Cette vaste révélation de la France, que nous venons d'indiquer dans

l'espace, et que nous allons suivre dans le temps, elle commence au

dixième siècle, à l'avènement des Capets. Chaque province a dès lors son

histoire; chacune prend une voix, et se raconte elle-même. Cet immense

concert de voix naïves et barbares, comme un chant d'église dans une

sombre cathédrale pendant la nuit de Noël, est d'abord âpre et

discordant. On y trouve des accents étranges, des voix grotesques,

terribles, à peine humaines; et vous douteriez quelquefois si c'est la

naissance du Sauveur, ou la Fête des fous, la Fête de l'âne. Fantastique

et bizarre harmonie, à quoi rien ne ressemble, où l'on croit entendre à

la fois tout cantique, et des _Dies iræ_, et des _Alleluia_.

C'était une croyance universelle au moyen âge, que le monde devait finir

avec l'an 1000 de l'Incarnation[169]. Avant le christianisme, les

Étrusques aussi avaient fixé leur terme à dix siècles, et la prédiction

s'était accomplie. Le christianisme, passager sur cette terre, hôte

exilé du ciel, devait adopter aisément ces croyances. Le monde du moyen

âge n'avait pas la régularité extérieure de la cité antique, et il était

bien difficile d'en discerner l'ordre intime et profond. Ce monde ne

voyait que chaos en soi; il aspirait à l'ordre, et l'espérait dans la

mort. D'ailleurs, en ces temps de miracles et de légendes, où tout

apparaissait bizarrement coloré comme à travers de sombres vitraux, on

pouvait douter que cette réalité visible fût autre chose qu'un songe.

Les merveilles composaient la vie commune. L'armée d'Othon avait bien vu

le soleil en défaillance et jaune comme du safran[170]. Le roi Robert,

excommunié pour avoir épousé sa parente, avait, à l'accouchement de la

reine, reçu dans ses bras un monstre. Le diable ne prenait plus la peine

de se cacher: on l'avait vu à Rome se présenter solennellement devant un

pape magicien. Au milieu de tant d'apparitions, de visions, de voix

étranges, parmi les miracles de Dieu et les prestiges du démon, qui

pouvait dire si la terre n'allait pas un matin se résoudre en fumée, au

son de la fatale trompette? Il eût bien pu se faire alors que ce que

nous appelons la vie fût en effet la mort, et qu'en finissant, le monde,

comme ce saint du Légendaire, _commençât de vivre et cessât de mourir_.

«Et tunc vivere incepit, morique desiit.»

[Footnote 169: _App. 42._]

[Footnote 170: Raoul Glaber.]

Cette fin d'un monde si triste était tout ensemble l'espoir et l'effroi

du moyen âge. Voyez ces vieilles statues dans les cathédrales du dixième

et du onzième siècle, maigres, muettes et grimaçantes dans leur roideur

contractée, l'air souffrant comme la vie, et laides comme la mort. Voyez

comme elles implorent, les mains jointes, ce moment souhaité et

terrible, cette seconde mort de la résurrection, qui doit les faire

sortir de leurs ineffables tristesses et les faire passer du néant à

l'être, du tombeau en Dieu. C'est l'image de ce pauvre monde sans espoir

après tant de ruines. L'empire romain avait croulé, celui de Charlemagne

s'en était allé aussi; le christianisme avait cru d'abord pouvoir

remédier aux maux d'ici-bas, et ils continuaient. Malheur sur malheur,

ruine sur ruine. Il fallait bien qu'il vînt autre chose, et l'on

attendait. Le captif attendait dans le noir donjon, dans le sépulcral

_in-pace_; le serf attendait sur son sillon, à l'ombre de l'odieuse

tour; le moine attendait, dans les abstinences du cloître, dans les

tumultes solitaires du cour, au milieu des tentations et des chutes, des

remords et des visions étranges, misérable jouet du diable qui folâtrait

cruellement autour de lui, et qui le soir, tirant sa couverture, lui

disait gaiement à l'oreille: «Tu es damné[171]!»

[Footnote 171: _App. 43._]

Tous souhaitaient sortir de peine, et n'importe à quel prix! Il leur

valait mieux tomber une fois entre les mains de Dieu et reposer à

jamais, fût-ce dans une couche ardente. Il devait d'ailleurs avoir aussi

son charme, ce moment où l'aiguë et déchirante trompette de l'archange

percerait l'oreille des tyrans. Alors, du donjon, du cloître, du sillon,

un rire terrible eût éclaté au milieu des pleurs.

