Elle a confirmé, précisé sa nationalité. À force de se serrer contre
l'ennemi, les provinces se sont trouvées un peuple. C'est en voyant de
près l'Anglais qu'elles ont senti qu'elles étaient France. Il en est des
nations comme de l'individu, il connaît et distingue sa personnalité par
la résistance de ce qui n'est pas elle, il remarque le moi par le
non-moi. La France s'est formée ainsi sous l'influence des grandes
guerres anglaises, par opposition à la fois, et par composition.
L'opposition est plus sensible dans les provinces de l'Ouest et du Nord,
que nous venons de parcourir. La composition est l'ouvrage des provinces
centrales, dont il nous reste à parler.
* * * * *
Pour trouver le centre de la France, le noyau autour duquel tout devait
s'agréger, il ne faut pas prendre le point central dans l'espace; ce
serait vers Bourges, vers le Bourbonnais, berceau de la dynastie; il ne
faut pas chercher la principale séparation des eaux, ce seraient les
plateaux de Dijon ou de Langres, entre les sources de la Saône, de la
Seine et de la Meuse; pas même le point de séparation des races, ce
serait sur la Loire, entre la Bretagne, l'Auvergne et la Touraine. Non,
le centre s'est trouvé marqué par des circonstances plus politiques que
naturelles, plus humaines que matérielles. C'est un centre excentrique,
qui dérive et appuie au Nord, principal théâtre de l'activité nationale,
dans le voisinage de l'Angleterre, de la Flandre et de l'Allemagne.
Protégé, et non pas isolé, par les fleuves qui l'entourent, il se
caractérise selon la vérité par le nom d'Île-de-France.
On dirait, à voir les grands fleuves de notre pays, les grandes lignes
de terrains qui les encadrent, que la France coule avec eux à l'Océan.
Au Nord, les pentes sont peu rapides, les fleuves sont dociles. Ils
n'ont point empêché la libre action de la politique de grouper les
provinces autour du centre qui les attirait. La Seine est en tout sens
le premier de nos fleuves, le plus civilisable, le plus perfectible.
Elle n'a ni la capricieuse et perfide mollesse de la Loire, ni la
brusquerie de la Garonne, ni la terrible impétuosité du Rhône, qui tombe
comme un taureau échappé des Alpes, perce un lac de dix-huit lieues, et
vole à la mer, en mordant ses rivages. La Seine reçoit de bonne heure
l'empreinte de la civilisation. Dès Troyes, elle se laisse couper,
diviser à plaisir, allant chercher les manufactures et leur prêtant ses
eaux. Lors même que la Champagne lui a versé la Marne, et la Picardie
l'Oise, elle n'a pas besoin de fortes digues; elle se laisse serrer dans
nos quais, sans s'en irriter davantage. Entre les manufactures de Troyes
et celles de Rouen, elle abreuve Paris. De Paris au Havre, ce n'est plus
qu'une ville. Il faut la voir entre Pont-de-l'Arche et Rouen, la belle
rivière, comme elle s'égare dans ses îles innombrables, encadrées au
soleil couchant dans des flots d'or, tandis que, tout du long, les
pommiers mirent leurs fruits jaunes et rouges sous des masses
blanchâtres. Je ne puis comparer à ce spectacle que celui du lac de
Genève. Le lac a de plus, il est vrai, les vignes de Vaud, Meillerie et
les Alpes. Mais le lac ne marche point; c'est l'immobilité, ou du moins
l'agitation sans progrès visible. La Seine marche et porte la pensée de
la France, de Paris vers la Normandie, vers l'Océan, l'Angleterre, la
lointaine Amérique.
Paris a pour première ceinture Rouen, Amiens, Orléans, Châlons, Reims,
qu'il emporte dans son mouvement. À quoi se rattache une ceinture
extérieure, Nantes, Bordeaux, Clermont et Toulouse, Lyon, Besançon, Metz
et Strasbourg. Paris se reproduit en Lyon pour atteindre par le Rhône
l'excentrique Marseille. Le tourbillon de la vie nationale a toute sa
densité au Nord; au Midi, les cercles qu'il décrit se relâchent et
s'élargissent.
