quand il ne resta presque personne dans la ville, ils allèrent, avec
larmes et gémissements, en se battant la poitrine, adorer le saint
tombeau. Il s'agit ensuite de savoir quel serait le roi de la conquête,
qui aurait le triste honneur de défendre Jérusalem. On institua une
enquête sur chacun des princes, afin d'élire le plus digne; on
interrogea leurs serviteurs, pour découvrir leurs vices cachés. Le comte
de Saint-Gilles, le plus riche des croisés, eût été élu probablement;
mais ses serviteurs craignant de rester avec lui à Jérusalem, ils
n'hésitèrent pas à noircir leur maître, et lui épargnèrent la royauté.
Ceux du duc de Lorraine, interrogés à leur tour, après avoir bien
cherché, ne trouvèrent rien à dire contre lui, sinon qu'il restait trop
longtemps dans les églises, au delà même des offices, qu'il allait
toujours s'enquérant aux prêtres des histoires représentées dans les
images et les peintures sacrées, au grand mécontentement de ses amis,
qui l'attendaient pour le repas[292]. Godefroi se résigna, mais il ne
voulut jamais prendre la couronne royale dans un lieu où le Sauveur en
avait porté une d'épines. Il n'accepta d'autre titre que celui d'avoué
et baron du Saint-Sépulcre. Le patriarche réclamant Jérusalem et tout le
royaume, le conquérant ne fit point d'objection, il céda tout devant le
peuple, se réservant la jouissance seulement, c'est-à-dire la défense.
Dès la première année, il lui fallut battre une armée innombrable
d'Égyptiens, qui vinrent attaquer les croisés à Ascalon. C'était une
guerre éternelle, une misère irrémédiable, un long martyre que Godefroi
se trouvait avoir conquis. Dès le commencement, le royaume se trouvait
infesté par les Arabes jusqu'aux portes de la capitale; l'on osait à
peine cultiver les campagnes. Tancrède fut le seul des chefs qui voulut
bien rester avec Godefroi. Celui-ci put à peine garder en tout trois
cents chevaliers[293].
[Footnote 292: Guillaume de Tyr.]
[Footnote 293: À Antioche, Tancrède avait juré qu'il n'abandonnerait pas
la place tant qu'il lui resterait quarante chevaliers. (Guibert.)]
C'était cependant une grande chose pour la chrétienté d'occuper ainsi,
au milieu des infidèles, le berceau de sa religion. Une petite Europe
asiatique y fut faite à l'image de la grande. La féodalité s'y organisa
dans une forme plus sévère même que dans aucun pays de l'Occident.
L'ordre hiérarchique et tout le détail de la justice féodale y fut réglé
dans les fameuses _Assises de Jérusalem_ par Godefroi et ses barons. Il
y eut un prince de Galilée, un marquis de Jaffa, un baron de Sidon. Ces
titres du moyen âge attachés aux noms les plus vénérables de l'antiquité
biblique semblent un travestissement. Que la forteresse de David fût
crénelée par un duc de Lorraine, qu'un géant barbare de l'Occident, un
Gaulois, une tête blonde masquée de fer, s'appelât le marquis de Tyr,
voilà ce que n'avait pas vu Daniel.
La Judée était devenue une France. Notre langue, portée par les Normands
en Angleterre et en Sicile, le fut en Asie par la croisade. La langue
française succéda, comme langue politique, à l'universalité de la langue
latine, depuis l'Arabie jusqu'à l'Irlande. Le nom de Francs devint le
nom commun des Occidentaux[294]. Et quelque faible encore que fût la
royauté française, le frère du triste Philippe Ier, cet Hugues de
Vermandois qui se sauva d'Antioche, n'en était pas moins appelé par les
Grecs le frère du chef des princes chrétiens, et du roi des rois.
[Footnote 294: _App. 72._]
CHAPITRE IV
Suites de la Croisade. Les Communes. Abailard. Première moitié du
douzième siècle.
