Nord, l'industrialisme républicain est moins sorti, quoi qu'on ait dit,
de la municipalité romaine que de la protection ecclésiastique; ou
plutôt l'une et l'autre se sont accordées, confondues, l'évêque s'étant
trouvé, au moins jusqu'au neuvième siècle, de nom ou de fait, le
véritable _defensor civitatis_. L'évêque Izarn chassa les Sarrasins du
Dauphiné en 965; et jusqu'en 1044, où l'on place l'avènement des comtes
d'Albon comme dauphins, Grenoble, disent les chroniques, «avait toujours
été un franc-aleu de l'évêque». C'est aussi par des conquêtes sur les
évêques que commencèrent les comtes poitevins de Die et de Valence. Ces
barons s'appuyèrent tantôt sur les Allemands, tantôt sur les mécréants
du Languedoc[104].
[Footnote 104: D'abord les Vaudois, plus tard les protestants. Dans le
seul département de la Drôme, il y a environ trente-quatre mille
calvinistes (Peuchet). On se rappelle la lutte atroce du baron des
Adrets et de Montbrun.--Le plus célèbre des protestants dauphinois fut
Isaac Casaubon, fils du ministre de Bourdeaux sur le Roubion, né en
1559; il est enterré à Westminster.]
Besançon[105], comme Grenoble, est encore une république
ecclésiastique, sous son archevêque, prince d'empire, et son noble
chapitre[106]. Mais l'éternelle guerre de la Franche-Comté contre
l'Allemagne, y a rendu la féodalité plus pesante. La longue muraille du
Jura avec ses deux portes de Joux et de la Pierre-Pertuis, puis les
replis du Doubs, c'étaient de fortes barrières[107]. Cependant
Frédéric-Barberousse n'y établit pas moins ses enfants pour un siècle.
Ce fut sous les serfs de l'Église, à Saint-Claude, comme dans la pauvre
Nantua de l'autre côté de la montagne, que commença l'industrie de ces
contrées. Attachés à la glèbe, ils taillèrent d'abord, des chapelets
pour l'Espagne et pour l'Italie; aujourd'hui qu'ils sont libres, ils
couvrent les routes de la France de rouliers et de colporteurs.
[Footnote 105: L'ancienne devise de Besançon était: _Plût à Dieu!_--À
Salins, on lisait sur la porte d'un des forts où étaient les salines, la
devise de Philippe-le-Bon: _Autre n'auray._ Plusieurs monuments de Dijon
portaient celle de Philippe-le-Hardi: _Moult me tarde._--À Besançon
naquit l'illustre diplomate Granvelle, chancelier de Charles-Quint, mort
en 1564.]
[Footnote 106: De même à l'abbaye de Saint-Claude, transformée en évêché
en 1741, les religieux devaient faire preuve de noblesse jusqu'à leur
trisaïeul, paternel et maternel. Les chanoines devaient prouver seize
quartiers, huit de chaque côté.]
[Footnote 107: La Franche-Comté est le pays le mieux boisé de la France.
On compte trente forêts sur la Saône, le Doubs et le Lougnon.--Beaucoup
de fabriques de boulets, d'armes, etc. Beaucoup de chevaux et de boeufs,
peu de moutons; mauvaises laines.]
