champagne
et de Nevers, une foule d'évêques devaient assister et juger des coups.
Saint Bernard y vint avec répugnance[342], sentant son infériorité. Mais
les menaces du peuple et les cruelles inimitiés scholastiques le
tirèrent d'affaire.
[Footnote 341: Il voulut aussi réformer les moeurs du couvent. Cela
déplut à la cour, dit-il lui même. _App. 81._]
[Footnote 342: _App. 82._]
Abailard était condamné d'avance. On se borne à lui lire les passages
incriminés extraits de ses livres par ses ennemis, au gré de leur haine.
On ne lui laisse d'autre alternative que le désaveu ou la soumission.
Entre ces seigneurs prévenus, ces docteurs inexorables, et le peuple
ameuté dont il entend les clameurs au dehors, Abailard se trouble,
s'irrite, s'égare; il dénie la compétence du concile dont il avait
sollicité la convocation et se contente d'en appeler au pape. Innocent
II devait tout à saint Bernard, et il haïssait Abailard dans son
disciple Arnaldo de Brescia, qui courait alors l'Italie et appelait les
villes à la liberté. Il ordonna d'enfermer Abailard. Celui-ci l'avait
prévenu en se réfugiant de lui-même au monastère de Cluny. L'abbé
Pierre-le-Vénérable répondit d'Abailard; il y mourut au bout de deux
ans.
Telle fut la fin du restaurateur de la philosophie au moyen âge, fils de
Pélage, père de Descartes, et Breton comme eux[343]. Sous un autre point
de vue, il peut passer pour le précurseur de l'école _humaine et
sentimentale_, qui s'est reproduite dans Fénelon et Rousseau. On sait
que Bossuet, dans sa querelle avec Fénelon, lisait assidûment saint
Bernard. Quant à Rousseau, pour le rapprocher d'Abailard, il faut
considérer en celui-ci ses deux disciples, Arnaldo et Héloïse, le
républicanisme et l'éloquence passionnée. Dans Arnaldo est le germe du
_Contrat social_, et dans les lettres de l'ancienne _Héloïse_, on
entrevoit la _Nouvelle_.
[Footnote 343: Jean de Salisbury explique parfaitement qu'après la
dispersion de l'école d'Abailard et la victoire du mysticisme, plusieurs
s'enterrèrent dans les cloîtres. D'autres, Jean lui-même, qui devint le
client et l'ami du pape Adrien IV, se tournèrent vers le néant des cours
(nugis curialibus). D'autres plus sérieux partirent pour Salerne ou
Montpellier, où les croyants de la nature et de la science trouvaient un
abri. Voy. _Renaissance_, Introduction.]
Il n'est pas de souvenir plus populaire en France que celui de l'amante
d'Abailard. Ce peuple si oublieux, en qui la trace du moyen âge se
trouve si complètement effacée; ce peuple qui se souvient des dieux de
la Grèce plus que de nos saints nationaux, il n'a pas oublié Héloïse. Il
visite encore le gracieux monument qui réunit les deux époux[344], avec
autant d'intérêt que si leur tombe eût été creusée d'hier. C'est la
seule qui ait survécu de toutes nos légendes d'amour.
[Footnote 344: À Paris, au cimetière de l'Est.]
La chute de l'homme fit la grandeur de la femme: sans le malheur
d'Abailard, Héloïse eût été ignorée; elle fût restée obscure et dans
l'ombre; elle n'eût voulu d'autre gloire que celle de son époux. À
l'époque de leur séparation, elle prit le voile, et lui bâtit le
Paraclet, dont elle devint abbesse. Elle y tint une grande école de
théologie, de grec et d'hébreu. Plusieurs monastères semblables
s'élevèrent autour, et quelques années après la mort d'Abailard, Héloïse
fut déclarée chef d'ordre par le pape. Mais sa gloire est dans son amour
si constant et si désintéressé.
