Blois, qui avait fait comme le seigneur de Montlhéry, voulut retourner
en Asie. Le brillant comte de Poitiers, le roué et le troubadour, sentit
qu'on n'était point un chevalier accompli sans avoir été à la terre
sainte. Il comptait bien trouver romanesques aventures et matière à
quelques bons contes[315]. De son duché d'Aquitaine, ne lui souciait
guère. Il offrit au roi d'Angleterre de le lui céder pour quelque argent
comptant. Il partit avec une grande armée, tous ses hommes, toutes ses
maîtresses[316]. Pour les Languedociens, c'était une croisade non
interrompue entre Tripoli et Toulouse. Alphonse _Jourdain_ était comte
de Tripoli. Son père avait manqué la royauté de Jérusalem: elle fut
offerte au comte d'Anjou, qui l'accepta et s'y ruina. Les Angevins
n'avaient que faire de la terre sainte. Pour les populations
commerçantes et industrielles du Languedoc, à la bonne heure, c'était un
excellent marché; ils en tiraient les denrées du Levant, à l'envi des
Pisans et des Vénitiens.
[Footnote 315: Il voyageait quelquefois dans ce seul but.]
[Footnote 316: Guibert de Nogent. «Examina contraxerat puellarum.»]
Ainsi la lourde féodalité s'était mobilisée, déracinée de la terre. Elle
allait et venait, elle vivait sur les grandes routes de la croisade,
entre la France et Jérusalem. Pour les Normands, ils n'avaient pas
besoin d'autre croisade que l'Angleterre; elle suffisait bien à les
occuper. Le roi seul restait fidèle au sol de la France, plus grand
chaque jour par l'absence et la préoccupation des barons. Il commença à
devenir quelque chose dans l'Europe. Il reçut, lui, cet adversaire des
petits seigneurs de la banlieue de Paris, une lettre de l'empereur Henri
IV, qui se plaignait au _roi des Celtes_ de la violence du pape[317].
Son titre faisait une telle illusion sur ses forces que, des Pyrénées,
le comte de Barcelone lui demanda du secours contre la terrible invasion
des Almoravides qui menaçaient l'Espagne et l'Europe. De même, quand le
héros de la croisade, ce glorieux Bohémond, prince d'Antioche, vint
implorer la compassion du peuple pour les chrétiens d'Asie, il crut
faire une chose populaire en épousant la soeur de Louis-le-Gros[318].
Bohémond n'avait garde de solliciter les secours des Normands, ses
compatriotes; le comte de Barcelone se défiait de ses voisins de
Toulouse. Personne ne se défiait du roi de France.
[Footnote 317: Sigebert de Gemblours.]
[Footnote 318: Suger.]
Ce qui faisait le danger de sa position, mais qui le rendait cher aux
églises et aux bourgeoisies du centre de la France, c'était le voisinage
des Normands. Ils avaient pris Gisors au mépris des conventions, et de
là dominaient le Vexin presque jusqu'à Paris. Ces conquérants ne
respectaient rien. La toute petite royauté de France ne leur aurait pas
tenu tête sans la jalousie de la Flandre et de l'Anjou. Le comte d'Anjou
demanda et obtint le titre de sénéchal du roi de France. C'était le
droit de mettre les plats sur la table; mais la féodalité ennoblissait
tous les offices domestiques, et le comte d'Anjou était trop puissant
pour croire qu'on pût tirer jamais parti contre lui de cette domesticité
volontaire, qui équivalait à une étroite ligue contre les Normands.
Les Normands n'eurent aucun avantage décisif; ils n'employaient contre
le roi de France que la moindre partie de leurs forces. Dans la réalité,
la Normandie n'était pas chez elle, mais en Angleterre. Leur victoire à
Brenneville, dans un combat de cavalerie où les deux rois se
rencontrèrent et firent assez bien de leur personne, n'eut point de
résultat. Dans cette célèbre bataille du douzième siècle, il y eut, dit
Orderic Vital, trois hommes de tués. Qu'on dise encore que les temps
chevaleresques sont les temps héroïques (1119).
