Cette prodigieuse fortune d'une famille de simples gentilshommes inspira

de l'émulation au duc de Normandie (1035-87). Guillaume-_le-Bâtard_ (il

s'intitule ainsi lui-même dans ses chartes) était de basse naissance du

côté de sa mère. Le duc Robert l'avait eu par hasard de la fille d'un

tanneur de Falaise. Il n'en rougit point, et s'entoura volontiers des

autres fils de sa mère[229]. Il eut d'abord bien de la peine à mettre à

la raison ses barons qui le méprisaient, mais il en vint à bout. C'était

un gros homme chauve, très brave, très avide, et très _saige_, à la

manière du temps, c'est-à-dire, horriblement perfide. On prétendait

qu'il avait empoisonné le duc de Bretagne, son tuteur. Un comte qui lui

disputait le Maine était mort en sortant d'un dîner de réconciliation,

et il avait mis la main sur cette province. L'Anjou et la Bretagne,

déchirées par des guerres civiles, le laissaient en repos. Il avait eu

l'adresse de suspendre la lutte habituelle de la Flandre et de la

Normandie, en épousant sa cousine Mathilde, fille du comte de Flandre.

Cette alliance faisait sa force; aussi il entra dans une grande colère

quand il apprit que le fameux théologien et légiste lombard, Lanfranc

qui enseignait à l'école monastique du Bec, parlait contre ce mariage

entre parents. Il ordonna de brûler la ferme dont subsistaient les

moines, et de chasser Lanfranc. L'Italien ne s'effraya pas; en homme

d'esprit, au lieu de s'enfuir, il vint trouver le duc. Il était monté

sur un mauvais cheval boiteux: «Si vous voulez que je m'en aille de

Normandie, lui dit-il, fournissez-m'en un autre.» Guillaume comprit le

parti qu'il pouvait tirer de cet homme; il l'envoya lui-même à Rome, et

le chargea de faire trouver bon au pape le mariage contre lequel il

avait prêché. Lanfranc réussit. Guillaume et Mathilde en furent quittes

pour fonder à Caen les deux magnifiques abbayes que nous voyons encore.

[Footnote 229: On sait d'ailleurs que Guillaume ne supportait guère les

outrages que lui attirait la bassesse de son origine maternelle. Des

assiégés, pour la lui reprocher, criaient en battant sur des cuirs: «La

peau! la peau!» Il fit couper les pieds et les mains à trente-deux

d'entre eux.» (Guill. de Jumièges.) _App. 58._]

C'est que l'amitié de Guillaume était précieuse pour l'Église romaine,

déjà gouvernée par Hildebrand, qui fut bientôt Grégoire VII. Leurs

projets s'accordaient. Les Normands avaient en face d'eux, de l'autre

côté de la Manche, une autre Sicile à conquérir[230]. Celle-ci, pour

n'être pas occupée par les Arabes, n'en était guère moins odieuse au

saint-siège. Les Anglo-Saxons, d'abord dociles aux papes, et opposés par

eux à l'Église indépendante d'Écosse et d'Irlande, avaient pris bientôt

cet esprit d'opposition, qui était, ce semble, nécessaire et fatal en

Angleterre. Mais cette opposition n'était point philosophique, comme

celle de la vieille Église irlandaise, au temps de saint Colomban et de

Jean-l'Érigène. L'Église saxonne, comme le peuple, semble avoir été

grossière et barbare[231]. Cette île était, depuis des siècles, un

théâtre d'invasions continuelles. Toutes les races du Nord, Celtes,

Saxons, Danois, semblaient s'y être donné rendez-vous, comme celles du

Midi en Sicile. Les Danois y avaient dominé cinquante ans, vivant à

discrétion chez les Saxons; les plus vaillants de ceux-ci s'étaient

enfuis dans les forêts, étaient devenus _têtes de loup_, comme on

appelait ces proscrits. Les discordes des vainqueurs avaient permis le

retour et le rétablissement d'Édouard-le-Confesseur, fils d'un roi saxon

et d'une Normande, et élevé en Normandie. Ce bon homme, qui est devenu

un saint, pour être resté vierge dans le mariage, ne put faire ni bien

ni mal. Mais le peuple lui a su gré de son bon vouloir, et a regretté en

lui son dernier souverain national, comme la Bretagne s'est souvenue

d'Anne de Bretagne, et la Provence du roi René. Son règne ne fut qu'un

court entr'acte qui sépara l'invasion danoise de l'invasion normande.

