monde. On vit les hommes prendre subitement en dégoût tout ce qu'ils
avaient aimé. Leurs riches châteaux, leurs épouses, leurs enfants: ils
avaient hâte de tout laisser là. Il n'était besoin de prédications; ils
se prêchaient les uns les autres, dit le contemporain, et de parole et
d'exemple. «C'était, continue-t-il, l'accomplissement du mot de Salomon:
_Les sauterelles n'ont point de rois, et elles s'en vont ensemble par
bandes._ Elles n'avaient pas pris l'essor des bonnes oeuvres, ces
sauterelles tant qu'elles restaient engourdies et glacées dans leur
iniquité. Mais dès qu'elles se furent échauffées aux rayons du soleil de
justice, elles s'élancèrent et prirent leur vol. Elles n'eurent point de
roi; toute âme fidèle prit Dieu seul pour guide, pour chef, pour
camarade de guerre... Bien que la prédication ne se fût fait entendre
qu'aux Français, quel peuple chrétien ne fournit aussi des soldats?...
Vous auriez vu les Écossais, couverts d'un manteau hérissé, accourir du
fond de leurs marais... Je prends Dieu à témoin qu'il débarqua dans nos
ports des barbares de je ne sais quelle nation; personne ne comprenait
leur langue: eux, plaçant leurs doigts en forme de croix, ils faisaient
signe qu'ils voulaient aller à la défense de la foi chrétienne.
«Il y avait des gens qui n'avaient d'abord nulle envie de partir, qui
se moquaient de ceux qui se défaisaient de leurs biens, leur prédisant
un triste voyage et un plus triste retour. Et le lendemain, les moqueurs
eux-mêmes, par un mouvement soudain, donnaient tout leur avoir pour
quelque argent et partaient avec ceux dont ils s'étaient d'abord
raillés. Qui pourrait dire les enfants, les vieilles femmes qui se
préparaient à la guerre? Qui pourrait compter les vierges, les
vieillards tremblants sous le poids de l'âge?... Vous auriez ri de voir
les pauvres ferrer leurs boeufs comme des chevaux, traînant dans des
chariots leurs minces provisions et leurs petits enfants; et ces petits,
à chaque ville ou château qu'ils apercevaient, demandaient dans leur
simplicité: N'est-ce pas là cette Jérusalem où nous allons[267]?»
[Footnote 267: Guibert de Nogent.]
Le peuple partit sans rien attendre, laissant les princes délibérer,
s'armer, se compter; hommes de peu de foi! Les petits ne s'inquiétaient
de rien de tout cela: ils étaient sûrs d'un miracle. Dieu en
refuserait-il un à la délivrance du Saint-Sépulcre? Pierre-l'Ermite
marchait à la tête, pieds nus, ceint d'une corde. D'autres suivirent un
brave et pauvre chevalier, qu'ils appelaient _Gautier-sans-avoir_. Dans
tant de milliers d'hommes, ils n'avaient pas huit chevaux. Quelques
Allemands imitèrent les Français et partirent sous la conduite d'un des
leurs, nommé Gotteschalk. Tous ensemble descendirent la vallée du
Danube, la route d'Attila, la grande route du genre humain[268].
[Footnote 268: _App. 66._]
Chemin faisant, ils prenaient, pillaient, se payant d'avance de leur
sainte guerre. Tout ce qu'ils pouvaient trouver de Juifs, ils les
faisaient périr dans les tortures. Ils croyaient devoir punir les
meurtriers du Christ avant de délivrer son tombeau. Ils arrivèrent
ainsi, farouches, couverts de sang, en Hongrie et dans l'empire grec.
Ces bandes féroces y firent horreur; on les suivit à la piste, on les
chassa comme des bêtes fauves. Ceux qui restaient, l'empereur leur
fournit des vaisseaux et les fit passer en Asie, comptant sur les
flèches des Turcs. L'excellente Anne Comnène est heureuse de croire
qu'ils laissèrent dans la plaine de Nicée des montagnes d'ossements, et
qu'on en bâtit les murs d'une ville.
