L'élévation de cette dynastie fut, comme nous l'avons dit, l'ouvrage des

prêtres, auxquels Hugues-Capet rendit ses nombreuses abbayes; l'ouvrage

aussi du duc de Normandie, Richard-sans-Peur. Celui-ci, traité si mal

dans son enfance par Louis-d'Outre-mer[189], plus d'une fois trahi par

Lothaire, avait de bonnes raisons de haïr les Carlovingiens.

Hugues-Capet était son pupille et son beau-frère. Il convenait

d'ailleurs au Normand de se rattacher au parti ecclésiastique et à la

dynastie que ce parti élevait; il espérait sans doute y primer par

l'épée. C'était de même l'espérance de la maison normande de Blois,

Tours et Chartres; ceux-ci, qui possédaient en outre les établissements

éloignés de Provins, Meaux et Beauvais, descendaient d'un Thiébolt,

selon quelques-uns parent de Rollon, mais lié avec le roi Eudes, comme

Rollon avec Charles-le-Simple. Thiébolt avait épousé une soeur d'Eudes,

s'était fait donner Tours, et avait acquis Chartres du vieux pirate

Hastings[190]. Son fils, Thibault-le-Tricheur, épousa une fille

d'Herbert de Vermandois, l'ennemi des Carlovingiens, et soutint les

Capets contre les empereurs d'Allemagne. Rivaux jaloux des Normands de

Normandie, les Normands de Blois refusèrent quelque temps de reconnaître

Hugues-Capet, en haine de ceux qui l'avaient fait roi. Mais il les

apaisa en faisant épouser à son fils, le roi Robert, la fameuse Berthe,

veuve d'Eudes Ier de Blois (fils de Thibault-le-Tricheur). Cette veuve,

héritière du royaume de Bourgogne par le roi Rodolphe, son frère,

pouvait donner aux Capets quelques prétentions sur ce royaume, légué par

Rodolphe à l'Empire. Aussi, le pape allemand, Grégoire V, créature des

empereurs, saisit-il le prétexte d'une parenté éloignée pour forcer

Robert de quitter sa femme et l'excommunier sur son refus. On connaît

l'histoire ou la fable de l'abandon de Robert, délaissé de ses

serviteurs, qui jetaient au feu tout ce qu'il avait touché, et la

légende de Berthe qui accoucha d'un monstre. On voit au portail de

plusieurs cathédrales la statue d'une reine qui a un pied d'oie, et qui

semble désigner l'épouse de Robert[191].

[Footnote 189: Louis le tenait prisonnier, mais un de ses serviteurs le

sauva en l'emportant dans une botte de fourrage. (Guillaume de

Jumièges.)]

[Footnote 190: Alberic, ad ann. 904.]

[Footnote 191: _App. 49._]

Berthe avait eu du comte de Blois, son premier époux, un fils nommé

Eudes, comme son père, et surnommé _le Champenois_, parce qu'il ajouta à

ses vastes domaines une partie de la Brie et de la Champagne. Eudes osa

entreprendre une guerre contre l'Empire. Il se mit en possession du

royaume de Bourgogne, auquel il avait droit par sa mère; il soumit tout

jusqu'au Jura, et fut reçu dans Vienne. Appelé à la fois par la Lorraine

et par l'Italie, qui le voulait pour roi[192], il prétendit relever

l'ancien royaume d'Ostrasie. Il prit Bar, et marcha vers

Aix-la-Chapelle, ou il comptait se faire couronner aux fêtes de Noël.

Mais le duc de Lorraine, le comte de Namur, les évêques de Liège et de

Metz, tous les grands du pays vinrent à sa rencontre et le défirent. Tué

en fuyant, il ne put être reconnu que par sa femme, qui retrouva sur son

corps un signe caché[193] (1037).

[Footnote 192: Glaber.]

[Footnote 193: Id. C'est l'Histoire d'Harold reconnu par sa maîtresse

Édith. Elle se reproduit à la mort de Charles-le-Téméraire.]