Il appartient à Dieu de se réjouir sur son oeuvre et de dire: Ceci est
bon. Il n'en est pas ainsi de l'homme. Quand il a fait la sienne, quand
il a bien travaillé, qu'il a bien couru et sué, quand il a vaincu, et
qu'il le tient enfin, l'objet adoré, il ne le reconnaît plus, le laisse
tomber des mains, le prend en dégoût, et soi-même. Alors ce n'est plus
pour lui la peine de vivre; il n'a réussi, avec tant d'efforts, qu'à
s'ôter son Dieu. Ainsi Alexandre mourut de tristesse quand il eut
conquis l'Asie, et Alaric, quand il eut pris Rome. Godefroi de Bouillon
n'eut pas plutôt la terre sainte qu'il s'assit découragé sur cette
terre, et languit de reposer dans son sein. Petits et grands, nous
sommes tous en ceci Alexandre et Godefroi. L'historien comme le héros.
Le sec et froid Gibbon lui-même exprime une émotion mélancolique, quand
il a fini son grand ouvrage[295]. Et moi, si j'ose aussi parler,
j'entrevois, avec autant de crainte que de désir, l'époque où j'aurai
terminé la longue croisade à travers les siècles, que j'entreprends pour
ma patrie.
[Footnote 295: «Je songeai que je venais de prendre congé de l'ancien et
agréable compagnon de ma vie.» (Mém. de Gibbon.)]
La tristesse fut grande pour les hommes du moyen âge, quand ils furent
au but de cette aventureuse expédition, et jouirent de cette Jérusalem
tant désirée. Six cent mille hommes s'étaient croisés. Ils n'étaient
plus que vingt-cinq mille en sortant d'Antioche; et quand ils eurent
pris la cité sainte, Godefroi resta pour la défendre avec trois cents
chevaliers; quelques autres à Tripoli, avec Raymond; à Édesse, avec
Beaudoin; à Antioche, avec Bohémond. Dix mille hommes revirent l'Europe.
Qu'était devenu tout le reste? Il était facile d'en trouver la trace;
elle était marquée par la Hongrie, l'empire grec et l'Asie, sur une
route blanche d'ossements. Tant d'efforts et un tel résultat! Il ne faut
pas s'étonner si le vainqueur lui-même prit la vie en dégoût, Godefroi
n'accusa pas Dieu, mais il languit et mourut[296].
[Footnote 296: _App. 73._]
C'est qu'il ne se doutait pas du résultat véritable de la croisade. Ce
résultat qu'on ne pouvait ni voir, ni toucher, n'en était pas moins
réel. L'Europe et l'Asie s'étaient approchées, reconnues; les haines
d'ignorance avaient déjà diminué. Comparons le langage des contemporains
avant et après la croisade.
«C'était chose amusante, dit le farouche Raymond d'Agiles, de voir les
Turcs, pressés de tous côtés par les nôtres, se jeter en fuyant les uns
sur les autres et se pousser mutuellement dans les précipices; c'était
un spectacle assez amusant et délectable[297].»
[Footnote 297: _App. 74._]
Tout est changé après la croisade[298]. Le frère et successeur de
Godefroi, le roi Beaudoin, épouse une femme issue d'une famille illustre
«parmi les gentils du pays». Lui-même adopte leurs usages, prend une
robe longue, laisse croître sa barbe, et se fait adorer à l'orientale.
Il commence à compter les Sarrasins pour des hommes. Blessé, il refuse à
ses médecins la permission de blesser un prisonnier pour étudier son
mal[299]. Il a pitié d'une prisonnière musulmane qui accouche dans son
armée; il arrête sa marche, plutôt que de l'abandonner dans le
désert[300].
[Footnote 298: Guibert reconnaît que les Sarrasins peuvent atteindre un
certain degré de vertu. «Hospitabatur (Rothbertus Senior) apud
aliquem... vitæ, quantum ad eos, sanctioris.»]
[Footnote 299: Guibert.--Albert d'Aix dit, en parlant des premiers
croisés: «Dieu les punit pour avoir exercé d'affreuses violences contre
les juifs; car Dieu est juste, et ne veut pas qu'on emploie la force
pour contraindre personne à venir à lui.»]
[Footnote 300: Il lui donna pour la couvrir son propre manteau.
(Guillaume de Tyr.)]
Que sera-ce des chrétiens eux-mêmes? Quels sentiments d'humanité, de
charité, d'égalité, n'ont-ils pas eu l'occasion d'acquérir dans cette
communauté de périls et d'extrêmes misères! La chrétienté, réunie un
instant sous un même drapeau, a connu une sorte de patriotisme
européen[301]. Quelques vues temporelles qui se soient mêlées à leur
entreprise, la plupart ont goûté de la vertu et rêvé la sainteté. Ils
ont essayé de valoir mieux qu'eux-mêmes, et sont devenus chrétiens, au
moins en haine des infidèles[302].