Cependant s'ébranlaient lentement les lourdes armées des princes, des
grands, des chevaliers. Aucun roi ne prit part à la croisade, mais bien
des seigneurs plus puissants que les rois. Le frère du roi de France,
Hugues de Vermandois, le gendre du roi d'Angleterre, le riche Étienne de
Blois, Robert Courte-Heuse, fils de Guillaume-le-Conquérant, enfin le
comte de Flandre, partirent en même temps. Tous égaux, point de chef.
Ceux-ci firent peu d'honneur à la croisade. Le gros Robert[269], l'homme
du monde qui perdit le plus gaiement un royaume, n'allait à Jérusalem
que par désoeuvrement. Hugues et Étienne revinrent sans aller jusqu'au
bout.
[Footnote 269: Voy. _App. 66._]
Le comte de Toulouse, Raymond de Saint-Gilles, était, sans comparaison,
le plus riche de ceux qui prirent la croix. Il venait de réunir les
comtés de Rouergue, de Nîmes et le duché de Narbonne. Cette grandeur lui
donnait bien d'autres espérances. Il avait juré qu'il ne reviendrait
pas; il emportait avec lui des sommes immenses[270]; tout le Midi le
suivait: les seigneurs d'Orange, de Forez, de Roussillon, de
Montpellier, de Turenne et d'Albret, sans parler du chef ecclésiastique
de la croisade, l'évêque du Puy, légat du pape, qui était sujet de
Raymond. Ces gens du Midi, commerçants, industrieux et civilisés comme
les Grecs, n'avaient guère meilleure réputation de piété ni de bravoure.
On leur trouvait trop de savoir et de savoir-faire, trop de loquacité.
Les hérétiques abondaient dans leurs cités demi-moresques; leurs moeurs
étaient un peu mahométanes. Les princes avaient force concubines.
Raymond, en partant, laissa ses États à un de ses bâtards.
[Footnote 270: _App. 67._]
Les Normands d'Italie ne furent pas les derniers à la croisade. Moins
riches que les Languedociens, ils comptaient bien aussi y faire leurs
affaires. Les successeurs de Guiscard et Roger n'auraient pourtant pas
quitté leur conquête pour cette hasardeuse expédition; mais un certain
Bohémond, bâtard de Robert-l'Avisé, et non moins avisé que son père,
n'avait rien eu en héritage que Tarente et son épée. Un Tancrède,
Normand par sa mère, mais, à ce qu'on croit, Piémontais du côté
paternel, prit aussi les armes. Bohémond assiégeait Amalfi, quand on lui
apprit le passage des croisés. Il s'informa curieusement de leurs noms,
de leur nombre, de leurs armes et de leurs ressources[271]; puis, sans
mot dire, il prit la croix et laissa Amalfi. Il est curieux de voir le
portrait qu'en fait Anne Comnène, la fille d'Alexis, qui le vit à
Constantinople, et qui en eut si grand'peur. Elle l'a observé avec
l'intérêt et la curiosité d'une femme. «Il passait les plus grands d'une
coudée; il était mince du ventre, large des épaules et de la poitrine;
il n'était ni maigre ni gras. Il avait les bras vigoureux, les mains
charnues et un peu grandes. À y faire attention, on s'apercevait qu'il
était tant soit peu courbé. Il avait la peau très blanche, et ses
cheveux tiraient sur le blond; ils ne passaient pas les oreilles, au
lieu de flotter, comme ceux des autres barbares. Je ne puis dire de
quelle couleur était sa barbe; ses joues et son menton étaient rasés; je
crois pourtant qu'elle était rousse. Son oeil, d'un bleu tirant sur le
vert de mer ([Grec: glauchon]), laissait entrevoir sa bravoure et sa
violence. Ses larges narines aspiraient l'air librement, au gré du cour
ardent qui battait dans cette vaste poitrine. Il y avait de l'agrément
dans cette figure, mais l'agrément était détruit par la terreur. Cette
taille, ce regard, il y avait en tout cela quelque chose qui n'était
point aimable, et qui même ne semblait pas de l'homme. Son sourire me
semblait plutôt comme un frémissement de menace... Il n'était
qu'artifice et ruse; son langage était précis, ses réponses ne donnaient
aucune prise[272].»