La froideur d'Abailard fait un étrange contraste avec l'exaltation des
sentiments exprimés par Héloïse: «Dieu le sait! en toi je ne cherchai
que toi! rien de toi, mais toi-même, tel fut l'unique objet de mon
désir. Je n'ambitionnai nul avantage, pas même le lien de l'hyménée; je
ne songeai, tu ne l'ignores pas, à satisfaire ni mes volontés, ni mes
voluptés, mais les tiennes. Si le nom d'épouse est plus saint, je
trouvais plus doux celui de ta maîtresse, celui (ne te fâche point) de
ta concubine (_concubinæ vel scorti_). Plus je m'humiliais pour toi,
plus j'espérais gagner dans ton coeur. Oui! quand le maître du monde,
quand l'empereur eût voulu m'honorer du nom de son épouse, j'aurais
mieux aimé être appelée ta maîtresse que sa femme et son impératrice
(_tua dici meretrix, quam illius imperatrix_).» Elle explique d'une
manière singulière pourquoi elle refusa longtemps d'être la femme
d'Abailard: «N'eût-ce pas été chose messéante et déplorable, que celui
que la nature avait créé pour tous, une femme se l'appropriât et le prît
pour elle seule... Quel esprit tendu aux méditations de la philosophie
ou des choses sacrées, endurerait les cris des enfants, les bavardages
des nourrices, le trouble et le tumulte des serviteurs et des
servantes[345]?»
[Footnote 345: C'est Abailard qui rapporte ces paroles.]
La forme seule des lettres d'Abailard et d'Héloïse indique combien la
passion d'Héloïse obtenait peu de retour. Il divise et subdivise les
lettres de son amante; il y répond avec méthode et par chapitres. Il
intitule les siennes: «À l'épouse de Christ, l'esclave de Christ.» Ou
bien: «À sa chère soeur en Christ, Abailard, son frère en Christ.» Le
ton d'Héloïse est tout autre: «À son maître, non, à son père; à son
époux, non, à son frère; sa servante, son épouse, non, sa fille, sa
soeur; à Abailard, Héloïse[346]!» La passion lui arrache des mots qui
sortent tout à fait de la réserve religieuse du douzième siècle: «Dans
toute situation de ma vie, Dieu le sait, je crains de t'offenser plus
que Dieu même; je désire te plaire plus qu'à lui. C'est ta volonté, et
non l'amour divin, qui m'a conduite à revêtir l'habit religieux[347].»
Elle répéta ces étranges paroles à l'autel même. Au moment de prendre le
voile, elle prononça les vers de Cornélie dans Lucain: «Ô le plus grand
des hommes, ô mon époux, si digne d'un si noble hyménée! Faut-il que
l'insolente fortune ait pu quelque chose sur cette tête illustre? C'est
mon crime, je t'épousai pour ta ruine! je l'expierai du moins, accepte
cette immolation volontaire[348]!»
[Footnote 346: «Domino suo, imo patri; conjugi suo, imo fratri; ancilla
sua, imo filia; ipsius uxor, imo soror; Abelardo Heloissa.»]
[Footnote 347: «In omni (Deus scit!) vitæ meæ statu, te magis adhuc
offendere quam Deum vereor; tibi placere amplius quam ipsi appeto. Tua
me ad religionis habitum jussio, non divina traxit dilectio.»]
[Footnote 348:
... O maxime conjux!
O thalamis indigne meis! hoc juris habebat
In tantum fortuna caput! Cur impia nupsi,
Si miserum factura fui? Nunc accipe poenas,
Sed quas sponte luam.]
Cet idéal de l'amour pur et désintéressé, Abailard, avant les mystiques,
avant Fénelon, l'avait posé dans ses écrits comme la fin de l'âme
religieuse[349]. La femme s'y éleva pour la première fois dans les
écrits d'Héloïse, en le rapportant à l'homme, à son époux, à son dieu
visible. Héloïse devait revivre sous une forme spiritualiste en sainte
Catherine et sainte Thérèse.
[Footnote 349: Comment. in epist. ad Romanos.]
La restauration de la femme eut lieu principalement au douzième siècle.
Esclave dans l'Orient, enfermée encore dans le gynécée grec, émancipée
par la jurisprudence impériale, elle fut dans la nouvelle religion
l'égale de l'homme. Toutefois le christianisme, à peine affranchi de la
sensualité païenne, craignait toujours la femme et s'en défiait. Il
reconnaissait sa faiblesse et sa contradiction. Il repoussait la femme
d'autant plus qu'il avait plus nié la nature. De là, ces expressions
dures, méprisantes même, par lesquelles il s'efforce de se prémunir. La
femme est communément désignée, dans les écrivains ecclésiastiques et
dans les Capitulaires, par ce mot dégradant: _Vas infirmius._ Quand
Grégoire VII voulut affranchir le clergé de son double lien, la femme et
la terre, il y eut un nouveau déchaînement contre cette dangereuse Ève,
dont la séduction a perdu Adam, et qui le poursuit toujours dans ses
fils.
