l'espace, et que nous allons suivre dans le temps, elle commence au
dixième siècle, à l'avènement des Capets. Chaque province a dès lors son
histoire; chacune prend une voix, et se raconte elle-même. Cet immense
concert de voix naïves et barbares, comme un chant d'église dans une
sombre cathédrale pendant la nuit de Noël, est d'abord âpre et
discordant. On y trouve des accents étranges, des voix grotesques,
terribles, à peine humaines; et vous douteriez quelquefois si c'est la
naissance du Sauveur, ou la Fête des fous, la Fête de l'âne. Fantastique
et bizarre harmonie, à quoi rien ne ressemble, où l'on croit entendre à
la fois tout cantique, et des _Dies iræ_, et des _Alleluia_.
C'était une croyance universelle au moyen âge, que le monde devait finir
avec l'an 1000 de l'Incarnation[169]. Avant le christianisme, les
Étrusques aussi avaient fixé leur terme à dix siècles, et la prédiction
s'était accomplie. Le christianisme, passager sur cette terre, hôte
exilé du ciel, devait adopter aisément ces croyances. Le monde du moyen
âge n'avait pas la régularité extérieure de la cité antique, et il était
bien difficile d'en discerner l'ordre intime et profond. Ce monde ne
voyait que chaos en soi; il aspirait à l'ordre, et l'espérait dans la
mort. D'ailleurs, en ces temps de miracles et de légendes, où tout
apparaissait bizarrement coloré comme à travers de sombres vitraux, on
pouvait douter que cette réalité visible fût autre chose qu'un songe.
Les merveilles composaient la vie commune. L'armée d'Othon avait bien vu
le soleil en défaillance et jaune comme du safran[170]. Le roi Robert,
excommunié pour avoir épousé sa parente, avait, à l'accouchement de la
reine, reçu dans ses bras un monstre. Le diable ne prenait plus la peine
de se cacher: on l'avait vu à Rome se présenter solennellement devant un
pape magicien. Au milieu de tant d'apparitions, de visions, de voix
étranges, parmi les miracles de Dieu et les prestiges du démon, qui
pouvait dire si la terre n'allait pas un matin se résoudre en fumée, au
son de la fatale trompette? Il eût bien pu se faire alors que ce que
nous appelons la vie fût en effet la mort, et qu'en finissant, le monde,
comme ce saint du Légendaire, _commençât de vivre et cessât de mourir_.
«Et tunc vivere incepit, morique desiit.»
[Footnote 169: _App. 42._]
[Footnote 170: Raoul Glaber.]
Cette fin d'un monde si triste était tout ensemble l'espoir et l'effroi
du moyen âge. Voyez ces vieilles statues dans les cathédrales du dixième
et du onzième siècle, maigres, muettes et grimaçantes dans leur roideur
contractée, l'air souffrant comme la vie, et laides comme la mort. Voyez
comme elles implorent, les mains jointes, ce moment souhaité et
terrible, cette seconde mort de la résurrection, qui doit les faire
sortir de leurs ineffables tristesses et les faire passer du néant à
l'être, du tombeau en Dieu. C'est l'image de ce pauvre monde sans espoir
après tant de ruines. L'empire romain avait croulé, celui de Charlemagne
s'en était allé aussi; le christianisme avait cru d'abord pouvoir
remédier aux maux d'ici-bas, et ils continuaient. Malheur sur malheur,
ruine sur ruine. Il fallait bien qu'il vînt autre chose, et l'on
attendait. Le captif attendait dans le noir donjon, dans le sépulcral
_in-pace_; le serf attendait sur son sillon, à l'ombre de l'odieuse
tour; le moine attendait, dans les abstinences du cloître, dans les
tumultes solitaires du cour, au milieu des tentations et des chutes, des
remords et des visions étranges, misérable jouet du diable qui folâtrait
cruellement autour de lui, et qui le soir, tirant sa couverture, lui
disait gaiement à l'oreille: «Tu es damné[171]!»
[Footnote 171: _App. 43._]
Tous souhaitaient sortir de peine, et n'importe à quel prix! Il leur
valait mieux tomber une fois entre les mains de Dieu et reposer à
jamais, fût-ce dans une couche ardente. Il devait d'ailleurs avoir aussi
son charme, ce moment où l'aiguë et déchirante trompette de l'archange
percerait l'oreille des tyrans. Alors, du donjon, du cloître, du sillon,
un rire terrible eût éclaté au milieu des pleurs.