* * * * *

Cet effroyable espoir du jugement dernier s'accrut dans les calamités

qui précédèrent l'an 1000, ou suivirent de près. Il semblait que l'ordre

des saisons se fût interverti, que les éléments suivissent des lois

nouvelles. Une peste terrible désola l'Aquitaine; la chair des malades

semblait frappée par le feu, se détachait de leurs os, et tombait en

pourriture. Ces misérables couvraient les routes des lieux de

pèlerinage, assiégeaient les églises, particulièrement Saint-Martial, à

Limoges; ils s'étouffaient aux portes, et s'y entassaient. La puanteur

qui entourait l'église ne pouvait les rebuter. La plupart des évêques du

Midi s'y rendirent, et y firent porter les reliques de leurs églises. La

foule augmentait, l'infection aussi; ils mouraient sur les reliques des

saints[172].

[Footnote 172: _App. 44._]

Ce fut encore pis quelques années après. La famine ravagea tout le monde

depuis l'Orient, la Grèce, l'Italie, la France, l'Angleterre. «Le muid

de blé, dit un contemporain[173], s'éleva à soixante sols d'or. Les

riches maigrirent et pâlirent; les pauvres rongèrent les racines des

forêts; plusieurs, chose horrible à dire, se laissèrent aller à dévorer

des chairs humaines. Sur les chemins, les forts saisissaient les

faibles, les déchiraient, les rôtissaient, les mangeaient. Quelques-uns

présentaient à des enfants un oeuf, un fruit, et les attiraient à

l'écart pour les dévorer. Ce délire, cette rage alla au point que la

bête était plus en sûreté que l'homme. Comme si c'eût été désormais une

coutume établie de manger de la chair humaine, il y en eut un qui osa en

étaler à vendre dans le marché de Tournus. Il ne nia point, et fut

brûlé. Un autre alla pendant la nuit déterrer cette même chair, la

mangea, et fut brûlé de même.»

[Footnote 173: Glaber.--Sur soixante-treize ans, il y en eut

quarante-huit de famines et d'épidémies.--An 987, grande famine et

épidémie--989, grande famine.--990-994, famine et mal des

_ardents_.--1001, grande famine.--1003-1008, famine et mortalité.--1010,

famine, mal des _ardents_, mortalité.--1027-1029, famine

(anthropophages).--1031-1033, famine atroce.--1035, famine,

épidémie.--1045-1046, famine en France et en Allemagne.--1053-1058,

famine et mortalité pendant cinq ans.--1059, famine de sept ans,

mortalité.]

«...Dans la forêt de Mâcon, près l'église de Saint-Jean de Castanedo, un

misérable avait bâti une chaumière, où il égorgeait la nuit ceux qui lui

demandaient l'hospitalité. Un homme y aperçut des ossements, et parvint

à s'enfuir. On y trouva quarante-huit têtes d'hommes, de femmes et

d'enfants. Le tourment de la faim était si affreux que plusieurs, tirant

de la craie du fond de la terre, la mêlaient à la farine. Une autre

calamité survint: c'est que les loups, alléchés par la multitude des

cadavres sans sépulture, commencèrent à s'attaquer aux hommes. Alors les

gens craignant Dieu ouvrirent des fosses, où le fils traînait le père,

le frère son frère, la mère son fils, quand ils les voyaient défaillir;

et le survivant lui-même, désespérant de la vie, s'y jetait souvent

après eux. Cependant les prélats des cités de la Gaule, s'étant

assemblés en concile pour chercher remède à de tels maux, avisèrent que,

puisqu'on ne pouvait alimenter tous ces affamés, on sustentât comme on

pourrait ceux qui semblaient les plus robustes, de peur que la terre ne

demeurât sans culture.»

Ces excessives misères brisèrent les coeurs et leur rendirent un peu de

douceur et de pitié. Ils mirent le glaive dans le fourreau, tremblants

eux-mêmes sous le glaive de Dieu. Ce n'était plus la peine de se battre,

ni de faire la guerre pour cette terre maudite qu'on allait quitter. De

vengeance, on n'en avait plus besoin; chacun voyait bien que son ennemi,

comme lui-même, avait peu à vivre. À l'occasion de la peste de Limoges,

ils coururent de bon coeur aux pieds des évêques, et s'engagèrent à

rester désormais paisibles, à respecter les églises, à ne plus infester

les grands chemins, à ménager du moins ceux qui voyageraient sous la

sauvegarde des prêtres ou des religieux. Pendant les jours saints de

chaque semaine (du mercredi soir au lundi matin), toute guerre était

interdite: c'est ce qu'on appela _la paix_, plus tard _la trêve de

Dieu_[174].