Sous son évêque même, Metz était libre, comme Liège, comme Lyon; elle
avait son échevin, ses Treize, ainsi que Strasbourg. Entre la grande
Meuse et la petite (la Moselle, _Mosula_), les trois villes
ecclésiastiques, Metz, Toul et Verdun[108], placées en triangle,
formaient un terrain neutre, une île, un asile aux serfs fugitifs. Les
juifs même, proscrits partout, étaient reçus dans Metz. C'était le
_border_ français entre nous et l'Empire. Là, il n'y avait point de
barrière naturelle contre l'Allemagne, comme en Dauphiné et en
Franche-Comté. Les beaux ballons des Vosges, la chaîne même de l'Alsace,
ces montagnes à formes douces et paisibles, favorisaient d'autant mieux
la guerre. Cette terre ostrasienne, partout marquée des monuments
carlovingiens[109], avec ses douze grandes maisons, ses cent vingt
pairs, avec son abbaye souveraine de Remiremont, où Charlemagne et son
fils faisaient leurs grandes chasses d'automne, où l'on portait l'épée
devant l'abbesse[110], la Lorraine offrait une miniature de l'empire
germanique. L'Allemagne y était partout pêle-mêle avec la France,
partout se trouvait la frontière. Là aussi se forma, et dans les vallées
de la Meuse et de la Moselle, et dans les forêts des Vosges, une
population vague et flottante, qui ne savait pas trop son origine,
vivait sur le commun, sur le noble et le prêtre, qui les prenaient tour
à tour à leur service. Metz était leur ville, à tous ceux qui n'en
avaient pas, ville mixte s'il en fut jamais. On a essayé en vain de
rédiger en une coutume les coutumes contradictoires de cette Babel.
[Footnote 108: _App. 28._]
[Footnote 109: On voyait à Metz le tombeau de Louis-le-Débonnaire et
l'original des Annales de Metz, mss. de 894.--Les abeilles, dont il est
si souvent question dans les Capitulaires, donnaient à Metz son hydromel
si vanté.]
[Footnote 110: Pour être _dame de Remiremont_, il fallait prouver deux
cents ans de noblesse des deux côtés.--Pour être chanoinesse, ou
_demoiselle_ à Épinal, il fallait prouver quatre générations de pères et
mères nobles. _App. 29._]
La langue française s'arrête en Lorraine, et je n'irai pas au delà. Je
'm'abstiens de franchir la montagne, de regarder l'Alsace. Le monde
germanique est dangereux pour moi. Il y a là un tout-puissant lotos qui
fait oublier la patrie. Si je vous découvrais, divine flèche de
Strasbourg, si j'apercevais mon héroïque Rhin, je pourrais bien m'en
aller au courant du fleuve, bercé par leurs légendes[111] vers la rouge
cathédrale de Mayence, vers celle de Cologne, et jusqu'à l'Océan; ou
peut-être resterais-je enchanté aux limites solennelles des deux
empires, aux ruines de quelque camp romain, de quelque fameuse église de
pèlerinage, au monastère de cette noble religieuse qui passa trois cents
ans à écouter l'oiseau de la forêt[112].
[Footnote 111: _App. 30._]
[Footnote 112: À côté de cette belle légende, où l'extase produite par
l'harmonie prolonge la vie pendant des siècles, plaçons l'histoire de
cette femme qui, sous Louis-le-Débonnaire, entendit l'orgue pour la
première fois, et mourut de ravissement. Ainsi, dans les légendes
allemandes, la musique donne la vie et la mort.]
Non, je m'arrête sur la limite des deux langues, en Lorraine, au combat
des deux races, au _Chêne des Partisans_, qu'on montre encore dans les
Vosges. La lutte de la France et de l'Empire, de la ruse héroïque et de
la force brutale, s'est personnifiée de bonne heure dans celle de
l'Allemand Zwentebold et du Français Rainier (Renier, Renard?), d'où
viennent les comtes de Hainaut. La guerre du Loup et du Renard est la
grande légende du nord de la France, le sujet des fabliaux et des poèmes
populaires: un épicier de Troyes a donné au quinzième siècle le dernier
de ces poèmes. Pendant deux cent cinquante ans la Lorraine eut des ducs
alsaciens d'origine, créatures des empereurs, et qui, au dernier
siècle, ont fini par être empereurs. Ces ducs furent presque toujours en
guerre avec l'évêque et la république de Metz[113], avec la Champagne,
avec la France; mais l'un d'eux ayant épousé, en 1255, une fille du
comte de Champagne, devenus Français par leur mère, ils secondèrent
vivement la France contre les Anglais, contre le parti anglais de
Flandre et de Bretagne. Ils se firent tous tuer ou prendre en combattant
pour la France, à Courtray, à Cassel, à Crécy, à Auray. Une fille des
frontières de Lorraine et Champagne, une pauvre paysanne, Jeanne d'Arc,
fit davantage: elle releva la moralité nationale; en elle apparut, pour
la première fois, la grande image du peuple, sous une forme virginale et
pure. Par elle, la Lorraine se trouvait attachée à la France. Le duc
même, qui avait un instant méconnu le roi et lié les pennons royaux à la
queue de son cheval, maria pourtant sa fille à un prince du sang, au
comte de Bar, René d'Anjou. Une branche cadette de cette famille a donné
dans les Guise des chefs au parti catholique contre les calvinistes
alliés de l'Angleterre et de la Hollande.