[Footnote 271: _App. 68._]
[Footnote 272: Anne Comnène.]
Quelque grandes choses que Bohémond ait faites, la voix du peuple,
qui est celle de Dieu, a donné la gloire de la croisade à
Godefroi[273], fils du comte de Boulogne, margrave d'Anvers, duc de
Bouillon et de Lothier, roi de Jérusalem. La famille de Godefroi,
issue, dit-on, de Charlemagne, était déjà signalée par de grandes
aventures et de grands malheurs. Son père, Eustache de Boulogne,
beau-frère d'Édouard-le-Confesseur, avait manqué l'Angleterre, où
les Saxons l'appelaient contre Guillaume-le-Conquérant. Son
grand-père maternel, Godefroi-le-Barbu, ou le Hardi, duc de Lothier
et de Brabant, qui échoua de même en Lorraine, combattit trente ans
les empereurs à la tête de toute la Belgique, et brûla, dans
Aix-la-Chapelle, le palais des Carlovingiens. Il fut plusieurs fois
chassé, banni, captif; sa femme, Béatrix d'Este, mère de la fameuse
comtesse Mathilde, fut indignement retenue prisonnière par Henri
III, qui finit par lui ravir son patrimoine, et donner la Lorraine à
la maison d'Alsace. Toutefois, quand l'empereur Henri IV fut
persécuté par les papes, et que tant de gens l'abandonnaient, le
petit-fils du proscrit, le Godefroi de la croisade, ne manqua pas à
son suzerain. L'empereur lui confia l'étendard de l'Empire, cet
étendard que la famille de Godefroi avait fait chanceler, et contre
lequel Mathilde soutenait celui de l'Église. Mais Godefroi le
raffermit: du fer de ce drapeau il tua l'anti-César, Rodolphe, le
roi des prêtres (1080), et le porta ensuite, son victorieux drapeau,
sur les murs de Borne, où il monta le premier[274]. Toutefois,
d'avoir violé la ville de saint Pierre et chassé le pape, ce fut une
grande tristesse pour cette âme pieuse. Dès que la croisade fut
publiée, il vendit ses terres à l'évêque de Liège, et partit pour la
terre sainte. Il avait dit souvent, étant encore tout petit, qu'il
voulait aller avec une armée à Jérusalem[275]. Dix mille chevaliers
le suivirent avec soixante-dix mille hommes de pied, Français,
Lorrains, Allemands.
[Footnote 273: Né à Bezi près Nivelle, dans un château qu'on montrait
encore à la fin du dernier siècle.]
[Footnote 274: La fatigue lui causa une fièvre violente, il fit voeu de
se croiser et fut guéri. (Albéric.)]
[Footnote 275: Guibert de Nogent.-Sa mère, sainte Ida, rêva un jour que
le soleil descendait dans son sein. Cela signifiait, dit le biographe
contemporain, que des rois sortiraient d'elle.]
Godefroi appartenait aux deux nations; il parlait les deux langues. Il
n'était pas grand de taille, et son frère Beaudoin le passait de la
tête; mais sa force était prodigieuse. On dit que d'un coup d'épée il
fendait un cavalier de la tête à la selle; il faisait voler d'un revers
la tête d'un boeuf ou d'un chameau[276]. En Asie, s'étant écarté, il
trouva dans une caverne un des siens aux prises avec un ours: il attira
la bête sur lui, et la tua, mais resta longtemps alité de ses cruelles
morsures. Cet homme héroïque était d'une pureté singulière. Il ne se
maria point, et mourut vierge à trente-huit ans[277].
[Footnote 276: Robert-le-Moine.--Une autre fois il coupa un Turc par le
milieu du corps... «Turcus duo factus est Turci: ut inferior alter in
urbem equitaret, alter arcitenens in flumine nataret.» (Raoul de Caen.)]
