un moine de Cluny, un Italien, né à Saona; il appartenait à cette
poétique et positive Toscane qui a produit Dante et Machiavel. Cet
ennemi de l'Allemagne portait le nom germanique d'Hildebrand.
Lorsqu'il était encore à Cluny, le pape Léon IX, parent de l'empereur,
et nommé par lui, passa par ce monastère; et telle était l'autorité
religieuse du moine, qu'il décida le pape à se rendre à Rome pieds nus,
et comme pèlerin, à renoncer à la nomination impériale pour se soumettre
à l'élection du peuple. C'était le troisième pape que l'empereur
nommait, et il semblait à peine que l'on pût s'en plaindre; ces papes
allemands étaient exemplaires. Leur nomination avait fait cesser les
épouvantables scandales de Rome, quand deux femmes donnaient tour à tour
la papauté à leurs amants; quand le fils d'un juif, quand un enfant de
douze ans fut mis à la tête de la chrétienté. Toutefois, c'était
peut-être encore pis que le pape fût nommé par l'empereur, et que les
deux pouvoirs se trouvassent ainsi réunis. Il devait arriver, comme à
Bagdad, comme au Japon, que la puissance spirituelle fût anéantie: la
vie, c'est la lutte et l'équilibre des forces; l'unité, l'identité,
c'est la mort.
Pour que l'Église échappât à la domination des laïques, il fallait
qu'elle cessât d'être laïque elle-même, qu'elle recouvrât sa force par
la vertu de l'abstinence et des sacrifices, qu'elle se plongeât dans les
froides eaux du Styx, qu'elle se trempât dans la chasteté. C'est par là
que commença le moine. Déjà sous les deux papes qui le précédèrent au
pontificat, il fit déclarer qu'un prêtre marié n'était plus prêtre.
Là-dessus grande rumeur; ils s'écrivent, ils se liguent, enhardis par
leur nombre, ils déclarent hautement qu'ils veulent garder leurs femmes.
Nous quitterons plutôt, dirent-ils, nos évêchés, nos abbayes, nos cures;
qu'il garde ses bénéfices. Le réformateur ne recula pas; le fils du
charpentier n'hésita pas à lâcher le peuple contre les prêtres. Partout
la multitude se déclara contre les pasteurs mariés, et les arracha de
l'autel. Le peuple une fois débridé, un brutal instinct de nivellement
lui fit prendre plaisir à outrager ce qu'il avait adoré, à fouler aux
pieds ceux dont il baisait les pieds, à déchirer l'aube et briser la
mitre. Ils furent battus, souffletés, mutilés dans leurs cathédrales; on
but leur vin consacré, on dispersa leurs hosties. Les moines poussaient,
prêchaient; un hardi mysticisme s'infiltrait dans le peuple; il
s'habituait à mépriser la forme, à la briser comme pour en dégager
l'esprit. Cette épuration révolutionnaire de l'Église lui communiqua un
immense ébranlement. Les moyens furent atroces. Le moine Dunstan avait
fait mutiler la femme ou concubine du roi d'Angleterre. Pietro Damiani,
l'anachorète farouche, courut l'Italie au milieu des menaces et des
malédictions, sans souci de sa vie, dévoilant avec un pieux cynisme la
turpitude de l'Église[209]. C'était désigner les prêtres mariés à la
mort. Le théologien Manegold enseigna que les adversaires de la réforme
étaient tuables sans difficulté. Grégoire VII lui-même approuva la
mutilation d'un moine révolté[210]. L'Église, armée d'une pureté
farouche, ressembla aux vierges sanguinaires de la Gaule druidique et de
la Tauride.
[Footnote 209: Damiani: «Lorsqu'à Lodi les boeufs gras de l'Église
m'entourèrent, lorsque beaucoup de veaux rebelles grincèrent des dents,
comme s'ils eussent voulu me cracher tout leur fiel au visage, ils se
fondèrent sur le canon d'un concile tenu à Tribur, qui permettait le
mariage aux prêtres; mais je leur répondis: Peu m'importe votre concile;
je regarde comme nuls et non avenus tous les conciles qui ne s'accordent
pas avec les décisions des évêques de Rome.» Ailleurs, s'adressant aux
femmes des clercs, il leur dit: «C'est à vous que je m'adresse,
séductrices des clercs, amorce de Satan, écume du Paradis, poison des
âmes, glaive des coeurs, huppes, chouettes, louves, sangsues
insatiables, etc.»]