[Footnote 113: À Metz, naquirent le maréchal Fabert, Custines, et cet
audacieux et infortuné Pilâtre des Rosiers, qui le premier osa
s'embarquer dans un ballon. L'édit de Nantes en chassa les Ancillon.]
En descendant de Lorraine aux Pays-Bas par les Ardennes, la Meuse,
d'agricole et industrielle, devient de plus en plus militaire. Verdun et
Stenay, Sedan, Mézières et Givet, Maëstricht, une foule de places
fortes, maîtrisent son cours. Elle leur prête ses eaux, elle les couvre
ou leur sert de ceinture. Tout ce pays est boisé, comme pour masquer la
défense et l'attaque aux approches de la Belgique. La grande forêt
d'Ardenne, la _profonde_ (ar duinn), s'étend de tous côtés, plus vaste
qu'imposante. Vous rencontrez des villes, des bourgs, des pâturages;
vous vous croyez sorti des bois, mais ce ne sont là que des clairières.
Les bois recommencent toujours; toujours les petits chênes, humble et
monotone océan végétal, dont vous apercevez de temps à autre, du sommet
de quelque colline, les uniformes ondulations. La forêt était bien plus
continue autrefois. Les chasseurs pouvaient courir, toujours à l'ombre,
de l'Allemagne, du Luxembourg en Picardie, de Saint-Hubert à
Notre-Dame-de-Liesse. Bien des histoires se sont passées sous ces
ombrages; ces chênes tout chargés de gui, ils en savent long, s'ils
voulaient raconter. Depuis les mystères des druides jusqu'aux guerres du
Sanglier des Ardennes, au quinzième siècle; depuis le cerf miraculeux
dont l'apparition convertit saint Hubert, jusqu'à la blonde Iseult et
son amant. Ils dormaient, sur la mousse, quand l'époux d'Iseult les
surprit; mais il les vit si beaux, si sages, avec la large épée qui les
séparait, qu'il se retira discrètement.
Il faut voir, au delà de Givet, le Trou du Han, où naguère on n'osait
encore pénétrer; il faut voir les solitudes de Layfour et les noirs
rochers de la Dame de Meuse, la table de l'enchanteur Maugis,
l'ineffaçable empreinte que laissa dans le roc le pied du cheval de
Renaud. Les quatre fils Aymon sont à Château-Renaud comme à Uzès, aux
Ardennes comme en Languedoc. Je vois encore la fileuse qui, pendant son
travail, tient sur les genoux le précieux volume de la Bibliothèque
bleue, le livre héréditaire, usé, noirci dans la veillée[114].
[Footnote 114: Là se lit comment le bon Renaud joua maint tour à
Charlemagne, comment il eut pourtant bonne fin, s'étant fait humblement
chevalier maçon, et portant sur son dos des blocs énormes pour bâtir la
sainte église de Cologne.]
