organisation. Mais à la longue les villes se peuplèrent de la désolation
des campagnes[251]. Leur forte et compacte population prépara à
l'Angleterre une destinée nouvelle. Le roi avait maintenu les tribunaux
saxons des comtés et des _hundred_, pour resserrer d'autant les
juridictions féodales, qui d'autre part rencontraient par en haut un
obstacle dans l'autorité souveraine de la cour du roi. Ainsi
l'Angleterre, enfermée par la conquête dans un cadre de fer, commença à
connaître l'ordre public. Cet ordre développa une prodigieuse force
sociale. Dans les deux siècles qui suivirent la conquête, malgré tant de
calamités, s'élevèrent ces merveilleux monuments que toute la puissance
du temps présent pourrait à peine égaler. Les basses et sombres églises
saxonnes s'élancèrent en flèches hardies, en majestueuses tours. Si la
diversité des races et des langues retarda l'essor de la littérature,
l'art du moins commença. C'est sur ces monuments, sur la force sociale
qu'ils révèlent qu'il faut juger la conquête, et non sur les calamités
passagères qui l'ont accompagnée.
[Footnote 251: Hallam.]
* * * * *
Quoique les Normands fussent loin de tenir tout ce que l'Église de Rome
s'était promis de leurs victoires, elle y gagna néanmoins infiniment.
Ceux de Naples dès leur origine, ceux de l'Angleterre au temps d'Henri
II et de Jean, se reconnurent pour feudataires du saint-siège. Les
Normands d'Italie tinrent souvent en respect les empereurs d'Orient et
d'Occident. Les Normands d'Angleterre, vassaux formidables du roi de
France, l'obligèrent longtemps de se livrer sans réserve aux papes. En
même temps, les Capétiens de Bourgogne concouraient aux victoires du
Cid, occupaient par mariage le royaume de Castille et fondaient celui de
Portugal (1094 ou 1095). De toutes parts l'Église triomphait dans
l'Europe par l'épée des Français. En Sicile et en Espagne, en Angleterre
et dans l'empire grec, ils avaient commencé ou accompli la croisade
contre les ennemis du pape et de la foi.
Toutefois, ces entreprises avaient été trop indépendantes les unes des
autres, et aussi trop égoïstes, trop intéressées, pour accomplir le
grand but de Grégoire VII et de ses successeurs: l'unité de l'Europe
sous le pape, et l'abaissement des deux empires. Pour approcher de ce
grand but de l'unité, il fallait que l'Église s'en mêlât, que le
christianisme vînt au secours. Le monde du onzième siècle avait dans sa
diversité un principe commun de vie, la religion; une forme commune,
féodale et guerrière. Une guerre religieuse pouvait seule l'unir; il ne
devait oublier les diversités de races et d'intérêts politiques qui le
déchiraient qu'en présence d'une diversité générale et plus grande si
grande qu'en comparaison toute autre s'effaçât. L'Europe ne pouvait se
croire une et le devenir qu'en se voyant en face de l'Asie. C'est à
quoi travaillèrent les papes, dès l'an 1000. Un pape français, Gerbert,
Sylvestre II, avait écrit aux princes chrétiens au nom de Jérusalem.
Grégoire VII eût voulu se mettre à la tête de cinquante mille chevaliers
pour délivrer le Saint-Sépulcre. Ce fut Urbain II, Français comme
Gerbert, qui en eut la gloire. L'Allemagne avait sa croisade en Italie;
l'Espagne chez elle-même. La guerre sainte de Jérusalem, résolue en
France au concile de Clermont, prêchée par le Français Pierre-l'Ermite,
fut accomplie surtout par des Français. Les croisades ont leur idéal en
deux Français: Godefroi de Bouillon les ouvre; elles sont fermées par
saint Louis. Il appartenait à la France de contribuer plus que tous les
autres au grand événement qui fit de l'Europe une nation.
CHAPITRE III
La Croisade. 1095-1099.
Il y avait bien longtemps que ces deux soeurs, ces deux moitiés de
l'humanité, l'Europe et l'Asie, la religion chrétienne et la musulmane,
s'étaient perdues de vue, lorsqu'elles furent replacées en face par la
croisade, et qu'elles se regardèrent. Le premier coup d'oeil fut
d'horreur. Il fallut quelque temps pour qu'elles se reconnussent et que
le genre humain s'avouât son identité. Essayons d'apprécier ce qu'elles
étaient alors, de fixer quel âge elles avaient atteint dans leur vie de
religion.