* * * * *
Cet effroyable espoir du jugement dernier s'accrut dans les calamités
qui précédèrent l'an 1000, ou suivirent de près. Il semblait que l'ordre
des saisons se fût interverti, que les éléments suivissent des lois
nouvelles. Une peste terrible désola l'Aquitaine; la chair des malades
semblait frappée par le feu, se détachait de leurs os, et tombait en
pourriture. Ces misérables couvraient les routes des lieux de
pèlerinage, assiégeaient les églises, particulièrement Saint-Martial, à
Limoges; ils s'étouffaient aux portes, et s'y entassaient. La puanteur
qui entourait l'église ne pouvait les rebuter. La plupart des évêques du
Midi s'y rendirent, et y firent porter les reliques de leurs églises. La
foule augmentait, l'infection aussi; ils mouraient sur les reliques des
saints[172].
[Footnote 172: _App. 44._]
Ce fut encore pis quelques années après. La famine ravagea tout le monde
depuis l'Orient, la Grèce, l'Italie, la France, l'Angleterre. «Le muid
de blé, dit un contemporain[173], s'éleva à soixante sols d'or. Les
riches maigrirent et pâlirent; les pauvres rongèrent les racines des
forêts; plusieurs, chose horrible à dire, se laissèrent aller à dévorer
des chairs humaines. Sur les chemins, les forts saisissaient les
faibles, les déchiraient, les rôtissaient, les mangeaient. Quelques-uns
présentaient à des enfants un oeuf, un fruit, et les attiraient à
l'écart pour les dévorer. Ce délire, cette rage alla au point que la
bête était plus en sûreté que l'homme. Comme si c'eût été désormais une
coutume établie de manger de la chair humaine, il y en eut un qui osa en
étaler à vendre dans le marché de Tournus. Il ne nia point, et fut
brûlé. Un autre alla pendant la nuit déterrer cette même chair, la
mangea, et fut brûlé de même.»
[Footnote 173: Glaber.--Sur soixante-treize ans, il y en eut
quarante-huit de famines et d'épidémies.--An 987, grande famine et
épidémie--989, grande famine.--990-994, famine et mal des
_ardents_.--1001, grande famine.--1003-1008, famine et mortalité.--1010,
famine, mal des _ardents_, mortalité.--1027-1029, famine
(anthropophages).--1031-1033, famine atroce.--1035, famine,
épidémie.--1045-1046, famine en France et en Allemagne.--1053-1058,
famine et mortalité pendant cinq ans.--1059, famine de sept ans,
mortalité.]
«...Dans la forêt de Mâcon, près l'église de Saint-Jean de Castanedo, un
misérable avait bâti une chaumière, où il égorgeait la nuit ceux qui lui
demandaient l'hospitalité. Un homme y aperçut des ossements, et parvint
à s'enfuir. On y trouva quarante-huit têtes d'hommes, de femmes et
d'enfants. Le tourment de la faim était si affreux que plusieurs, tirant
de la craie du fond de la terre, la mêlaient à la farine. Une autre
calamité survint: c'est que les loups, alléchés par la multitude des
cadavres sans sépulture, commencèrent à s'attaquer aux hommes. Alors les
gens craignant Dieu ouvrirent des fosses, où le fils traînait le père,
le frère son frère, la mère son fils, quand ils les voyaient défaillir;
et le survivant lui-même, désespérant de la vie, s'y jetait souvent
après eux. Cependant les prélats des cités de la Gaule, s'étant
assemblés en concile pour chercher remède à de tels maux, avisèrent que,
puisqu'on ne pouvait alimenter tous ces affamés, on sustentât comme on
pourrait ceux qui semblaient les plus robustes, de peur que la terre ne
demeurât sans culture.»
Ces excessives misères brisèrent les coeurs et leur rendirent un peu de
douceur et de pitié. Ils mirent le glaive dans le fourreau, tremblants
eux-mêmes sous le glaive de Dieu. Ce n'était plus la peine de se battre,
ni de faire la guerre pour cette terre maudite qu'on allait quitter. De
vengeance, on n'en avait plus besoin; chacun voyait bien que son ennemi,
comme lui-même, avait peu à vivre. À l'occasion de la peste de Limoges,
ils coururent de bon coeur aux pieds des évêques, et s'engagèrent à
rester désormais paisibles, à respecter les églises, à ne plus infester
les grands chemins, à ménager du moins ceux qui voyageraient sous la
sauvegarde des prêtres ou des religieux. Pendant les jours saints de
chaque semaine (du mercredi soir au lundi matin), toute guerre était
interdite: c'est ce qu'on appela _la paix_, plus tard _la trêve de
Dieu_[174].