Un mouvement tout contraire commença au douzième siècle. Le libre
mysticisme entreprit de relever ce que la dureté sacerdotale avait
traîné dans la boue. Ce fut surtout un Breton, Robert d'Arbrissel, qui
remplit cette mission d'amour. Il rouvrit aux femmes le sein du Christ,
fonda pour elles des asiles, leur bâtit Fontevrault, et il veut bientôt
des Fontevrault par toute la chrétienté[350]. L'aventureuse charité de
Robert s'adressait de préférence aux grandes pécheresses; il enseignait
dans les plus odieux séjours la clémence de Dieu, son incommensurable
miséricorde. «Un jour qu'il était venu à Rouen, il entra dans un mauvais
lieu, et s'assit au foyer pour se chauffer les pieds. Les courtisanes
l'entourent, croyant qu'il est venu pour faire folie. Lui, il prêche les
paroles de vie, et promet la miséricorde du Christ. Alors, celle qui
commandait aux autres lui dit:--Qui es-tu, toi qui dis de telles choses,
tiens pour certain que voilà vingt ans que je suis entrée en cette
maison pour commettre des crimes, et qu'il n'y est jamais venu personne
qui parlât de Dieu et de sa bonté. Si pourtant je savais que ces choses
fussent vraies!...--À l'instant, il les fit sortir de la ville, il les
conduisit plein de joie au désert, et là, leur ayant fait faire
pénitence, il les fit passer du démon au Christ[351].»
[Footnote 350: _App. 83._]
[Footnote 351: Manuscrit de l'abbaye de Vaux-Cernay (cité, par Bayle).]
C'était chose bizarre de voir le bienheureux Robert d'Arbrissel
enseigner la nuit et le jour, au milieu d'une foule de disciples des
deux sexes qui reposaient ensemble autour de lui. Les railleries amères
de ses ennemis, les désordres même auxquels ces réunions donnaient lieu,
rien ne rebutait le charitable et courageux Breton. Il couvrait tout du
large manteau de la grâce.
La grâce prévalant sur la loi, il se fit insensiblement une grande
révolution religieuse. Dieu changea de sexe, pour ainsi dire. La Vierge
devint le dieu du monde; elle envahit presque tous les temples et tous
les autels. La piété se tourna en enthousiasme de galanterie
chevaleresque. L'Église mystique de Lyon célébra la fête de l'immaculée
conception (1134).
La femme régna dans le ciel, elle régna sur la terre. Nous la voyons
intervenir dans les choses de ce monde et les diriger. Bertrade de
Montfort gouverne à la fois son premier époux Foulques d'Anjou, et le
second Philippe Ier, roi de France. Le premier, exclu de son lit, se
trouve trop heureux de s'asseoir sur l'escabeau de ses pieds[352]. Louis
VII date ses actes du couronnement de sa femme Adèle[353]. Les femmes,
juges naturels des combats de poésie et des cours d'amour, siègent aussi
comme juges, à l'égal de leurs maris, dans les affaires sérieuses. Le
roi de France reconnaît expressément ce droit[354]. Nous verrons Alix
de Montmorency conduire une armée à son époux, le fameux Simon de
Montfort.
[Footnote 352: Vit. Lud. Gross., ap. Scr. fr.]
[Footnote 353: Chart. ann. 1115. «Si quelque plainte est portée devant
lui ou devant son épouse...--La septième année de notre règne, et le
premier de celui de la reine Adèle»--Adèle prit la croix avec son
mari.--Philippe-Auguste, à son départ pour la croisade, lui laissa la
régence.]
[Footnote 354: En 1134, Ermengarde de Narbonne, succédant à son frère,
demande et obtient de Louis-le-Jeune l'autorisation de juger, chose
interdite aux femmes par Constantin et Justinien. _App. 84._]
Exclues jusque-là des successions par la barbarie féodale, les femmes y
rentrent partout dans la première moitié du douzième siècle: en
Angleterre, en Castille, en Aragon, à Jérusalem, en Bourgogne, en
Flandre, Hainaut, Vermandois, en Aquitaine, Provence et bas Languedoc.
La rapide extinction des mâles, l'adoucissement des moeurs et le progrès
de l'équité, rouvrent les héritages aux femmes. Elles portent avec elles
les souverainetés dans des maisons étrangères; elles mêlent le monde,
elles accélèrent l'agglomération des États, et préparent la
centralisation des grandes monarchies.
