La lutte contre l'Angleterre a rendu à la France un immense service.

Elle a confirmé, précisé sa nationalité. À force de se serrer contre

l'ennemi, les provinces se sont trouvées un peuple. C'est en voyant de

près l'Anglais qu'elles ont senti qu'elles étaient France. Il en est des

nations comme de l'individu, il connaît et distingue sa personnalité par

la résistance de ce qui n'est pas elle, il remarque le moi par le

non-moi. La France s'est formée ainsi sous l'influence des grandes

guerres anglaises, par opposition à la fois, et par composition.

L'opposition est plus sensible dans les provinces de l'Ouest et du Nord,

que nous venons de parcourir. La composition est l'ouvrage des provinces

centrales, dont il nous reste à parler.

* * * * *

Pour trouver le centre de la France, le noyau autour duquel tout devait

s'agréger, il ne faut pas prendre le point central dans l'espace; ce

serait vers Bourges, vers le Bourbonnais, berceau de la dynastie; il ne

faut pas chercher la principale séparation des eaux, ce seraient les

plateaux de Dijon ou de Langres, entre les sources de la Saône, de la

Seine et de la Meuse; pas même le point de séparation des races, ce

serait sur la Loire, entre la Bretagne, l'Auvergne et la Touraine. Non,

le centre s'est trouvé marqué par des circonstances plus politiques que

naturelles, plus humaines que matérielles. C'est un centre excentrique,

qui dérive et appuie au Nord, principal théâtre de l'activité nationale,

dans le voisinage de l'Angleterre, de la Flandre et de l'Allemagne.

Protégé, et non pas isolé, par les fleuves qui l'entourent, il se

caractérise selon la vérité par le nom d'Île-de-France.

On dirait, à voir les grands fleuves de notre pays, les grandes lignes

de terrains qui les encadrent, que la France coule avec eux à l'Océan.

Au Nord, les pentes sont peu rapides, les fleuves sont dociles. Ils

n'ont point empêché la libre action de la politique de grouper les

provinces autour du centre qui les attirait. La Seine est en tout sens

le premier de nos fleuves, le plus civilisable, le plus perfectible.

Elle n'a ni la capricieuse et perfide mollesse de la Loire, ni la

brusquerie de la Garonne, ni la terrible impétuosité du Rhône, qui tombe

comme un taureau échappé des Alpes, perce un lac de dix-huit lieues, et

vole à la mer, en mordant ses rivages. La Seine reçoit de bonne heure

l'empreinte de la civilisation. Dès Troyes, elle se laisse couper,

diviser à plaisir, allant chercher les manufactures et leur prêtant ses

eaux. Lors même que la Champagne lui a versé la Marne, et la Picardie

l'Oise, elle n'a pas besoin de fortes digues; elle se laisse serrer dans

nos quais, sans s'en irriter davantage. Entre les manufactures de Troyes

et celles de Rouen, elle abreuve Paris. De Paris au Havre, ce n'est plus

qu'une ville. Il faut la voir entre Pont-de-l'Arche et Rouen, la belle

rivière, comme elle s'égare dans ses îles innombrables, encadrées au

soleil couchant dans des flots d'or, tandis que, tout du long, les

pommiers mirent leurs fruits jaunes et rouges sous des masses

blanchâtres. Je ne puis comparer à ce spectacle que celui du lac de

Genève. Le lac a de plus, il est vrai, les vignes de Vaud, Meillerie et

les Alpes. Mais le lac ne marche point; c'est l'immobilité, ou du moins

l'agitation sans progrès visible. La Seine marche et porte la pensée de

la France, de Paris vers la Normandie, vers l'Océan, l'Angleterre, la

lointaine Amérique.

Paris a pour première ceinture Rouen, Amiens, Orléans, Châlons, Reims,

qu'il emporte dans son mouvement. À quoi se rattache une ceinture

extérieure, Nantes, Bordeaux, Clermont et Toulouse, Lyon, Besançon, Metz

et Strasbourg. Paris se reproduit en Lyon pour atteindre par le Rhône

l'excentrique Marseille. Le tourbillon de la vie nationale a toute sa

densité au Nord; au Midi, les cercles qu'il décrit se relâchent et

s'élargissent.