[Footnote 174: _App. 45._]
Dans cet effroi général, la plupart ne trouvaient un peu de repos qu'à
l'ombre des églises. Ils apportaient en foule, ils mettaient sur l'autel
des donations de terres, de maisons, de serfs. Tous ces actes portent
l'empreinte d'une même croyance: «Le soir du monde approche, disent-ils;
chaque jour entasse de nouvelles ruines; moi, comte ou baron, j'ai donné
à telle église pour le remède de mon âme...» Ou encore: «Considérant que
le servage est contraire à la liberté chrétienne, j'affranchis un tel,
mon serf de corps, lui, ses enfants et ses hoirs.»
Mais le plus souvent tout cela ne les rassurait point, ils aspiraient à
quitter l'épée, le baudrier, tous les signes de la milice du siècle; ils
se réfugiaient parmi les moines et sous leur habit; ils leur demandaient
dans leurs couvents une toute petite place où se cacher. Ceux-ci
n'avaient d'autre peine que d'empêcher les grands du monde, les ducs et
les rois de devenir moines, ou frères convers. Guillaume Ier, duc de
Normandie, aurait tout laissé pour se retirer à Jumièges, si l'abbé le
lui eût permis. Au moins, il trouva moyen d'enlever un capuchon et une
étamine, les emporta avec lui, les déposa dans un petit coffre, et en
garda toujours la clef à sa ceinture[175]. Hugues Ier, duc de Bourgogne,
et avant lui l'empereur Henri II, auraient bien voulu aussi se faire
moines. Hugues en fut empêché par le pape. Henri, entrant dans l'église
de l'abbaye de Saint-Vanne, à Verdun, s'était écrié avec le Psalmiste:
«Voici le repos que j'ai choisi, et mon habitation aux siècles des
siècles!» Un religieux l'entendit, et avertit l'abbé. Celui-ci appela
l'empereur dans le chapitre des moines, et lui demanda quelle était son
intention. «Je veux, avec la grâce de Dieu, répondit-il en pleurant,
renoncer à l'habit du siècle, revêtir le vôtre, et ne plus servir que
Dieu avec vos frères.--Voulez-vous donc, reprit l'abbé, promettre, selon
notre règle et à l'exemple de Jésus-Christ, l'obéissance jusqu'à la
mort?--Je le veux, reprit l'empereur.--Eh bien! je vous reçois comme
moine, dès ce jour j'accepte la charge de votre âme; et ce que
j'ordonnerai, je veux que vous le fassiez avec la crainte du Seigneur.
Or, je vous ordonne de retourner au gouvernement de l'empire que Dieu
vous a confié, et de veiller de tout votre pouvoir, avec crainte et
tremblement, au salut de tout le royaume[176].» L'empereur, lié par son
voeu, obéit à regret. Au reste, il était moine depuis longtemps; il
avait toujours vécu en frère avec sa femme. L'Église l'honore sous le
nom de saint Henri.
[Footnote 175: Guillaume de Jumièges.]
[Footnote 176: _Vie de saint Richard._]
Un autre saint, qu'elle n'a pas canonisé, est notre Robert, roi de
France. «Robert, dit l'auteur de la Chronique de Saint-Bertin, était
très pieux, sage et lettré, passablement philosophe et excellent
musicien. Il composa la prose du Saint-Esprit: _Adsit nobis gratia_; les
rythmes _Judea et Hierusalem, Concede nobis quæsumus_, et _Cornelius
centurio_, qu'il offrit, mis en musique et notés, sur l'autel de
Saint-Pierre à Rome, de même que l'antiphone _Eripe_, et plusieurs
autres belles choses. Il avait pour femme Constance, qui lui demanda un
jour de faire quelque chose en mémoire d'elle; il écrivit alors le
rythme _O constantia martyrum_! que la reine, à cause du nom de
Constantia, crut avoir été fait pour elle. Le roi venait à l'église de
Saint-Denis dans ses habits royaux, et couronné de sa couronne, pour
diriger le choeur à matines, à vêpres et à la messe, chanter avec les
moines et les défier au combat du chant. Aussi, comme il assiégeait
certain château le jour de Saint-Hippolyte, pour qui il avait une
dévotion particulière, il quitta le siège pour venir à Saint-Denis
diriger le choeur pendant la messe; et tandis qu'il chantait dévotement
avec les moines _Agnus Dei, dona nobis pacem_, les murs du château
tombèrent subitement, et l'armée du roi en prit possession; ce que
Robert attribua toujours aux mérites de saint Hippolyte[177].»