[Footnote 301: On a vu plus haut que les barons avaient tous renoncé à
leurs cris d'armes pour adopter le cri de la croisade: Dieu le
veut!--Foulcher de Chartres: «Qui jamais a entendu dire qu'autant de
nations, de langues différentes, aient été réunies en une seule armée,
Francs, Flamands, Frisons, Gaulois, Bretons, Allobroges, Lorrains,
Allemands, Bavarois, Normands, Écossais, Anglais, Aquitains, Italiens,
Apuliens, Ibères, Daces, Grecs, Arméniens? Si quelque Breton ou Teuton
venait à me parler, il m'était impossible de lui répondre. Mais, quoique
divisés en tant de langues, nous semblions tous autant de frères et de
proches parents unis dans un même esprit par l'amour du Seigneur. Si
l'un de nous perdait quelque chose de ce qui lui appartenait, celui qui
l'avait trouvé le portait avec lui bien soigneusement, et pendant
plusieurs jours, jusqu'à ce qu'à force de recherches il eût découvert
celui qui l'avait perdu, et le lui rendait de son plein gré, comme il
convient à des hommes qui ont entrepris un saint pèlerinage.»]
[Footnote 302: _App. 75._]
Le jour où, sans distinction de libres et de serfs, les puissants
désignèrent ainsi ceux qui les suivaient, NOS PAUVRES, fut l'ère de
l'affranchissement[303]. Le grand mouvement de la croisade ayant un
instant tiré les hommes de la servitude locale, les ayant menés au grand
air par l'Europe et l'Asie, ils cherchèrent Jérusalem, et rencontrèrent
la liberté. Cette trompette libératrice de l'archange, qu'on avait cru
entendre en l'an 1000, elle sonna un siècle plus lard dans la
prédication de la croisade. Au pied de la tour féodale, qui l'opprimait
de son ombre, le village s'éveilla. Cet homme impitoyable qui ne
descendait de son nid de vautour que pour dépouiller ses vassaux, les
arma lui-même, les emmena, vécut avec eux, souffrit avec eux, la
communauté de misère amollit son coeur. Plus d'un serf put dire au
baron: «Monseigneur, je vous ai trouvé un verre d'eau dans le désert; je
vous ai couvert de mon corps au siège d'Antioche ou de Jérusalem.»
[Footnote 303: Raym. d'Agiles. «Pauperes nostri...»]
Il dut y avoir aussi des aventures bizarres, des fortunes étranges. Dans
cette mortalité terrible, lorsque tant de nobles avaient péri, ce fut
souvent un titre de noblesse d'avoir survécu. L'on sut alors ce que
valait un homme. Les serfs eurent aussi leur histoire héroïque. Les
parents de tant de morts se trouvèrent parents des martyrs. Ils
appliquèrent à leurs pères, à leurs frères, les vieilles légendes de
l'Église. Ils surent que c'était un pauvre homme qui avait sauvé
Antioche en trouvant la sainte lance, et que les fils et les frères des
rois s'étaient sauvés d'Antioche. Ils surent que le pape n'était point
allé à la croisade, et que la sainteté des moines et des prêtres avait
été effacée par la sainteté d'un laïque, de Godefroi de Bouillon.
L'humanité recommença alors à s'honorer elle-même dans les plus
misérables conditions. Les premières révolutions communales précèdent ou
suivent de près l'an 1100. Ils s'avisèrent que chacun devait disposer du
fruit de son travail, et marier lui-même ses enfants; ils s'enhardirent
à croire qu'ils avaient droit d'aller et de venir, de vendre et
d'acheter, et soupçonnèrent, dans leur outrecuidance, qu'il pouvait bien
se faire que les hommes fussent égaux.
Jusque-là cette formidable pensée de l'égalité ne s'était pas nettement
produite. On nous dit bien que dès avant l'an 1000 les paysans de la
Normandie s'étaient ameutés: mais cette tentative fut réprimée sans
peine. Quelques cavaliers coururent les campagnes, dispersèrent les
vilains, leur coupèrent les pieds et les mains; il n'en fut plus
parlé[304]. Les paysans, en général, étaient trop isolés. Leurs
_jacqueries_ devaient échouer dans tout le moyen âge. Ils étaient aussi,
malheureusement, il faut le dire, trop dégradés par l'esclavage, trop
brutes, trop effarouchés par l'excès de leurs maux: leur victoire eût
été celle de la barbarie.