Le vrai centre s'est marqué de bonne heure; nous le trouvons désigné au
siècle de saint Louis, dans les deux ouvrages qui ont commencé notre
jurisprudence: ÉTABLISSEMENTS DE FRANCE ET D'ORLÉANS;--COUTUMES DE
FRANCE ET DE VERMANDOIS[153]. C'est entre l'Orléanais et le Vermandois,
entre le coude de la Loire et les sources de l'Oise, entre Orléans et
Saint-Quentin, que la France a trouvé enfin son centre, son assiette et
son point de repos. Elle l'avait cherché en vain, et dans les pays
druidiques de Chartres et d'Autun, et dans les chefs-lieux des clans
galliques, Bourges, Clermont (_Agendicum, urbs Arvernorum_). Elle
l'avait cherché dans les capitales de l'église Mérovingienne et
Carlovingienne, Tours et Reims[154].
[Footnote 153: À Orléans, la science et l'enseignement du droit romain;
en Picardie, l'originalité du droit féodal et coutumier; deux Picards,
Beaumanoir et Desfontaines, ouvrent notre jurisprudence.]
[Footnote 154: _App. 39._]
La France capétienne du _roi de Saint-Denys_, entre la féodale Normandie
et la démocratique Champagne, s'étend de Saint-Quentin à Orléans, à
Tours. Le roi est abbé de Saint-Martin de Tours, et premier chanoine de
Saint-Quentin. Orléans se trouvant placée au lieu où se rapprochent les
deux grands fleuves, le sort de cette ville a été souvent celui de la
France; les noms de César, d'Attila, de Jeanne d'Arc, des Guises,
rappellent tout ce qu'elle a vu de sièges et de guerres. La sérieuse
Orléans[155] est près de la Touraine, près de la molle et rieuse patrie
de Rabelais, comme la colérique Picardie à côté de l'ironique Champagne.
L'histoire de l'antique France semble entassée en Picardie. La royauté,
sous Frédégonde et Charles-le-Chauve, résidait à Soissons[156], à Crépy,
Verberie, Attigny; vaincue par la féodalité, elle se réfugia sur la
montagne de Laon. Laon, Péronne, Saint-Médard de Soissons, asiles et
prisons tour à tour, reçurent Louis-le-Débonnaire, Louis-d'Outremer,
Louis XI. La royale tour de Laon a été détruite en 1832; celle de
Péronne dure encore. Elle dure, la monstrueuse tour féodale des
Coucy[157].
Je ne suis roi, ne duc, prince, ne comte aussi,
Je suis le sire de Coucy.
[Footnote 155: La raillerie orléanaise était amère et dure. Les
Orléanais avaient reçu le sobriquet de _guépins_. On dit aussi: «La
glose d'Orléans est pire que le texte.»--La Sologne a un caractère
analogue: «Niais de Sologne, qui ne se trompe qu'à son profit.»]
[Footnote 156: Pepin y fut élu, en 750. Louis-d'Outre-mer y mourut.]
[Footnote 157: _App. 40._]
Mais en Picardie la noblesse entra de bonne heure dans la grande pensée
de la France. La maison de Guise, branche picarde des princes de
Lorraine, défendit Metz contre les Allemands, prit Calais aux Anglais,
et faillit prendre aussi la France au roi. La monarchie de Louis XIV fut
dite et jugée par le Picard Saint-Simon[158].
[Footnote 158: Cette famille récente, qui prétendait remonter à
Charlemagne, a bien assez d'avoir produit l'un des plus grands écrivains
du dix-septième siècle, et l'un des plus hardis penseurs du nôtre.]
Fortement féodale, fortement communale et démocratique fut cette ardente
Picardie. Les premières communes de France sont les grandes villes
ecclésiastiques de Noyon, de Saint-Quentin, d'Amiens, de Laon. Le même
pays donna Calvin, et commença la Ligue contre Calvin. Un ermite
d'Amiens[159] avait enlevé toute l'Europe, princes et peuples, à
Jérusalem, par l'élan de la religion. Un légiste de Noyon[160] la
changea, cette religion, dans la moitié des pays occidentaux; il fonda
sa Rome à Genève, et mit la république dans la foi. La république, elle
fut poussée par les mains picardes dans sa course effrénée, de Condorcet
en Camille Desmoulins, de Desmoulins en Gracchus Baboeuf[161]. Elle fut
chantée par Béranger, qui dit si bien le mot de la nouvelle France: «Je
suis vilain et très vilain.» Entre ces vilains, plaçons au premier rang
notre illustre général Foy, l'homme pur, la noble pensée de
l'armée[162].