[Footnote 177: Chronique de Sithiu.]
«Un jour qu'il revenait de faire sa prière, où il avait, comme
d'habitude, répandu une pluie de larmes, il trouva sa lance garnie par
sa vaniteuse épouse d'ornements d'argent. Tout en considérant cette
lance, il regardait s'il ne verrait pas dehors quelqu'un à qui cet
argent fût nécessaire; et trouvant un pauvre en haillons, il lui demande
prudemment quelque outil pour ôter l'argent. Le pauvre ne savait ce
qu'il en voulait faire; mais le serviteur de Dieu lui dit d'en chercher
au plus vite. Cependant il se livrait à la prière. L'autre revient avec
un outil; le roi et le pauvre s'enferment ensemble, et enlèvent l'argent
de la lance, et le roi le met lui-même de ses saintes mains dans le sac
du pauvre en lui recommandant, selon sa coutume, de bien prendre garde
que sa femme ne le vît. Lorsque la reine vint, elle s'étonna fort de
voir sa lance ainsi dépouillée; et Robert jura par plaisanterie le nom
du Seigneur qu'il ne savait comment cela s'était fait[178].»
[Footnote 178: Helgaud.]
«Il avait une grande horreur pour le mensonge. Aussi, pour justifier
ceux dont il recevait le serment, aussi bien que lui-même, il avait fait
faire une châsse de cristal toute entourée d'or, où il eut soin de ne
mettre aucune relique: c'est sur cette châsse qu'il faisait jurer ses
grands, qui n'étaient point instruits de sa fraude pieuse. De même, il
faisait jurer les gens du peuple sur une châsse où il avait mis un oeuf.
Oh! avec quelle exactitude se rapportent à ce saint homme les paroles du
Prophète: «Il habitera dans le tabernacle du Très-Haut, celui qui dit la
vérité selon son coeur, celui dont la langue ne trompe pas, et qui n'a
jamais fait de mal à son prochain[179]!»
[Footnote 179: Id.]
La charité de Robert s'étendait à tous les pécheurs. «Comme il soupait à
Étampes, dans un château que Constance venait de lui bâtir, il ordonna
d'ouvrir la porte à tous les pauvres. L'un d'eux vint se mettre aux
pieds du roi, qui le nourrissait sous la table. Mais le pauvre, ne
s'oubliant pas, lui coupa avec un couteau un ornement d'or de six onces
qui pendait de ses genoux, et s'enfuit au plus vite. Lorsqu'on se leva
de table, la reine vit son seigneur dépouillé, et, indignée, se laissa
emporter contre le saint à des paroles violentes: «Quel ennemi de Dieu,
bon seigneur, a déshonoré votre robe d'or?--Personne, répondit-il, ne
m'a déshonoré; cela était sans doute plus nécessaire à celui qui l'a
pris qu'à moi, et, Dieu aidant, lui profitera.»--Un autre voleur lui
coupant la moitié de la frange de son manteau, Robert se retourna, et
lui dit: «Va-t'en, va-t'en; contente-toi de ce que tu as pris; un autre
aura besoin du reste.» Le voleur s'en alla tout confus.--Même indulgence
pour ceux qui volaient les choses saintes. Un jour qu'il priait dans sa
chapelle, il vit un clerc nommé Ogger qui montait furtivement à l'autel,
posait un cierge par terre, et emportait le chandelier dans sa robe. Les
clercs se troublent, qui auraient dû empêcher ce vol. Ils interrogent le
seigneur roi, et il proteste qu'il n'a rien vu. Cela vint aux oreilles
de la reine Constance; enflammée de fureur, elle jure par l'âme de son
père qu'elle fera arracher les yeux aux gardiens, s'ils ne rendent ce
qu'on a volé au trésor du saint et du juste. Dès qu'il le sut, ce
sanctuaire de piété, il appela le larron, et lui dit: «Ami Ogger,
va-t'en d'ici, que mon inconstante Constance ne te mange pas. Ce que tu
as te suffit pour arriver au pays de ta naissance. Que le Seigneur soit
avec toi!» Il lui donna même de l'argent pour faire sa route; et quand
il crut le voleur en sûreté, il dit gaiement aux siens: «Pourquoi tant
vous tourmenter à la recherche de ce chandelier? Le Seigneur l'a donné à
son pauvre.»--Une autre fois enfin, comme il se relevait la nuit pour
aller à l'église, il vit deux amants couchés dans un coin; aussitôt il
détacha une fourrure précieuse qu'il portait au cou, et la jeta sur ces
pécheurs. Puis il alla prier pour eux[180].»