[Footnote 304: _App. 76._]
Mais c'était surtout dans les bourgs populeux, qui s'étaient formés au
pied des châteaux, que fermentaient les idées d'affranchissement. Les
seigneurs laïques ou ecclésiastiques avaient encouragé la population de
ces bourgades par des concessions de terre, désireux d'augmenter leur
force et le nombre de leurs vassaux. Ce n'était pas de grandes et
commerçantes cités, comme dans le midi de la France et dans l'Italie;
mais il y avait un peu d'industrie grossière, quelques forgerons,
beaucoup de tisserands, des bouchers, des cabaretiers dans les villes de
passage. Quelquefois les seigneurs attiraient des artisans habiles, au
moins pour broder l'étoffe ou forger l'armure. Il fallait bien laisser
un peu de liberté à ces hommes: ils portaient tout dans leurs bras, ils
auraient quitté le pays.
C'était donc par les villes que devait commencer la liberté, par les
villes du centre de la France, qu'elles s'appelassent villes
privilégiées ou communes, qu'elles eussent obtenu ou arraché leurs
franchises. L'occasion, en général, fut la défense des populations
contre l'oppression et les brigandages des seigneurs féodaux; en
particulier, la défense de l'Île-de-France contre le pays féodal par
excellence, contre la Normandie. «À cette époque, dit Orderic Vital, la
communauté populaire fut établie par les évêques, de sorte que les
prêtres accompagnassent le roi aux sièges ou aux combats, avec les
bannières de leurs paroisses et tous les paroissiens.» Ce fut, selon le
même historien, un Montfort (famille illustre qui devait, au siècle
suivant, détruire les libertés du midi de la France et fonder celle
d'Angleterre), ce fut Amaury de Montfort qui conseilla à Louis-le-Gros,
après sa défaite de Brenneville, d'opposer aux Normands les hommes des
communes marchant sous la bannière de leurs paroisses (1119). Mais ces
communes, rentrées dans leurs murailles, devinrent plus exigeantes. Ce
fut pour leur humilité un coup mortel d'avoir vu une fois fuir devant
leur bannière paroissiale les grands chevaux et les nobles chevaliers,
d'avoir, avec Louis-le-Gros, mis fin aux brigandages des Rochefort,
d'avoir forcé le repaire des Coucy. Ils se dirent avec le poète du
douzième siècle: «Nous sommes hommes comme ils sont; tout aussi grand
coeur nous avons; tout autant souffrir nous pouvons[305].» Ils voulurent
tous quelques franchises, quelques privilèges; ils offrirent de
l'argent; ils surent en trouver, indigents et misérables qu'ils étaient;
pauvres artisans, forgerons ou tisserands, accueillis par grâce au pied
d'un château, serfs réfugiés autour d'une, église: tels ont été les
fondateurs de nos libertés. Ils s'ôtèrent les morceaux de la bouche,
aimant mieux se passer de pain. Les seigneurs, le roi, vendirent à
l'envi ces diplômes si bien payés.
[Footnote 305: _App. 77._]
Cette révolution s'accomplit partout sous mille formes et à petit bruit.
Elle n'a été remarquée que dans quelques villes de l'Oise et de la
Somme, qui, placées dans des circonstances moins favorables, partagées
entre deux seigneurs laïque et ecclésiastique, s'adressèrent au roi pour
faire garantir solennellement des concessions souvent violées, et
maintinrent une liberté précaire au prix de plusieurs siècles de guerres
civiles. C'est à ces villes qu'on a plus particulièrement donné le nom
de _communes_. Ces guerres sont un petit, mais dramatique incident de la
grande révolution qui s'accomplissait silencieusement et sous des formes
diverses dans toutes les villes du nord de la France.
C'est dans la vaillante et colérique Picardie, dont les communes avaient
si bien battu les Normands, c'est dans le pays de Calvin et de tant
d'autres esprits révolutionnaires, qu'eurent lieu ces explosions. Les
premières communes furent Noyon, Beauvais, Laon, les trois pairies
ecclésiastiques[306]. Joignez-y Saint-Quentin. L'Église avait jeté là
les fondements d'une forte démocratie. Que l'exemple ait été donné par
Cambrai, par les villes de la Belgique, c'est ce que nous examinerons
plus tard, quand nous rencontrerons les révolutions tout autrement
importantes des communes de Flandre. Nous ne pourrions ici que montrer
en petit ce que nous trouverons plus loin sous des proportions
colossales. Qu'est-ce que la commune de Laon à côté de cette terrible et
orageuse cité de Bruges, qui faisait sortir trente mille soldats de ses
portes, battait le roi de France et emprisonnait l'empereur[307]?