Une seule entre les maisons royales, celle des Capets, ne reconnut point
le droit des femmes; elle resta à l'abri des mutations qui transféraient
les autres États d'une dynastie à une autre. Elle reçut, et elle ne
donna point. Des reines étrangères purent venir; l'élément féminin,
l'élément mobile put s'y renouveler; l'élément mâle n'y vint point du
dehors, il y resta le même, et avec lui l'identité d'esprit, la
perpétuité des traditions. Cette fixité de la dynastie est une des
choses qui ont le plus contribué à garantir l'unité, la personnalité de
notre mobile patrie.
* * * * *
Le caractère commun de la période qui suit la croisade, et que nous
venons de parcourir dans ce chapitre, c'est une tentative
d'affranchissement. La croisade, dans son mouvement immense, avait été
une occasion, une impulsion. L'occasion venue, la tentative eut lieu:
affranchissement du peuple dans les communes, affranchissement de la
femme, affranchissement de la philosophie, de la pensée pure. Ce
retentissement de la croisade, comme la croisade elle-même, devait avoir
toute sa puissance et son effet en France, chez le plus sociable des
peuples.
CHAPITRE V
Le roi de France et le roi d'Angleterre, Louis-le-Jeune, Henri II
(Plantagenet).--Seconde croisade; humiliation de Louis.--Thomas à
Becket, humiliation d'Henri [seconde moitié du douzième siècle].
L'opposition de la France et de l'Angleterre, commencée avec
Guillaume-le-Conquérant au milieu du onzième siècle, n'atteignit toute
sa violence qu'au douzième, sous les règnes de Louis-le-Jeune et d'Henri
II, de Richard Coeur-de-Lion et de Philippe-Auguste. Elle eut sa
catastrophe vers 1200, à l'époque de l'humiliation de Jean et de la
confiscation de la Normandie. La France garda l'ascendant pour un siècle
et demi (1209-1346).
* * * * *
Si le sort des peuples tenait aux souverains, nul doute que les rois
anglais n'eussent vaincu. Tous, de Guillaume-le-Bâtard à Richard
Coeur-de-Lion, furent des héros, au moins selon le monde. Les héros
furent battus; les pacifiques vainquirent. Pour s'expliquer ceci, il
faut pénétrer le vrai caractère du roi de France et du roi
d'Angleterre, tels qu'ils apparaissent dans l'ensemble du moyen âge.
Le premier, suzerain du second, conserve généralement une certaine
majesté immobile[355]. Il est calme et insignifiant en comparaison de
son rival. Si vous exceptez les petites guerres de Louis-le-Gros et la
triste croisade de Louis VII que nous allons raconter, le roi de France
semble enfoncé dans son hermine; il régente le roi d'Angleterre, comme
son vassal et son fils; méchant fils qui bat son père. Le descendant de
Guillaume-le-Conquérant[356], quel qu'il soit, c'est un homme rouge,
cheveux blonds et plats, gros ventre, brave et avide, sensuel et féroce,
glouton et ricaneur, entouré de mauvaises gens, volant et violent, fort
mal avec l'Église. Il faut dire aussi qu'il n'a pas si bon temps que le
roi de France. Il a bien plus d'affaires; il gouverne à coups de lance
trois ou quatre peuples dont il n'entend pas la langue. Il faut qu'il
contienne les Saxons par les Normands, les Normands par les Saxons,
qu'il repousse aux montagnes Gallois et Écossais. Pendant ce temps-là,
le roi de France peut de son fauteuil lui jouer plus d'un tour. Il est
son suzerain d'abord; il est fils aîné de l'Église, fils légitime;
l'autre est le bâtard, le fils de la violence. C'est Ismaël et Isaac. Le
roi de France a la loi pour lui, _cette vieille mère avec son frein
rouillé, qu'on appelle la loi_[357]. L'autre s'en moque; il est fort,
il est chicaneur, en sa qualité de Normand. Dans ce grand mystère du
douzième siècle, le roi de France joue le personnage du bon Dieu,
l'autre celui du Diable. Sa légende généalogique le fait remonter d'un
côté à Robert-le-Diable, de l'autre à la fée Mélusine. «C'est l'usage
dans notre famille, disait Richard Coeur-de-Lion, que les fils haïssent
le père; du diable nous venons, et nous retournons au diable[358].»
Patience, le roi du bon Dieu aura son tour. Il souffrira beaucoup sans
doute; il est né endurant: le roi d'Angleterre peut lui voler sa femme
et ses provinces[359]; mais il recouvrera tout un matin. Les griffes lui
poussent sous son hermine. Le _saint homme de roi_ sera tout à l'heure
Philippe-Auguste ou Philippe-le-Bel.