L'islamisme était la plus jeune des deux, et déjà pourtant la plus
vieille, la plus caduque. Ses destinées furent courtes; née six cents
ans plus tard que le christianisme, elle finissait au temps des
croisades. Ce que nous en voyons depuis, c'est une ombre, une forme
vide, d'où la vie s'est retirée, et que les barbares héritiers des
Arabes conservent silencieusement sans l'interroger.
L'islamisme, la plus récente des religions asiatiques, est aussi le
dernier et impuissant effort de l'Orient pour échapper au matérialisme
qui pèse sur lui. La Perse n'a pas suffi, avec son opposition héroïque
du royaume de la lumière contre celui des ténèbres, d'Iran contre Turan.
La Judée n'a pas suffi, tout enfermée qu'elle était dans l'unité de son
Dieu abstrait, et toute concentrée et durcie en soi. Ni l'une ni l'autre
n'a pu opérer la rédemption de l'Asie. Que sera-ce de Mahomet qui ne
fait qu'adopter ce dieu judaïque, le tirer du peuple élu pour l'imposer
à tous? Ismaël en saura-t-il plus que son frère Israël? Le désert
arabique sera-t-il plus fécond que la Perse et la Judée?
Dieu est Dieu, voilà l'islamisme, c'est la religion de l'unité.
Disparaisse l'homme, et que la chair se cache: point d'images, point
d'art. Ce Dieu terrible serait jaloux de ses propres symboles. Il veut
être seul à seul avec l'homme. Il faut qu'il le remplisse et lui
suffise. La famille est à peu près détruite, la parenté, la tribu
encore, tous ces vieux liens de l'Asie. La femme est cachée au harem;
quatre épouses, mais des concubines sans nombre. Peu de rapports entre
les frères, les parents; le nom de musulman remplace ces noms. Les
familles sans nom commun, sans signes propres[252], sans perpétuité,
semblent se renouveler à chaque génération. Chacun se bâtit une maison,
et la maison meurt avec l'homme. L'homme ne tient ni à l'homme ni à la
terre. Isolés et sans trace, ils passent comme la poussière vole au
désert; égaux comme les grains de sable, sous l'oeil d'un Dieu niveleur,
qui ne veut nulle hiérarchie.
[Footnote 252: Les Orientaux n'ont que des armoiries personnelles et non
héréditaires.]
Point de Christ, point de médiateur, de Dieu-homme. Cette échelle que le
christianisme nous avait jetée d'en haut, et qui montait vers Dieu par
les Saints, la Vierge, les Anges et Jésus, Mahomet la supprime; toute
hiérarchie périt, la divine et l'humaine. Dieu recule dans le ciel à une
profondeur infinie, ou bien pèse sur la terre, s'y applique et l'écrase.
Misérables atomes, égaux dans le néant, nous gisons sur la plaine aride.
Cette religion, c'est vraiment l'Arabie elle-même. Le ciel, la terre,
rien entre; point de montagne qui nous rapproche du ciel, point de douce
vapeur qui nous trompe sur la distance; un dôme impitoyablement tendu
d'un sombre azur, comme un brûlant casque d'acier.
L'islamisme, né pour s'étendre, ne demeurera pas dans ce sublime et
stérile isolement. Il faut qu'il coure le monde, au risque de changer.
Ce Dieu que Mahomet a volé à Moïse, il pouvait rester abstrait, pur et
terrible sur la montagne juive ou dans le désert arabique; mais voilà
que les cavaliers du Prophète le promènent victorieusement de Bagdad à
Cordoue, de Damas à Surate. Dès que la rotation du sabre, la ventilation
du cimeterre, n'allumera plus son ardeur farouche, il va s'humaniser. Je
crains pour son austérité les paradis du harem, et ses roses solitaires
et les fontaines jaillissantes de l'Alhambra. La chair maudite par cette
religion superbe[253] s'obstine à réclamer; la matière proscrite
revient sous autre forme, et se venge avec la violence d'un exilé qui
rentre en maître. Ils ont enfermé la femme au sérail, mais elle les y
enferme avec elle; ils n'ont pas voulu de la Vierge, et ils se battent
depuis mille ans pour Fatema. Ils ont rejeté le Dieu-homme et repoussé
l'incarnation en haine du Christ; ils proclament celle d'Ali. Ils ont
condamné le magisme, le règne de la lumière, et ils enseignent que
Mahomet est la lumière incarnée; selon d'autres, Ali est cette lumière;
les imans, descendants et successeurs d'Ali, sont des rayons incarnés.