Le vrai centre s'est marqué de bonne heure; nous le trouvons désigné au

siècle de saint Louis, dans les deux ouvrages qui ont commencé notre

jurisprudence: ÉTABLISSEMENTS DE FRANCE ET D'ORLÉANS;--COUTUMES DE

FRANCE ET DE VERMANDOIS[153]. C'est entre l'Orléanais et le Vermandois,

entre le coude de la Loire et les sources de l'Oise, entre Orléans et

Saint-Quentin, que la France a trouvé enfin son centre, son assiette et

son point de repos. Elle l'avait cherché en vain, et dans les pays

druidiques de Chartres et d'Autun, et dans les chefs-lieux des clans

galliques, Bourges, Clermont (_Agendicum, urbs Arvernorum_). Elle

l'avait cherché dans les capitales de l'église Mérovingienne et

Carlovingienne, Tours et Reims[154].

[Footnote 153: À Orléans, la science et l'enseignement du droit romain;

en Picardie, l'originalité du droit féodal et coutumier; deux Picards,

Beaumanoir et Desfontaines, ouvrent notre jurisprudence.]

[Footnote 154: _App. 39._]

La France capétienne du _roi de Saint-Denys_, entre la féodale Normandie

et la démocratique Champagne, s'étend de Saint-Quentin à Orléans, à

Tours. Le roi est abbé de Saint-Martin de Tours, et premier chanoine de

Saint-Quentin. Orléans se trouvant placée au lieu où se rapprochent les

deux grands fleuves, le sort de cette ville a été souvent celui de la

France; les noms de César, d'Attila, de Jeanne d'Arc, des Guises,

rappellent tout ce qu'elle a vu de sièges et de guerres. La sérieuse

Orléans[155] est près de la Touraine, près de la molle et rieuse patrie

de Rabelais, comme la colérique Picardie à côté de l'ironique Champagne.

L'histoire de l'antique France semble entassée en Picardie. La royauté,

sous Frédégonde et Charles-le-Chauve, résidait à Soissons[156], à Crépy,

Verberie, Attigny; vaincue par la féodalité, elle se réfugia sur la

montagne de Laon. Laon, Péronne, Saint-Médard de Soissons, asiles et

prisons tour à tour, reçurent Louis-le-Débonnaire, Louis-d'Outremer,

Louis XI. La royale tour de Laon a été détruite en 1832; celle de

Péronne dure encore. Elle dure, la monstrueuse tour féodale des

Coucy[157].

Je ne suis roi, ne duc, prince, ne comte aussi,

Je suis le sire de Coucy.

[Footnote 155: La raillerie orléanaise était amère et dure. Les

Orléanais avaient reçu le sobriquet de _guépins_. On dit aussi: «La

glose d'Orléans est pire que le texte.»--La Sologne a un caractère

analogue: «Niais de Sologne, qui ne se trompe qu'à son profit.»]

[Footnote 156: Pepin y fut élu, en 750. Louis-d'Outre-mer y mourut.]

[Footnote 157: _App. 40._]

Mais en Picardie la noblesse entra de bonne heure dans la grande pensée

de la France. La maison de Guise, branche picarde des princes de

Lorraine, défendit Metz contre les Allemands, prit Calais aux Anglais,

et faillit prendre aussi la France au roi. La monarchie de Louis XIV fut

dite et jugée par le Picard Saint-Simon[158].

[Footnote 158: Cette famille récente, qui prétendait remonter à

Charlemagne, a bien assez d'avoir produit l'un des plus grands écrivains

du dix-septième siècle, et l'un des plus hardis penseurs du nôtre.]

Fortement féodale, fortement communale et démocratique fut cette ardente

Picardie. Les premières communes de France sont les grandes villes

ecclésiastiques de Noyon, de Saint-Quentin, d'Amiens, de Laon. Le même

pays donna Calvin, et commença la Ligue contre Calvin. Un ermite

d'Amiens[159] avait enlevé toute l'Europe, princes et peuples, à

Jérusalem, par l'élan de la religion. Un légiste de Noyon[160] la

changea, cette religion, dans la moitié des pays occidentaux; il fonda

sa Rome à Genève, et mit la république dans la foi. La république, elle

fut poussée par les mains picardes dans sa course effrénée, de Condorcet

en Camille Desmoulins, de Desmoulins en Gracchus Baboeuf[161]. Elle fut

chantée par Béranger, qui dit si bien le mot de la nouvelle France: «Je

suis vilain et très vilain.» Entre ces vilains, plaçons au premier rang

notre illustre général Foy, l'homme pur, la noble pensée de

l'armée[162].

