De telles maisons ne peuvent pas faire de belles villes. Châlons n'est

guère plus gaie que ses plaines. Troyes est presque aussi laide

qu'industrieuse. Reims est triste dans la largeur solennelle de ses

rues, qui fait paraître les maisons plus basses encore; ville autrefois

de bourgeois et de prêtres, vraie soeur de Tours, ville sucrée et tant

soit peu dévote; chapelets et pains d'épice, bons petits draps, petit

vin admirable, des foires et des pèlerinages.

Ces villes, essentiellement démocratiques et antiféodales, ont été

l'appui principal de la monarchie. La coutume de Troyes, qui consacrait

l'égalité des partages, a de bonne heure divisé et anéanti les forces de

la noblesse. Telle seigneurie qui allait ainsi toujours se divisant put

se trouver morcelée en cinquante, en cent parts, à la quatrième

génération. Les nobles appauvris essayèrent de se relever en mariant

leurs filles à de riches roturiers. La même coutume déclare que _le

ventre anoblit_[128]. Cette précaution illusoire n'empêcha pas les

enfants des mariages inégaux de se trouver fort près de la roture. La

noblesse ne gagna pas à cette addition de nobles roturiers. Enfin ils

jetèrent la vaine honte, et se firent commerçants.

[Footnote 128: _App. 35._]

Le malheur, c'est que ce commerce ne se relevait ni par l'objet ni par

la forme. Ce n'était point le négoce lointain, aventureux, héroïque, des

Catalans ou des Génois. Le commerce de Troyes, de Reims, n'était pas de

luxe; on n'y voyait pas ces illustres corporations, ces Grands et Petits

Arts de Florence, où des hommes d'État, tels que les Médicis,

trafiquaient des nobles produits de l'Orient et du Nord, de soie, de

fourrures, de pierres précieuses. L'industrie champenoise était

profondément plébéienne. Aux foires de Troyes, fréquentées de toute

l'Europe, on vendait du fil, de petites étoffes, des bonnets de coton,

des cuirs[129]: nos tanneurs du faubourg Saint-Marceau sont

originairement une colonie troyenne. Ces vils produits, si nécessaires à

tous, firent la richesse du pays. Les nobles s'assirent de bonne grâce

au comptoir, et firent politesse au manant. Ils ne pouvaient, dans ce

tourbillon d'étrangers qui affluaient aux foires, s'informer de la

généalogie des acheteurs, et disputer du cérémonial. Ainsi peu à peu

commença l'égalité. Et le grand comte de Champagne aussi, tantôt roi de

Jérusalem, et tantôt de Navarre, il se trouvait fort bien de l'amitié de

ces marchands. Il est vrai qu'il était mal vu des seigneurs, et qu'ils

le traitaient comme un marchand lui-même, témoin l'insulte brutale du

fromage mou que Robert d'Artois lui fit jeter au visage.

[Footnote 129: Urbain IV était fils d'un cordonnier de Troyes. Il y

bâtit Saint-Urbain, et fît représenter sur une tapisserie son père

faisant des souliers.]

Cette dégradation précoce de la féodalité, ces grotesques

transformations de chevaliers en boutiquiers, tout cela ne dut pas peu

contribuer à égayer l'esprit champenois, et lui donner ce tour ironique

de niaiserie maligne qu'on appelle, je ne sais pourquoi, naïveté[130]

dans nos fabliaux. C'était le pays des bons contes, des facétieux récits

sur le noble chevalier, sur l'honnête et débonnaire mari, sur M. le

curé et sa servante. Le génie narratif qui domine en Champagne, en

Flandre, s'étendit en longs poèmes, en belles histoires. La liste de nos

poètes romanciers s'ouvre par Chrétien de Troyes et Guyot de Provins.

Les grands seigneurs du pays écrivent eux-mêmes leurs gestes:

Villehardouin, Joinville et le cardinal de Retz nous ont conté eux-mêmes

les croisades et la Fronde. L'histoire et la satire sont la vocation de

la Champagne. Pendant que le comte Thibault faisait peindre ses poésies

sur les murailles de son palais de Provins, au milieu des roses

orientales, les épiciers de Troyes griffonnaient sur leurs comptoirs les

histoires allégoriques et satiriques de Renard et Isengrin. Le plus

piquant pamphlet de la langue est dû en grande partie à des procureurs

de Troyes[131]: c'est la _Satyre Ménippée_.