Toutefois, grandes ou petites, elles furent héroïques, nos communes
picardes, et combattirent bravement. Elles eurent aussi leur beffroi,
leur tour, non pas inclinée et vêtue de marbre, comme les _miranda_
d'Italie[308], mais parée d'une cloche sonore qui n'appelait pas en vain
les bourgeois à la bataille contre l'évêque ou le seigneur. Les femmes y
allaient comme les hommes. Quatre-vingts femmes voulurent prendre part à
l'attaque du château d'Amiens, et s'y firent toutes blesser[309]; ainsi
plus tard Jeanne Hachette au siège de Beauvais. Gaillarde et rieuse
population d'impétueux soldats et de joyeux conteurs, pays des moeurs
légères, des fabliaux salés, des bonnes chansons et de Béranger. C'était
leur joie, au douzième siècle, de voir le comte d'Amiens sur son gros
cheval se risquer hors du pont-levis et caracoler lourdement; alors les
cabaretiers et les bouchers se mettaient hardiment sur leurs portes et
effarouchaient de leurs risées la bête féodale[310].
[Footnote 306: Voy. Thierry, _Lettres sur l'Histoire de France_.]
[Footnote 307: Maximilien, en 1492.]
[Footnote 308: _Miranda_, c'est-à-dire _les merveilles_.]
[Footnote 309: Guibert de Nogent.]
[Footnote 310: Id.]
On a dit que le roi avait fondé les communes. Le contraire est plutôt
vrai[311]. Ce sont les communes qui ont fondé le roi. Sans elles, il
n'aurait pas repoussé les Normands. Ces conquérants de l'Angleterre et
des Deux-Siciles auraient probablement conquis la France. Ce sont les
communes, ou pour employer un mot plus général et plus exact, ce sont
les _bourgeoisies_, qui, sous la bannière du saint de la paroisse,
conquirent la paix publique entre l'Oise et la Loire; et le roi à cheval
portait en tête la bannière de l'abbaye de Saint-Denis[312]. Vassal
comme comte de Vexin, abbé de Saint-Martin de Tours, chanoine de
Saint-Quentin, défenseur des églises, il guerroyait saintement le
brigandage des seigneurs de Montmorency et du Puiset, et l'exécrable
férocité des Coucy.
[Footnote 311: Louis VI s'était opposé à ce que les villes de la
couronne se constituassent en communes. Louis VII suivit la même
politique; à son passage à Orléans, il réprima des efforts qu'il
regardait comme séditieux: «Là, apaisa l'orgueil et la forfennerrie
d'aucuns musards de la cité, qui, pour raison de la commune, faisoient
semblant de soi rebeller, et dresser contre la couronne, mais moult y en
eut de ceux qui cher le comparèrent (payèrent); car il en fit plusieurs
mourir et détruire de male mort, selon le fait qu'ils avoient desservi.»
(Gr. Chron. de Saint-Denis.)--Il abolit la commune de Vézelay.]
[Footnote 312: C'est le fameux oriflamme. Il devint l'étendard des rois
de France, lorsque Philippe Ier eut acquis le Vexin qui relevait de
l'abbaye de Saint-Denis.]
Il avait pour lui la bourgeoisie naissante et l'Église. La féodalité
avait tout le reste, la force et la gloire. Il était perdu, ce pauvre
petit roi, entre les vastes dominations de ses vassaux. Et plusieurs de
ceux-ci étaient des grands hommes, au moins des hommes puissants par la
vaillance, l'énergie, la richesse. Qu'était-ce qu'un Philippe Ier, ou
même le brave Louis VI, le gros homme pâle[313], entre _les rouges_
Guillaume d'Angleterre et de Normandie, les Robert de Flandre,
conquérants et pirates, les opulents Raymond de Toulouse, les Guillaume
de Poitiers et les Foulques d'Anjou, troubadours ou historiens, enfin
les Godefroi de Lorraine, intrépides antagonistes des empereurs,
sanctifiés devant toute la chrétienté par la vie et la mort de Godefroi
de Bouillon?