Cette défaite fut cruellement vengée par les milices des communes, qui
pénétrèrent en Normandie et y commirent d'affreux ravages. Elles étaient
conduites par les évêques eux-mêmes, qui ne craignaient rien tant que de
tomber sous la féodalité normande. Le roi espérait tirer un parti bien
plus avantageux encore de la protection ecclésiastique, lorsque Calixte
II excommunia l'empereur Henri V au concile de Reims, où siégeaient
quinze archevêques et deux cents évêques. Louis s'y présenta, accusa
humblement devant le pape le roi normand d'Angleterre, Henri Beauclerc,
comme le violateur du droit des gens et l'allié des seigneurs qui
désolaient les campagnes. «Les évêques, dit-il, détestaient avec raison
Thomas de Marle, brigand séditieux qui ravageait toute la province;
aussi m'ordonnèrent-ils d'attaquer cet ennemi des voyageurs et de tous
les faibles: les loyaux barons de France se réunirent à moi pour
réprimer les violateurs des lois, et ils combattirent pour l'amour de
Dieu avec toute l'assemblée de l'armée chrétienne. Le comte de Nevers,
revenant paisiblement, avec mon congé, de cette expédition, a été pris
et retenu jusqu'à ce jour par le comte Thibault, quoiqu'une foule de
seigneurs aient supplié Thibault de ma part de le remettre en liberté,
et que les évêques aient mis toute sa terre sous l'anathème.» Lorsque le
roi eut parlé, les prélats français attestèrent qu'il avait dit la
vérité. Mais le pape avait bien assez de sa lutte contre l'empereur,
sans se faire encore un ennemi du roi d'Angleterre.
Quoi qu'il en soit, le roi de France était tellement l'homme de
l'Église, qu'elle lui laissait exercer paisiblement ce droit
d'investiture pour lequel le pape excommuniait l'empereur[319]. Ce droit
n'avait pas d'inconvénient dans la main du protégé des évêques. Louis
d'ailleurs inspirait tant de confiance! C'était un prince selon Dieu et
selon le monde.
[Footnote 319: Les moines de Saint-Denis élurent Suger pour abbé sans
attendre la présentation royale. Louis s'en montra fort irrité, et mit
en prison plusieurs moines. (Suger.)--Ainsi l'exception prouve ici la
règle.]
Henri Beauclerc avait supplanté son frère Robert. Louis-le-Gros prit
sous sa protection Guillaume Cliton, fils de Robert. Il essaya en vain
de l'établir en Normandie, mais il l'aida à se faire comte de Flandre.
Lorsque le comte de Flandre, Charles-le-Bon, eut été massacré par les
hommes de Bruges, Louis entreprit cette expédition lointaine, vengea le
comte d'une manière éclatante, et décida les Flamands à prendre pour
comte le Normand Guillaume Cliton. On s'habituait ainsi à regarder le
roi de France comme le ministre de la Providence.
Plus lointaines encore, et non moins éclatantes, furent ses expéditions
dans le Midi. À l'époque de la croisade, le comte de Bourges avait vendu
au roi son comté[320]. Cette possession, dont le roi était séparé par
tant de terres plus ou moins ennemies, acquit de l'importance lorsqu'en
1115 le seigneur du Bourbonnais, voisin du Berry, appela le roi à son
secours contre le frère de son prédécesseur, qui lui disputait cette
seigneurie. Louis-le-Gros y passa avec une armée et le protégea
efficacement. Dès lors, il eut pied dans le Midi. Par deux fois, il y
fit une espèce de croisade en faveur de l'évêque de Clermont, qui se
disait opprimé par le comte d'Auvergne. Les grands vassaux du Nord,
comtes de Flandre, d'Anjou, de Bretagne, et plusieurs barons normands le
suivirent volontiers. C'était un grand plaisir pour eux de faire une
campagne dans le Midi. Les réclamations du comte de Poitiers, duc
d'Aquitaine et suzerain du comte d'Auvergne, ne furent point écoutées.
Quelques années après, l'évêque du Puy-en-Velay demanda un privilège au
roi de France, prétextant l'absence de son seigneur, le comte de
Toulouse, qui était alors à la terre sainte (1134).
[Footnote 320: Il le lui avait acheté 60.000 liv. Foulques-le-Réchin
avait aussi cédé le Gâtinais, pour obtenir sa neutralité.]
On vit, dès l'an 1124, combien le roi de France était devenu puissant.