[Footnote 159: Pierre-l'Ermite.]

[Footnote 160: Calvin, né en 1509, mort en 1564.]

[Footnote 161: Condorcet, né à Ribemont en 1743, mort en 1794.--Camille

Desmoulins, né à Guise en 1762, mort en 1794.--Baboeuf, né à

Saint-Quentin, mort en 1797.--Béranger est né à Paris, mais d'une

famille picarde.]

[Footnote 162: Né à Pithon ou à Ham. Plusieurs généraux de la Révolution

sont sortis de la Picardie: Dumas, Dupont, Serrurier, etc.--Ajoutons à

la liste de ceux qui ont illustré ce pays fécond en tout genre de

gloire: Anselme, de Laon; Ramus, tué à la Saint-Barthélemy; Boutillier,

l'auteur de la Somme rurale; l'historien Guibert de Nogent; Charlevoix;

les d'Estrées et les Genlis.]

Le Midi et les pays vineux n'ont pas, comme l'on voit, le privilège de

l'Éloquence. La Picardie vaut la Bourgogne: ici il y a du vin dans le

coeur. On peut dire qu'en avançant du centre à la frontière belge le

sang s'anime, et que la chaleur augmente vers le Nord[163]. La plupart

de nos grands artistes, Claude Lorrain, le Poussin, Lesueur, Goujon,

Cousin, Mansart, Lenôtre, David[164], appartiennent aux provinces

septentrionales; et si nous passons la Belgique, si nous regardons cette

petite France de Liège, isolée au milieu de la langue étrangère, nous y

trouvons notre Grétry[165].

[Footnote 163: J'en dis autant de l'Artois qui a produit tant de

mystiques. _App. 41._]

[Footnote 164: Claude-le-Lorrain, né à Chamagne en Lorraine, en 1600,

mort en 1682.--Poussin, originaire de Soissons, né aux Andelys en 1594,

mort en 1665.--Lesueur, né à Paris en 1617, mort en 1665.--Jean Cousin,

fondateur de l'École française, né à Soucy près Sens, vers 1501.--Jean

Goujon, né à Paris, mort en 1572.--Germain Pilon, né à Loué, à six

lieues du Mans, mort à la fin du seizième siècle.--Pierre Lescot,

l'architecte à qui l'on doit la fontaine des Innocents, né à Paris en

1510, mort en 1571.--Callot, ce rapide et spirituel artiste qui grava

quatorze cents planches, né à Nancy en 1593, mort en 1635.--Mansart,

l'architecte de Versailles et des Invalides, né à Paris en 1645, mort en

1708.--Lenôtre, né à Paris en 1613, mort en 1700, etc.]

[Footnote 165: Né en 1741, mort en 1813.]

Pour le centre du centre, Paris, l'Île-de-France, il n'est qu'une

manière de les faire connaître, c'est de raconter l'histoire de la

monarchie. On les caractériserait mal en citant quelques noms propres;

ils ont reçu, ils ont donné l'esprit national; ils ne sont pas un pays,

mais le résumé du pays. La féodalité même de l'Île-de-France exprime des

rapports généraux. Dire les Montfort, c'est dire Jérusalem, la croisade

du Languedoc, les communes de France et d'Angleterre et les guerres de

Bretagne; dire les Montmorency, c'est dire la féodalité rattachée au

pouvoir royal, d'un génie médiocre, loyal et dévoué. Quant aux écrivains

si nombreux qui sont nés à Paris, ils doivent beaucoup aux provinces

dont leurs parents sont sortis, ils appartiennent surtout à l'esprit

universel de la France qui rayonna en eux. En Villon, en Boileau, en

Molière et Regnard, en Voltaire, on sent ce qu'il y a de plus général

dans le génie français; ou si l'on veut y chercher quelque chose de

local, on y distinguera tout au plus un reste de cette vieille sève

d'esprit bourgeois, esprit moyen, moins étendu que judicieux, critique

et moqueur, qui se forma d'abord de bonne humeur gauloise et d'amertume

parlementaire entre le parvis Notre-Dame et les degrés de la

Sainte-Chapelle.