Ce sombre pays des Ardennes ne se rattache pas naturellement à la
Champagne. Il appartient à l'évêché de Metz, au bassin de la Meuse, au
vieux royaume d'Ostrasie. Quand vous avez passé les blanches et
blafardes campagnes qui s'étendent de Reims à Rethel, la Champagne est
finie. Les bois commencent; avec les bois, les pâturages et les petits
moutons des Ardennes. La craie a disparu; le rouge mat de la tuile fait
place au sombre éclat de l'ardoise; les maisons s'enduisent de limaille
de fer. Manufactures d'armes, tanneries, ardoisières, tout cela n'égaye
pas le pays. Mais la race est distinguée: quelque chose d'intelligent,
de sobre, d'économe; la figure un peu sèche, et taillée à vives arêtes.
Ce caractère de sécheresse et de sévérité n'est point particulier à la
petite Genève de Sedan; il est presque partout le même. Le pays n'est
pas riche, et l'ennemi à deux pas; cela donne à penser. L'habitant est
sérieux. L'esprit critique domine. C'est l'ordinaire chez les gens qui
sentent qu'ils valent mieux que leur fortune.
* * * * *
Derrière cette rude et héroïque zone de Dauphiné, Franche-Comté,
Lorraine, Ardennes, s'en développe une autre tout autrement douce, et
plus féconde des fruits de la pensée. Je parle des provinces du
Lyonnais, de la Bourgogne et de la Champagne. Zone vineuse, de poésie
inspirée, d'éloquence, d'élégante et ingénieuse littérature. Ceux-ci
n'avaient pas, comme les autres, à recevoir et renvoyer sans cesse le
choc de l'invasion étrangère. Ils ont pu, mieux abrités, cultiver à
loisir la fleur délicate de la civilisation.
D'abord, tout près du Dauphiné, la grande et aimable ville de Lyon, avec
son génie éminemment sociable, unissant les peuples comme les
fleuves[115]. Cette pointe du Rhône et de la Saône semble avoir été
toujours un lieu sacré. Les Segusii de Lyon dépendaient du peuple
druidique des Édues. Là, soixante tribus de la Gaule dressèrent l'autel
d'Auguste, et Caligula y établit ces combats d'éloquence où le vaincu
était jeté dans le Rhône, s'il n'aimait mieux effacer son discours avec
sa langue. À sa place, on jetait des victimes dans le fleuve, selon le
vieil usage celtique et germanique. On montre au pont de Saint-Nizier
l'_arc merveilleux_ d'où l'on précipitait les taureaux.
[Footnote 115: La Saône jusqu'au Rhône, et le Rhône jusqu'à la mer,
séparaient la France de l'Empire. Lyon, bâtie surtout sur la rive gauche
de la Saône, était une cité impériale; mais les comtes de Lyon
relevaient de la France pour les faubourgs de Saint-Just et de
Saint-Irénée.]
La fameuse table de bronze, où on lit encore le discours de Claude pour
l'admission des Gaulois dans le sénat, est la première de nos antiquités
nationales, le signe de notre initiation dans le monde civilisé. Une
autre initiation, bien plus sainte, a son monument dans les catacombes
de Saint-Irénée, dans la crypte de Saint-Pothin, dans Fourvières, la
montagne des pèlerins. Lyon fut le siège de l'administration romaine,
puis de l'autorité ecclésiastique pour les quatre Lyonnaises (Lyon,
Tours, Sens et Rouen), c'est-à-dire pour toute la Celtique. Dans les
terribles bouleversements des premiers siècles du moyen âge, cette
grande ville ecclésiastique ouvrit son sein à une foule de fugitifs, et
se peupla de la dépopulation générale, à peu près comme Constantinople
concentra peu à peu en elle tout l'empire grec, qui reculait devant les
Arabes ou les Turcs. Cette population n'avait ni champs ni terre, rien
que ses bras et son Rhône; elle fut industrielle et commerçante.