Ami des Normands plus civilisés et chez qui il avait passé ses belles

années, il fît de vains efforts pour échapper à la tutelle d'un puissant

chef saxon, nommé Godwin, qui l'avait rétabli en chassant les Danois,

mais qui dans la réalité régnait lui-même; possédant par lui ou par ses

fils le duché de Wessex, et les comtés de Kent, Sussex, Surrey,

Hereford et Oxford, c'est-à-dire tout le midi de l'Angleterre. On

accusait Godwin, d'avoir autrefois appelé Alfred, frère d'Édouard, et de

l'avoir livré aux Danois. Cette puissante famille ne se souciait ni du

roi ni de la loi; Sweyn, l'un des fils de Godwin, avait tué son cousin

Beorn, et le pauvre roi Édouard n'avait pu venger ce meurtre. Les

Normands qu'il opposait à Godwin furent chassés à main armée; les fils

de Godwin devinrent maîtres[232], et l'un d'eux, nommé Harold, qui avait

en effet de grandes qualités, prit assez d'empire sur le faible roi pour

se faire désigner par lui pour son successeur.

[Footnote 230: Il y avait longtemps que la Normandie faisait peur à

l'Angleterre. En 1003, Ethelred avait envoyé une expédition contre les

Normands. _App. 59._]

[Footnote 231: _App. 60._]

[Footnote 232: Guillaume de Poitiers.]

Les Normands, qui comptaient bien régner après Édouard, persévérèrent

avec la ténacité qu'on leur connaît. Ils assurèrent qu'il avait désigné

Guillaume. Harold prétendait que son droit était meilleur, qu'Édouard

l'avait nommé sur son lit de mort, et qu'en Angleterre on regardait

comme valables les donations faites au dernier moment. Guillaume déclara

cependant qu'il était prêt à plaider selon les lois de Normandie ou

celles d'Angleterre[233]. Un hasard singulier avait donné à leur duc une

apparence de droit sur l'Angleterre et sur Harold, son nouveau roi.

[Footnote 233: Id.]

Harold, poussé par une tempête sur les terres du comte de Ponthieu,

vassal de Guillaume, fut livré par lui à son suzerain. Il prétendit

qu'il était parti d'Angleterre pour redemander au duc de Normandie son

frère et son neveu, qu'il retenait comme otages. Guillaume le traita

bien, mais il ne le laissa pas aller si aisément. D'abord, il le fit

chevalier, et Harold devint ainsi son fils d'armes; puis il lui fit

jurer sur des reliques qu'il l'aiderait à conquérir l'Angleterre[234]

après la mort d'Édouard. Harold devait en outre épouser la fille de

Guillaume, et marier sa soeur à un comte normand. Pour mieux confirmer

cette promesse de dépendance et de vasselage, Guillaume le mena avec lui

contre les Bretons. C'est ainsi que, dans les _Niebelungen_, Siegfried

devient vassal du roi Gunther en combattant pour lui[235]. Dans les

idées du moyen âge, Harold s'était donc fait l'_homme_ de Guillaume.

[Footnote 234: _App. 61._]

[Footnote 235: C'est ce que la femme de Gunther rappelle à celle de

Siegfried, pour l'humilier.]