L'empereur Henri V, excommunié au concile de Reims, gardait rancune aux
évêques et au roi. Son gendre, Henri Beauclerc, l'engageait d'ailleurs à
envahir la France. L'empereur en voulait, dit-on, à la ville de Reims. À
l'instant toutes les milices s'armèrent[321]. Les grands seigneurs
envoyèrent leurs hommes. Le duc de Bourgogne, le comte de Nevers, celui
de Vermandois, le comte même de Champagne, qui faisait alors la guerre à
Louis-le-Gros en faveur du roi normand, les comtes de Flandre, de
Bretagne, d'Aquitaine, d'Anjou, accoururent contre les Allemands, qui
n'osèrent pas avancer. Cette unanimité de la France du Nord, sous
Louis-le-Gros, contre l'Allemagne semblait annoncer, un siècle d'avance,
la victoire de Bouvines, comme son expédition en Auvergne fait déjà
penser à la conquête du Midi au treizième siècle.
[Footnote 321: Suger.]
Telle fut, après la première croisade, la résurrection du roi et du
peuple. Peuple et roi se mirent en marche sous la bannière de
Saint-Denis. _Montjoye Saint-Denys_ fut le cri de la France. Saint-Denis
et l'Église, Paris et la royauté, en face l'un de l'autre. Il y eut un
centre, et la vie s'y porta; un coeur de peuple y battit. Le premier
signe, la première pulsation, c'est l'élan des écoles et la voix
d'Abailard. La liberté, qui sonnait si bas dans le beffroi des communes
de Picardie, éclata dans l'Europe par la voix du logicien breton. Le
disciple d'Abailard, Arnaldo de Brescia, fut l'écho qui réveilla
l'Italie. Les petites communes de France eurent, sans s'en douter, des
soeurs dans les cités lombardes, et dans Rome, cette grande commune du
monde antique.
La chaîne des libres penseurs rompue, ce semblé, après
Jean-le-Scot[322], s'était renouée par notre grand Gerbert, qui fut pape
en l'an 1000. Élève à Cordoue et maître à Reims[323], Gerbert eut pour
disciple Fulbert de Chartres, dont l'élève, Bérenger de Tours, effraya
l'Église par le premier doute sur l'eucharistie. Peu après, le chanoine
Roscelin de Compiègne osa toucher à la Trinité. Il enseignait de plus
que les idées générales n'étaient que des mots: «L'homme vertueux est
une réalité, la vertu n'est qu'un son.» Cette réforme hardie habituait à
ne voir que des personnifications dans les idées qu'on avait réalisées.
Ce n'était pas moins que le passage de la poésie à la prose. Cette
hérésie logique fit horreur aux contemporains de la première croisade;
le nominalisme, comme on l'appelait, fut étouffé pour quelque temps.
[Footnote 322: Il y a moins de lacunes dans la suite des historiens. Les
plus distingués qui parurent furent d'abord des Allemands, comme Othon
de Freysingen, pour célébrer les grands empereurs de la maison de Saxe,
puis les Normands d'Italie et de France, Guillaume Malaterra, Guillaume
de Jumièges, et le chapelain du conquérant de l'Angleterre, Guillaume de
Poitiers. La France proprement dite avait eu le spirituel Raoul Glaber,
et un siècle après, entre une foule d'historiens de la croisade,
l'éloquent Guibert de Nogent; Raymond d'Agiles appartient au Midi.]
[Footnote 323: Depuis longtemps des écoles de théologie s'étaient
formées aux grands foyers ecclésiastiques: d'abord, à Poitiers, à Reims,
puis au Bec, au Mans, à Auxerre, à Laon et à Liège. Orléans et Angers
professaient spécialement le droit. Des écoles juives avaient osé
s'ouvrir à Béziers, à Lunel, à Marseille. De savants rabbins
enseignaient à Carcassonne; dans le Nord même, sous le comte de
Champagne, à Troyes et Vitry, et dans la ville royale d'Orléans.]
Les champions ne manquèrent pas à l'Église contre les novateurs. Les
Lombards Lanfranc et saint Anselme, tous deux archevêques de Kenterbury,
combattirent Bérenger et Roscelin. Saint Anselme, esprit original,
trouva déjà le fameux argument de Descartes pour l'existence de Dieu:
«Si Dieu n'existait pas, je ne pourrais le concevoir[324]». Ce fut pour
lui une grande joie d'avoir fait cette découverte après une longue
insomnie. Il inscrivit sur son livre: «L'insensé a dit: Il n'y a pas de
Dieu.» Un moine osa trouver la preuve faible, et intituler sa réponse:
«Petit livre pour l'insensé[325].» Ces premiers combats n'étaient que
des préludes. Grégoire VII défendit qu'on inquiétât Bérenger[326].