[Footnote 210: Il déclara qu'il était satisfait de la conduite de
l'abbé, et peu de temps après le fit évêque.]
Il y eut alors dans le monde une chose étrange. De même que le moyen âge
repoussait les Juifs et les souffletait comme meurtriers de
Jésus-Christ, la femme fut honnie comme meurtrière du genre humain: la
pauvre Ève paya encore pour la pomme. On vit en elle la Pandore qui
avait lâché les maux sur la terre. Les docteurs enseignèrent que le
monde était assez peuplé, et déclarèrent que le mariage était un péché,
tout au moins un péché véniel[211].
[Footnote 211: Ce fut toutefois, je pense, Pierre Lombard, qui vivait un
peu plus tard.]
Ainsi s'accomplit cette violente réforme de l'Église: elle se rédima de
la chair en la maudissant. C'est alors qu'elle attaqua l'Empire. Alors,
dans la fierté sauvage de sa virginité, ayant repris sa vertu et sa
force, elle interrogea le siècle, et le somma de lui rendre la primatie
qui lui était due. L'adultère et la simonie du roi de France[212],
l'isolement schismatique de l'Église d'Angleterre, la monarchie féodale
elle-même personnifiée dans l'empereur, furent appelés à rendre compte.
Cette terre, que l'empereur ose inféoder aux évêques, de qui la
tient-il, si ce n'est de Dieu? De quel droit la matière entend-elle
dominer l'esprit? La vertu a dompté la la nature; il faut que l'idéal
commande au réel, l'intelligence à la force, l'élection à l'hérédité.
«Dieu a mis au ciel deux grands luminaires, le soleil, et la lune qui
emprunte sa lumière au soleil; sur la terre, il y a le pape, et
l'empereur qui est le reflet du pape[213]; simple reflet, ombre pâle,
qu'il reconnaisse ce qu'il est. Alors, le monde revenant à l'ordre
véritable, Dieu régnera, et le vicaire de Dieu: il y aura hiérarchie
selon l'esprit et la sainteté. L'élection élèvera le plus digne. Le pape
mènera le monde chrétien à Jérusalem, et sur le tombeau délivré du
Christ son vicaire recevra le serment de l'empereur, et l'hommage des
rois.»
[Footnote 212: _App. 54._]
[Footnote 213: _App. 55._]
Ainsi se détermina dans l'Église, sous la forme du pontificat et de
l'empire, la lutte de la loi et de la nature. L'empereur, c'était le
fougueux Henri IV, aussi emporté dans la nature que Grégoire VII fut dur
dans la loi. Les forces semblaient d'abord bien inégales. Henri III
avait légué à son fils de vastes États patrimoniaux; la toute-puissance
féodale en Allemagne, une immense influence en Italie, et la prétention
de faire les papes. Hildebrand n'avait pas même Rome: il n'avait rien,
et il avait tout. C'est la vraie nature de l'esprit de n'occuper aucun
lieu. Chassé partout et triomphant, il n'eut pas une pierre à mettre
sous sa tête, et dit en mourant ces paroles: «J'ai suivi la justice et
fui l'iniquité; voilà pourquoi je meurs dans l'exil[214]» (1073-86.)