À la mort d'Édouard, comme Harold s'établissait tranquillement dans sa

nouvelle royauté, il vit arriver un messager de Normandie, qui lui parla

en ces termes: «Guillaume, duc des Normands, te rappelle le serment que

tu lui as juré de ta bouche et de ta main, sur de bons et saints

reliquaires[236].» Harold répondit que le serment n'avait pas été libre,

qu'il avait promis ce qui n'était pas à lui; que la royauté était au

peuple. «Quant à ma soeur, dit-il, elle est morte dans l'année. Veut-il

que je lui envoie son corps?» Guillaume répliqua sur un ton de douceur

et d'amitié, priant le roi de remplir au moins une des conditions de

son serment, et de prendre en mariage la jeune fille qu'il avait promis

d'épouser. Mais Harold prit une autre femme. Alors Guillaume jura que

dans l'année il viendrait exiger toute sa dette et poursuivre son

parjure jusqu'aux lieux où il croirait avoir le pied le plus sûr et le

plus ferme.

[Footnote 236: Chronique de Normandie: «Sire, je suis message de

Guillaume le duc de Northmandie, qui m'envoie devers vous, et vous fait

savoir que vous ayez mémoire du serment que vous lui feistes en

Northmandie publiquement, et sur tant de bons saintuaires.»]

Cependant, avant de prendre les armes, le Normand déclara qu'il s'en

rapportait au jugement du pape[237], et le procès de l'Angleterre fut

plaidé dans les règles au conclave de Latran. Quatre motifs d'agression

furent allégués: le meurtre d'Alfred trahi par Godwin, l'expulsion d'un

Normand porté par Édouard à l'archevêché de Kenterbury, et remplacé par

un Saxon, enfin le serment d'Harold et une promesse qu'Édouard aurait

faite à Guillaume de lui laisser la royauté. Les envoyés normands

comparurent devant le pape: Harold fit défaut. L'Angleterre fut adjugée

aux Normands. Cette décision hardie fut prise à l'instigation

d'Hildebrand, et contre l'avis de plusieurs cardinaux. Le diplôme en fut

envoyé à Guillaume avec un étendard bénit et un cheveu de saint Pierre.

[Footnote 237: «Quant à Harold, il ne se souciait guère du jugement du

pape.» (Ingulf.)]

L'invasion prenant ainsi le caractère d'une croisade, une foule d'hommes

d'armes affluèrent de toute l'Europe près de Guillaume. Il en vint de la

Frandre et du Rhin, de la Bourgogne, du Piémont, de l'Aquitaine. Les

Normands, au contraire, hésitaient à aider leur seigneur dans une

entreprise hasardeuse dont le succès pouvait faire de leur pays une

province de l'Angleterre. La Normandie était d'ailleurs menacée par

Conan, duc de Bretagne. Ce jeune homme avait adressé à Guillaume le plus

outrageant défi. Toute la Bretagne s'était mise en mouvement comme pour

conquérir la Normandie, pendant que celle-ci allait conquérir

l'Angleterre. Conan, amenant une grande armée, entra solennellement en

Normandie, jeune, plein de confiance et sonnant du cor, comme pour

appeler l'ennemi. Mais pendant qu'il sonnait, les forces lui manquèrent

peu à peu, il laissa aller les rênes, le cor était empoisonné. Cette

mort vint à point pour Guillaume, elle le tira d'un grand embarras; une

foule de Bretons prirent parti dans ses troupes, au lieu de l'attaquer,

et le suivirent en Angleterre.