[Footnote 313: Il fut empoisonné dans sa jeunesse, et en resta pâle
toute sa vie. (Orderic Vital.)]
Le roi, qu'opposait-il à tant de gloire et de puissance? Pas
grand'chose, à ce qu'il semble; ce qu'on ne peut voir ni toucher... le
droit. Un vieux droit, rafraîchi de Charlemagne, mais prêché par les
prêtres, et renouvelé par les poèmes qui commencent alors. En face de ce
droit royal, les droits féodaux semblaient usurpés. Tout fief sans
héritier devait revenir au roi, comme à sa source. Cela lui donnait une
grande position et beaucoup d'amis. Il y avait avantage à être bien avec
celui qui conférait les fiefs vacants. Cette qualité d'héritier
universel était éminemment populaire. En attendant, l'Église le
soutenait, l'alimentait; elle avait trop besoin d'un chef militaire
contre les barons pour abandonner jamais le roi. On le vit à l'époque où
Philippe Ier épousa scandaleusement Bertrade de Montfort, qu'il avait
enlevée à son mari, Foulques d'Anjou. L'évêque de Chartres, le fameux
Yves, fulmina contre lui, le pape lança l'interdit, le concile de Lyon
condamna le roi; mais toute l'Église du Nord lui resta favorable; il eut
pour lui les évêques de Reims, Sens, Paris, Meaux, Soissons, Noyon,
Senlis, Arras, etc.
Louis VI qui, dans sa vieillesse, fut appelé le Gros, avait été d'abord
surnommé l'_Éveillé_. Son règne est en effet le réveil de la royauté.
Plus vaillant que son père, plus docile à l'Église, c'est pour elle
qu'il fit ses premières armes, pour l'abbaye de Saint-Denis, pour les
évêchés d'Orléans et de Reims. Si l'on songe que les terres d'Église
étaient alors les seuls asiles de l'ordre et de la paix, on sentira
combien leur défenseur faisait oeuvre charitable et humaine. Il est vrai
qu'il y trouvait son compte; les évêques, à leur tour, armaient leurs
hommes pour lui. C'est lui qui protégeait leurs pèlerins, leurs
marchands, qui affluaient à leurs foires, à leurs fêtes; il assurait la
grande route de Tours et d'Orléans à Paris, et de Paris à Reims. Le roi
et le comte de Blois et de Champagne s'efforçaient de mettre un peu de
sécurité entre la Loire, la Seine et la Marne, petit cercle resserré
entre les grandes masses féodales de l'Anjou, de la Normandie, de la
Flandre; celle-ci avançait jusqu'à la Somme. Le cercle compris entre ces
grands fiefs fut la première arène de la royauté, le théâtre de son
histoire héroïque. C'est là que le roi soutint d'immenses guerres, des
luttes terribles contre ces lieux de plaisance qui sont aujourd'hui nos
faubourgs. Nos champs prosaïques de Brie et de Hurepoix ont eu leurs
Iliades. Les Montfort et les Garlande soutenaient souvent le roi; les
Coucy, les seigneurs de Rochefort, du Puiset surtout, étaient contre
lui; tous les environs étaient infestés de leurs brigandages. On pouvait
aller encore avec quelque sûreté de Paris à Saint-Denis; mais au delà on
ne chevauchait plus que la lance sur la cuisse; c'était la sombre et
malencontreuse forêt de Montmorency. De l'autre côté, la tour de
Montlhéry exigeait un péage. Le roi ne pouvait voyager qu'avec une armée
de sa ville d'Orléans à sa ville de Paris.
La croisade fit la fortune du roi. Ce terrible seigneur de Montlhéry
prit la croix, mais il n'alla pas plus loin qu'Antioche. Quand les
chrétiens y furent assiégés, il laissa là ses compagnons d'armes, ses
frères de pèlerinage, se fit descendre des murs avec une corde, à
l'exemple de quelques autres, et revint d'Asie en Hurepoix avec le
surnom de _Danseur de corde_. Cela humanisa le fier baron; il donna à
l'un des fils du roi sa fille et son château[314]. C'était lui donner la
route entre Paris et Orléans.
[Footnote 314: Philippe Ier disait à son fils, Louis-le-Gros: «Age,
flli, serva excubans turrim, cujus devexatione pene consenui, cujus dolo
et fraudulenta nequitia nunquam pacem bonam et quietem habere potui.»
(Suger.)]