[Footnote 214: Il écrivait à l'abbé de Cluny: «Ma douleur et ma
désolation sont au comble lorsque je vois l'Église d'Orient séparée par
la fourbe du diable de la foi catholique; et si je tourne mes regards
vers l'Occident, vers le Midi ou vers le Nord, je n'y trouve presque
plus d'évêques qui le soient légitimement, soit par leur conduite dans
l'épiscopat, soit par la manière dont ils y sont parvenus. Ils
gouvernent leurs troupeaux, non pour l'amour de Jésus, mais par une
ambition toute profane, et parmi les princes séculiers je n'en trouve
aucun qui préférât l'honneur de Dieu au sien propre, et la justice à son
intérêt. Les Romains, les Lombards et les Normands, parmi lesquels je
vis, seront bientôt (et je le leur dis souvent) plus exécrables que les
juifs et les païens. Et lorsque mes regards se reportent sur moi-même,
je vois que ma vaste entreprise est au-dessus de mes forces; de sorte
que je dois perdre toute espérance d'assurer jamais le salut de
l'Église, si la miséricorde de Jésus-Christ ne vient à mon secours; car
si je n'espérais une meilleure vie, et si ce n'était pour le salut de la
sainte Église, j'en prends Dieu à témoin, je ne resterais plus à Rome,
où je vis déjà depuis vingt ans malgré moi. Je suis donc comme frappé de
mille foudres, comme un homme qui souffre d'une douleur qui se
renouvelle sans cesse, et dont toutes les espérances ne sont
malheureusement que trop éloignées.»]
On a accusé l'obstination des deux partis; et l'on n'a pas vu que ce
n'était pas là une lutte d'hommes. Les hommes essayèrent de se
rapprocher, et ne purent jamais. Lorsque Henri IV resta trois jours en
chemise sur la neige dans les cours du château de Canossa[215], il
fallut bien que le pape l'admît. Des deux côtés on voulait la paix.
Grégoire communia avec son ennemi, demandant la mort s'il était
coupable, et appelant le jugement de Dieu. Dieu ne décida pas. Le
jugement, comme la réconciliation était impossible. Rien ne réconciliera
l'esprit et la matière, la chair et l'esprit, la loi et la nature.
[Footnote 215: Gregor. cp.--Il se jeta aux pieds du pape, les bras
étendus en croix, et demanda pardon.--«C'était la première fois, dit
Otton de Freysingen, qu'un pape avait osé excommunier un empereur. J'ai
beau lire et relire nos histoires, je n'en trouve pas un exemple.»]
La nature fut vaincue, mais d'une façon dénaturée. Ce fut le fils
d'Henri IV qui exécuta l'arrêt de l'Église. Quand le pauvre vieil
empereur fut saisi à l'entrevue de Mayence, et que les évêques qui
étaient restés purs de simonie lui arrachèrent la couronne et les
vêtements royaux[216], il supplia avec larmes ce fils qu'il aimait
encore, de s'abstenir de ces violences parricides dans l'intérêt de son
salut éternel. Dépouillé, abandonné, en proie au froid et à la faim, il
vint à Spire, à l'église même de la Vierge qu'il avait bâtie, demander à
être nourri comme clerc; il alléguait qu'il savait lire et qu'il
pourrait chanter au lutrin. Il n'obtint pas cette faveur. La terre même
fut refusée à son corps; il resta cinq ans sans sépulture dans une cave
de Liège.
[Footnote 216: Il écrivit au roi de France, en 1106: «Sitôt que je le
vis, touché jusqu'au fond du coeur, de douleur autant que d'affection
paternelle, je me jetai à ses pieds, le suppliant, le conjurant au nom
de son Dieu, de sa foi, du salut de son âme, lors même que mes péchés
auraient mérité que je fusse puni par la main de Dieu, de s'abstenir,
lui du moins, de souiller, à mon occasion, son âme, son honneur et son
nom; car jamais aucune sanction, aucune loi divine, n'établit les fils
vengeurs des fautes de leurs pères.» (Sigebert de Gembloux.)]
Dans cette lutte terrible que le saint-siège poursuivit dans toute
l'Europe, il eut deux auxiliaires, deux instruments temporels: d'abord
la fameuse comtesse Mathilde, si puissante en Italie, la fidèle amie de
Grégoire VII. Cette princesse, Française d'origine, avait grandi dans
l'exil et sous la persécution des Allemands. Elle était alliée à la
famille de Godefroi de Bouillon. Mais Godefroi était pour Henri IV. Il
portait le drapeau de l'Empire à la bataille où fut tué Rodolphe, le
rival d'Henri, et c'est Godefroi qui le tua. Mathilde au contraire ne
connut pas d'autre drapeau que celui de l'Église. Elle réhabilitait la
femme aux yeux du monde. Pure et courageuse comme Grégoire lui-même,
cette femme héroïque faisait la grâce et la force de son parti. Elle
soutenait le pape, combattait l'empereur et intercédait pour lui[217].