Le succès de Guillaume devenait alors presque certain. Les Saxons

étaient divisés. Le frère même de Harold appela les Normands, puis les

Danois, qui en effet attaquèrent l'Angleterre par le nord, tandis que

Guillaume l'envahissait par le midi. La brusque attaque des Danois fut

aisément repoussée par Harold, qui les tailla en pièces. Celle de

Guillaume fut lente; le vent lui manqua longtemps. Mais l'Angleterre ne

pouvait lui échapper. D'abord les Normands avaient sur leurs ennemis une

grande supériorité d'armes et de discipline; les Saxons combattaient à

pied avec de courtes haches, les Normands à cheval avec de longues

lances[238]. Depuis longtemps Guillaume faisait acheter les plus beaux

chevaux en Espagne, en Gascogne et en Auvergne[239]; c'est peut-être lui

qui a créé ainsi la belle et forte race de nos chevaux normands. Les

Saxons ne bâtissaient point de châteaux[240]; ainsi une bataille perdue,

tout était perdu, ils ne pouvaient plus guère se défendre; et cette

bataille, il était probable qu'ils la perdraient, combattant dans un

pays de plaine contre une excellente cavalerie. Une flotte seule pouvait

défendre l'Angleterre; mais celle d'Harold était si mal approvisionnée,

qu'après avoir croisé quelque temps dans la Manche, elle fut obligée de

rentrer pour prendre des vivres.

[Footnote 238: Voy. la tapisserie de Bayeux.]

[Footnote 239: Guillaume de Poitiers.]

[Footnote 240: Orderic Vital.]

Guillaume, débarqué à Hastings, ne rencontra pas plus d'armée que de

flotte. Harold était alors à l'autre bout de l'Angleterre, occupé de

repousser les Danois. Il revint enfin avec des troupes victorieuses,

mais fatiguées, diminuées, et, dit-on, mécontentes de la parcimonie avec

laquelle il avait partagé le butin. Lui-même était blessé. Cependant le

Normand ne se hâta point encore. Il chargea un moine d'aller dire au

Saxon qu'il se contenterait de partager le royaume avec lui: «S'il

s'obstine, ajouta Guillaume, à ne point prendre ce que je lui offre,

vous lui direz, devant tous ses gens, qu'il est parjure et menteur, que

lui et tous ceux qui le soutiendront sont excommuniés de la bouche du

pape, et que j'en ai la bulle[241].» Ce message produisit son effet. Les

Saxons doutèrent de leur cause. Les frères même d'Harold l'engagèrent à

ne pas combattre de sa personne, puisqu'après tout, disaient-ils, il

avait juré[242].

[Footnote 241: Chronique de Normandie.]

[Footnote 242: Guillaume, au contraire, proposa le combat singulier.]

Les Normands employèrent la nuit à se confesser dévotement, tandis que

les Saxons buvaient, faisaient grand bruit, et chantaient leurs chants

nationaux. Le matin, l'évêque de Bayeux, frère de Guillaume, célébra la

messe et bénit les troupes, armé d'un haubert sous son rochet. Guillaume

lui-même tenait suspendues à son col les plus révérées des reliques sur

lesquelles Harold avait juré, et faisait porter près de lui l'étendard

bénit par le pape.

D'abord les Anglo-Saxons, retranchés derrière des palissades, restèrent

sous les flèches des archers de Guillaume, immobiles et impassibles.

Quoique Harold eût l'oeil crevé d'une flèche, les Normands eurent

d'abord le dessous. La terreur gagnait parmi eux, le bruit courait que

le duc était tué; il est vrai qu'il eut dans cette bataille trois

chevaux tués sous lui. Mais il se montra, se jeta devant les fuyards et

les arrêta. L'avantage des Saxons fut justement ce qui les perdit. Ils

descendirent en plaine, et la cavalerie normande reprit le dessus. Les

lances prévalurent sur les haches. Les redoutes furent enfoncées. Tout

fut tué, ou se dispersa (1066).

Sur la colline où la vieille Angleterre avait péri avec le dernier roi

saxon, Guillaume bâtit une belle et riche abbaye, l'_abbaye de la

Bataille_, selon le voeu qu'il avait fait à saint Martin, patron des

soldats de la Gaule. On y lisait naguère encore les noms des

conquérants, gravés sur des tables; c'est le Livre d'or de la noblesse

d'Angleterre. Harold fut enterré par les moines sur cette colline, en

face de la mer. «Il gardait la côte, dit Guillaume, qu'il la garde

encore.»