[Footnote 130: L'ancien type du paysan du nord de la France est

l'honnête Jacques, qui pourtant finit par faire la Jacquerie. Le même,

considéré comme simple et débonnaire, s'appelle Jeannot; quand il tombe

dans un désespoir enfantin, et qu'il devient _rageur_, il prend le nom

de Jocrisse. Enrôlé par la Révolution, il s'est singulièrement déniaisé,

quoique sous la Restauration on lui ait rendu le nom de Jean-Jean.--Ces

mots divers ne désignent pas des ridicules locaux, comme ceux

d'Arlequin, Pantalon, Polichinelle en Italie.--Les noms le plus

communément portés par les domestiques, dans la vieille France

aristocratique, étaient des noms de provinces: Lorrain, Picard, et

surtout la Brie et Champagne. Le Champenois est en effet le plus

disciplinable des provinciaux, quoique sous sa simplicité apparente il y

ait beaucoup de malice et d'ironie.]

[Footnote 131: Passerat et Pithou, _App. 36._]

Ici, dans cette naïve et maligne Champagne, se termine la longue ligne

que nous avons suivie, du Languedoc et de la Provence par Lyon et la

Bourgogne. Dans cette zone vineuse et littéraire, l'esprit de l'homme a

toujours gagné en netteté, en sobriété. Nous y avons distingué trois

degrés: la fougue et l'ivresse spirituelle du Midi, l'éloquence et la

rhétorique bourguignonne[132]; la grâce et l'ironie champenoise. C'est

le dernier fruit de la France et le plus délicat. Sur ces plaines

blanches, sur ces maigres coteaux, mûrit le vin léger du Nord, plein de

caprice[133] et de saillies. À peine doit-il quelque chose à la terre;

c'est le fils du travail, de la société[134]. Là crut aussi cette _chose

légère_[135], profonde pourtant, ironique à la fois et rêveuse, qui

retrouva et ferma pour toujours la veine des fabliaux.

[Footnote 132: Sur la montagne de Langres, naquit Diderot. C'est la

transition entre la Bourgogne et la Champagne. Il réunit les deux

caractères.]

[Footnote 133: Cela doit s'entendre, non seulement du vin, mais de la

vigne. Les terres qui donnent le vin de Champagne semblent capricieuses.

Les gens du pays assurent que dans une pièce de trois arpents

parfaitement semblables il n'y a souvent que celui du milieu qui donne

de bon vin.]

[Footnote 134: Une terre qui, semée de froment, occuperait cinq ou six

ménages, occupe quelquefois six ou sept cents personnes, hommes, femmes

et enfants, lorsqu'elle est plantée de vignes. On sait combien le vin de

Champagne exige de façons.]

[Footnote 135: La Fontaine dit de lui-même:

Je suis chose légère, et vole à tout sujet,

Je vais de fleur en fleur, et d'objet en objet.

À beaucoup de plaisir je mêle un peu de gloire.

J'irais plus haut peut-être au temple de Mémoire,

Si dans un genre seul j'avais usé mes jours;

Mais quoi! je suis volage en vers comme en amours.

«Le poète, dit Platon, est chose légère et sacrée.»]

Par les plaines plates de la Champagne s'en vont nonchalamment le fleuve

des Pays-Bas, le fleuve de la France, la Meuse et la Seine avec la Marne

son acolyte. Ils vont, mais grossissant, pour arriver avec plus de

dignité à la mer. Et la terre elle-même surgit peu à peu en collines

dans l'Île-de-France, dans la Normandie, dans la Picardie. La France

devient plus majestueuse. Elle ne veut pas arriver la tête basse en face

de l'Angleterre; elle se pare de forêts et de villes superbes, elle

enfle ses rivières, elle projette en longues ondes de magnifiques

plaines, et présente à sa rivale cette autre Angleterre de Flandre et de

Normandie[136].

[Footnote 136: Du côté de Coutances particulièrement les figures et le

paysage sont singulièrement anglais.]

Il y a là une émulation immense. Les deux rivages se haïssent et se

ressemblent. Des deux côtés, dureté, avidité, esprit sérieux et

laborieux. La vieille Normandie regarde obliquement sa fille

triomphante, qui lui sourit avec insolence du haut de son bord. Elles

existent pourtant encore les tables où se lisent les noms des Normands

qui conquirent l'Angleterre. La conquête n'est-elle pas le point d'où

celle-ci a pris l'essor? Tout ce qu'elle a d'art, à qui le doit-elle?