[Footnote 277: Il avait amené une colonie de moines qu'il établit à
Jérusalem.]
Le concile de Clermont s'était tenu au mois de novembre 1095. Le 15 août
1096, Godefroi partit avec les Lorrains et les Belges, et prit sa route
par l'Allemagne et la Hongrie. En septembre, partirent le fils de
Guillaume-le-Conquérant, le comte de Blois, son gendre, le frère du roi
de France et le comte de Flandre; ils allèrent par l'Italie jusqu'à la
Pouille; puis les uns passèrent à Durazzo, les autres tournèrent la
Grèce. En octobre, nos Méridionaux, sous Raymond de Saint-Gilles,
s'acheminèrent par la Lombardie, le Frioul et la Dalmatie. Bohémond,
avec ses Normands et Italiens, perça sa route par les déserts de la
Bulgarie. C'était le plus court et le moins dangereux; il valait mieux
éviter les villes, et ne rencontrer les Grecs qu'en rase campagne. La
sauvage apparition des premiers croisés, sous Pierre-l'Ermite, avait
épouvanté les Byzantins; ils se repentaient amèrement d'avoir appelé les
Francs, mais il était trop tard; ils entraient en nombre innombrable par
toutes les vallées, par toutes les avenues de l'Empire. Le rendez-vous
était à Constantinople. L'empereur eut beau leur dresser des pièges, les
barbares s'en jouèrent dans leur force et leur masse: le seul Hugues de
Vermandois se laissa prendre. Alexis vit tous ces corps d'armée, qu'il
avait cru détruire, arriver un à un devant Constantinople, et saluer
leur bon ami l'empereur. Les pauvres Grecs, condamnés à voir défiler
devant eux cette effrayante revue du genre humain, ne pouvaient croire
que le torrent passât sans les emporter. Tant de langues, tant de
costumes bizarres, il y avait bien de quoi s'effrayer. La familiarité
même de ces barbares, leurs plaisanteries grossières, déconcertaient les
Byzantins. En attendant que toute l'armée fût réunie, ils
s'établissaient amicalement, dans l'Empire, faisaient comme chez eux,
prenant dans leur simplicité tout ce qui leur plaisait: par exemple les
plombs des églises pour les revendre aux Grecs[278]. Le sacré palais
n'était pas plus respecté. Tout ce peuple de scribes et d'eunuques ne
leur imposait guère. Ils n'avaient pas assez d'esprit et d'imagination
pour se laisser saisir aux pompes terribles, au cérémonial tragique de
la majesté byzantine. Un beau lion d'Alexis, qui faisait l'ornement et
l'effroi du palais, ils s'amusèrent à le tuer.
[Footnote 278: Ceci ne se rapporte, il est vrai, qu'à la troupe conduite
par Pierre-l'Ermite.]
C'était une grande tentation que cette merveilleuse Constantinople pour
des gens qui n'avaient vu que les villes de boue de notre Occident. Ces
dômes d'or, ces palais de marbre, tous les chefs-d'oeuvre de l'art
antique entassés dans la capitale depuis que l'empire s'était tant
resserré; tout cela composait un ensemble étonnant et mystérieux qui les
confondait; ils n'y entendaient rien: la seule variété de tant
d'industries et de marchandises était pour eux un inexplicable problème.
Ce qu'ils y comprenaient, c'est qu'ils avaient grande envie de tout
cela; ils doutaient même que la ville sainte valût mieux. Nos Normands
et nos Gascons auraient bien voulu terminer là la croisade; ils auraient
dit volontiers comme les petits enfants dont parle Guibert: «N'est-ce
pas là Jérusalem?»
Ils se souvinrent alors de tous les pièges que les Grecs leur avaient
dressés sur la route: ils prétendirent qu'ils leur fournissaient des
aliments nuisibles, qu'ils empoisonnaient les fontaines, et leur
imputèrent les maladies épidémiques que les alternatives de la famine
et de l'intempérance avaient pu faire naître dans l'armée. Bohémond et
le comte de Toulouse soutenaient qu'on ne devait point de ménagements à
ces empoisonneurs, et qu'en punition il fallait prendre Constantinople.