Mais ce caractère indigène et particulier est encore secondaire: le

général domine. Qui dit Paris, dit la monarchie tout entière. Comment

s'est formé en une ville ce grand et complet symbole du pays? Il

faudrait toute l'histoire du pays pour l'expliquer: la description de

Paris en serait le dernier chapitre. Le génie parisien est la forme la

plus complexe à la fois et la plus haute de la France. Il semblerait

qu'une chose qui résultait de l'annihilation de tout esprit local, de

toute provincialité, dût être purement négative. Il n'en est pas ainsi.

De toutes ces négations d'idées matérielles, locales, particulières,

résulte une généralité vivante, une chose positive, une force vive. Nous

l'avons vu en Juillet[166].

[Footnote 166: Écrit en 1833.]

C'est un grand et merveilleux spectacle de promener ses regards du

centre aux extrémités, et d'embrasser de l'oeil ce vaste et puissant

organisme, où les parties diverses sont si habilement rapprochées,

opposées, associées, le faible au fort, le négatif au positif, de voir

l'éloquente et vineuse Bourgogne entre l'ironique naïveté de la

Champagne, et l'âpreté critique, polémique, guerrière, de la

Franche-Comté et de la Lorraine; de voir le fanatisme languedocien entre

la légèreté provençale et l'indifférence gasconne; de voir la

convoitise, l'esprit conquérant de la Normandie contenus entre la

résistante Bretagne et l'épaisse et massive Flandre.

Considérée en longitude, la France ondule en deux longs systèmes

organiques, comme le corps humain est double d'appareil, gastrique et

cérébro-spinal. D'une part, les provinces de Normandie, Bretagne et

Poitou, Auvergne et Guyenne; de l'autre, celles de Languedoc et

Provence, Bourgogne et Champagne, enfin celles de Picardie et de

Flandre, où les deux systèmes se rattachent. Paris est le sensorium.

La force et la beauté de l'ensemble consistent dans la réciprocité des

secours, dans la solidarité des parties, dans la distribution des

fonctions, dans la division du travail social. La force résistante et

guerrière, la vertu d'action est aux extrémités, l'intelligence au

centre; le centre se sait lui-même et sait tout le reste. Les provinces

frontières, coopérant plus directement à la défense, gardent les

traditions militaires, continuent l'héroïsme barbare, et renouvellent

sans cesse d'une population énergique le centre énervé par le

froissement rapide de la rotation sociale. Le centre, abrité de la

guerre, pense, innove dans l'industrie, dans la science, dans la

politique; il transforme tout ce qu'il reçoit. Il boit la vie brute, et

elle se transfigure. Les provinces se regardent en lui; en lui elles

s'aiment et s'admirent sous une forme supérieure; elles se reconnaissent

à peine:

«Miranturque novas frondes et non sua poma.»

Cette belle centralisation, par quoi la France est la France, elle

attriste au premier coup d'oeil. La vie est au centre, aux extrémités;

l'intermédiaire est faible et pâle. Entre la riche banlieue de Paris et

la riche Flandre, vous traversez la vieille et triste Picardie; c'est le

sort des provinces centralisées qui ne sont pas le centre même. Il

semble que cette attraction puissante les ait affaiblies, atténuées.

Elles le regardent uniquement, ce centre, elles ne sont grandes que par

lui. Mais plus grandes sont-elles par cette préoccupation de l'intérêt

central, que les provinces excentriques ne peuvent l'être par

l'originalité qu'elles conservent. La Picardie centralisée a donné

Condorcet, Foy, Béranger, et bien d'autres, dans les temps modernes. La

riche Flandre, la riche Alsace, ont-elles eu de nos jours des noms

comparables à leur opposer? Dans la France, la première gloire est

d'être Français. Les extrémités sont opulentes, fortes, héroïques, mais

souvent elles ont des intérêts différents de l'intérêt national; elles

sont moins françaises. La Convention eut à vaincre le fédéralisme

provincial avant de vaincre l'Europe.