Ses États, divisés dès lors en comtés de Blois et de Champagne,

cessèrent de composer une puissance redoutable. Famille plus aimable que

guerrière, poètes, pèlerins, croisés, les comtes de Blois et Champagne

n'eurent ni l'esprit de suite ni la ténacité de leurs rivaux de

Normandie et d'Anjou.

La maison d'Anjou n'était ni normande comme celles de Blois et de

Normandie, ni saxonne comme les Capets, mais indigène. Elle désignait

comme son premier auteur un Breton de Rennes, Tortulf, le fort

chasseur[194]. Son fils se mit au service de Charles-le-Chauve, et

combattit vaillamment les Normands; il eut en récompense quelques terres

dans le Gâtinais, et la fille du duc de Bourgogne. Ingelger, petit-fils

de Tortulf, et les deux Foulques, qui vinrent ensuite, furent

d'implacables ennemis des Normands de Blois et de Normandie, aussi bien

que des Bretons, disputant aux premiers et aux seconds la Touraine et le

Maine; aux troisièmes ce qui s'étend d'Angers à Nantes. Plus unis et

plus disciplinables que les Bretons; plus vaillants que les Poitevins et

Aquitains, les Angevins remportèrent au midi de grands avantages,

s'étendirent de l'autre côté de la Loire, et poussèrent jusqu'à Saintes.

Ils succédèrent à la prépondérance qu'avaient eue un instant les comtes

de Blois et de Champagne. Quand le roi Robert fut obligé de quitter

Berthe, veuve et mère de ces comtes, l'Angevin Foulques Nerra lui fit

épouser sa nièce Constance, fille du comte de Toulouse[195]. Le frère de

Foulques, Bouchard, était déjà comte de Paris, et possédait les châteaux

importants de Melun et de Corbeil; le fils de Bouchard devint évêque de

Paris. Ainsi le bon Robert, dans la main des Angevins, docile à sa femme

Constance et à son oncle Bouchard, put à son aise composer des hymnes et

vaquer au lutrin. Hugues de Beauvais, un de ses serviteurs, qui essaya

de rappeler Berthe, fut tué impunément sous ses yeux. Beauvais

appartenait aux comtes de Blois, dont Berthe était la veuve et la mère.

L'évêque de Chartres, Fulbert, écrivit à Foulques une lettre où il le

désignait comme auteur de ce crime. Foulques, déjà fort mal avec

l'Église pour les biens, qu'il lui enlevait chaque jour, partit pour

Rome avec une forte somme d'argent, acheta l'absolution du pape, fît un

pèlerinage à Jérusalem, et bâtit au retour l'abbaye de Beaulieu près

Loches: un légat la consacra, au refus des évêques. Toute la vie de ce

méchant homme fut une alternative de victoires signalées, de crimes et

de pèlerinages; il alla trois fois à la terre sainte. La dernière fois,

il revint à pied et mourut de fatigue à Metz. De ses deux femmes, il

avait relégué l'une à Jérusalem et brûlé l'autre comme adultère. Mais il

fonda une foule de monastères (Beaulieu, Saint-Nicolas d'Angers, etc.),

bâtit force châteaux (Montrichard, Montbazon, Mirebeau,

Château-Gonthier). On montre encore à Angers sa noire TOUR DU DIABLE.

C'est le vrai fondateur de la puissance des comtes d'Anjou. Son fils,

Geoffroy Martel, défit et tua le comte de Poitiers, prit celui de Blois

et exigea la Touraine pour rançon. Il gouvernait aussi le Maine comme

tuteur du jeune comte. Malgré ses discordes intérieures, la maison

d'Anjou finit par prévaloir sur celles de Blois et Champagne. Toutes

deux se lièrent par mariage aux Normands conquérants de l'Angleterre.

Mais les comtes de Blois n'occupèrent le trône d'Angleterre qu'un

instant, tandis que les Angevins le gardèrent du douzième au treizième

siècle, sous le nom de _Plantagenets_[196], y joignirent quelque temps

tout notre littoral de la Flandre aux Pyrénées, et faillirent y joindre

la France.