On pourrait ensuite à loisir conquérir la terre sainte. La chose était
facile s'ils se fussent accordés; mais le Normand comprit qu'en
renversant Alexis, il pourrait fort bien donner seulement l'Empire au
Toulousain. D'ailleurs, Godefroi déclara qu'il n'était pas venu pour
faire la guerre à des chrétiens. Bohémond parla comme lui, et tira bon
parti de sa vertu. Il se fit donner tout ce qu'il voulut par
l'empereur[279].
[Footnote 279: On le mena dans une galerie du palais où une porte,
ouverte comme par hasard, lui laissait voir une chambre remplie du haut
en bas d'or et d'argent, de bijoux et de meubles précieux. Quelles
conquêtes, s'écria-t-il, ne ferait-on pas avec un tel trésor!--Il est à
vous, lui dit-on aussitôt. Il se fit peu prier pour accepter. (Anne
Comnène.)]
Telle fut l'habileté d'Alexis, qu'il trouva moyen de décider ces
conquérants, qui pouvaient l'écraser[280], à lui faire hommage et lui
soumettre d'avance leur conquête. Hugues jura d'abord, puis Bohémond,
puis Godefroi. Godefroi s'agenouilla devant le Grec, mit ses mains dans
les siennes et se fit son vassal. Il en coûta peu à son humilité. Dans
la réalité, les croisés ne pouvaient se passer de Constantinople; ne la
possédant pas, il fallait qu'ils l'eussent au moins pour alliée et pour
amie. Prêts à s'engager dans les déserts de l'Asie, les Grecs seuls
pouvaient les préserver de leur ruine. Ceux-ci promirent tout ce qu'on
voulut pour se débarrasser, vivres, troupes auxiliaires, des vaisseaux
surtout pour faire passer au plus tôt le Bosphore.
[Footnote 280: Ils parlaient des Grecs avec un souverain mépris...
«Græculos istos omnium inertissimos, etc.» (Guibert de Nogent.)]
«Godefroi ayant donné l'exemple, tous se réunirent pour prêter serment.
Alors un d'entre eux, c'était un comte de haute noblesse, eut l'audace
de s'asseoir dans le trône impérial. L'empereur ne dit rien, connaissant
de longue date l'outrecuidance des Latins. Mais le comte Beaudoin prit
cet insolent par la main et l'ôta de sa place, lui faisant entendre que
ce n'était pas l'usage des empereurs de laisser assis à côté d'eux ceux
qui leur avaient fait hommage et qui étaient devenus leurs hommes; il
fallait, disait-il, se conformer aux usages du pays où l'on vivait.
L'autre ne répondait rien, mais il regardait l'empereur d'un air irrité,
murmurant en sa langue quelques mots qu'on, pourrait traduire ainsi:
Voyez ce rustre qui est assis tout seul, lorsque tant de capitaines sont
debout! L'empereur remarqua le mouvement de ses lèvres, et se fit
expliquer ses paroles par un interprète, mais pour le moment il ne dit
rien encore. Seulement, lorsque les comtes, ayant accompli la cérémonie,
se retiraient et saluaient l'empereur, il prit à part cet orgueilleux et
lui demanda qui il était, son pays et son origine: «Je suis pur Franc,
dit-il, et des plus nobles. Je ne sais qu'une chose, c'est que dans mon
pays il y a, à la rencontre de trois routes, une vieille église où
quiconque a envie de se battre en duel vient prier Dieu et attendre son
adversaire. Moi, j'ai eu beau attendre à ce carrefour, personne n'a osé
venir.»--«Eh bien! dit l'empereur, si vous n'avez pas encore trouvé
d'ennemi, voici le temps où vous n'en manquerez pas[281].»
[Footnote 281: Anne Comnène.]