Le dernier de ces imans, Ismaïl, a disparu de la terre; mais sa race
subsiste, inconnue; c'est un devoir de la chercher. Les califes
fatemites d'Égypte étaient les représentants visibles de cette famille
d'Ali et de Fatema. Avant eux, ces doctrines avaient prévalu dans les
montagnes orientales de l'ancien empire persan, où l'islamisme n'avait
pu étouffer le magisme[254]. Elles éclatèrent au huitième et au neuvième
siècle, lorsque les fanatiques Karmathiens, qui s'appelaient eux-mêmes
ISMAÏLITES, se mirent à courir l'Asie, cherchant leur iman invisible, le
sabre à la main. Les Abassides les exterminèrent par centaines de mille;
mais l'un d'eux, réfugié en Égypte, fonda la dynastie fatemite, pour la
ruine des Abassides et du Coran.
[Footnote 253: _App. 63._]
[Footnote 254: Hammer.]
La mystérieuse Égypte ressuscita ses vieilles initiations. Les Fatemites
fondèrent au Caire la loge ou _maison de la sagesse_; immense et
ténébreux atelier de fanatisme et de science, de religion et
d'athéisme[255]. La seule doctrine certaine de ces protées de
l'islamisme, c'était l'obéissance pure. Il n'y avait qu'à se laisser
conduire; ils vous menaient par neuf degrés de la religion au
mysticisme, du mysticisme à la philosophie, au doute, à l'absolue
indifférence. Leurs missionnaires pénétraient dans toute l'Asie, et
jusque dans le palais de Bagdad, inondant le califat des Abassides de ce
dissolvant destructif. La Perse était préparée de longue date à le
recevoir. Avant Karmath, avant Mahomet, sous les derniers Sassanides,
des sectaires avaient prêché la communauté des biens et des femmes, et
l'indifférence du juste et de l'injuste.
[Footnote 255: _App. 64._]
Cette doctrine ne porta tout son fruit que quand elle fut replacée dans
les montagnes de la vieille Perse, vers Casbin, au lieu même d'où
sortirent les anciens libérateurs, le forgeron Kawe, avec son fameux
tablier de cuir, et le héros Feridun, avec sa massue à tête de buffle.
Ce protestantisme mahométan, porté au milieu de ces populations
intrépides, s'y associa avec le génie de la résistance nationale, et
leur enseigna un exécrable héroïsme d'assassinat. Ce fut d'abord un
certain Hassan-ben-Sabah-Homairi, rejeté des Abassides et des Fatemites,
qui s'empara, en 1090, de la forteresse d'Alamut (c'est-à-dire _Repaire
des vautours_); il l'appela dans son audace la _Demeure de la fortune_.
Il y fonda une association dont le fatemisme était le masque, mais dont
la secrète pensée semble avoir été la ruine de toute religion. Cette
corporation avait, comme la loge du Caire, ses savants, ses
missionnaires; Alamut était plein de livres et d'instruments de
mathématiques. Les arts y étaient cultivés; les sectaires pénétraient
partout sous mille déguisements, comme médecins, astrologues, orfèvres,
etc. Mais l'art qu'ils exerçaient le plus, c'était l'assassinat. Ces
hommes terribles se présentaient un à un pour poignarder un sultan, un
calife, et se succédaient sans peur, sans découragement, à mesure qu'on
les taillait en pièces[256]. On assure que, pour leur inspirer ce
courage furieux, le chef les fascinait par des breuvages enivrants, les
portait endormis dans des lieux de délices, et leur persuadait ensuite
qu'ils avaient goûté les prémices du paradis promis aux hommes
dévoués[257]. Sans doute à ces moyens se joignit le vieil héroïsme
montagnard, qui a fait de cette contrée le berceau des vieux libérateurs
de la Perse, et celui des modernes Wahabites. Comme à Sparte, les mères
se vantaient de leurs fils morts, et ne pleuraient que les vivants. Le
chef des Assassins prenait pour titre celui de _scheick de la Montagne_;
c'était de même celui des chefs indigènes qui avaient leurs forts sur
l'autre versant de la même chaîne.