[Footnote 159: Pierre-l'Ermite.]
[Footnote 160: Calvin, né en 1509, mort en 1564.]
[Footnote 161: Condorcet, né à Ribemont en 1743, mort en 1794.--Camille
Desmoulins, né à Guise en 1762, mort en 1794.--Baboeuf, né à
Saint-Quentin, mort en 1797.--Béranger est né à Paris, mais d'une
famille picarde.]
[Footnote 162: Né à Pithon ou à Ham. Plusieurs généraux de la Révolution
sont sortis de la Picardie: Dumas, Dupont, Serrurier, etc.--Ajoutons à
la liste de ceux qui ont illustré ce pays fécond en tout genre de
gloire: Anselme, de Laon; Ramus, tué à la Saint-Barthélemy; Boutillier,
l'auteur de la Somme rurale; l'historien Guibert de Nogent; Charlevoix;
les d'Estrées et les Genlis.]
Le Midi et les pays vineux n'ont pas, comme l'on voit, le privilège de
l'Éloquence. La Picardie vaut la Bourgogne: ici il y a du vin dans le
coeur. On peut dire qu'en avançant du centre à la frontière belge le
sang s'anime, et que la chaleur augmente vers le Nord[163]. La plupart
de nos grands artistes, Claude Lorrain, le Poussin, Lesueur, Goujon,
Cousin, Mansart, Lenôtre, David[164], appartiennent aux provinces
septentrionales; et si nous passons la Belgique, si nous regardons cette
petite France de Liège, isolée au milieu de la langue étrangère, nous y
trouvons notre Grétry[165].
[Footnote 163: J'en dis autant de l'Artois qui a produit tant de
mystiques. _App. 41._]
[Footnote 164: Claude-le-Lorrain, né à Chamagne en Lorraine, en 1600,
mort en 1682.--Poussin, originaire de Soissons, né aux Andelys en 1594,
mort en 1665.--Lesueur, né à Paris en 1617, mort en 1665.--Jean Cousin,
fondateur de l'École française, né à Soucy près Sens, vers 1501.--Jean
Goujon, né à Paris, mort en 1572.--Germain Pilon, né à Loué, à six
lieues du Mans, mort à la fin du seizième siècle.--Pierre Lescot,
l'architecte à qui l'on doit la fontaine des Innocents, né à Paris en
1510, mort en 1571.--Callot, ce rapide et spirituel artiste qui grava
quatorze cents planches, né à Nancy en 1593, mort en 1635.--Mansart,
l'architecte de Versailles et des Invalides, né à Paris en 1645, mort en
1708.--Lenôtre, né à Paris en 1613, mort en 1700, etc.]
[Footnote 165: Né en 1741, mort en 1813.]
Pour le centre du centre, Paris, l'Île-de-France, il n'est qu'une
manière de les faire connaître, c'est de raconter l'histoire de la
monarchie. On les caractériserait mal en citant quelques noms propres;
ils ont reçu, ils ont donné l'esprit national; ils ne sont pas un pays,
mais le résumé du pays. La féodalité même de l'Île-de-France exprime des
rapports généraux. Dire les Montfort, c'est dire Jérusalem, la croisade
du Languedoc, les communes de France et d'Angleterre et les guerres de
Bretagne; dire les Montmorency, c'est dire la féodalité rattachée au
pouvoir royal, d'un génie médiocre, loyal et dévoué. Quant aux écrivains
si nombreux qui sont nés à Paris, ils doivent beaucoup aux provinces
dont leurs parents sont sortis, ils appartiennent surtout à l'esprit
universel de la France qui rayonna en eux. En Villon, en Boileau, en
Molière et Regnard, en Voltaire, on sent ce qu'il y a de plus général
dans le génie français; ou si l'on veut y chercher quelque chose de
local, on y distinguera tout au plus un reste de cette vieille sève
d'esprit bourgeois, esprit moyen, moins étendu que judicieux, critique
et moqueur, qui se forma d'abord de bonne humeur gauloise et d'amertume
parlementaire entre le parvis Notre-Dame et les degrés de la
Sainte-Chapelle.