Les voilà dans l'Asie, en face des cavaliers turcs. La lourde masse
avance, harcelée sur les flancs. Elle se pose d'abord devant Nicée. Les
Grecs voulaient recouvrer cette ville; ils y menèrent les croisés.
Ceux-ci, inhabiles dans l'art des sièges, auraient pu, avec toute leur
valeur, y languir à jamais. Ils servirent du moins à effrayer les
assiégés, qui traitèrent avec Alexis. Un matin, les Francs virent
flotter sur la ville le drapeau de l'empereur, et il leur fut signifié
du haut des murs de respecter une ville impériale[282].
[Footnote 282: _App. 69._]
Ils continuèrent donc leur route vers le midi, fidèlement escortés par
les Turcs, qui enlevaient tous les traîneurs. Mais ils souffraient
encore plus de leur grand nombre. Malgré les secours des Grecs, aucune
provision ne suffisait, l'eau manquait à chaque instant sur ces arides
collines. En une seule halte, cinq cents personnes moururent de soif.
«Les chiens de chasse des grands seigneurs, que l'on conduisait en
laisse, expirèrent sur la route, dit le chroniqueur, et les faucons
moururent sur le poing de ceux qui les portaient. Des femmes
accouchèrent de douleur; elles restaient toutes nues sur la plaine, sans
souci de leurs enfants nouveau-nés[283].»
[Footnote 283: Albert d'Aix.]
Ils auraient eu plus de ressources s'ils eussent eu de la cavalerie
légère contre celle des Turcs. Mais que pouvaient des hommes pesamment
armés contre ces nuées de vautours? L'armée des croisés voyageait, si je
puis dire, captive dans un cercle de turbans et de cimeterres. Une seule
fois les Turcs essayèrent de les arrêter et leur offrirent la bataille.
Ils n'y gagnèrent pas; ils sentirent ce que pesaient les bras de ceux
contre lesquels ils combattaient de loin avec tant d'avantage; toutefois
la perte des croisés fut immense.
Ils parvinrent ainsi par la Cilicie jusqu'à Antioche. Le peuple aurait
voulu passer outre, vers Jérusalem, mais les chefs insistèrent pour
qu'on s'arrêtât. Ils étaient impatients de réaliser enfin leurs rêves
ambitieux. Déjà ils s'étaient disputé, l'épée à la main, la ville de
Tarse; Beaudoin et Tancrède soutenaient tous deux y être entrés les
premiers. Une autre ville, qui allait exciter une semblable querelle,
fut démolie par le peuple, qui se souciait peu des intérêts des chefs et
ne voulait pas être retardé[284].
[Footnote 284: Raymond d'Agiles.]
La grande ville d'Antioche avait trois cent soixante églises, quatre
cent cinquante tours. Elle avait été la métropole de cent
cinquante-trois évêchés[285]. C'était là une belle proie pour le comte
de Saint-Gilles et pour Bohémond. Antioche pouvait seule les consoler
d'avoir manqué Constantinople. Bohémond fut le plus habile. Il pratiqua
les gens de la ville. Les croisés, trompés comme à Nicée, virent flotter
sur les murs le drapeau rouge des Normands[286]. Mais il ne put les
empêcher d'y entrer, ni le comte Raymond de s'y fortifier dans quelques
tours. Ils trouvèrent dans cette grande ville une abondance funeste
après tant de jeûnes. L'épidémie les emporta en foule. Bientôt les
vivres prodigués s'épuisèrent, et ils se trouvaient réduits de nouveau à
la famine, quand une armée innombrable de Turcs vint les assiéger dans
leur conquête. Un grand nombre d'entre eux, Hugues de France, Étienne de
Blois, crurent l'armée perdue sans ressources et s'échappèrent pour
annoncer le désastre de la croisade.
[Footnote 285: Trois cent soixante églises. (Guibert de
Nogent.)--Albéric ne compte que trois cent quarante églises.]
[Footnote 286: Foulcher de Chartres.]