Le Normand s'y prit d'abord avec quelque douceur et quelques égards pour

les vaincus. Il dégrada un des siens qui avait frappé de son épée le

cadavre d'Harold; il prit le titre de roi des Anglais; il promit de

garder les bonnes lois d'Édouard-le-Confesseur; il s'attacha Londres, et

confirma les privilèges des hommes de Kent. C'était le plus belliqueux

des comtés, celui qui avait l'avant-garde dans l'armée anglaise, celui

où les vieilles libertés celtiques s'étaient le mieux conservées.

Lorsque Lanfranc, le nouvel archevêque de Kenterbury, réclama contre la

tyrannie du frère de Guillaume, les privilèges des hommes de Kent, il

fut écouté favorablement du roi. Le conquérant essaya même d'apprendre

l'anglais[243], afin de pouvoir rendre bonne justice aux hommes de cette

langue. Il se piquait d'être justicier, jusqu'à déposer son oncle d'un

archevêché pour une conduite peu édifiante. Cependant il fondait une

garde de châteaux, et s'assurait de tous les lieux forts.

[Footnote 243: _App. 62._]

Peut-être Guillaume n'eût-il pas mieux demandé que de traiter les

vaincus avec douceur. C'était son intérêt. Il n'eût été que plus absolu

en Normandie. Mais ce n'était pas le compte de tant de gens auxquels il

avait promis des dépouilles, et qui attendaient. Ils n'avaient pas

combattu à Hastings pour que Guillaume s'arrangeât avec les Saxons. Il

repassa en Normandie et y resta plusieurs années, sans doute pour

éluder, pour ajourner, pour donner aux étrangers qui l'avaient suivi le

temps de se rebuter et de se disperser. Mais, pendant son absence,

éclata une grande révolte. Les Saxons ne pouvaient se persuader qu'en

une bataille ils eussent été vaincus sans retour. Guillaume eut alors

grand besoin de ses hommes d'armes, et, cette fois, il fallut un

partage. L'Angleterre tout entière fut mesurée, décrite; soixante mille

fiefs de chevaliers y furent créés aux dépens des Saxons, et le résultat

consigné dans le livre noir de la conquête, le _Doomsday book_, le livre

du jour du Jugement. Alors commencèrent ces effroyables scènes de

spoliation dont nous avons une si vive et si dramatique histoire[244].

Toutefois il ne faudrait pas croire que tout fut ôté aux vaincus.

Beaucoup d'entre eux conservèrent des biens, et cela dans tous les

comtés. Un seul est porté pour quarante et un manoirs dans le comté

d'York[245].

[Footnote 244: Voy. l'ouvrage de M. Augustin Thierry.]

[Footnote 245: Hallam.]

On ne verra pas sans intérêt comment les Saxons eux-mêmes jugèrent le

conquérant:

«Si quelqu'un désire connaître quelle espèce d'homme c'était, et quels

furent ses honneurs et possessions, nous allons le décrire comme nous

l'avons connu; car nous l'avons vu et nous nous sommes trouvés

quelquefois à sa cour. Le roi Guillaume était un homme très sage et

très puissant, plus puissant et plus honoré qu'aucun de ses

prédécesseurs. Il était doux avec les bonnes gens qui aimaient Dieu, et

sévère à l'excès pour ceux qui résistaient à sa volonté. Au lieu même où

Dieu lui permit de vaincre l'Angleterre, il éleva un noble monastère, y

plaça des moines et les dota richement... Certes, il fut très honoré;