[Footnote 194: Voy. tome I, p. 323, et _App. 186._]

[Footnote 195: Raoul Glaber se plaint de ce que la nouvelle reine attire

à la cour une foule d'Aquitains et d'Auvergnats, «pleins de frivolité,

bizarres d'habits comme de moeurs, rasés comme des histrions, sans foi

ni loi». _App. 50._]

[Footnote 196: Ce nom est expressif pour qui a vu la Loire.]

L'Île-de-France et le roi, que les Angevins avaient eus quelque

temps dans leurs mains, leur échappèrent de bonne heure. Dès l'an

1012, nous voyons l'Angevin Bouchard se retirer à l'abbaye de

Saint-Maur-des-Fossés, et laisser Corbeil aux Normands. Ceux-ci

dominent alors sous le nom du roi Robert, et essayent de lui donner

la Bourgogne. Ce qui les eût rendus maîtres de tout le cours de la

Seine. Le pauvre Robert qu'ils tenaient avec eux, voyant contre lui

les évêques et les abbés de Bourgogne, leur demandait pardon de leur

faire la guerre[197]. La liaison était ancienne entre les Capets et

les ducs de Bourgogne. Le premier duc, Richard-le-Justicier, père de

Boson, roi de Bourgogne cisjurane, eut pour fils Raoul, qui fit roi

de France le duc Robert en l'an 922, et le fut ensuite lui-même;

puis un gendre de Richard fit passer le duché de Bourgogne à deux

frères de Hugues-Capet. Le dernier de ces deux frères adopta le fils

de sa femme, Otto-Guillaume, Lombard par son père, mais Bourguignon

par sa mère. Cet Otto-Guillaume, fondateur de la maison de

Franche-Comté, attaqué par les Normands et Robert, menacé d'un autre

côté par l'empereur, qui réclamait le royaume de Bourgogne, fut

obligé de renoncer au titre de duché. Je dis au titre, car les

seigneurs étaient si puissants dans ce pays que la dignité ducale

n'était guère alors qu'un vain nom. Le fils cadet de Robert, nommé

comme lui, fut le premier duc capétien de Bourgogne (1032). On sait

que cette maison donna des rois au Portugal, comme celle de

Franche-Comté à la Castille.

[Footnote 197: Il allait entreprendre le siège du couvent de

Saint-Germain-d'Auxerre, lorsqu'un brouillard épais s'éleva de la

rivière; le roi crut que saint Germain venait le combattre en personne,

et toute l'armée prit la fuite. (Glaber.)]

À l'époque où les Angevins gouvernaient les Capétiens, sous Hugues-Capet

et Robert, ils semblent avoir essayé de se servir d'eux contre le

Poitou, comme les Normands s'en servirent ensuite contre la Bourgogne.

Mais, malgré ce que l'on nous conte d'une prétendue victoire

d'Hugues-Capet sur le comte de Poitou, le Midi resta fort indépendant du

Nord. C'est même plutôt le Midi qui exerça quelque influence sur les

moeurs et le gouvernement de la France septentrionale. Constance, fille

du comte de Toulouse, nièce de celui d'Anjou, régna, comme on a vu, sous

Robert. Pour prolonger cette domination après la mort de son mari

(1031), elle voulait élever au trône son second fils Robert, au

préjudice de l'aîné, Henri; mais l'Église se déclara pour l'aîné. Les

évêques de Reims, Laon, Soissons, Amiens, Noyon, Beauvais, Châlons,

Troyes et Langres assistèrent à son sacre, ainsi que les comtes de

Champagne et de Poitou. Le duc des Normands le prit sous sa protection,

et força Robert de se contenter du duché de Bourgogne. C'est la tige de

cette première maison de Bourgogne qui fonda le royaume de Portugal.