[Footnote 217: À l'entrevue de Canossa.]
Après cette princesse française, les meilleurs soutiens du pape étaient
nos Normands de Naples et d'Angleterre. Longtemps avant la croisade de
Jérusalem, ce peuple aventureux faisait la croisade par toute l'Europe.
Il est curieux d'examiner comment ces pieux brigands devinrent les
soldats du saint-siége.
J'ai parlé ailleurs de l'origine des Normands. C'était un peuple mixte,
où l'élément neustrien dominait de beaucoup l'élément scandinave. Sans
doute à les voir sur la tapisserie de Bayeux avec leurs armures en forme
d'écailles, avec leurs casques pointus et leurs nazaires[218], on serait
tenté de croire que ces poissons de fer sont les descendants légitimes
et purs des vieux pirates du Nord. Cependant ils parlaient français dès
la troisième génération, et n'avaient plus alors parmi eux personne qui
entendît le danois; ils étaient obligés d'envoyer leurs enfants
l'apprendre chez les Saxons de Bayeux[219]. Les noms de ceux qui suivent
Guillaume-le-Bâtard, sont purement français[220]. Les conquérants de
l'Angleterre abhorraient, dit Ingulf, la langue anglo-saxonne. Leur
préférence était pour la civilisation romaine et ecclésiastique. Ce
génie de scribes et de légistes qui a rendu leur nom proverbial en
Europe, nous le trouvons chez eux dès le dixième et le onzième siècle.
C'est ce qui explique en partie cette multitude prodigieuse de
fondations ecclésiastiques chez un peuple qui n'était pas autrement
dévot. Le moine Guillaume de Poitiers nous dit que la Normandie était
une Égypte, une Thébaïde pour la multitude des monastères. Ces
monastères étaient des écoles d'écriture, de philosophie, d'art et de
droit. Le fameux Lanfranc, qui donna tant d'éclat à l'école du Bec,
avant de passer le détroit avec Guillaume et de devenir en quelque sorte
pape d'Angleterre, c'était un légiste italien.
[Footnote 218: Voy. la tapisserie de Bayeux.]
[Footnote 219: _App. 56._]
[Footnote 220: Aumerle, Archer, Avenans, Basset, Barhason, Blundel,
Breton, Beauchamp, Bigot, Camos, Colet, Clarvaile, Champaine, Dispencer,
Devaus, Durand, Estrange, Gascogne, Jay, Longspes, Lonschampe,
Malebranche, Musard, Mautravers, Perot, Picard, Rose, Rous, Rond,
Saint-Amand, Saint-Léger, Sainte-Barbe, Truflot, Trusbut, Taverner,
Valence, Verdon, Vilan, etc., etc. On remarque dans cette liste
plusieurs noms de provinces et de villes de France. Il reste encore
plusieurs autres listes.]
Les historiens de la conquête d'Angleterre et de Sicile se sont plu à
présenter leurs Normands sous les formes et la taille colossale des
héros de chevalerie. En Italie, un d'eux tue d'un coup de poing le
cheval de l'envoyé grec[221]. En Sicile, Roger, combattant cinquante
mille Sarrasins, avec cent trente chevaliers, est renversé sous son
cheval, mais se dégage seul, et rapporte encore la selle. Les ennemis
des Normands, sans nier leur valeur, ne leur attribuent point ces forces
surnaturelles. Les Allemands qui les combattirent en Italie, se
moquaient de leur petite taille. Dans leur guerre contre les Grecs et
les Vénitiens, ces descendants de Rollon et d'Hastings, se montrent peu
marins, et fort effrayés des tempêtes de l'Adriatique.
[Footnote 221: Un autre prend par la queue un lion qui tenait une
chèvre, et les jette par-dessus une muraille.]
Mélange d'audace et de ruse, conquérants et chicaneurs comme les anciens
Romains, scribes et chevaliers, rasés comme les prêtres et bons amis des
prêtres (au moins pour commencer), ils firent leur fortune par l'Église,
et malgré l'Église. La lance y fit, mais aussi la _lance de Judas_,
comme parle Dante[222]. Le héros de cette race, c'est Robert-l'AVISÉ
(Guiscard, _Wise_).