[Footnote 256: Pour assassiner un sultan, il en vint, un à un, jusqu'à
cent vingt-quatre.]
[Footnote 257: Henri, comte de Champagne, étant venu rendre visite au
grand prieur des Assassins, celui-ci le fit monter avec lui sur une tour
élevée, garnie à chaque créneau de deux _fedavis_ (dévoués); il fit un
signe, et deux de ces sentinelles se précipitèrent du haut de la tour.
«Si vous le désirez, dit-il au comté, tous ces hommes vont en faire
autant.»]
Cet Hassan, qui pendant trente-cinq ans ne sortit pas une fois d'Alamut
ni deux fois de sa chambre, n'en étendit pas moins sa domination sur la
plupart des châteaux et lieux forts des montagnes entre la Caspienne et
la Méditerranée. Ses assassins inspiraient un inexprimable effroi. Les
princes, sommés de livrer leurs forteresses, n'osaient ni les céder ni
les garder; ils les démolissaient. Il n'y avait plus de sûreté pour les
rois. Chacun d'eux pouvait voir à chaque instant du milieu de ses plus
fidèles serviteurs s'élancer un meurtrier. Un sultan qui persécutait les
Assassins voit le matin, à son réveil, un poignard planté en terre, à
deux doigts de sa tête: il leur paya tribut, et les exempta de tout
impôt, de tout péage.
Telle était la situation de l'islamisme: le califat de Bagdad, esclave
sous une garde turque; celui du Caire, se mourant de corruption; celui
de Cordoue, démembré et tombé en pièces. Une seule chose était forte et
vivante dans le monde mahométan; c'était cet horrible héroïsme des
Assassins, puissance hideuse, plantée fermement sur la vieille montagne
persane, en face du califat, comme le poignard près de la tête du
sultan.
Combien le christianisme était plus vivant et plus jeune au moment des
croisades! Le pouvoir spirituel, esclave du temporel en Asie, le
balançait, le primait en Europe; il venait de se retremper par la
chasteté monastique, par le célibat des prêtres. Le califat tombait, et
la papauté s'élevait. Le mahométisme se divisait, le christianisme
s'unissait. Le premier ne pouvait attendre qu'invasion et ruine; et en
effet il ne résista qu'en recevant les Mongols et les Turcs,
c'est-à-dire en devenant barbare.
* * * * *
Ce pèlerinage de la croisade n'est point un fait nouveau ni étrange.
L'homme est pèlerin de sa nature; il y a longtemps qu'il est parti, et
je ne sais quand il arrivera. Pour le mettre en mouvement, il ne faut
pas grand'chose. Et d'abord, la nature le mène comme un enfant en lui
montrant une belle place au soleil, en lui offrant un fruit, la vigne
d'Italie aux Gaulois, aux Normands l'orange de Sicile[258]; ou bien
c'est sous la forme de la femme qu'elle le tente et l'attire. Le rapt
est la première conquête. C'est la belle Hélène, puis, la moralité
s'élevant, la chaste Pénélope, l'héroïque Brynhild ou les Sabines.
L'empereur Alexis, en appelant nos Français à la guerre sainte, ne
négligeait pas de leur vanter la beauté des femmes grecques. Les belles
Milanaises étaient, dit-on, pour quelque chose dans la persévérance de
François Ier pour la conquête d'Italie.
[Footnote 258: L'Islandais dit encore aujourd'hui, _désir des figues_,
pour un ardent désir.]
La patrie est une autre amante après laquelle nous courons aussi. Ulysse
ne se lassa point qu'il n'eût vu fumer les toits de son Ithaque. Dans
l'Empire, les hommes du Nord cherchèrent en vain leur Asgard, leur ville
des Ases, des héros et des dieux. Ils trouvèrent mieux. En courant à
l'aveugle, ils heurtèrent contre le christianisme. Nos croisés, qui
marchèrent d'un si ardent amour à Jérusalem, s'aperçurent que la patrie
divine n'était point au torrent de Cédron, ni dans l'aride vallée de
Josaphat. Ils regardèrent plus haut alors, et attendirent dans un espoir
mélancolique une autre Jérusalem. Les Arabes s'étonnaient en voyant
Godefroi de Bouillon assis par terre. Le vainqueur leur dit tristement:
«La terre n'est-elle pas bonne pour nous servir de siège, quand nous
allons rentrer pour si longtemps dans son sein[259]?» Ils se retirèrent
pleins d'admiration. L'Occident et l'Orient s'étaient entendus.