trois fois chaque année, il portait sa couronne, lorsqu'il était en

Angleterre: à Pâques, il la portait à Winchester; à la Pentecôte, à

Westminster, et à Noël, à Glocester. Et alors il était accompagné de

tous les riches hommes de l'Angleterre, archevêques et évêques

diocésains, abbés et comtes, thanes et chevaliers. Il était au surplus

très rude et très sévère; aussi personne n'osait rien entreprendre

contre sa volonté. Il lui arriva de charger de chaînes des comtes qui

lui résistaient. Il renvoya des évêques de leurs évêchés, des abbés de

leurs abbayes, et mit des comtes en captivité; enfin, il n'épargna pas

même son propre frère Odon: il le mit en prison. Toutefois, entre autres

choses, nous ne devons pas oublier le bon ordre qu'il établit dans cette

contrée; toute personne recommandable pouvait voyager à travers le

royaume avec sa ceinture pleine d'or sans aucune vexation; et aucun

homme n'en aurait osé tuer un autre, en eût-il reçu la plus forte

injure. Il donna des lois à l'Angleterre, et par son habileté il était

parvenu à la connaître si bien, qu'il n'y a pas un hide de terre dont il

ne sût à qui il était et de quelle valeur, et qu'il n'ait inscrit sur

ses registres. Le pays de Galles était sous sa domination, et il y bâtit

des châteaux. Il gouverna aussi l'île de Man; de plus, sa puissance lui

soumit l'Écosse; la Normandie était à lui de droit. Il gouverna le comté

appelé Mans; et s'il eût vécu deux ans de plus, il eût conquis l'Irlande

par la seule renommée de son courage et sans recourir aux armes.

Certainement les hommes de son temps ont souffert bien des douleurs et

mille injustices. Il laissa construire des châteaux et opprimer les

pauvres. Ce fut un roi rude et cruel. Il prit à ses sujets bien des

marcs d'or, des livres d'argent par centaines; quelquefois avec justice,

mais presque toujours injustement et sans nécessité. Il était fort avare

et d'une ardente rapacité. Il donnait ses terres à rentes aussi cher

qu'il pouvait. S'il se présentait quelqu'un qui en offrît plus que le

premier n'avait donné, le roi lui adjugeait à l'instant; un troisième

venait-il encore enchérir, le roi cédait encore au plus offrant. Il se

souciait peu de la manière criminelle dont ses baillis prenaient

l'argent des pauvres, et combien de choses ils faisaient illégalement.

Car plus ils parlaient de loi, plus ils la violaient. Il établit

plusieurs deer-friths[246], et il fit à cet égard des lois portant que

quiconque tuerait un cerf ou une biche perdrait la vue. Ce qu'il avait

établi pour les biches, il le fit pour les sangliers; car il aimait

autant les bêtes fauves que s'il eût été leur père. Il en fit autant

pour les lièvres, qu'il ordonna de laisser courir en paix. Les riches se

plaignirent, et les pauvres murmuraient; mais il était si dur qu'il

n'avait aucun souci de la haine d'eux tous. Il fallait suivre en tout

la volonté du roi si l'on voulait vivre, si l'on voulait avoir des

terres, ou des biens, ou sa faveur. Hélas! un homme peut-il être aussi

capricieux, aussi bouffi d'orgueil, et se croire lui-même autant

au-dessus de tous les autres hommes! Puisse Dieu tout-puissant avoir

merci de son âme, et lui accorder le pardon de ses fautes[247]!»

[Footnote 246: Les _deer-friths_ étaient des forêts dans lesquelles les

bêtes fauves étaient sous la protection ou _frith_ du roi.]

[Footnote 247: Chronic. Saxon.]

Quels qu'aient été les maux de la conquête, le résultat en fut, selon

moi, immensément utile à l'Angleterre et au genre humain. Pour la

première fois, il y eut un gouvernement. Le lien social, lâche et

flottant en France et en Allemagne, fut tendu à l'excès en Angleterre.

Peu nombreux au milieu d'un peuple entier qu'ils opprimaient, les barons

furent obligés de se serrer autour du roi. Guillaume reçut le serment

des arrière-vassaux comme celui des vassaux. Le roi de France obtenait

aisément l'hommage des vassaux, mais il n'eût pas été bien venu à

demander au duc de Guienne, au comte de Flandre, celui des barons, des

chevaliers qui dépendaient d'eux. Tout était là cependant; une royauté

qui ne portait que sur l'hommage des grands vassaux était purement

nominale. Éloignée, par son élévation dans la hiérarchie, des rangs

inférieurs qui faisaient la force réelle, elle restait solitaire et

faible à la pointe de cette pyramide, tandis que les grands vassaux,

placés au milieu, en tenaient sous eux la base puissante.