Existaient-ils avant la conquête, ces monuments dont elle est si fière?

Les merveilleuses cathédrales anglaises que sont-elles, sinon une

imitation, une exagération de l'architecture normande? Les hommes

eux-mêmes et la race, combien se sont-ils modifiés par le mélange

français? L'esprit guerrier et chicaneur, étranger aux Anglo-Saxons, qui

a fait de l'Angleterre, après la conquête, une nation d'hommes d'armes

et de scribes, c'est là le pur esprit normand. Cette sève acerbe est la

même des deux côtés du détroit. Caen, la _ville de sapience_, conserve

le grand monument de la fiscalité anglo-normande, l'échiquier de

Guillaume-le-Conquérant. La Normandie n'a rien à envier, les bonnes

traditions s'y sont perpétuées. Le père de famille, au retour des

champs, aime à expliquer à ses petits, attentifs, quelques articles du

Code civil[137].

[Footnote 137: «Voyez-vous ce petit champ? me disait M. D., ex-président

d'un des tribunaux de la basse Normandie; si demain il passait à quatre

frères, il serait à l'instant coupé par quatre haies. Tant il est

nécessaire, ici, que les propriétés soient nettement séparées.»--Les

Normands sont si adonnés aux études de l'éloquence, dit un auteur du

onzième siècle, qu'on entend jusqu'aux petits enfants parler comme des

orateurs...]

Le Lorrain et le Dauphinois ne peuvent rivaliser avec le Normand pour

l'esprit processif. L'esprit breton, plus dur, plus négatif, est moins

avide et moins absorbant. La Bretagne est la résistance, la Normandie la

conquête; aujourd'hui conquête sur la nature, agriculture,

industrialisme. Ce génie ambitieux et conquérant se produit d'ordinaire

par la ténacité, souvent par l'audace et l'élan; et l'élan va parfois au

sublime: témoin tant d'héroïques marins[138], témoin le grand Corneille.

Deux fois la littérature française a repris l'essor par la Normandie,

quand la philosophie se réveillait par la Bretagne. Le vieux poème de

Rou paraît au douzième siècle avec Abailard; au dix-septième siècle,

Corneille avec Descartes. Pourtant, je ne sais pourquoi la grande et

féconde idéalité est refusée au génie normand. Il se dresse haut, mais

tombe vite. Il tombe dans l'indigente correction de Malherbe, dans la

sécheresse de Mézeray, dans les ingénieuses recherches de la Bruyère et

de Fontenelle. Les héros mêmes du grand Corneille, toutes les fois

qu'ils ne sont pas sublimes, deviennent volontiers d'insipides

plaideurs, livrés aux subtilités d'une dialectique vaine et stérile.

[Footnote 138: Il paraît que les Dieppois avaient découvert avant les

Portugais la route des Indes; mais ils en gardèrent si bien le secret,

qu'ils en ont perdu la gloire.]

Ni subtil, ni stérile, à coup sûr, n'est le génie de notre bonne et

forte Flandre, mais bien positif et réel, bien solidement fondé;

_solidis fundatum ossibus intus_. Sur ces grasses et plantureuses

campagnes, uniformément riches d'engrais, de canaux, d'exubérante et

grossière végétation, herbes, hommes et animaux, poussent à l'envi,

grossissent à plaisir. Le boeuf et le cheval y gonflent, à jouer

l'éléphant. La femme vaut un homme et souvent mieux. Race pourtant un

peu molle dans sa grosseur, plus forte que robuste, mais d'une force

musculaire immense. Nos hercules de foire sont venus souvent du

département du Nord.

La force prolifique des Bolg d'Irlande se retrouve chez nos Belges de

Flandre et des Pays-Bas. Dans l'épais limon de ces riches plaines, dans

ces vastes et sombres communes industrielles d'Ypres, de Gand, de

Bruges, les hommes grouillaient comme les insectes après l'orage. Il ne

fallait pas mettre le pied sur ces fourmilières. Ils en sortaient à

l'instant, piques baissées, par quinze, vingt, trente mille hommes, tous

forts et bien nourris, bien vêtus, bien armés. Contre de telles masses

la cavalerie féodale n'avait pas beau jeu.