[Footnote 180: Helgaud.]
Telle fut la douceur et l'innocence du premier roi capétien. Je dis le
premier roi; car son père, Hugues-Capet[181], se défia de son droit, et
ne voulut jamais porter la couronne; il lui suffit de porter la chape,
comme abbé de Saint-Martin de Tours. C'est sous ce bon Robert que se
passa cette terrible époque de l'an 1000; et il sembla que la colère
divine fut désarmée par cet homme simple, en qui s'était comme incarnée
la paix de Dieu. L'humanité se rassura et espéra durer encore un peu;
elle vit, comme Ézéchias, que le Seigneur voulait bien ajouter à ses
jours. Elle se leva de son agonie, se remit à vivre, à travailler, à
bâtir: à bâtir d'abord les églises de Dieu. «Près de trois ans après
l'an 1000, dit Glaber, dans presque tout l'univers, surtout dans
l'Italie et dans les Gaules, les basiliques des églises furent
renouvelées, quoique la plupart fussent encore assez belles pour n'en
avoir nul besoin. Et cependant les peuples chrétiens semblaient
rivaliser à qui élèverait les plus magnifiques. On eût dit que le monde
se secouait et dépouillait sa vieillesse, pour revêtir la robe blanche
des églises[182].»
[Footnote 181: _App. 46._]
[Footnote 182: Glaber.]
Et en récompense il y eut d'innombrables miracles. Des révélations, des
visions merveilleuses firent partout découvrir de saintes reliques,
depuis longtemps enfouies, et cachées à tous les yeux: «Les saints
vinrent réclamer les honneurs d'une résurrection sur la terre, et
apparurent aux regards des fidèles, qu'ils remplirent de
consolations[183].» Le Seigneur lui-même descendit sur l'autel; le dogme
de la présence réelle, jusque-là obscur et caché à demi dans l'ombre,
éclata dans la croyance des peuples: ce fut comme un flambeau d'immense
poésie qui illumina, transfigura l'Occident et le Nord. «Tout cela se
trouvait annoncé comme par un présage certain dans la position même de
la croix du Seigneur quand le Sauveur y était suspendu sur le Calvaire.
En effet, pendant que l'Orient avec ses peuples féroces était caché
derrière la face du Sauveur, l'Occident, placé devant ses regards,
recevait de ses yeux la lumière de la foi dont il devait être bientôt
rempli. Sa droite toute-puissante, étendue pour le grand oeuvre de
miséricorde, montrait le Nord qui allait être adouci par l'effet de la
parole divine, pendant que sa gauche tombait en partage aux nations
barbares et tumultueuses du Midi[184].»
[Footnote 183: Glaber.]
[Footnote 184: Id.]
La lutte de l'Occident et de l'Orient, cette grande idée qui vient de
tomber en paroles enfantines de la bouche ignorante du moine, c'est la
pensée de l'avenir et le mouvement de l'humanité. De grands signes
éclatent, des multitudes d'hommes s'acheminent déjà un à un, et comme
pèlerins, à Rome, au mont Cassin, à Jérusalem. Le premier pape français,
Gerbert, proclame déjà la croisade; sa belle lettre, où il appelle tous
les princes au nom de la cité sainte[185], précède d'un siècle les
prédications de Pierre-l'Ermite. Prêchée alors par un Français et sous
un pape français, Urbain II, exécutée surtout par des Français, la
grande entreprise commune du moyen âge, celle qui fit de tous les Francs
une nation, elle nous appartiendra, elle révélera la profonde
sociabilité de la France. Mais il faut encore un siècle, il faut que le
monde s'assoie avant d'agir. En l'an 1000, un politique fonde la
papauté, un saint fonde la royauté: je parle de deux Français, de
Gerbert et de Robert.