Toutefois le Normand ne donna la royauté à Henri qu'affaiblie et

désarmée pour ainsi dire. Il se fit céder le Vexin, et se trouva ainsi

établi à six lieues de Paris. Henri essaya en vain d'échapper à cette

servitude et de reprendre le Vexin, à la faveur des révoltes qui eurent

lieu contre le nouveau duc de Normandie, Guillaume-le-Bâtard. Ce

Guillaume, dont nous parlerons tout au long dans le chapitre suivant,

battit ses barons et battit le roi. Ce fut peut-être le salut de

celui-ci, que le duc ait tourné contre l'Angleterre ses armes et sa

politique.

Henri et son fils, Philippe Ier (1031-1108), restèrent spectateurs

inertes et impuissants des grands événements qui bouleversèrent l'Europe

sous leur règne. Ils ne prirent part ni aux croisades normandes de

Naples et d'Angleterre, ni à la croisade européenne de Jérusalem, ni à

la lutte des papes et des empereurs; ils laissèrent tranquillement

l'empereur Henri III établir sa suprématie en Europe, et refusèrent de

seconder les comtes de Flandre, Hollande, Brabant et Lorraine, dans la

grande guerre des Pays-Bas contre l'Empire. La royauté française n'est

guère encore qu'une espérance, un titre, un droit. La France féodale,

qui doit s'absorber en elle, a jusqu'ici un mouvement tout excentrique.

Qui veut suivre ce mouvement, il faut qu'il détourne les yeux du centre

encore impuissant, qu'il assiste à la grande lutte de l'Empire et du

Sacerdoce, qu'il suive les Normands en Sicile, en Angleterre, sous le

drapeau de l'Église, qu'enfin il s'achemine à la terre sainte avec toute

la France. Alors il sera temps de revenir aux Capets, et de voir

comment l'Église les prit pour instruments à la place des Normands, trop

indociles; comment elle fît leur fortune, et les éleva si haut qu'ils

furent en état de l'abaisser elle-même.

CHAPITRE II

Onzième siècle.--Grégoire VII.--Alliance des Normands et de

l'Église.--Conquête des Deux-Siciles et de l'Angleterre.

Ce n'est pas sans raison que les papes ont appelé la France la fille

aînée de l'Église. C'est par elle qu'ils ont partout combattu

l'opposition politique et religieuse au moyen âge. Dès le onzième

siècle, à l'époque où la royauté capétienne, faible et inerte, ne peut

les seconder encore, l'épée des Français de Normandie repousse

l'empereur des murs de Rome, chasse les Grecs et les Sarrasins d'Italie

et de Sicile, assujettit les Saxons dissidents de l'Angleterre. Et

lorsque les papes parviennent à entraîner l'Europe à la croisade, la

France a la part principale dans cet événement, qui contribue si

puissamment à leur grandeur, et les arme d'une si grande force dans la

lutte du Sacerdoce et de l'Empire.

* * * * *

Au onzième siècle, la querelle est entre le Saint-Pontificat romain,

et le Saint-Empire romain. L'Allemagne, qui a renversé Rome par

l'invasion des barbares, prend son nom pour lui succéder; non

seulement elle veut lui succéder dans la domination temporelle (déjà

tous les rois reconnaissent la suprématie de l'empereur), mais elle

affecte encore une suprématie morale; elle s'intitule le

_Saint-Empire_; hors de l'Empire, point d'ordre ni de sainteté. De

même que là-haut les puissances célestes, trônes, dominations,

archanges, relèvent les unes des autres; de même l'empereur a droit

sur les rois, les rois sur les ducs, ceux-ci sur les margraves et

les barons. Voilà une prétention superbe, mais en même temps une

idée bien féconde dans l'avenir. Une société séculière prend le

titre de société sainte, et prétend réfléchir dans la vie civile

l'ordre céleste et la hiérarchie divine, mettre le ciel sur la

terre. L'empereur tient le globe dans sa main aux jours de

cérémonie; son chancelier appelle les autres souverains les _rois

provinciaux_[198], ses jurisconsultes le déclarent la _loi

vivante_[199]; il prétend établir sur la terre une sorte de paix

perpétuelle, et substituer un état légal à l'état de nature qui

existe encore entre les nations.