[Footnote 355: Cela est très frappant dans leurs sceaux. Le roi
d'Angleterre est représenté sur une face assis, sur l'autre à cheval, et
brandissant son épée. Le roi de France est toujours assis. _App. 85._]
[Footnote 356: _App. 86._]
[Footnote 357: «The rusty curb of old father antic the law.»
(Shakespeare.)]
[Footnote 358: «De Diabolo venientes, et ad Diabolum transeuntes.»]
[Footnote 359: Il enleva à Louis VII sa femme Éléonore, le Poitou, la
Guyenne, etc.]
Il y a dans cette pâle et médiocre figure une force immense qui doit se
développer. C'est le roi de l'Église et de la bourgeoisie, le roi du
peuple et de la loi. En ce sens il a le droit divin. Sa force n'éclate
pas par l'héroïsme; il grandit d'une végétation puissante, d'une
progression continue, lente et fatale comme la nature. Expression
générale d'une diversité immense, symbole d'une nation tout entière,
plus il la représente, plus il semble insignifiant. La personnalité est
faible en lui; c'est moins un homme qu'une idée; être impersonnel, il
vit dans l'universalité, dans le peuple, dans l'Église, fille du peuple;
c'est un personnage profondément _catholique_ dans le sens étymologique
du mot.
Le bon roi Dagobert, Louis-le-Débonnaire, Robert-le-Pieux,
Louis-le-Jeune, saint Louis, sont les types de cet honnête roi. Tous
vrais saints quoique l'Église n'ait canonisé que le dernier[360], celui
qui fut puissant. Le scrupuleux Louis-le-Jeune est déjà saint Louis,
mais moins heureux, et ridicule par ses infortunes politiques et
conjugales. La femme tient grande place dans l'histoire de ces rois. Par
ce côté, ils sont hommes; la nature est forte chez eux: c'est presque
l'unique intérêt pour lequel ils se mettent quelquefois mal avec
l'Église; Louis-le-Débonnaire pour sa Judith, Lothaire II pour Valdrade,
Robert pour la reine Berthe, Philippe Ier pour Bertrade;
Philippe-Auguste pour Agnès de Méranie. Dans saint Louis, forme épurée
de la royauté du moyen âge, la domination de la femme est celle d'une
mère, de Blanche de Castille. On sait qu'il se cachait dans une armoire
quand sa mère, l'altière Espagnole, le surprenait chez sa femme, la
bonne Marguerite.
[Footnote 360: _App. 87._]
* * * * *
Louis-le-Gros, sur son lit de mort, reçut le prix de cette réputation
d'honnêteté qu'il avait acquise à sa famille. Le plus riche souverain de
la France, le comte de Poitiers et d'Aquitaine, qui se sentait aussi
mourir, ne crut pouvoir mieux placer sa fille Éléonore et ses vastes
États qu'en les donnant au jeune Louis VII, qui succéda bientôt à son
père (1137). Sans doute aussi, il n'était pas fâché de faire de sa fille
une reine. Le jeune roi avait été élevé bien dévotement dans le cloître
de Notre-Dame[361] c'était un enfant sans aucune méchanceté, et fort
livré aux prêtres; le vrai roi fut son précepteur, Suger, abbé de
Saint-Denis[362]. Au commencement pourtant l'agrandissement de ses
États, qui se trouvaient presque triplés par son mariage, semble lui
avoir enflé le coeur. Il essaya de faire valoir les droits de sa femme
sur le comté de Toulouse. Mais ses meilleurs amis parmi les barons, le
comte même de Champagne, refusèrent de le suivre à cette conquête du
Midi. En même temps le pape Innocent II, croyant pouvoir tout oser sous
ce pieux jeune roi, avait risqué de nommer son neveu à l'archevêché de
Bourges, métropole des Aquitaines. Saint Bernard et Pierre-le-Vénérable
réclamèrent en vain contre cette usurpation. Le neveu du pape se réfugia
sur les terres du comte de Champagne, dont la soeur venait d'être
répudiée par un cousin de Louis VII. Louis et son cousin, frappés
d'anathème par le pape, se vengèrent sur le comte de Champagne,
ravagèrent ses terres et brûlèrent le bourg de Vitry. Les flammes
gagnèrent malheureusement la principale église, où la plupart des
habitants s'étaient réfugiés. Ils y étaient au nombre de treize cents,
hommes, femmes et enfants. On entendit bientôt leurs cris; le vainqueur
lui-même ne pouvait plus les sauver, tous y périrent.
[Footnote 361: _App. 88._]