[Footnote 259: Guillaume de Tyr.]
Il fallait pourtant que la croisade s'accomplît. Ce vaste et multiple
monde du moyen âge, qui contenait en soi tous les éléments des mondes
antérieurs, grec, romain et barbare, devait aussi reproduire toutes les
luttes du genre humain. Il fallait qu'il représentât sous la forme
chrétienne, et dans des proportions colossales, l'invasion de l'Asie par
les Grecs et la conquête de la Grèce par les Romains, en même temps que
la colonne grecque et l'arc romain seraient reliés et soulevés au ciel
dans les gigantesques piliers, dans les arceaux aériens de nos
cathédrales.
Il y avait déjà longtemps que l'ébranlement avait commencé. Depuis l'an
1000 surtout, depuis que l'humanité croyait avoir chance de vivre et
espérait un peu, une foule de pèlerins prenaient leur bâton et
s'acheminaient, les uns à Saint-Jacques, les autres au mont Cassin, aux
Saints-Apôtres de Rome, et de là à Jérusalem. Les pieds y portaient
d'eux-mêmes. C'était pourtant un dangereux et pénible voyage. Heureux
qui revenait! plus heureux qui mourait près du tombeau du Christ, et qui
pouvait lui dire selon l'audacieuse expression d'un contemporain:
Seigneur, vous êtes mort pour moi, je suis mort pour vous[260]!
[Footnote 260: Pierre d'Auvergne.]
Les Arabes, peuple commerçant, accueillaient bien d'abord les pèlerins.
Les Fatemites d'Égypte, ennemis secrets du Coran, les traitèrent bien
encore. Tout changea lorsque le calife Hakem, fils d'une chrétienne, se
donna lui-même pour une incarnation. Il maltraita cruellement les
chrétiens qui prétendaient que le Messie était déjà venu, et les Juifs
qui s'obstinaient à l'attendre encore. Dès lors, on n'aborda guère le
saint tombeau qu'à condition de l'outrager, comme aux derniers temps les
Hollandais n'entraient au Japon qu'en marchant sur la croix. On sait la
ridicule histoire de ce comte d'Anjou, Foulques Nerra, qui avait tant à
expier, et qui alla tant de fois à Jérusalem. Condamné par les infidèles
à salir le saint tombeau, il trouva moyen de verser au lieu d'urine un
vin précieux[261]. Il revint à pied de Jérusalem, et mourut de fatigue à
Metz.
[Footnote 261: Gesta Consulum Andegav.]
Mais les fatigues et les outrages ne les rebutaient bas. Ces hommes si
fiers, qui pour un mot auraient fait couler dans leur pays des torrents
de sang, se soumettaient pieusement à toutes les bassesses qu'il
plaisait aux Sarrasins d'exiger. Le duc de Normandie, les comtes de
Barcelone, de Flandre, de Verdun accomplirent, dans le onzième siècle,
ce rude pèlerinage. L'empressement augmentait avec le péril; seulement
les pèlerins se mettaient en plus grandes troupes. En 1054, l'évêque de
Cambrai tenta le voyage avec trois mille Flamands et ne put arriver.
Treize ans après les évêques de Mayence, de Ratisbonne, de Bamberg et
d'Utrecht s'associèrent à quelques chevaliers Normands, et formèrent une
petite armée de sept mille hommes. Ils parvinrent à grand'peine, et deux
mille tout au plus revirent l'Europe. Cependant les Turcs, maîtres de
Bagdad et partisans de son calife, s'étant emparés de Jérusalem, y
massacrèrent indistinctement tous les partisans de l'incarnation, Alides
et chrétiens. L'empire grec, resserré chaque jour, vit leur cavalerie
pousser jusqu'au Bosphore, en face de Constantinople. D'autre part les
Fatemites tremblaient derrière les remparts de Damiette et du Caire. Ils
s'adressèrent, comme les Grecs, aux princes de l'Occident. Alexis
Comnène était déjà lié avec le comte de Flandre, qu'il avait accueilli
magnifiquement à son passage; ses ambassadeurs célébraient avec le génie
hâbleur des Grecs les richesses de l'Orient, les empires, les royaumes
qu'on pouvait y conquérir; les lâches allaient jusqu'à vanter la beauté
de leurs filles et de leurs femmes[262], et semblaient les promettre aux
Occidentaux.