[Footnote 198: C'est ainsi que le chancelier de l'Empire qualifia tous

les rois dans une diète solennelle, sous Frédéric-Barberousse: _Reges

provinciales._]

[Footnote 199: Imperator est _animata lex_ in terris.]

Maintenant, en a-t-il le droit, de faire cette grande chose? En est-il

digne, ce prince féodal, ce barbare de Franconie ou de Souabe? Lui

appartient-il d'être, sur la terre, l'instrument d'une si grande

révolution? Cet idéal de calme et d'ordre, que le genre humain poursuit

depuis si longtemps, est-ce bien l'empereur d'Allemagne qui va le

donner, ou bien serait-il ajourné à la fin du monde, à la consommation

des temps?

Ils disent que leur grand empereur Frédéric-Barberousse n'est pas mort;

il dort seulement. C'est dans un vieux château désert, sur une montagne.

Un berger l'y a vu, ayant pénétré à travers les ronces et les

broussailles; il était dans son armure de fer, accoudé sur une table de

pierre, et sans doute il y avait longtemps, car sa barbe avait crû

autour de la table et l'avait embrassée neuf fois. L'empereur, soulevant

à peine sa tête appesantie, dit seulement au berger: Les corbeaux

volent-ils encore autour de la montagne?--Oui, encore.--Ah! bon, je puis

me rendormir.

Qu'il dorme, ce n'est ni à lui, ni aux rois, ni aux empereurs, ni au

Saint-Empire du moyen âge, ni à la Sainte-Alliance des temps modernes

qu'il appartient de réaliser l'idéal du genre humain: la paix sous la

loi, la réconciliation définitive des nations.

Sans doute, c'était un noble monde que ce monde féodal qui s'endort avec

la maison de Souabe; on ne peut le traverser, même après la Grèce et

Rome, sans lui jeter un regard et un regret. Il y avait là des

compagnons bien fidèles, bien loyalement dévoués à leur seigneur et à la

dame de leur seigneur; joyeux à sa table et à son foyer, tout aussi

joyeux quand il fallait passer avec lui les défilés des Alpes, ou le

suivre à Jérusalem et jusqu'au désert de la mer Morte; de pieuses et

candides âmes d'hommes sous la cuirasse d'acier. Et ces magnanimes

empereurs de la maison de Souabe, cette race de poètes et de parfaits

chevaliers, avaient-ils si grand tort de prétendre à l'empire du monde?

Leurs ennemis les admiraient en les combattant. On les reconnaissait

partout à leur beauté. Ceux qui cherchaient Enzio, le fils fugitif de

Frédéric II, le découvrirent sur la vue d'une boucle de ses cheveux. Ah!

disaient-ils, il n'y a dans le monde que le roi Enzio qui ait de si

beaux cheveux blonds[200]. Ces beaux cheveux blonds, et ces poésies, et

ce grand courage, tout cela ne servit de rien. Le frère de saint Louis

n'en fit pas moins couper la tête au pauvre jeune Conradin, et la maison

de France succéda à la prépondérance des empereurs.

[Footnote 200: Une jeune fille vint le consoler dans sa prison; ils

eurent un fils qui s'appela _Bentivoglio_ (_je te veux du bien_). C'est,

selon la tradition, la tige de l'illustre famille de ce nom.]

L'empereur doit périr, l'Empire doit périr, et le monde féodal, dont il

est le centre et la haute expression. Il y a en ce monde-là quelque

chose qui le condamne et le voue à la ruine; c'est son matérialisme

profond. L'homme s'est attaché à la terre, il a pris racine dans le

rocher où s'élève sa tour. _Nulle terre sans seigneur_, nul seigneur

sans terre. L'homme appartient à un lieu; il est jugé selon qu'on peut

dire qu'il est de _haut_ ou de _bas lieu_. Le voilà localisé, immobile,

fixé sous la masse de son pesant château, de sa pesante armure.

La terre, c'est l'homme; à elle appartient la véritable personnalité.