Mais ce caractère indigène et particulier est encore secondaire: le
général domine. Qui dit Paris, dit la monarchie tout entière. Comment
s'est formé en une ville ce grand et complet symbole du pays? Il
faudrait toute l'histoire du pays pour l'expliquer: la description de
Paris en serait le dernier chapitre. Le génie parisien est la forme la
plus complexe à la fois et la plus haute de la France. Il semblerait
qu'une chose qui résultait de l'annihilation de tout esprit local, de
toute provincialité, dût être purement négative. Il n'en est pas ainsi.
De toutes ces négations d'idées matérielles, locales, particulières,
résulte une généralité vivante, une chose positive, une force vive. Nous
l'avons vu en Juillet[166].
[Footnote 166: Écrit en 1833.]
C'est un grand et merveilleux spectacle de promener ses regards du
centre aux extrémités, et d'embrasser de l'oeil ce vaste et puissant
organisme, où les parties diverses sont si habilement rapprochées,
opposées, associées, le faible au fort, le négatif au positif, de voir
l'éloquente et vineuse Bourgogne entre l'ironique naïveté de la
Champagne, et l'âpreté critique, polémique, guerrière, de la
Franche-Comté et de la Lorraine; de voir le fanatisme languedocien entre
la légèreté provençale et l'indifférence gasconne; de voir la
convoitise, l'esprit conquérant de la Normandie contenus entre la
résistante Bretagne et l'épaisse et massive Flandre.
Considérée en longitude, la France ondule en deux longs systèmes
organiques, comme le corps humain est double d'appareil, gastrique et
cérébro-spinal. D'une part, les provinces de Normandie, Bretagne et
Poitou, Auvergne et Guyenne; de l'autre, celles de Languedoc et
Provence, Bourgogne et Champagne, enfin celles de Picardie et de
Flandre, où les deux systèmes se rattachent. Paris est le sensorium.
La force et la beauté de l'ensemble consistent dans la réciprocité des
secours, dans la solidarité des parties, dans la distribution des
fonctions, dans la division du travail social. La force résistante et
guerrière, la vertu d'action est aux extrémités, l'intelligence au
centre; le centre se sait lui-même et sait tout le reste. Les provinces
frontières, coopérant plus directement à la défense, gardent les
traditions militaires, continuent l'héroïsme barbare, et renouvellent
sans cesse d'une population énergique le centre énervé par le
froissement rapide de la rotation sociale. Le centre, abrité de la
guerre, pense, innove dans l'industrie, dans la science, dans la
politique; il transforme tout ce qu'il reçoit. Il boit la vie brute, et
elle se transfigure. Les provinces se regardent en lui; en lui elles
s'aiment et s'admirent sous une forme supérieure; elles se reconnaissent
à peine:
«Miranturque novas frondes et non sua poma.»
Cette belle centralisation, par quoi la France est la France, elle
attriste au premier coup d'oeil. La vie est au centre, aux extrémités;
l'intermédiaire est faible et pâle. Entre la riche banlieue de Paris et
la riche Flandre, vous traversez la vieille et triste Picardie; c'est le
sort des provinces centralisées qui ne sont pas le centre même. Il
semble que cette attraction puissante les ait affaiblies, atténuées.
Elles le regardent uniquement, ce centre, elles ne sont grandes que par
lui. Mais plus grandes sont-elles par cette préoccupation de l'intérêt
central, que les provinces excentriques ne peuvent l'être par
l'originalité qu'elles conservent. La Picardie centralisée a donné
Condorcet, Foy, Béranger, et bien d'autres, dans les temps modernes. La
riche Flandre, la riche Alsace, ont-elles eu de nos jours des noms
comparables à leur opposer? Dans la France, la première gloire est
d'être Français. Les extrémités sont opulentes, fortes, héroïques, mais
souvent elles ont des intérêts différents de l'intérêt national; elles
sont moins françaises. La Convention eut à vaincre le fédéralisme
provincial avant de vaincre l'Europe.