C'était alors la querelle des investitures, la lutte matérielle, la
guerre contre l'empereur. Une autre lutte allait commencer, bien plus
grave, dans la sphère de l'intelligence, lorsque la question descendrait
de la politique à la théologie, à la morale, et que la moralité même du
christianisme serait mise en question. Ainsi Pélage vint après Arius,
Abailard après Bérenger.
[Footnote 324: Proslogium, c. II.]
[Footnote 325: Libellus pro insipiente.]
[Footnote 326: Les partisans de l'empereur accusèrent Grégoire d'avoir
ordonné un jeûne aux cardinaux, pour obtenir de Dieu qu'il montrât qui
avait raison sur le corps du Christ, Bérenger ou l'Église romaine?]
L'Église semblait paisible. L'école de Laon et celle de Paris étaient
occupées par deux élèves de saint Anselme de Kenterbury, Anselme de Laon
et Guillaume de Champeaux. Cependant, de grands signes apparaissaient:
les Vaudois avaient traduit la Bible en langue vulgaire, les Institutes
furent aussi traduites; le droit fut enseigné en face de la théologie, à
Orléans et à Angers. L'existence de l'école de Paris était pour l'Église
un danger. Les idées, jusque-là dispersées, surveillées dans les
diverses écoles ecclésiastiques, allaient converger vers un centre. Ce
grand nom d'_Université_ commençait, dans la capitale de la France, au
moment où l'universalité de la langue française semblait presque
accomplie. Les conquêtes des Normands, la première croisade, l'avaient
porté partout, ce puissant idiome philosophique, en Angleterre, en
Sicile, à Jérusalem. Cette circonstance seule donnait à la France
centrale, à Paris, une force immense d'attraction. Le français de Paris
devint peu à peu proverbial[327]. La féodalité avait trouvé dans la
ville royale son centre politique; cette ville allait devenir la
capitale de la pensée humaine.
[Footnote 327: Chaucer dit d'une abbesse anglaise de haut parage: «Elle
parlait français parfaitement et gracieusement, comme on l'enseigne à
Stratford-Athbow; car pour le français de Paris, elle n'en savait
rien.»]
Celui qui commença cette révolution n'était pas un prêtre; c'était un
beau jeune homme[328], brillant, aimable, de noble race[329]. Personne
ne faisait comme lui des vers d'amour en langue vulgaire; il les
chantait lui-même. Avec cela, une érudition extraordinaire pour le
temps: lui seul alors savait le grec et l'hébreu. Peut-être avait-il
fréquenté les écoles juives (il y en avait plusieurs dans le Midi) ou
les rabbins de Troyes, de Vitry ou d'Orléans. Il y avait alors deux
écoles principales à Paris, la vieille école épiscopale du parvis
Notre-Dame, et celle de Sainte-Geneviève, sur la montagne, où brillait
Guillaume de Champeaux. Abailard vint s'asseoir parmi ses élèves, lui
soumit des doutes, l'embarrassa, se joua de lui et le condamna au
silence. Il en eût fait autant d'Anselme de Laon, si le professeur, qui
était évêque, ne l'eût chassé de son diocèse. Ainsi allait ce chevalier
errant de la dialectique, démontant les plus fameux champions. Il dit
lui-même qu'il n'avait renoncé à l'autre escrime, à celle des tournois,
que par amour pour les combats de la parole[330]. Vainqueur dès lors et
sans rival, il enseigna à Paris et à Melun, où résidait Louis-le-Gros,
et où les seigneurs commençaient à venir en foule. Ces chevaliers
encourageaient un homme de leur ordre qui avait battu les prêtres sur
leur propre terrain, et qui réduisait au silence les plus suffisants des
clercs.
[Footnote 328: _App. 78._]
[Footnote 329: Né en 1079, près de Nantes, il était fils aîné, et
renonça à son droit d'aînesse.]
[Footnote 330: On voit par une de ses lettres qu'il avait d'abord étudié
les lois.]
Les prodigieux succès d'Abailard s'expliquent aisément. Il semblait que
pour la première fois l'on entendait une voix libre, une voix humaine.
Tout ce qui s'était produit dans la forme lourde et dogmatique de
l'enseignement clérical, sous la rude enveloppe du latin du moyen âge,
apparut dans l'élégance antique, qu'Abailard avait retrouvée. Le hardi
jeune homme simplifiait, expliquait, popularisait, humanisait[331]. À
peine laissait-il quelque chose d'obscur et de divin dans les plus
formidables mystères. Il semblait que jusque-là l'Église eût bégayé, et
qu'Abailard parlait. Tout devenait doux et facile; il traitait poliment
la religion, la maniait doucement, mais elle lui fondait dans la main.