[Footnote 174: _App. 45._]

Dans cet effroi général, la plupart ne trouvaient un peu de repos qu'à

l'ombre des églises. Ils apportaient en foule, ils mettaient sur l'autel

des donations de terres, de maisons, de serfs. Tous ces actes portent

l'empreinte d'une même croyance: «Le soir du monde approche, disent-ils;

chaque jour entasse de nouvelles ruines; moi, comte ou baron, j'ai donné

à telle église pour le remède de mon âme...» Ou encore: «Considérant que

le servage est contraire à la liberté chrétienne, j'affranchis un tel,

mon serf de corps, lui, ses enfants et ses hoirs.»

Mais le plus souvent tout cela ne les rassurait point, ils aspiraient à

quitter l'épée, le baudrier, tous les signes de la milice du siècle; ils

se réfugiaient parmi les moines et sous leur habit; ils leur demandaient

dans leurs couvents une toute petite place où se cacher. Ceux-ci

n'avaient d'autre peine que d'empêcher les grands du monde, les ducs et

les rois de devenir moines, ou frères convers. Guillaume Ier, duc de

Normandie, aurait tout laissé pour se retirer à Jumièges, si l'abbé le

lui eût permis. Au moins, il trouva moyen d'enlever un capuchon et une

étamine, les emporta avec lui, les déposa dans un petit coffre, et en

garda toujours la clef à sa ceinture[175]. Hugues Ier, duc de Bourgogne,

et avant lui l'empereur Henri II, auraient bien voulu aussi se faire

moines. Hugues en fut empêché par le pape. Henri, entrant dans l'église

de l'abbaye de Saint-Vanne, à Verdun, s'était écrié avec le Psalmiste:

«Voici le repos que j'ai choisi, et mon habitation aux siècles des

siècles!» Un religieux l'entendit, et avertit l'abbé. Celui-ci appela

l'empereur dans le chapitre des moines, et lui demanda quelle était son

intention. «Je veux, avec la grâce de Dieu, répondit-il en pleurant,

renoncer à l'habit du siècle, revêtir le vôtre, et ne plus servir que

Dieu avec vos frères.--Voulez-vous donc, reprit l'abbé, promettre, selon

notre règle et à l'exemple de Jésus-Christ, l'obéissance jusqu'à la

mort?--Je le veux, reprit l'empereur.--Eh bien! je vous reçois comme

moine, dès ce jour j'accepte la charge de votre âme; et ce que

j'ordonnerai, je veux que vous le fassiez avec la crainte du Seigneur.

Or, je vous ordonne de retourner au gouvernement de l'empire que Dieu

vous a confié, et de veiller de tout votre pouvoir, avec crainte et

tremblement, au salut de tout le royaume[176].» L'empereur, lié par son

voeu, obéit à regret. Au reste, il était moine depuis longtemps; il

avait toujours vécu en frère avec sa femme. L'Église l'honore sous le

nom de saint Henri.

[Footnote 175: Guillaume de Jumièges.]

[Footnote 176: _Vie de saint Richard._]

Un autre saint, qu'elle n'a pas canonisé, est notre Robert, roi de

France. «Robert, dit l'auteur de la Chronique de Saint-Bertin, était

très pieux, sage et lettré, passablement philosophe et excellent

musicien. Il composa la prose du Saint-Esprit: _Adsit nobis gratia_; les

rythmes _Judea et Hierusalem, Concede nobis quæsumus_, et _Cornelius

centurio_, qu'il offrit, mis en musique et notés, sur l'autel de

Saint-Pierre à Rome, de même que l'antiphone _Eripe_, et plusieurs

autres belles choses. Il avait pour femme Constance, qui lui demanda un

jour de faire quelque chose en mémoire d'elle; il écrivit alors le

rythme _O constantia martyrum_! que la reine, à cause du nom de

Constantia, crut avoir été fait pour elle. Le roi venait à l'église de

Saint-Denis dans ses habits royaux, et couronné de sa couronne, pour

diriger le choeur à matines, à vêpres et à la messe, chanter avec les

moines et les défier au combat du chant. Aussi, comme il assiégeait

certain château le jour de Saint-Hippolyte, pour qui il avait une

dévotion particulière, il quitta le siège pour venir à Saint-Denis

diriger le choeur pendant la messe; et tandis qu'il chantait dévotement

avec les moines _Agnus Dei, dona nobis pacem_, les murs du château

tombèrent subitement, et l'armée du roi en prit possession; ce que

Robert attribua toujours aux mérites de saint Hippolyte[177].»