Tel était en effet l'excès d'abattement de ceux qui restaient, que
Bohémond ne trouva d'autre moyen pour les faire sortir des maisons, où
ils se tenaient blottis, que d'y mettre le feu. La religion fournit un
secours plus efficace. Un homme du peuple, averti par une vision,
annonça aux chefs qu'en creusant la terre à telle place, on trouverait
la sainte lance qui avait percé le côté de Jésus-Christ[287]. Il prouva
la vérité de sa révélation en passant dans les flammes, s'y brûla, mais
on n'en cria pas moins au miracle[288]. On donna aux chevaux tout ce qui
restait de fourrage, et tandis que les Turcs jouaient et buvaient,
croyant tenir ces affamés, ils sortent par toutes les portes, et en tête
la sainte lance. Leur nombre leur sembla doublé par les escadrons des
anges. L'innombrable armée des Turcs fut dispersée, et les croisés se
retrouvèrent maîtres de la campagne d'Antioche et du chemin de
Jérusalem.
[Footnote 287: _App. 70._]
[Footnote 288: Raymond d'Agiles: «Il se brûla, parce que lui-même il
avait douté un instant; il le dit au peuple en sortant des flammes, et
le peuple glorifia Dieu.» Selon Guibert de Nogent, il sortit du bûcher
sain et sauf, mais la foule se précipita sur lui pour déchirer ses
habits et en garder les morceaux comme des reliques, et le pauvre homme,
ballotté et meurtri, mourut de fatigue et d'épuisement.]
Antioche resta à Bohémond, malgré les efforts de Raymond pour en garder
les tours[289]. Le Normand recueillit ainsi la meilleure part de la
croisade. Toutefois il ne put se dispenser de suivre l'armée et de
l'aider à prendre Jérusalem. Cette prodigieuse armée était, dit-on,
réduite alors à vingt-cinq mille hommes. Mais c'étaient les chevaliers
et leurs hommes. Le peuple, avait trouvé son tombeau dans l'Asie Mineure
et dans Antioche.
[Footnote 289: _App. 71._]
Les Fatemites d'Égypte qui, comme les Grecs, avaient appelé les Francs
contre les Turcs, se repentirent de même. Ils étaient parvenus à enlever
aux Turcs Jérusalem, et c'étaient eux qui la défendaient. On prétend
qu'ils y avaient réuni jusqu'à quarante mille hommes. Les croisés qui,
dans le premier enthousiasme où les jeta la vue de la cité sainte,
avaient cru pouvoir l'emporter d'assaut, furent repoussés par les
assiégés. Il leur fallut se résigner aux lenteurs d'un siège, s'établir
dans cette campagne désolée, sans arbres et sans eau. Il semblait que le
démon eût tout brûlé de son souffle, à l'approche de l'armée du Christ.
Sur les murailles paraissaient des sorcières qui lançaient des paroles
funestes sur les assiégeants. Ce ne fut point par des paroles qu'on leur
répondit. Des pierres lancées par les machines des chrétiens frappèrent
une des magiciennes pendant qu'elle faisait ses conjurations[290]. Le
seul bois qui se trouvât dans le voisinage avait été coupé par les
Génois et les Gascons, qui en firent des machines, sous la direction du
vicomte de Béarn. Deux tours roulantes furent construites pour le comte
de Saint-Gilles et pour le duc de Lorraine. Enfin les croisés ayant
fait, pieds nus, pendant huit jours, le tour de Jérusalem, toute l'armée
attaqua; la tour de Godefroi fut approchée des murs, et le vendredi 15
juillet 1099, à trois heures, à l'heure et au jour même de la Passion,
Godefroi de Bouillon descendit de sa tour sur les murailles de
Jérusalem. La ville prise, le massacre fut effroyable[291]. Les croisés,
dans leur aveugle ferveur, ne tenant aucun compte des temps, croyaient
en chaque infidèle qu'ils rencontraient à Jérusalem frapper un des
bourreaux de Jésus-Christ.
[Footnote 290: Guillaume de Tyr.]
[Footnote 291: Les chrétiens indigènes avaient éprouvé, pendant le
siège, les plus cruels traitements de la part des infidèles. (Guillaume
de Tyr.)]