Avaient-ils si grand tort d'être fiers, ces braves Flamands? Tout gros

et grossiers qu'ils étaient[139], ils faisaient merveilleusement leurs

affaires. Personne n'entendait comme eux le commerce, l'industrie,

l'agriculture. Nulle part le bon sens, le sens du positif, du réel ne

fut plus remarquable. Nul peuple peut-être au moyen âge ne comprit mieux

la vie courante du monde, ne sut mieux agir et conter. La Champagne et

la Flandre sont alors les seuls pays qui puissent lutter pour

l'histoire avec l'Italie. La Flandre a son Villani dans Froissart, et

dans Commines son Machiavel. Ajoutez-y ses empereurs-historiens de

Constantinople. Ses auteurs de fabliaux sont encore des historiens, au

moins en ce qui concerne les moeurs publiques.

[Footnote 139: Cette grossièreté de la Belgique est sensible dans une

foule de choses. On peut voir à Bruxelles la petite statue du

_Mannekenpiss_, «le plus vieux bourgeois de la ville»; on lui donne un

habit neuf aux grandes fêtes.]

Moeurs peu édifiantes, sensuelles et grossières. Et plus on avance au

nord dans cette grasse Flandre, sous cette douce et humide atmosphère,

plus la contrée s'amollit, plus la sensualité domine, plus la nature

devient puissante[140]. L'histoire, le récit ne suffisent plus à

satisfaire le besoin de la réalité, l'exigence des sens. Les arts du

dessin viennent au secours. La sculpture commence en France même avec le

fameux disciple de Michel-Ange, Jean de Boulogne. L'architecture aussi

prend l'essor; non plus la sobre et sévère architecture normande,

aiguisée en ogives et se dressant au ciel, comme un vers de Corneille;

mais une architecture riche et pleine en ses formes. L'ogive s'assouplit

en courbes molles, en arrondissements voluptueux. La courbe tantôt

s'affaisse et s'avachit, tantôt se boursoufle et tend au ventre. Ronde

et onduleuse dans tous ses ornements, la charmante tour d'Anvers s'élève

doucement étagée, comme une gigantesque corbeille tressée des joncs de

l'Escaut.

[Footnote 140: _App. 37._]

Ces églises, soignées, lavées, parées, comme une maison flamande,

éblouissent de propreté et de richesse, dans la splendeur de leurs

ornements de cuivre, dans leur abondance de marbres blancs et noirs.

Elles sont plus propres que les églises italiennes, et non pas moins

coquettes. La Flandre est une Lombardie prosaïque, à qui manquent la

vigne et le soleil. Quelque autre chose manque aussi; on s'en aperçoit

en voyant ces innombrables figures de bois que l'on rencontre de

plain-pied dans les cathédrales; sculpture économique qui ne remplace

pas le peuple de marbre des cités d'Italie[141]. Par-dessus ces églises,

au sommet de ces tours, sonne l'uniforme et savant carillon, l'honneur

et la joie de la commune flamande. Le même air, joué d'heure en heure

pendant des siècles, a suffi au besoin musical de je ne sais combien de

générations d'artisans, qui naissaient et mouraient fixés sur

l'établi[142].

[Footnote 141: La seule cathédrale de Milan est couronnée de cinq mille

statues et figurines.]

[Footnote 142: Il est juste de remarquer que cet instinct musical s'est

développé d'une manière remarquable, surtout dans la partie wallonne.]

Mais la musique et l'architecture sont trop abstraites encore. Ce n'est

pas assez de ces sons, de ces formes; il faut des couleurs, de vives et

vraies couleurs, des représentations vivantes de la chair et des sens.

Il faut dans les tableaux de bonnes et rudes fêtes, où des hommes rouges

et des femmes blanches boivent, fument et dansent lourdement[143]. Il

faut des supplices atroces, des martyrs indécents et horribles, des

Vierges énormes, fraîches, grasses, scandaleusement belles. Au delà de

l'Escaut, au milieu des tristes marais, des eaux profondes, sous les

hautes digues de Hollande, commence la sombre et sérieuse peinture;

Rembrandt et Gérard Dow peignent où écrivent Érasme et Grotius[144].

Mais dans la Flandre, dans la riche et sensuelle Anvers, le rapide

pinceau de Rubens fera les bacchanales de la peinture. Tous les mystères

seront travestis[145] dans ses tableaux idolâtriques qui frissonnent

encore de la fougue et de la brutalité du génie[146]. Cet homme

terrible, sorti du sang slave[147], nourri dans l'emportement des

Belges, né à Cologne, mais ennemi de l'idéalisme allemand, a jeté dans

ses tableaux une apothéose effrénée de la nature.