[Footnote 177: Chronique de Sithiu.]

«Un jour qu'il revenait de faire sa prière, où il avait, comme

d'habitude, répandu une pluie de larmes, il trouva sa lance garnie par

sa vaniteuse épouse d'ornements d'argent. Tout en considérant cette

lance, il regardait s'il ne verrait pas dehors quelqu'un à qui cet

argent fût nécessaire; et trouvant un pauvre en haillons, il lui demande

prudemment quelque outil pour ôter l'argent. Le pauvre ne savait ce

qu'il en voulait faire; mais le serviteur de Dieu lui dit d'en chercher

au plus vite. Cependant il se livrait à la prière. L'autre revient avec

un outil; le roi et le pauvre s'enferment ensemble, et enlèvent l'argent

de la lance, et le roi le met lui-même de ses saintes mains dans le sac

du pauvre en lui recommandant, selon sa coutume, de bien prendre garde

que sa femme ne le vît. Lorsque la reine vint, elle s'étonna fort de

voir sa lance ainsi dépouillée; et Robert jura par plaisanterie le nom

du Seigneur qu'il ne savait comment cela s'était fait[178].»

[Footnote 178: Helgaud.]

«Il avait une grande horreur pour le mensonge. Aussi, pour justifier

ceux dont il recevait le serment, aussi bien que lui-même, il avait fait

faire une châsse de cristal toute entourée d'or, où il eut soin de ne

mettre aucune relique: c'est sur cette châsse qu'il faisait jurer ses

grands, qui n'étaient point instruits de sa fraude pieuse. De même, il

faisait jurer les gens du peuple sur une châsse où il avait mis un oeuf.

Oh! avec quelle exactitude se rapportent à ce saint homme les paroles du

Prophète: «Il habitera dans le tabernacle du Très-Haut, celui qui dit la

vérité selon son coeur, celui dont la langue ne trompe pas, et qui n'a

jamais fait de mal à son prochain[179]!»

[Footnote 179: Id.]