[Footnote 222: «Ubi vires non successissent, non minus dolo et pecunia
corrumpere.» (Guillaume de Malmesbury.)]
La Normandie était petite, et la police y était trop bonne pour qu'ils
pussent butiner grand'chose les uns sur les autres[223]. Il leur fallait
donc aller, comme ils disaient, _gaaignant_[224] par l'Europe. Mais
l'Europe féodale, hérissée de châteaux, n'était pas au onzième siècle
facile à parcourir. Ce n'était plus le temps où les petits chevaux des
Hongrois galopaient jusqu'au Tibre, jusqu'à la Provence. Chaque passe
des fleuves, chaque poste dominant avait sa tour; à chaque défilé, on
voyait descendre de la montagne quelque homme d'armes avec ses varlets
et ses dogues, qui demandait péage ou bataille; il visitait le petit
bagage du voyageur, prenait part, quelquefois prenait tout, et l'homme
par-dessus. Il n'y avait pas beaucoup à _gaaigner_ en voyageant ainsi.
Nos Normands s'y prenaient mieux. Ils se mettaient plusieurs ensemble,
bien montés, bien armés, mais de plus affublés en pèlerins de bourdons
et coquilles; ils prenaient même volontiers quelque moine avec eux.
Alors, qui eût voulu les arrêter, ils auraient répondu doucement, avec
leur accent traînant et nasillard, qu'ils étaient de pauvres pèlerins,
qu'ils s'en allaient au mont Cassin, au Saint-Sépulcre, à
Saint-Jacques-de-Compostelle; on respectait d'ordinaire une dévotion si
bien armée. Le fait est qu'ils aimaient ces lointains pèlerinages: il
n'y avait pas d'autre moyen d'échapper à l'ennui du manoir. Et puis,
c'étaient des routes fréquentées; il y avait de bons coups à faire sur
le chemin, et l'absolution au bout du voyage. Tout au moins, comme ces
pèlerinages étaient aussi des foires, on pouvait faire un peu de
commerce, et gagner plus de cent pour cent en faisant son salut[225]. Le
meilleur négoce était celui des reliques: on rapportait une dent de
saint George, un cheveu de la Vierge. On trouvait à s'en défaire à grand
profit; il y avait toujours quelque évêque qui voulait achalander son
église, quelque prince prudent qui n'était pas fâché à tout événement
d'avoir en bataille quelque relique sous sa cuirasse.
[Footnote 223: Guillaume de Jumièges raconte que le bracelet d'une jeune
fille resta suspendu pendant trois ans a un arbre au bord d'une rivière,
sans que personne y touchât.]
[Footnote 224: Wace, _Roman de Rou_.]
[Footnote 225: Baronius.]
C'est un pèlerinage qui conduisit d'abord les Normands dans l'Italie du
'sud, où ils devaient fonder un royaume. Il y avait là, si je puis dire,
trois débris, trois ruines de peuples: des Lombards dans les montagnes,
des Grecs dans les ports, des Sarrasins de Sicile et d'Afrique qui
voltigeaient sur toutes les côtes. Vers l'an 1000, des pèlerins normands
aident les habitants de Salerne à chasser les Arabes qui les
rançonnaient. Bien payés, ces Normands en attirent d'autres. Un Grec de
Bari, nommé Melo ou Melès, en loue pour combattre les Grecs byzantins,
et affranchir sa ville. Puis la république grecque de Naples les établit
au fort d'Aversa, entre elle et ses ennemis, les Lombards de Capoue
(1026). Enfin arrivent les fils d'un pauvre gentilhomme du
Cotentin[226], Tancrède de Hauteville. Tancrède avait douze enfants;
sept des douze étaient de la même mère.
[Footnote 226: _App. 57._]
Pendant la minorité de Guillaume, lorsque tant de barons essayèrent de
se soustraire au joug du Bâtard, les fils de Tancrède s'acheminèrent
vers l'Italie, où l'on disait qu'un simple chevalier normand était
devenu comte d'Aversa. Ils s'en allèrent sans argent, se défrayant sur
les routes avec leur épée (1037?). Le gouverneur (ou _kata pan_)
byzantin les embaucha, les mena contre les Arabes. Mais à mesure qu'il
leur vint des compatriotes, et qu'ils se virent assez forts, ils
tournèrent contre ceux qui les payaient, s'emparèrent de la Pouille et
la partagèrent en douze comtés. Cette république de condottieri avait
ses assemblées à Melphi. Les Grecs essayèrent en vain de se défendre.