[Footnote 262: Guibert de Nogent.]
Tous ces motifs n'auraient pas suffi pour émouvoir le peuple et lui
communiquer cet ébranlement profond qui le porta vers l'Orient. Il y
avait déjà longtemps qu'on lui parlait de guerres saintes. La vie de
l'Espagne n'était qu'une croisade; chaque jour on apprenait quelque
victoire du Cid, la prise de Tolède ou de Valence, bien autrement
importantes que Jérusalem. Les Génois, les Pisans, conquérants de la
Sardaigne et de la Corse, ne poursuivaient-ils pas la croisade depuis un
siècle? Lorsque Sylvestre II écrivit sa fameuse lettre au nom de
Jérusalem, les Pisans armèrent une flotte, débarquèrent en Afrique et y
massacrèrent, dit-on, cent mille Maures. Toutefois, l'on sentait bien
que la religion était pour peu de chose dans tout cela. Le danger
animait les Espagnols, l'intérêt les Italiens. Ces derniers imaginèrent
plus tard de couper court à toute croisade de Jérusalem, de détourner et
d'attirer chez eux tout l'or que les pèlerins portaient dans l'Orient;
ils chargèrent leurs galères de terre prise en Judée, rapprochèrent ce
qu'on allait chercher si loin, et se firent une Terre-Sainte dans le
Campo-Santo de Pise.
Mais on ne pouvait donner ainsi le change à la conscience religieuse du
peuple, ni le détourner du saint tombeau. Dans les extrêmes misères du
moyen âge, les hommes conservaient des larmes pour les misères de
Jérusalem. Cette grande voix qui en l'an 1000 les avait menacés de la
fin du monde se fit entendre encore, et leur dit d'aller en Palestine
pour s'acquitter du répit que Dieu leur donnait. Le bruit courait que la
puissance des Sarrasins avait atteint son terme. Il ne s'agissait que
d'aller devant soi par la grande route 12 que Charlemagne avait,
disait-on, frayée autrefois[263], de marcher sans se lasser vers le
soleil levant, de recueillir la dépouille toute prête, de ramasser la
bonne manne de Dieu. Plus de misère ni de servage; la délivrance était
arrivée. Il y en avait assez dans l'Orient pour les faire tous riches.
D'armes, de vivres, de vaisseaux, il n'en était besoin; c'eût été tenter
Dieu. Ils déclarèrent qu'ils auraient pour guides les plus simples des
créatures, une oie et une chèvre[264]. Pieuse et touchante confiance de
l'humanité enfant!
[Footnote 263: Des prophètes annonçaient que Charlemagne viendrait
lui-même commander la croisade.]
[Footnote 264: C'est ainsi que les Sabins descendirent de leurs
montagnes sous la conduite d'un loup, d'un pic et d'un boeuf; qu'une
vache mena Cadmus en Béotie, etc.]
Un Picard, qu'on nommait trivialement _Coucou Piètre_ (Pierre Capuchon,
ou Pierre-l'Ermite, _à Cucullo_), contribua, dit-on, puissamment par son
éloquence à ce grand mouvement du peuple[265]. Au retour d'un pèlerinage
à Jérusalem, il décida le pape français Urbain II à prêcher la croisade
à Plaisance, puis à Clermont (1095). La prédication fut à peu près
inutile en Italie; en France tout le monde s'arma. Il y eut au concile
de Clermont quatre cents évêques ou abbés mitrés. Ce fut le triomphe de
l'Église et du peuple. Les deux plus grands noms de la terre, l'empereur
et le roi de France, y furent condamnés, aussi bien que les Turcs, et la
querelle des investitures mêlée à celle de Jérusalem. Chacun mit la
croix rouge à son épaule; les étoffes, les vêtements rouges furent mis
en pièces, et n'y suffirent pas[266].
[Footnote 265: _App. 65._]
[Footnote 266: Il y en eut qui s'imprimèrent la croix avec un fer rouge
(Albéric des Trois-Fontaines).]