C'est néanmoins une des grandeurs de la France que sur toutes ses

frontières elle ait des provinces qui mêlent au génie national quelque

chose du génie étranger. À l'Allemagne, elle oppose une France

allemande, à l'Espagne une France espagnole, à l'Italie une France

italienne. Entre ces provinces et les pays voisins, il y a analogie et

néanmoins opposition. On sait que les nuances diverses s'accordent

souvent moins que les couleurs opposées; les grandes hostilités sont

entre parents. Ainsi la Gascogne ibérienne n'aime pas l'ibérienne

Espagne. Ces provinces analogues et différentes en même temps, que la

France présente à l'étranger, offrent tour à tour à ses attaques une

force résistante ou neutralisante. Ce sont des puissances diverses par

quoi la France touche le monde, par où elle a prise sur lui. Pousse

donc, ma belle et forte France, pousse les longs flots de ton onduleux

territoire au Rhin, à la Méditerranée, à l'Océan. Jette à la dure

Angleterre la dure Bretagne, la tenace Normandie; à la grave et

solennelle Espagne oppose la dérision gasconne; à l'Italie la fougue

provençale; au massif Empire germanique, les solides et profonds

bataillons de l'Alsace et de la Lorraine; à l'enflure, à la colère

belge, la sèche et sanguine colère de la Picardie, la sobriété, la

réflexion, l'esprit disciplinable et civilisable des Ardennes et de la

Champagne.

Pour celui qui passe la frontière et compare la France aux pays qui

l'entourent, la première impression n'est pas favorable. Il est peu de

côtés où l'étranger ne semble supérieur. De Mons à Valenciennes, de

Douvres à Calais, la différence est pénible. La Normandie est une

Angleterre, une pâle Angleterre. Que sont pour le commerce et

l'industrie, Rouen, le Havre, à côté de Manchester et de Liverpool?

L'Alsace est une Allemagne, moins ce qui fait la gloire de l'Allemagne:

l'omniscience, la profondeur philosophique, la naïveté poétique[167].

Mais il ne faut pas prendre ainsi la France pièce à pièce, il faut

l'embrasser dans son ensemble. C'est justement parce que la

centralisation est puissante, la vie commune, forte et énergique, que la

vie locale est faible. Je dirai même que c'est là la beauté de notre

pays. Il n'a pas cette tête de l'Angleterre monstrueusement forte

d'industrie, de richesse; mais il n'a pas non plus le désert de la

Haute-Écosse, le cancer de l'Irlande. Vous n'y trouvez pas, comme en

Allemagne et en Italie, vingt centres de science et d'art; il n'en a

qu'un, un de vie sociale. L'Angleterre est un empire, l'Allemagne un

pays, une race; la France est une personne.

[Footnote 167: Je ne veux pas dire que l'Alsace n'ait rien de tout cela,

mais seulement qu'elle l'a généralement dans un degré inférieur à

l'Allemagne. Elle a produit, elle possède encore plusieurs illustres

philologues. Toutefois la vocation de l'Alsace est plutôt pratique et

politique. La seconde maison de Flandre et celle de Lorraine-Autriche

sont alsaciennes d'origine.]

La personnalité, l'unité, c'est par là que l'être se place haut dans

l'échelle des êtres. Je ne puis mieux me faire comprendre qu'en

reproduisant le langage d'une ingénieuse physiologie.

Chez les animaux d'ordre inférieur, poissons, insectes, mollusques et

autres, la vie locale est forte. «Dans chaque segment de sangsues se

trouve un système complet d'organes, un centre nerveux, des anses et des

renflements vasculaires, une paire de lobes gastriques, des organes

respiratoires, des vésicules séminales. Aussi a-t-on remarqué qu'un de

ces segments peut vivre quelque temps, quoique séparé des autres. À

mesure qu'on s'élève dans l'échelle animale, on voit les segments s'unir

plus intimement les uns aux autres, et l'individualité du grand tout se

prononcer davantage.... L'individualité dans les animaux composés ne

consiste pas seulement dans la soudure de tous les organismes, mais

encore dans la jouissance commune d'un nombre de parties, nombre qui

devient plus grand à mesure qu'on approche des degrés supérieurs. La

centralisation est plus complète, à mesure que l'animal monte dans

l'échelle[168].» Les nations peuvent se classer comme les animaux. La

jouissance commune d'un grand nombre de parties, la solidarité de ces

parties entre elles, la réciprocité de fonctions qu'elles exercent l'une

à l'égard de l'autre, c'est là la supériorité sociale. C'est celle de la

France, le pays du monde où la nationalité, où la personnalité

nationale, se rapproche le plus de la personnalité individuelle.

[Footnote 168: Dugès.]