La charité de Robert s'étendait à tous les pécheurs. «Comme il soupait à

Étampes, dans un château que Constance venait de lui bâtir, il ordonna

d'ouvrir la porte à tous les pauvres. L'un d'eux vint se mettre aux

pieds du roi, qui le nourrissait sous la table. Mais le pauvre, ne

s'oubliant pas, lui coupa avec un couteau un ornement d'or de six onces

qui pendait de ses genoux, et s'enfuit au plus vite. Lorsqu'on se leva

de table, la reine vit son seigneur dépouillé, et, indignée, se laissa

emporter contre le saint à des paroles violentes: «Quel ennemi de Dieu,

bon seigneur, a déshonoré votre robe d'or?--Personne, répondit-il, ne

m'a déshonoré; cela était sans doute plus nécessaire à celui qui l'a

pris qu'à moi, et, Dieu aidant, lui profitera.»--Un autre voleur lui

coupant la moitié de la frange de son manteau, Robert se retourna, et

lui dit: «Va-t'en, va-t'en; contente-toi de ce que tu as pris; un autre

aura besoin du reste.» Le voleur s'en alla tout confus.--Même indulgence

pour ceux qui volaient les choses saintes. Un jour qu'il priait dans sa

chapelle, il vit un clerc nommé Ogger qui montait furtivement à l'autel,

posait un cierge par terre, et emportait le chandelier dans sa robe. Les

clercs se troublent, qui auraient dû empêcher ce vol. Ils interrogent le

seigneur roi, et il proteste qu'il n'a rien vu. Cela vint aux oreilles

de la reine Constance; enflammée de fureur, elle jure par l'âme de son

père qu'elle fera arracher les yeux aux gardiens, s'ils ne rendent ce

qu'on a volé au trésor du saint et du juste. Dès qu'il le sut, ce

sanctuaire de piété, il appela le larron, et lui dit: «Ami Ogger,

va-t'en d'ici, que mon inconstante Constance ne te mange pas. Ce que tu

as te suffit pour arriver au pays de ta naissance. Que le Seigneur soit

avec toi!» Il lui donna même de l'argent pour faire sa route; et quand

il crut le voleur en sûreté, il dit gaiement aux siens: «Pourquoi tant

vous tourmenter à la recherche de ce chandelier? Le Seigneur l'a donné à

son pauvre.»--Une autre fois enfin, comme il se relevait la nuit pour

aller à l'église, il vit deux amants couchés dans un coin; aussitôt il

détacha une fourrure précieuse qu'il portait au cou, et la jeta sur ces

pécheurs. Puis il alla prier pour eux[180].»

[Footnote 180: Helgaud.]

Telle fut la douceur et l'innocence du premier roi capétien. Je dis le

premier roi; car son père, Hugues-Capet[181], se défia de son droit, et

ne voulut jamais porter la couronne; il lui suffit de porter la chape,

comme abbé de Saint-Martin de Tours. C'est sous ce bon Robert que se

passa cette terrible époque de l'an 1000; et il sembla que la colère

divine fut désarmée par cet homme simple, en qui s'était comme incarnée

la paix de Dieu. L'humanité se rassura et espéra durer encore un peu;

elle vit, comme Ézéchias, que le Seigneur voulait bien ajouter à ses

jours. Elle se leva de son agonie, se remit à vivre, à travailler, à

bâtir: à bâtir d'abord les églises de Dieu. «Près de trois ans après

l'an 1000, dit Glaber, dans presque tout l'univers, surtout dans

l'Italie et dans les Gaules, les basiliques des églises furent

renouvelées, quoique la plupart fussent encore assez belles pour n'en

avoir nul besoin. Et cependant les peuples chrétiens semblaient

rivaliser à qui élèverait les plus magnifiques. On eût dit que le monde

se secouait et dépouillait sa vieillesse, pour revêtir la robe blanche

des églises[182].»

[Footnote 181: _App. 46._]

[Footnote 182: Glaber.]

Et en récompense il y eut d'innombrables miracles. Des révélations, des

visions merveilleuses firent partout découvrir de saintes reliques,

depuis longtemps enfouies, et cachées à tous les yeux: «Les saints

vinrent réclamer les honneurs d'une résurrection sur la terre, et

apparurent aux regards des fidèles, qu'ils remplirent de

consolations[183].» Le Seigneur lui-même descendit sur l'autel; le dogme

de la présence réelle, jusque-là obscur et caché à demi dans l'ombre,

éclata dans la croyance des peuples: ce fut comme un flambeau d'immense

poésie qui illumina, transfigura l'Occident et le Nord. «Tout cela se

trouvait annoncé comme par un présage certain dans la position même de

la croix du Seigneur quand le Sauveur y était suspendu sur le Calvaire.

En effet, pendant que l'Orient avec ses peuples féroces était caché

derrière la face du Sauveur, l'Occident, placé devant ses regards,

recevait de ses yeux la lumière de la foi dont il devait être bientôt

rempli. Sa droite toute-puissante, étendue pour le grand oeuvre de

miséricorde, montrait le Nord qui allait être adouci par l'effet de la

parole divine, pendant que sa gauche tombait en partage aux nations

barbares et tumultueuses du Midi[184].»

[Footnote 183: Glaber.]

[Footnote 184: Id.]

La lutte de l'Occident et de l'Orient, cette grande idée qui vient de

tomber en paroles enfantines de la bouche ignorante du moine, c'est la

pensée de l'avenir et le mouvement de l'humanité. De grands signes

éclatent, des multitudes d'hommes s'acheminent déjà un à un, et comme

pèlerins, à Rome, au mont Cassin, à Jérusalem. Le premier pape français,

Gerbert, proclame déjà la croisade; sa belle lettre, où il appelle tous

les princes au nom de la cité sainte[185], précède d'un siècle les

prédications de Pierre-l'Ermite. Prêchée alors par un Français et sous

un pape français, Urbain II, exécutée surtout par des Français, la

grande entreprise commune du moyen âge, celle qui fit de tous les Francs

une nation, elle nous appartiendra, elle révélera la profonde

sociabilité de la France. Mais il faut encore un siècle, il faut que le

monde s'assoie avant d'agir. En l'an 1000, un politique fonde la

papauté, un saint fonde la royauté: je parle de deux Français, de

Gerbert et de Robert.