[Footnote 143: Voy. au Musée du Louvre le tableau intitulé: _Fête

Flamande_. C'est la plus effrénée et la plus sensuelle bacchanale.]

[Footnote 144: Selon moi, la haute expression du génie belge, c'est pour

la partie flamande Rubens, et pour la wallonne ou celtique Grétry. La

spontanéité domine en Belgique, la réflexion en Hollande. Les penseurs

ont aimé ce dernier pays. Descartes est venu y faire l'apothéose du moi

humain, et Spinoza, celle de la nature. Toutefois la philosophie propre

à la Hollande, c'est une philosophie pratique qui s'applique aux

rapports politiques des peuples: Grotius.]

[Footnote 145: Son élève, Van Dyck, peint dans un de ses tableaux un âne

à genoux devant une hostie.]

[Footnote 146: Nous avons ici la belle suite des tableaux commandés à

Rubens par Marie de Médicis, mais cette peinture allégorique et

officielle ne donne pas l'idée de son génie. C'est dans les tableaux

d'Anvers et de Bruxelles que l'on comprend Rubens. Il faut voir à Anvers

la Sainte Famille, où il a mis ses trois femmes sur l'autel, et lui,

derrière, en saint Georges, un drapeau au poing et les cheveux au vent.

Il fit ce grand tableau en dix-sept jours.--Sa Flagellation est horrible

de brutalité; l'un des flagellants, pour frapper plus fort, appuie le

pied sur le mollet du Sauveur; un autre regarde par dessous sa main, et

rit au nez du spectateur. La copie de Van Dyck semble bien pâle à côté

du tableau original. Au Musée de Bruxelles, il y a le Portement de

Croix, d'une vigueur et d'un mouvement qui va au vertige. La Madeleine

essuie le sang du Sauveur avec le sang-froid d'une mère qui débarbouille

son enfant.--On peut voir au même Musée le Martyre de saint Liévin, une

scène de boucherie; pendant qu'on déchiquète la chair du martyr, et

qu'un des bourreaux en donne aux chiens avec une pince, un autre tient

dans les dents son stylet qui dégoutte de sang. Au milieu de ses

horreurs, toujours un étalage de belles et immodestes carnations.--Le

Combat des Amazones lui a donné une belle occasion de peindre une foule

de corps de femmes dans des attitudes passionnées; mais son

chef-d'oeuvre est peut-être cette terrible colonne de corps humains

qu'il a tissus ensemble dans son Jugement dernier.]

[Footnote 147: Sa famille était de Styrie. Ce qu'il y a de plus

impétueux en Europe est aux deux bouts: à l'orient, les Slaves de

Pologne, Illyrie, Styrie, etc.; à l'occident, les Celtes d'Irlande,

Écosse, etc.]

Cette frontière des races et des langues[148] européennes est un grand

théâtre des victoires de la vie et de la mort. Les hommes poussent vite,

multiplient à étouffer, puis les batailles y pourvoient. Là se combat à

jamais la grande bataille des peuples et des races. Cette bataille du

monde, qui eut lieu, dit-on, aux funérailles d'Attila, elle se

renouvelle incessamment en Belgique, entre la France, l'Angleterre et

l'Allemagne, entre les Celtes et les Germains. C'est là le coin de

l'Europe, le rendez-vous des guerres. Voilà pourquoi elles sont si

grasses, ces plaines; le sang n'a pas le temps d'y sécher! Lutte

terrible et variée! À nous les batailles de Bouvines, Roosebeck, Lens,

Steinkerke, Denain, Fontenoy, Fleurus, Jemmapes; à eux, celles des

Éperons, de Courtray. Faut-il nommer Waterloo[149]?

[Footnote 148: La Flandre hollandaise est composée de places cédées par

le traité de 1648 et par le _traité de la Barrière_ (1715). Ce nom est

significatif.--_App. 38._]

[Footnote 149: La grande bataille des temps modernes s'est livrée

précisément sur la limite des deux langues, à Waterloo. À quelques pas

en deçà de ce nom flamand, on trouve le _Mont-Saint-Jean_.--Le monticule

qu'on a élevé dans cette plaine semble un _tumulus_ barbare, celtique ou

germanique.]