Comme personne, elle est indivisible; elle doit rester une et passer à

l'aîné. Personne immortelle, indifférente, impitoyable, elle ne connaît

point la nature ni l'humanité. L'aîné possédera seul; que dis-je? c'est

lui qui est possédé: les usages de sa terre le dominent, ce fier baron;

sa terre le gouverne, lui impose ses devoirs; selon la forte expression

du moyen âge, il faut _qu'il serve son fief_.

Le fils aura tout, le fils aîné. La fille n'a rien à demander;

n'est-elle pas dotée du petit chapeau de roses et du baiser de sa

mère[201]? Les puînés, oh! leur héritage est vaste! Ils n'ont pas moins

que toutes les grandes routes, et par-dessus, toute la voûte du ciel.

Leur lit, c'est le seuil de la maison paternelle; ils pourront de là,

les soirs d'hiver, grelottants et affamés, voir leur aîné seul au foyer

où ils s'assirent eux aussi dans le bon temps de leur enfance, et

peut-être leur fera-t-il jeter quelques morceaux, nonobstant le

grognement de ses chiens. Doucement, mes dogues, ce sont mes frères; il

faut bien qu'ils aient quelque chose aussi.

[Footnote 201: Par exemple dans les anciennes Coutumes de Normandie.]

Je conseille aux puînés de se tenir contents, et de ne pas risquer de

s'établir sous un autre seigneur: de pauvres, ils pourraient bien

devenir serfs. Au bout d'un an de séjour, ils lui appartiendraient corps

et biens. _Bonne aubaine_ pour lui; ils deviendraient ses _cubains;_

autant presque vaudrait dire ses _serfs_, ses _juifs_. Tout malheureux

qui cherche asile, tout vaisseau qui brise au rivage, appartient au

seigneur; il a l'_aubaine_ et le _bris_.

Il n'est qu'un asile sûr, l'Église. C'est là que se réfugient les cadets

des grandes maisons. L'Église, impuissante pour repousser les barbares,

a été obligée de laisser la force à la féodalité; elle devient elle-même

peu à peu toute féodale. Les chevaliers restent chevaliers sous l'habit

de prêtres. Dès Charlemagne, les évêques s'indignent qu'on leur présente

la pacifique mule, et qu'on veuille les aider à monter. C'est un

destrier qu'il leur faut, et ils s'élancent d'eux-mêmes[202]. Ils

chevauchent, ils chassent, ils combattent, ils bénissent à coups de

sabre, et _imposent avec la masse d'armes de lourdes pénitences_. C'est

une oraison funèbre d'évêque: _bon clerc et brave soldat._ À la bataille

d'Hastings, un abbé saxon amène douze moines, et tous les treize se font

tuer. Les évêques d'Allemagne déposent un des leurs, comme pacifique et

_peu vaillant_[203]. Les évêques deviennent barons, et les barons

évêques. Tout père prévoyant ménage à ses cadets un évêché, une abbaye;

ils font élire par leurs serfs leurs petits enfants aux plus grands

sièges ecclésiastiques. Un archevêque de six ans monte sur une table,

balbutie deux mots de catéchisme[204], il est élu; il prend charge

d'âmes, il gouverne une province ecclésiastique. Le père vend en son nom

les bénéfices, reçoit les dîmes, le prix des messes, sauf à n'en pas

faire dire. Il fait confesser ses vassaux, les fait tester, léguer, bon

gré, mal gré, et recueille. Il frappe le peuple des deux glaives; tour à

tour il combat, il excommunie, il tue, damne à son choix.

[Footnote 202: Moine de Saint-Gall. «Un jeune clerc venait d'être nommé

par Charlemagne à un évêché. Comme il s'en allait tout joyeux, ses

serviteurs considérant la gravité épiscopale, lui amenèrent sa monture

près d'un perron; mais lui, indigné, et croyant qu'on le prenait pour

infirme, s'élança à cheval si lestement, qu'il faillit passer de l'autre

côté. Le roi le vit par le treillage du palais, et le fit appeler

aussitôt: «Ami, lui dit-il, tu es vif et léger, fort leste et fort

agile. Or, tu sais combien de guerres troublent la sérénité de notre

Empire; j'ai besoin d'un tel clerc dans mon cortège ordinaire, sois donc

le compagnon de tous nos travaux.» _App. 51._]

[Footnote 203: C'était Christian, archevêque de Mayence; il eut beau

citer ces mots de l'Évangile: _Mets ton épée au fourreau_; on obtint du

pape sa déposition.]