Ils réunirent contre les Normands jusqu'à soixante mille Italiens. Les
Normands, qui étaient, dit-on, quelques centaines d'hommes bien armés,
dissipèrent cette multitude. Alors les Byzantins appelèrent à leur
secours les Allemands leurs ennemis. Les deux empires d'Orient et
d'Occident se confédérèrent contre les fils du gentilhomme de Coutances.
Le tout-puissant empereur, Henri-le-Noir (Henri III), chargea son pape
Léon IX, qui était un Allemand de la famille impériale, d'exterminer ces
brigands. Le pape mena contre eux quelques Allemands et une nuée
d'Italiens. Au moment du combat les Italiens s'évanouirent, et
laissèrent le belliqueux pontife entre les mains des Normands. Ceux-ci
n'eurent garde de le maltraiter; ils s'agenouillèrent dévotement aux
pieds de leur prisonnier, et le contraignirent de leur donner comme fief
de l'Église tout ce qu'ils avaient pris et pourraient prendre dans la
Pouille, la Calabre, et de l'autre côté du détroit. Le pape devint,
malgré lui, suzerain du royaume des Deux-Siciles (1052-1053). Cette
scène bizarre fut renouvelée un siècle après. Un descendant de ces
premiers Normands fit encore un pape prisonnier; il le força de recevoir
son hommage, et se fit de plus déclarer lui et ses successeurs légats du
saint-siège en Sicile. Cette dépendance nominale les rendait
effectivement indépendants, et leur assurait ce droit d'investiture qui
fit par toute l'Europe l'objet de la guerre du Sacerdoce et de l'Empire.
La conquête de l'Italie méridionale fut achevée par Robert-l'_Avisé_
(Guiscard). Il se fit duc de Pouille et de Calabre, malgré ses
neveux[227], qui réclamaient comme fils d'un frère aîné. Robert ne
traita pas mieux le plus jeune de ses frères, Roger, qui était venu un
peu tard réclamer part dans la conquête. Roger vécut quelque temps en
volant des chevaux[228], puis il passa en Sicile et en fit la conquête
sur les Arabes, après la lutte la plus inégale et la plus romanesque.
Malheureusement nous ne connaissons ces événements que par les
panégyristes de cette famille. Un descendant de Roger réunit l'Italie
méridionale à ses États insulaires, et fonda le royaume des
Deux-Siciles.
[Footnote 227: Gauttier d'Arc. «Guiscard fit dire à son neveu Abailard
qu'il venait de s'emparer de son jeune frère, mais que si sa place de
San-Severino était remise à ses troupes, il rendrait le captif à la
liberté, aussitôt que lui, Guiscard, serait arrivé au mont Gargano.»
Abailard n'hésita pas: les portes de San-Severino furent ouvertes par
ses ordres; et il alla trouver en toute hâte son oncle, pour le prier
d'exécuter sa promesse, en se rendant à Gargano: «Mon neveu, lui dit
Guiscard, je n'y compte pas arriver avant sept ans.»]
[Footnote 228: Gaufridus Malaterra.]
Ce royaume féodal au bout de la péninsule, parmi des cités grecques, au
milieu du monde de l'Odyssée, fut de grande utilité à l'Italie. Les
mahométans n'osèrent plus guère en approcher avant la création des États
barbaresques au seizième siècle. Les Byzantins en sortirent, et leur
empire fut même envahi par Robert Guiscard et ses successeurs. Les
Allemands enfin, dans leur éternelle expédition d'Italie, vinrent plus
d'une fois heurter lourdement contre nos Français de Naples. Les papes
vraiment italiens, comme Grégoire VII, fermèrent les yeux sur les
brigandages des Normands et s'unirent étroitement avec eux contre les
empereurs grecs et allemands. Robert Guiscard chassa de Rome Henri IV
victorieux, et recueillit Grégoire VII, qui mourut chez lui à Salerne.