Il ramenait la religion à la philosophie, la morale à l'humanité[332].
_Le crime n'est pas dans l'acte_, disait-il, _mais dans l'intention_,
dans la conscience. Ainsi plus de péché d'habitude ni d'ignorance.
_Ceux-là même n'ont pas péché qui ont crucifié Jésus, sans savoir qu'il
fût le Sauveur._ Qu'est-ce que le péché originel? _Moins un péché qu'une
peine._ Mais alors pourquoi la Rédemption, la Passion, s'il n'y a pas eu
péché? _C'est un acte de pur amour. Dieu a voulu substituer la loi de
l'amour à celle de la crainte._
[Footnote 331: _App. 79._]
[Footnote 332: C'est, comme on sait, à Sainte-Geneviève, au pied de la
tour (très mal nommée) de Clovis, qu'ouvrit cette grande école. De cette
montagne sont descendues toutes les écoles modernes. Je vois au pied de
cette tour une terrible assemblée, non seulement les auditeurs
d'Abailard, cinquante évêques, vingt cardinaux, deux papes, toute la
scolastique; non seulement la savante Héloïse, l'enseignement des
langues et la Renaissance, mais Arnaldo de Brescia, la Révolution.
Quel était donc ce prodigieux enseignement, qui eut de tels effets?
Certes, s'il n'eût été rien que ce qu'on en a conservé, il y aurait lieu
de s'étonner. Mais on entrevoit fort bien qu'il y eut tout autre chose.
C'était plus qu'une science, c'était un esprit, esprit surtout de grande
douceur, effort d'une logique humaine pour interpréter la sombre et dure
théologie du moyen âge. C'est par là qu'il enleva le monde, bien plus
que par sa logique et sa théorie des universaux.]
Cette philosophie circula rapidement: elle passa en un instant la mer et
les Alpes[333]; elle descendit dans tous les rangs. Les laïques se
mirent à parler des choses saintes. Partout, non plus seulement dans les
écoles, mais sur les places, dans les carrefours, grands et petits,
hommes et femmes, discouraient sur les mystères. Le tabernacle était
comme forcé; le Saint des saints traînait dans la rue. Les simples
étaient ébranlés, les saints chancelaient, l'Église se taisait.
[Footnote 333: _App. 80._]
Il y allait pourtant du christianisme tout entier: il était attaqué par
la base. Si le péché originel n'était plus un péché, mais une peine,
cette peine était injuste, et la Rédemption inutile. Abailard se
défendait d'une telle conclusion; mais il justifiait le christianisme
par de si faibles arguments, qu'il l'ébranlait plutôt davantage en
déclarant qu'il ne savait pas de meilleures réponses. Il se laissait
pousser à l'absurde, et puis il alléguait l'autorité et la foi.
Ainsi l'homme n'était plus coupable, la chair était justifiée,
réhabilitée. Tant de souffrances, par lesquelles les hommes s'étaient
immolés, elles étaient superflues. Que devenaient tant de martyrs
volontaires, tant de jeûnes et de macérations, et les veilles des
moines, et les tribulations des solitaires, tant de larmes versées
devant Dieu? Vanité, dérision. Ce Dieu était un Dieu aimable et facile,
qui n'avait que faire de tout cela[334].
[Footnote 334: Tel est le point de vue chrétien au moyen âge. Je l'ai
exposé dans sa rigueur. Cela seul explique comment Abailard, dans sa
lutte avec saint Bernard, fut condamné sans être examiné, sans être
entendu.]
L'Église était alors sous la domination d'un moine, d'un simple abbé de
Clairvaux, de saint Bernard. Il était noble, comme Abailard. Originaire
de la haute Bourgogne[335], du pays de Bossuet et de Buffon, il avait
été élevé dans cette puissante maison de Cîteaux, soeur et rivale de
Cluny, qui donna tant de prédicateurs illustres, et qui fit, un
demi-siècle après, la croisade des Albigeois. Mais saint Bernard trouva
Cîteaux trop splendide et trop riche; il descendit dans la pauvre
Champagne et fonda le monastère de Clairvaux, dans la _vallée
d'Absinthe_. Là, il put mener à son gré cette vie de douleurs qu'il lui
fallait. Rien ne l'en arracha; jamais il ne voulut entendre à être autre
chose qu'un moine. Il eût pu devenir archevêque et pape. Forcé de
répondre à tous les rois qui le consultaient, il se trouva tout-puissant
malgré lui, et condamné à gouverner l'Europe. Une lettre de saint
Bernard fit sortir de la Champagne l'armée du roi de France. Lorsque le
schisme éclata par l'élévation simultanée d'Innocent II et d'Anaclet,
saint Bernard fut chargé par l'Église de France de choisir, et choisit
Innocent[336]. L'Angleterre et l'Italie résistaient: l'abbé de Clairvaux
dit un mot au roi d'Angleterre; puis, prenant le pape par la main, il le
mena par toutes les villes d'Italie, qui le reçurent à genoux. On
s'étouffait pour toucher le saint, on s'arrachait un fil de sa robe;
toute sa route était tracée par des miracles.