Ce danger continuel où se trouvait l'aristocratie normande dans le

premier siècle lui faisait supporter d'étranges choses de la part du

roi. Dépositaire de l'intérêt commun de la conquête, défenseur de cette

immense et périlleuse injustice, on lui laissa tout moyen de s'assurer

que la terre serait bien défendue. Il fut le tuteur universel de tous

les mineurs nobles; il maria les nobles héritières à qui il voulut.

Tutelles et mariages, il fît argent de tout, mangeant le bien des

enfants dont il avait la garde-noble, tirant finance de ceux qui

voulaient épouser des femmes riches, et des femmes qui refusaient ses

protégés[248]. Ces droits féodaux existaient sur le continent, mais sous

forme bien différente. Le roi de France pouvait réclamer contre un

mariage qui eût nui à ses intérêts, mais non pas imposer un mari à la

fille de son vassal; la garde-noble des mineurs était exercée, mais

conformément à la hiérarchie féodale; celle des arrière-vassaux l'était

au profit des vassaux et non du roi.

[Footnote 248: L'évêque de Winchester payait une pièce de bon vin pour

n'avoir pas fait ressouvenir le roi Jean de donner une ceinture à la

comtesse d'Albemarle; et Robert de Vaux, cinq chevaux de la meilleure

espèce pour que le même roi tint sa paix avec la femme de Henri Pinel;

un autre payait quatre marcs pour avoir la permission de manger (_pro

licentia comedendi_). (Hallam.)]

Indépendamment du _danegeld_, levé sur tous, sous prétexte de pourvoir à

la défense contre les Danois, indépendamment des tailles exigées des

vaincus, des non-nobles, le roi d'Angleterre tira de la noblesse même un

impôt, sous l'honorable nom d'_escuage_. C'était une dispense d'aller à

la guerre. Les barons, fatigués d'appels continuels, aimaient mieux

donner quelque argent que de suivre leur aventureux souverain dans les

entreprises où il s'embarquait; et lui, il s'arrangeait fort de cet

échange. Au lieu du service capricieux et incertain des barons, il

achetait celui des soldats mercenaires, Gascons, Brabançons, Gallois et

autres. Ces gens-là ne tenaient qu'au roi, et faisaient sa force contre

l'aristocratie. Elle se trouvait payer la bride et le mors que le roi

lui mettait à la bouche.

Ainsi la royauté se constitua, et l'Église à côté: une Église forte et

politique, comme celle que Charlemagne avait fondée en Saxe pour

discipliner les anciens Saxons. Nulle part le clergé n'eut si forte

part; aujourd'hui encore le revenu de l'Église anglicane surpasse à lui

seul ceux de toutes les Églises du monde mis ensemble. Cette Église eut

son unité dans l'archevêque de Kenterbury. Ce fut comme une espèce de

patriarche ou de pape, qui ne tint pas toujours compte des ordres de

celui de Rome, et qui d'autre part s'interposa souvent entre le roi et

le peuple, quelquefois même au profit des Saxons, des vaincus[249].

«L'archevêque Lanfranc, conseiller et confesseur de Guillaume, animé et

armé de la faveur du pape et de celle du roi, attaqua, écrasa les

prélats et les grands qui se montraient rebelles à l'autorité

royale[250].» C'est lui qui gouvernait l'Angleterre, lorsque Guillaume

passait sur le continent.

[Footnote 249: Voy. plus bas Lanfranc, saint Anselme, Th. Becket, Et.

Langton, etc.]

[Footnote 250: Mathieu Paris.]

Cette forte organisation de la royauté et de l'Église anglo-normande fut

un exemple pour le monde. Les rois envièrent la toute-puissance de ceux

de l'Angleterre, les peuples la police tyrannique mais régulière qui

régnait dans la Grande-Bretagne.

Histoire de France - Moyen Âge; (Vol. 2 / 10) · 第 10 / 42 段