Angleterre! Angleterre! vous n'avez pas combattu ce jour-là seul à seul:

vous aviez le monde avec vous. Pourquoi prenez-vous pour vous toute la

gloire? Que veut dire votre pont de Waterloo? Y a-t-il tant à

s'enorgueillir, si le reste mutilé de cent batailles, si la dernière

levée de la France, légion imberbe, sortie à peine des lycées et du

baiser des mères, s'est brisée contre votre armée mercenaire, ménagée

dans tous les combats, et gardée contre nous comme le poignard _de

miséricorde_ dont le soldat aux abois assassinait son vainqueur?

Je ne tairai rien pourtant. Elle me semble bien grande, cette odieuse

Angleterre, en face de l'Europe, en face de Dunkerque[150] et d'Anvers

en ruines[151]. Tous les autres pays, Russie, Autriche, Italie, Espagne,

France, ont leurs capitales à l'ouest et regardent au couchant; le grand

vaisseau européen semble flotter, la voile enflée du vent qui jadis

souffla de l'Asie. L'Angleterre seule a la proue à l'est, comme pour

braver le monde, _unum omnia contra_. Cette dernière terre du vieux

continent est la terre héroïque, l'asile éternel des bannis, des hommes

énergiques. Tous ceux qui ont jamais fui la servitude, druides

poursuivis par Rome, Gaulois-Romains chassés par les barbares, Saxons

proscrits par Charlemagne, Danois affamés, Normands avides, et

l'industrialisme flamand persécuté, et le calvinisme vaincu, tous ont

passé la mer, et pris pour patrie la grande île: _Arva, beata petamus

arva, divites et insulas_... Ainsi l'Angleterre a engraissé de malheurs

et grandi de ruines. Mais à mesure que tous ces proscrits, entassés dans

cet étroit asile, se sont mis à se regarder, à mesure qu'ils ont

remarqué les différences de races et de croyances qui les séparaient,

qu'ils se sont vus Kymry, Gaëls, Saxons, Danois, Normands, la haine et

le combat sont venus. Ç'a été comme ces combats bizarres dont on

régalait Rome, ces combats d'animaux étonnés d'être ensemble:

hippopotames et lions, tigres et crocodiles. Et quand les amphibies,

dans leur cirque fermé de l'Océan, se sont assez longtemps mordus et

déchirés, ils se sont jetés à la mer, ils ont mordu la France. Mais la

guerre intérieure, croyez-le bien, n'est pas finie encore. La Bête

triomphante a beau narguer le monde sur son trône des mers. Dans son

amer sourire se mêle un furieux grincement de dents, soit qu'elle n'en

puisse plus à tourner l'aigre et criante roue de Manchester, soit que le

taureau de l'Irlande, qu'elle tient à terre, se retourne et mugisse.

[Footnote 150: Les magistrats de Dunkerque supplièrent vainement la

reine Anne; ils essayèrent de prouver que les Hollandais gagneraient

plus que les Anglais à la démolition de leur ville. Il n'est point de

lecture plus douloureuse et plus humiliante pour un Français. Cherbourg

n'existait pas encore; il ne resta plus un port militaire, d'Ostende à

Brest.]

[Footnote 151: «J'ai là, disait Bonaparte, un pistolet chargé au coeur

de l'Angleterre.» «La place d'Anvers, disait-il à Saint-Hélène, est une

des grandes causes pour lesquelles je suis ici: la cession d'Anvers est

un des motifs qui m'avaient déterminé à ne pas signer la paix de

Chatillon.»]

La guerre des guerres, le combat des combats, c'est celui de

l'Angleterre et de la France; le reste est épisode. Les noms français

sont ceux des hommes qui tentèrent de grandes choses contre l'Anglais.

La France n'a qu'un saint, la Pucelle; et le nom de Guise qui leur

arracha Calais des dents, le nom des fondateurs de Brest, de Dunkerque

et d'Anvers[152], voilà, quoi que ces hommes aient fait du reste, des

noms chers et sacrés. Pour moi, je me sens personnellement obligé

envers ces glorieux champions de la France et du monde, envers ceux

qu'ils armèrent, les Duguay-Trouin, les Jean-Bart, les Surcouf, ceux qui

rendaient pensifs les gens de Plymouth, qui leur faisaient secouer

tristement la tête à ces Anglais, qui les tiraient de leur taciturnité,

qui les obligeaient d'allonger leurs monosyllabes.

[Footnote 152: Il faut entendre ici Richelieu, Louis XIV et Bonaparte.]

Histoire de France - Moyen Âge; (Vol. 2 / 10) · 第 5 / 42 段