L'industrie y avait commencé dès les Romains. Nous avons des
inscriptions tumulaires: _À la mémoire d'un vitrier africain_, habitant
de Lyon. _À la mémoire d'un vétéran des légions, marchand de
papier_[116]. Cette fourmilière laborieuse, enfermée entre les rochers
et la rivière, entassée dans les rues sombres qui y descendent, sous la
pluie et l'éternel brouillard, elle eut sa vie morale pourtant et sa
poésie. Ainsi notre maître Adam, le menuisier de Nevers, ainsi les
meistersaengers de Nuremberg et de Francfort, tonneliers, serruriers,
forgerons, aujourd'hui encore le ferblantier de Nuremberg. Ils rêvèrent
dans leurs cités obscures la nature qu'ils ne voyaient pas, et ce beau
soleil qui leur était envié. Ils martelèrent dans leurs noirs ateliers
des idylles sur les champs, les oiseaux et les fleurs. À Lyon,
l'inspiration poétique ne fut point la nature, mais l'amour: plus d'une
jeune marchande, pensive dans le demi-jour de l'arrière-boutique,
écrivit, comme Louise Labbé, comme Pernette Guillet, des vers pleins de
tristesse et de passion, qui n'étaient pas pour leurs époux. L'amour de
Dieu, il faut le dire, et le plus doux mysticisme, fut encore un
caractère lyonnais. L'Église de Lyon fut fondée par l'_homme du désir_
([Grec: Potheinos], saint Pothin). Et c'est à Lyon que, dans les
derniers temps, saint Martin, l'_homme du désir_, établit son
école[117]. Ballanche y est né[118]. L'auteur de l'_Imitation_, Jean
Gerson, voulut y mourir[119].
[Footnote 116: Millin.]
[Footnote 117: Il était né à Amboise en 1743.--Il n'y a pas longtemps
encore, on chantait l'office à Lyon sans orgues, livres, ni instruments
comme au premier âge du christianisme.]
[Footnote 118: Ainsi que Ampère, De Gerando, Camille Jordan, de
Senancour. Leurs familles du moins sont lyonnaises.]
[Footnote 119: En 1429.--Saint Rémi de Lyon soutint contre Jean Scot le
parti de Gotteschalk et de la grâce.--Selon Du Boulay, c'est à Lyon que
fut enseigné d'abord le dogme de l'Immaculée Conception.--Sous Louis
XIII, un seul homme, Denis de Marquemont, fonda à Lyon quinze couvents.]
C'est une chose bizarre et contradictoire en apparence que le mysticisme
ait aimé à naître dans ces grandes cités industrielles, comme
aujourd'hui Lyon et Strasbourg. Mais c'est que nulle part le coeur de
l'homme n'a plus besoin du ciel. Là où toutes les voluptés grossières
sont à portée, la nausée vient bientôt. La vie sédentaire aussi de
l'artisan, assis à son métier, favorise cette fermentation intérieure de
l'âme. L'ouvrier en soie, dans l'humide obscurité des rues de Lyon, le
tisserand d'Artois et de Flandre, dans la cave où il vivait, se
créèrent un monde, au défaut du monde, un paradis moral de doux songes
et de visions; en dédommagement de la nature qui leur manquait, ils se
donnèrent Dieu. Aucune classe d'hommes n'alimenta de plus de victimes
les bûchers du moyen âge. Les Vaudois d'Arras eurent leurs martyrs,
comme ceux de Lyon. Ceux-ci, disciples du marchand Valdo, Vaudois ou
pauvres de Lyon, comme on les appelait, tâchaient de revenir aux
premiers jours de l'Évangile. Ils donnaient l'exemple d'une touchante
fraternité; et cette union des cours ne tenait pas uniquement à la
communauté des opinions religieuses. Longtemps après les Vaudois, nous
trouvons à Lyon des contrats où deux amis s'adoptent l'un l'autre, et
mettent en commun leur fortune et leur vie[120].