[Footnote 185: _App. 47._]
Ce Gerbert, disent-ils, n'était pas moins qu'un magicien. Moine à
Aurillac, chassé, réfugié à Barcelone, il se défroque pour aller étudier
les lettres et l'algèbre à Cordoue. De là, à Rome; le grand Othon le
fait précepteur de son fils, de son petit-fils. Puis il professe aux
fameuses écoles de Reims; il a pour disciple notre bon roi Robert.
Secrétaire et confident de l'archevêque, il le fait déposer, et obtient
sa place par l'influence d'Hugues-Capet. Ce fut une grande chose pour
les Capets d'avoir pour eux un tel homme; s'ils aident à le faire
archevêque, il aide à les faire rois.
Obligé de se retirer près d'Othon III, il devient archevêque de Ravenne,
enfin pape. Il juge les grands, il nomme des rois (Hongrie, Pologne),
donne des lois aux républiques; il règne par le pontificat et par la
science. Il prêche la croisade; un astrologue a prédit qu'il ne mourra
qu'à Jérusalem. Tout va bien; mais un jour qu'il siégeait à Rome dans
une chapelle qu'on appelait Jérusalem, le diable se présente et réclame
le pape. C'est un marché qu'ils ont passé en Espagne chez les musulmans.
Gerbert étudiait alors; trouvant l'étude longue, il se donna au diable
pour abréger. C'est de lui qu'il apprit la merveille des chiffres
arabes, et l'algèbre, et l'art de construire une horloge, et l'art de se
faire pape. Eût-il pu sans cela? Il s'est donné; donc il est à son
maître. Le diable prouve, et puis l'emporte. _Tu ne savais pas que
j'étais logicien!_[186]»
[Footnote 186: Dante, _Inferno_, c. XXVIII:
Tu non pensavi qu'io loico fossi!
Les deux grands mythes du savant identifié avec le magicien, ce sont,
dans les légendes du moyen âge, Gerbert et Albert-le-Grand. Ce qui est
remarquable, c'est qu'ici la France ait sur l'Allemagne l'initiative de
deux siècles. En récompense, le sorcier allemand laisse une plus forte
trace, et ressuscite au quinzième siècle dans Faust, l'inventeur de
l'imprimerie.]
Sauf leur amitié pour cet homme diabolique, il n'y eut dans les premiers
Capets aucune méchanceté. Le bon Robert, indulgent et pieux, fut un roi
homme, un roi peuple et moine. Les Capets passaient généralement pour
une race plébéienne, Saxonne d'origine. Leur aïeul Robert-le-Fort avait
défendu le pays contre les Normands; Eudes combattit sans cesse les
empereurs qui soutenaient les derniers Carlovingiens; mais les rois qui
suivent jusqu'à Louis-le-Gros n'ont rien de militaire. Les chroniques ne
manquent pas de nous dire, à l'avènement de chacun de ces princes, qu'il
était fort _chevalereux_; nous voyons cependant qu'ils ne se soutiennent
guère que par le secours des Normands et des évêques, surtout celui de
Reims. Vraisemblablement les évêques payaient, les Normands combattaient
pour eux. Ces princes, amis des prêtres, auxquels ils devaient leur
grandeur, cherchaient sans doute par leur conseil à se rattacher au
passé, et, par de lointaines alliances avec le monde grec, à primer les
Carlovingiens en antiquité. Hugues-Capet demanda pour son fils la main
d'une princesse de Constantinople[187]. Son petit-fils Henri Ier épousa
la fille du czar de Russie, princesse byzantine par une de ses aïeules,
qui appartenait à la maison macédonienne. La prétention de cette maison
était de remonter à Alexandre-le-Grand, à Philippe, et par eux à
Hercule. Le roi de France appela son fils Philippe, et ce nom est resté
jusqu'à nous commun parmi les Capets. Ces généalogies flattaient les
traditions romanesques du moyen âge, qui expliquait à sa manière la
parenté réelle des races indo-germaniques, en tirant les Francs des
Troyens et les Saxons des Macédoniens, soldats d'Alexandre[188].
[Footnote 187: Lettre de Gerbert.]
[Footnote 188: _App. 48._]