Diminuer, sans la détruire, la vie locale, particulière, au profit de la

vie générale et commune, c'est le problème de la sociabilité humaine. Le

genre humain approche chaque jour plus près de la solution de ce

problème. La formation des monarchies, des empires, sont les degrés par

où il y arrive. L'Empire romain a été un premier pas, le christianisme

un second. Charlemagne et les Croisades, Louis XIV et la Révolution,

l'Empire français qui en est sorti, voilà de nouveaux progrès dans cette

route. Le peuple le mieux centralisé est aussi celui qui, par son

exemple et par l'énergie de son action, a le plus avancé la

centralisation du monde.

Cette unification de la France, cet anéantissement de l'esprit

provincial est considéré fréquemment comme le simple résultat de la

conquête des provinces. La conquête peut attacher ensemble, enchaîner

des partis hostiles, mais jamais les unir. La conquête et la guerre

n'ont fait qu'ouvrir les provinces aux provinces, elles ont donné aux

populations isolées l'occasion de se connaître; la vive et rapide

sympathie du génie gallique, son instinct social ont fait le reste.

Chose bizarre! ces provinces, diverses de climats, de moeurs et de

langage, se sont comprises, se sont aimées; toutes se sont senties

solidaires. Le Gascon s'est inquiété de la Flandre, le Bourguignon a

joui ou souffert de ce qui se faisait aux Pyrénées; le Breton, assis au

rivage de l'Océan, a senti les coups qui se donnaient sur le Rhin.

Ainsi s'est formé l'esprit général, universel, de la contrée. L'esprit

local a disparu chaque jour; l'influence du sol, du climat, de la race,

a cédé à l'action sociale et politique. La fatalité des lieux a été

vaincue, l'homme a échappé à la tyrannie des circonstances matérielles.

Le Français du Nord a goûté le Midi, s'est animé à son soleil; le

Méridional a pris quelque chose de la ténacité, du sérieux, de la

réflexion du Nord. La société, la liberté, ont dompté la nature,

l'histoire a effacé la géographie. Dans cette transformation

merveilleuse, l'esprit a triomphé de la matière, le général du

particulier, et l'idée du réel. L'homme individuel est matérialiste, il

s'attache volontiers à l'intérêt local et privé; la société humaine est

spiritualiste, elle tend à s'affranchir sans cesse des misères de

l'existence locale, à atteindre la haute et abstraite unité de la

patrie.

* * * * *

Plus on s'enfonce dans les temps anciens, plus on s'éloigne de cette

pure et noble généralisation de l'esprit moderne. Les époques barbares

ne présentent presque rien que de local, de particulier, de matériel.

L'homme tient encore au sol, il y est engagé, il semble en faire

partie. L'histoire alors regarde la terre, et la race elle-même, si

puissamment influencée par la terre. Peu à peu la force propre qui est

en l'homme le dégagera, le déracinera de cette terre. Il en sortira, la

repoussera, la foulera; il lui faudra, au lieu de son village natal, de

sa ville, de sa province, une grande patrie, par laquelle il compte

lui-même dans les destinées du monde. L'idée de cette patrie, idée

abstraite qui doit peu aux sens, l'amènera par un nouvel effort à l'idée

de la patrie universelle, de la cité de la Providence.

* * * * *

À l'époque où cette histoire est parvenue, au dixième siècle, nous

sommes bien loin de cette lumière des temps modernes. Il faut que

l'humanité souffre et patiente, qu'elle mérite d'arriver... Hélas! à

quelle longue et pénible initiation elle doit se soumettre encore!

quelles rudes épreuves elle doit subir! Dans quelles douleurs elle va

s'enfanter elle-même! Il faut qu'elle sue la sueur et le sang pour

amener au monde le moyen âge, et qu'elle le voie mourir, quand elle l'a

si longtemps élevé, nourri, caressé. Triste enfant, arraché des

entrailles même du christianisme, qui naquit dans les larmes, qui

grandit dans la prière et la rêverie, dans les angoisses du cour, qui

mourut sans achever rien; mais il nous a laissé de lui un si poignant

souvenir, que toutes les joies, toutes les grandeurs des âges modernes

ne suffiront, pas à nous consoler.

LIVRE IV

CHAPITRE PREMIER

L'an 1000. Le roi de France et le pape français. Robert et

Gerbert. France féodale.

Histoire de France - Moyen Âge; (Vol. 2 / 10) · 第 6 / 42 段