[Footnote 120: Après avoir rédigé cet acte, les frères adoptifs
s'envoyaient des chapeaux de fleurs et des coeurs d'or.]
Le génie de Lyon est plus moral, plus sentimental du moins, que celui de
la Provence; cette ville appartient déjà au Nord. C'est un centre du
Midi, qui n'est point méridional, et dont le Midi ne veut pas. D'autre
part la France a longtemps renié Lyon, comme étrangère, ne voulant point
reconnaître la primatie ecclésiastique d'une ville impériale. Malgré sa
belle situation sur deux fleuves, entre tant de provinces, elle ne
pouvait s'étendre. Elle avait derrière les deux Bourgognes, c'est-à-dire
la féodalité française, et celle de l'Empire; devant, les Cévennes, et
ses envieuses, Vienne et Grenoble.
En remontant de Lyon au nord, vous avez à choisir entre Chalon et
Autun. Les Segusii lyonnais étaient une colonie de cette dernière
ville[121], Autun, la vieille cité druidique[122], avait jeté Lyon au
confluent du Rhône et et de la Saône, à la pointe de ce grand triangle
celtique dont la base était l'Océan, de la Seine à la Loire. Autun et
Lyon, la mère et la fille, ont eu des destinées toutes diverses. La
fille, assise sur la grande route des peuples, belle, aimable et facile,
a toujours prospéré et grandi; la mère, chaste et sévère, est restée
seule sur son torrentueux Arroux, dans l'épaisseur de ses forêts
mystérieuses, entre ses cristaux et ses laves. C'est elle qui amena les
Romains dans les Gaules, et leur premier soin fut d'élever Lyon contre
elle. En vain, Autun quitta son nom sacré de Bibracte pour s'appeler
Augustodunum, et enfin Flavia; en vain elle déposa sa divinité[123], et
se fit de plus en plus romaine. Elle déchut toujours; toutes les grandes
guerres des Gaules se décidèrent autour d'elle et contre elle. Elle ne
garda pas même ses fameuses écoles. Ce qu'elle garda, ce fut son génie
austère. Jusqu'aux temps modernes, elle a donné des hommes d'État, des
légistes, le chancelier Rolin, les Montholon, les Jeannin, et tant
d'autres. Cet esprit sévère s'étend loin à l'ouest et au nord. De
Vézelay, Théodore de Bèze, l'orateur du calvinisme, le verbe de Calvin.
[Footnote 121: _App. 31._]
[Footnote 122: Autun avait dans ses armes d'abord le serpent druidique,
puis le porc, l'animal qui se nourrit du gland celtique.]
[Footnote 123: _App. 32._]
La sèche et sombre contrée d'Autun et du Morvan n'a rien de l'aménité
bourguignonne. Celui qui veut connaître la vraie Bourgogne, l'aimable
et vineuse Bourgogne, doit remonter la Saône par Chalon, puis tourner
par la Côte-d'Or au plateau de Dijon, et redescendre vers Auxerre; bon
pays, où les villes mettent des pampres dans leurs armes[124], où tout
le monde s'appelle frère ou cousin, pays de bons vivants et de joyeux
noëls[125]. Aucune province n'eut plus grandes abbayes, plus riches,
plus fécondes en colonies lointaines: Saint-Benigne à Dijon; près de
Mâcon, Cluny; enfin Cîteaux, à deux pas de Chalon. Telle était la
splendeur de ces monastères, que Cluny reçut une fois le pape, le roi de
France, et je ne sais combien de princes avec leur suite, sans que les
moines se dérangeassent. Cîteaux fut plus grande encore, ou du moins
plus féconde. Elle est la mère de Clairvaux, la mère de saint Bernard;
son abbé, l'_abbé des abbés_, était reconnu pour chef d'ordre, en 1491,
par trois mille deux cent cinquante-deux monastères. Ce sont les moines
de Cîteaux qui, au commencement du treizième siècle, fondèrent les
ordres militaires d'Espagne, et prêchèrent la croisade des Albigeois,
comme saint Bernard avait prêché la seconde croisade de Jérusalem. La
Bourgogne est le pays des orateurs, celui de la pompeuse et solennelle
éloquence. C'est de la partie élevée de la province, de celle qui verse
la Seine, de Dijon et de Montbar, que sont parties les voix les plus
retentissantes de la France, celles de saint Bernard, de Bossuet et de
Buffon. Mais l'aimable sentimentalité de la Bourgogne est remarquable
sur d'autres points, avec plus de grâce au nord, plus d'éclat au midi.