C'est néanmoins une des grandeurs de la France que sur toutes ses
frontières elle ait des provinces qui mêlent au génie national quelque
chose du génie étranger. À l'Allemagne, elle oppose une France
allemande, à l'Espagne une France espagnole, à l'Italie une France
italienne. Entre ces provinces et les pays voisins, il y a analogie et
néanmoins opposition. On sait que les nuances diverses s'accordent
souvent moins que les couleurs opposées; les grandes hostilités sont
entre parents. Ainsi la Gascogne ibérienne n'aime pas l'ibérienne
Espagne. Ces provinces analogues et différentes en même temps, que la
France présente à l'étranger, offrent tour à tour à ses attaques une
force résistante ou neutralisante. Ce sont des puissances diverses par
quoi la France touche le monde, par où elle a prise sur lui. Pousse
donc, ma belle et forte France, pousse les longs flots de ton onduleux
territoire au Rhin, à la Méditerranée, à l'Océan. Jette à la dure
Angleterre la dure Bretagne, la tenace Normandie; à la grave et
solennelle Espagne oppose la dérision gasconne; à l'Italie la fougue
provençale; au massif Empire germanique, les solides et profonds
bataillons de l'Alsace et de la Lorraine; à l'enflure, à la colère
belge, la sèche et sanguine colère de la Picardie, la sobriété, la
réflexion, l'esprit disciplinable et civilisable des Ardennes et de la
Champagne.
Pour celui qui passe la frontière et compare la France aux pays qui
l'entourent, la première impression n'est pas favorable. Il est peu de
côtés où l'étranger ne semble supérieur. De Mons à Valenciennes, de
Douvres à Calais, la différence est pénible. La Normandie est une
Angleterre, une pâle Angleterre. Que sont pour le commerce et
l'industrie, Rouen, le Havre, à côté de Manchester et de Liverpool?
L'Alsace est une Allemagne, moins ce qui fait la gloire de l'Allemagne:
l'omniscience, la profondeur philosophique, la naïveté poétique[167].
Mais il ne faut pas prendre ainsi la France pièce à pièce, il faut
l'embrasser dans son ensemble. C'est justement parce que la
centralisation est puissante, la vie commune, forte et énergique, que la
vie locale est faible. Je dirai même que c'est là la beauté de notre
pays. Il n'a pas cette tête de l'Angleterre monstrueusement forte
d'industrie, de richesse; mais il n'a pas non plus le désert de la
Haute-Écosse, le cancer de l'Irlande. Vous n'y trouvez pas, comme en
Allemagne et en Italie, vingt centres de science et d'art; il n'en a
qu'un, un de vie sociale. L'Angleterre est un empire, l'Allemagne un
pays, une race; la France est une personne.
[Footnote 167: Je ne veux pas dire que l'Alsace n'ait rien de tout cela,
mais seulement qu'elle l'a généralement dans un degré inférieur à
l'Allemagne. Elle a produit, elle possède encore plusieurs illustres
philologues. Toutefois la vocation de l'Alsace est plutôt pratique et
politique. La seconde maison de Flandre et celle de Lorraine-Autriche
sont alsaciennes d'origine.]
La personnalité, l'unité, c'est par là que l'être se place haut dans
l'échelle des êtres. Je ne puis mieux me faire comprendre qu'en
reproduisant le langage d'une ingénieuse physiologie.
Chez les animaux d'ordre inférieur, poissons, insectes, mollusques et
autres, la vie locale est forte. «Dans chaque segment de sangsues se
trouve un système complet d'organes, un centre nerveux, des anses et des
renflements vasculaires, une paire de lobes gastriques, des organes
respiratoires, des vésicules séminales. Aussi a-t-on remarqué qu'un de
ces segments peut vivre quelque temps, quoique séparé des autres. À
mesure qu'on s'élève dans l'échelle animale, on voit les segments s'unir
plus intimement les uns aux autres, et l'individualité du grand tout se
prononcer davantage.... L'individualité dans les animaux composés ne
consiste pas seulement dans la soudure de tous les organismes, mais
encore dans la jouissance commune d'un nombre de parties, nombre qui
devient plus grand à mesure qu'on approche des degrés supérieurs. La
centralisation est plus complète, à mesure que l'animal monte dans
l'échelle[168].» Les nations peuvent se classer comme les animaux. La
jouissance commune d'un grand nombre de parties, la solidarité de ces
parties entre elles, la réciprocité de fonctions qu'elles exercent l'une
à l'égard de l'autre, c'est là la supériorité sociale. C'est celle de la
France, le pays du monde où la nationalité, où la personnalité
nationale, se rapproche le plus de la personnalité individuelle.
[Footnote 168: Dugès.]