[Footnote 335: Sa mère était de Montbar, du pays de Buffon. Montbar
n'est pas loin de Dijon, la patrie de Bossuet.--Il était né en 1091.]
[Footnote 336: Voy. sur cette affaire les lettres de saint Bernard aux
villes d'Italie (à Gênes, à Pise, à Milan, etc.), à l'impératrice, au
roi d'Angleterre et à l'empereur.]
Mais ce n'étaient pas là ses plus grandes affaires; ses lettres nous
l'apprennent. Il se prêtait au monde, et ne s'y donnait pas: son amour
et son trésor étaient ailleurs. Il écrivait dix lignes au roi
d'Angleterre, et dix pages à un pauvre moine. Homme de vie intérieure,
d'oraison et de sacrifice, personne, au milieu du bruit, ne sut mieux
s'isoler. Les sens ne lui disaient plus rien du monde. Il marcha, dit
son biographe, tout un jour le long du lac de Lausanne, et le soir
demanda où était le lac. Il buvait de l'huile pour de l'eau, prenait du
sang cru pour du beurre. Il vomissait presque tout aliment. C'est de la
Bible qu'il se nourrissait, et il se désaltérait de l'Évangile. À peine
pouvait-il se tenir debout, et il trouva des forces pour prêcher la
croisade à cent mille hommes. C'était un esprit plutôt qu'un homme qu'on
croyait voir, quand il paraissait ainsi devant la foule, avec sa barbe
rousse et blanche, ses blonds et blancs cheveux; maigre et faible, à
peine un peu de vie aux joues[337]. Ses prédications étaient terribles;
les mères en éloignaient leurs fils, les femmes leurs maris; ils
l'auraient tous suivi aux monastères; Pour lui, quand il avait jeté le
souffle de vie sur cette multitude, il retournait vite à Clairvaux,
rebâtissait près du couvent sa petite loge de ramée et de feuilles[338],
et calmait un peu dans l'explication du Cantique des cantiques, qui
l'occupa toute sa vie, son âme malade d'amour.
[Footnote 337: Gaufridus: «Subtilissima cutis in genis modice rubens.»]
[Footnote 338: Guill. de S. Theod. «Jusqu'ici tout ce qu'il a lu dans
les saintes Écritures, et ce qu'il y sent spirituellement, lui est venu
en méditant et en priant dans les champs et dans les forêts, et il a
coutume de dire en plaisantant à ses amis qu'il n'a jamais eu en cela
d'autres maîtres que les chênes et les hêtres.»--Saint Bernard écrit à
un certain Murdach qu'il engage à se faire moine: «Experto crede;
aliquid amplius in silvis invenies quam in libris. Ligna et lapides
docebunt te quod a magistris audire non possis... An non montes stillant
dulcedinem, et colles fluunt lac et mel, et valles abundant frumento?»]
Qu'on songe avec quelle douleur un tel homme dut apprendre les progrès
d'Abailard, les envahissements de la logique sur la religion, la
prosaïque victoire du raisonnement sur la foi... C'était lui arracher
son Dieu!
Saint Bernard n'était pas un logicien comparable à son rival; mais
celui-ci était parvenu à cet excès de prospérité où l'infatuation
commune nous jette dans quelque grande faute. Tout lui réussissait. Les
hommes s'étaient tus devant lui; les femmes regardaient toutes avec
amour un jeune homme aimable et invincible, beau de figure et
tout-puissant d'esprit, traînant après soi tout le peuple. «J'en étais
venu au point, dit-il, que quelque femme que j'eusse honorée de mon
amour, je n'aurais eu à craindre aucun refus.» Rousseau dit précisément
le même mot en racontant dans ses _Confessions_ le succès de la
_Nouvelle Héloïse_.