Vers Semur, madame de Chantal et sa petite-fille, madame de Sévigné; à
Mâcon, Lamartine, le poète de l'âme religieuse et solitaire; à
Charolles, Edgar Quinet, celui de l'histoire et de l'humanité[126].
[Footnote 124: Voyez les armes de Dijon et de Beaune. _App. 33._]
[Footnote 125: Voy. le curieux recueil de la Monnoye.--Piron était de
Dijon (né en 1640, mort en 1727.)]
[Footnote 126: Notre cher et grand Quinet, né à Bourg, a été élevé à
Charolles. _App. 34._]
La France n'a pas d'élément plus liant que la Bourgogne, plus capable de
réconcilier le Nord et le Midi. Ses comtes ou ducs, sortis de deux
branches des Capets, ont donné, au douzième siècle, des souverains aux
royaumes d'Espagne; plus tard, à la Franche-Comté, à la Flandre, à tous
les Pays-Bas. Mais ils n'ont pu descendre la vallée de la Seine, ni
s'établir dans les plaines du centre, malgré le secours des Anglais. Le
pauvre _roi de Bourges_[127], d'Orléans et de Reims, l'a emporté sur le
grand duc de Bourgogne. Les communes de France, qui avaient d'abord
soutenu celui-ci, se rallièrent peu à peu contre l'oppresseur des
communes de Flandre.
[Footnote 127: Charles VII.]
Ce n'est pas en Bourgogne que devait s'achever le destin de la France.
Cette province féodale ne pouvait lui donner la forme monarchique et
démocratique à laquelle elle tendait. Le génie de la France devait
descendre dans les plaines décolorées du centre, abjurer l'orgueil et
l'enflure, la forme oratoire elle-même, pour porter son dernier fruit,
le plus exquis, le plus français. La Bourgogne semble avoir encore
quelque chose de ses Burgundes; la sève enivrante de Beaune et de Mâcon
trouble comme celle du Rhin. L'éloquence bourguignonne tient de la
rhétorique. L'exubérante beauté des femmes de Vermanton et d'Auxerre
n'exprime pas mal cette littérature et l'ampleur de ses formes. La chair
et le sang dominent ici; l'enflure aussi, et la sentimentalité vulgaire.
Citons seulement Crébillon, Longepierre et Sedaine. Il nous faut quelque
chose de plus sobre et de plus sévère pour former le noyau de la France.
C'est une triste chute que de tomber de la Bourgogne dans la Champagne,
de voir, après ces riants coteaux, des plaines basses et crayeuses. Sans
parler du désert de la Champagne-Pouilleuse, le pays est généralement
plat, pâle, d'un prosaïsme désolant. Les bêtes sont chétives; les
minéraux, les plantes peu variés. De maussades rivières traînent leur
eau blanchâtre entre deux rangs de jeunes peupliers. La maison, jeune
aussi, et caduque en naissant, tâche de défendre un peu sa frêle
existence en s'encapuchonnant tant qu'elle peut d'ardoises, au moins de
pauvres ardoises de bois; mais sous sa fausse ardoise, sous sa peinture
délavée par la pluie, perce la craie, blanche, sale, indigente.