Diminuer, sans la détruire, la vie locale, particulière, au profit de la
vie générale et commune, c'est le problème de la sociabilité humaine. Le
genre humain approche chaque jour plus près de la solution de ce
problème. La formation des monarchies, des empires, sont les degrés par
où il y arrive. L'Empire romain a été un premier pas, le christianisme
un second. Charlemagne et les Croisades, Louis XIV et la Révolution,
l'Empire français qui en est sorti, voilà de nouveaux progrès dans cette
route. Le peuple le mieux centralisé est aussi celui qui, par son
exemple et par l'énergie de son action, a le plus avancé la
centralisation du monde.
Cette unification de la France, cet anéantissement de l'esprit
provincial est considéré fréquemment comme le simple résultat de la
conquête des provinces. La conquête peut attacher ensemble, enchaîner
des partis hostiles, mais jamais les unir. La conquête et la guerre
n'ont fait qu'ouvrir les provinces aux provinces, elles ont donné aux
populations isolées l'occasion de se connaître; la vive et rapide
sympathie du génie gallique, son instinct social ont fait le reste.
Chose bizarre! ces provinces, diverses de climats, de moeurs et de
langage, se sont comprises, se sont aimées; toutes se sont senties
solidaires. Le Gascon s'est inquiété de la Flandre, le Bourguignon a
joui ou souffert de ce qui se faisait aux Pyrénées; le Breton, assis au
rivage de l'Océan, a senti les coups qui se donnaient sur le Rhin.
Ainsi s'est formé l'esprit général, universel, de la contrée. L'esprit
local a disparu chaque jour; l'influence du sol, du climat, de la race,
a cédé à l'action sociale et politique. La fatalité des lieux a été
vaincue, l'homme a échappé à la tyrannie des circonstances matérielles.
Le Français du Nord a goûté le Midi, s'est animé à son soleil; le
Méridional a pris quelque chose de la ténacité, du sérieux, de la
réflexion du Nord. La société, la liberté, ont dompté la nature,
l'histoire a effacé la géographie. Dans cette transformation
merveilleuse, l'esprit a triomphé de la matière, le général du
particulier, et l'idée du réel. L'homme individuel est matérialiste, il
s'attache volontiers à l'intérêt local et privé; la société humaine est
spiritualiste, elle tend à s'affranchir sans cesse des misères de
l'existence locale, à atteindre la haute et abstraite unité de la
patrie.
* * * * *
Plus on s'enfonce dans les temps anciens, plus on s'éloigne de cette
pure et noble généralisation de l'esprit moderne. Les époques barbares
ne présentent presque rien que de local, de particulier, de matériel.
L'homme tient encore au sol, il y est engagé, il semble en faire
partie. L'histoire alors regarde la terre, et la race elle-même, si
puissamment influencée par la terre. Peu à peu la force propre qui est
en l'homme le dégagera, le déracinera de cette terre. Il en sortira, la
repoussera, la foulera; il lui faudra, au lieu de son village natal, de
sa ville, de sa province, une grande patrie, par laquelle il compte
lui-même dans les destinées du monde. L'idée de cette patrie, idée
abstraite qui doit peu aux sens, l'amènera par un nouvel effort à l'idée
de la patrie universelle, de la cité de la Providence.
* * * * *
À l'époque où cette histoire est parvenue, au dixième siècle, nous
sommes bien loin de cette lumière des temps modernes. Il faut que
l'humanité souffre et patiente, qu'elle mérite d'arriver... Hélas! à
quelle longue et pénible initiation elle doit se soumettre encore!
quelles rudes épreuves elle doit subir! Dans quelles douleurs elle va
s'enfanter elle-même! Il faut qu'elle sue la sueur et le sang pour
amener au monde le moyen âge, et qu'elle le voie mourir, quand elle l'a
si longtemps élevé, nourri, caressé. Triste enfant, arraché des
entrailles même du christianisme, qui naquit dans les larmes, qui
grandit dans la prière et la rêverie, dans les angoisses du cour, qui
mourut sans achever rien; mais il nous a laissé de lui un si poignant
souvenir, que toutes les joies, toutes les grandeurs des âges modernes
ne suffiront, pas à nous consoler.
LIVRE IV
CHAPITRE PREMIER
L'an 1000. Le roi de France et le pape français. Robert et
Gerbert. France féodale.