[Footnote 185: _App. 47._]

Ce Gerbert, disent-ils, n'était pas moins qu'un magicien. Moine à

Aurillac, chassé, réfugié à Barcelone, il se défroque pour aller étudier

les lettres et l'algèbre à Cordoue. De là, à Rome; le grand Othon le

fait précepteur de son fils, de son petit-fils. Puis il professe aux

fameuses écoles de Reims; il a pour disciple notre bon roi Robert.

Secrétaire et confident de l'archevêque, il le fait déposer, et obtient

sa place par l'influence d'Hugues-Capet. Ce fut une grande chose pour

les Capets d'avoir pour eux un tel homme; s'ils aident à le faire

archevêque, il aide à les faire rois.

Obligé de se retirer près d'Othon III, il devient archevêque de Ravenne,

enfin pape. Il juge les grands, il nomme des rois (Hongrie, Pologne),

donne des lois aux républiques; il règne par le pontificat et par la

science. Il prêche la croisade; un astrologue a prédit qu'il ne mourra

qu'à Jérusalem. Tout va bien; mais un jour qu'il siégeait à Rome dans

une chapelle qu'on appelait Jérusalem, le diable se présente et réclame

le pape. C'est un marché qu'ils ont passé en Espagne chez les musulmans.

Gerbert étudiait alors; trouvant l'étude longue, il se donna au diable

pour abréger. C'est de lui qu'il apprit la merveille des chiffres

arabes, et l'algèbre, et l'art de construire une horloge, et l'art de se

faire pape. Eût-il pu sans cela? Il s'est donné; donc il est à son

maître. Le diable prouve, et puis l'emporte. _Tu ne savais pas que

j'étais logicien!_[186]»

[Footnote 186: Dante, _Inferno_, c. XXVIII:

Tu non pensavi qu'io loico fossi!

Les deux grands mythes du savant identifié avec le magicien, ce sont,

dans les légendes du moyen âge, Gerbert et Albert-le-Grand. Ce qui est

remarquable, c'est qu'ici la France ait sur l'Allemagne l'initiative de

deux siècles. En récompense, le sorcier allemand laisse une plus forte

trace, et ressuscite au quinzième siècle dans Faust, l'inventeur de

l'imprimerie.]

Sauf leur amitié pour cet homme diabolique, il n'y eut dans les premiers

Capets aucune méchanceté. Le bon Robert, indulgent et pieux, fut un roi

homme, un roi peuple et moine. Les Capets passaient généralement pour

une race plébéienne, Saxonne d'origine. Leur aïeul Robert-le-Fort avait

défendu le pays contre les Normands; Eudes combattit sans cesse les

empereurs qui soutenaient les derniers Carlovingiens; mais les rois qui

suivent jusqu'à Louis-le-Gros n'ont rien de militaire. Les chroniques ne

manquent pas de nous dire, à l'avènement de chacun de ces princes, qu'il

était fort _chevalereux_; nous voyons cependant qu'ils ne se soutiennent

guère que par le secours des Normands et des évêques, surtout celui de

Reims. Vraisemblablement les évêques payaient, les Normands combattaient

pour eux. Ces princes, amis des prêtres, auxquels ils devaient leur

grandeur, cherchaient sans doute par leur conseil à se rattacher au

passé, et, par de lointaines alliances avec le monde grec, à primer les

Carlovingiens en antiquité. Hugues-Capet demanda pour son fils la main

d'une princesse de Constantinople[187]. Son petit-fils Henri Ier épousa

la fille du czar de Russie, princesse byzantine par une de ses aïeules,

qui appartenait à la maison macédonienne. La prétention de cette maison

était de remonter à Alexandre-le-Grand, à Philippe, et par eux à

Hercule. Le roi de France appela son fils Philippe, et ce nom est resté

jusqu'à nous commun parmi les Capets. Ces généalogies flattaient les

traditions romanesques du moyen âge, qui expliquait à sa manière la

parenté réelle des races indo-germaniques, en tirant les Francs des

Troyens et les Saxons des Macédoniens, soldats d'Alexandre[188].

[Footnote 187: Lettre de Gerbert.]

[Footnote 188: _App. 48._]

Histoire de France - Moyen Âge; (Vol. 2 / 10) · 第 7 / 42 段