[Footnote 204: Atto de Verceil.]

Il ne manquait qu'une chose à ce système. C'est que ces nobles et

vaillants prêtres n'achetassent plus la jouissance des biens de l'Église

par les abstinences du célibat[205]; qu'ils eussent la splendeur

sacerdotale, la dignité des saints, et, de plus, les consolations du

mariage; qu'ils élevassent autour d'eux des fourmilières de petits

prêtres; qu'ils égayassent du vin de l'autel leurs repas de famille, et

que du pain sacré ils gorgeassent leurs petits. Douce et sainte

espérance! ils grandiront ces petits, s'il plaît à Dieu! ils succéderont

tout naturellement aux abbayes, aux évêchés de leur père. Il serait dur

de les ôter de ces palais, de ces églises: l'église elle leur

appartient; c'est leur fief, à eux. Ainsi l'hérédité succède à

l'élection, la naissance au mérite. L'Église imite la féodalité et la

dépasse; plus d'une fois elle fit part aux filles, une fille eut en dot

un évêché[206]. La femme du prêtre marche près de lui à l'autel; celle

de l'évêque dispute le pas à l'épouse du comte.

[Footnote 205: _App. 52._]

[Footnote 206: Il y avait en Bretagne quatre évêques mariés: ceux de

Quimper, Vannes, Rennes et Nantes; leurs enfants devenaient prêtres et

évêques; celui de Dol pillait son église pour doter ses filles. (Lettres

du clergé de Noyon, 1079, et de Cambrai, 1076, conservées par

Mabillon.)--Les clercs se plaignaient comme d'une injustice de ce qu'on

refusait l'ordination à leurs enfants. Ils donnaient même leurs

bénéfices en dot à leurs filles (au neuvième siècle). Leurs femmes

prenaient publiquement la qualité de prêtresses.]

C'était fait du christianisme[207], si l'Église se matérialisait dans

l'hérédité féodale. Le sel de la terre s'évanouissait, et tout était

dit. Dès lors plus de force intérieure, ni d'élan au ciel. Jamais une

telle Église n'aurait soulevé la voûte du choeur de Cologne, ni la

flèche de Strasbourg; elle n'aurait enfanté ni l'âme de saint Bernard,

ni le pénétrant génie de saint Thomas: à de tels hommes, il faut le

recueillement solitaire. Dès lors, point de croisade. Pour avoir droit

d'attaquer l'Asie, il faut que l'Europe dompte la sensualité asiatique,

qu'elle devienne plus Europe, plus pure, plus chrétienne.

[Footnote 207: Quand je parle du christianisme, j'entends toujours

l'humanité pendant les âges chrétiens. Elle les a traversés et dépassés.

(1860.)]

L'Église en péril se contracta pour vivre encore. La vie se concentra au

coeur. Le monde, depuis la tempête de l'invasion barbare, s'était

réfugié dans l'Église et l'avait souillée; l'Église se réfugia dans les

moines, c'est-à-dire dans sa partie la plus sévère et la plus mystique;

disons encore, la plus démocratique alors; cette vie d'abstinences était

moins recherchée des nobles. Les cloîtres se peuplaient de fils de

serfs[208]. En face de cette Église splendide et orgueilleuse, qui se

parait d'un faste aristocratique, se dressa l'autre, pauvre, sombre,

solitaire, l'Église des souffrances contre celle des jouissances. Elle

la jugea, la condamna, la purifia, lui donna l'unité. À l'aristocratie

épiscopale succéda la monarchie pontificale: l'Église s'incarna dans un

moine.

[Footnote 208: _App. 53._]

Histoire de France - Moyen Âge; (Vol. 2 / 10) · 第 8 / 42 段