Le droit romain est bien une autre ruine, et tout autrement imposante.

C'est à lui, aux vieilles franchises qui l'accompagnaient, que le

Languedoc a dû de faire exception à la maxime féodale: Nulle terre sans

seigneur. Ici la présomption était toujours pour la liberté. La

féodalité ne put s'y introduire qu'à la faveur de la croisade, comme

auxiliaire de l'Église, comme _familière_ de l'Inquisition. Simon de

Monfort y établit quatre cent trente-quatre fiefs. Mais cette colonie

féodale, gouvernée par la coutume de Paris, n'a fait que préparer

l'esprit républicain de la province à la centralisation monarchique.

Pays de liberté politique et de servitude religieuse, plus fanatique

que dévot, le Languedoc a toujours nourri un vigoureux esprit

d'opposition. Les catholiques même y ont eu leur protestantisme sous la

forme janséniste. Aujourd'hui encore, à Alet, on gratte le tombeau de

Pavillon, pour en boire la cendre qui guérit la fièvre. Les Pyrénées ont

toujours fourni des hérétiques, depuis Vigilance et Félix d'Urgel. Le

plus obstiné des sceptiques, celui qui a cru le plus au doute, Bayle,

est de Carlat. De Limoux, les Chénier[76], les frères rivaux, non

pourtant, comme on l'a dit, jusqu'au fratricide; de Carcassonne, Fabre

d'Églantine. Au moins l'on ne refusera pas à cette population la

vivacité et l'énergie. Énergie meurtrière, violence tragique. Le

Languedoc, placé au coude du Midi, dont il semble l'articulation et le

noeud, a été souvent froissé dans la lutte des races et des religions.

Je parlerai ailleurs de l'effroyable catastrophe du treizième siècle.

Aujourd'hui encore, entre Nîmes et la montagne de Nîmes, il y a une

haine traditionnelle qui, il est vrai, tient de moins en moins à la

religion: ce sont les Guelfes et les Gibelins. Ces Cévennes sont si

pauvres et si rudes; il n'est pas étonnant qu'au point de contact avec

la riche contrée de la plaine, il y ait un choc plein de violence et de

rage envieuse. L'histoire de Nîmes n'est qu'un combat de taureaux.

[Footnote 76: _App. 21._]

Le fort et dur génie du Languedoc n'a pas été assez distingué de la

légèreté spirituelle de la Guyenne et de la pétulance emportée de la

Provence. Il y a pourtant entre le Languedoc et la Guyenne la même

différence qu'entre les Montagnards et les Girondins, entre Fabre et

Barnave, entre le vin fumeux de Lunel et le vin de Bordeaux. La

conviction est forte, intolérante en Languedoc, souvent atroce, et

l'incrédulité aussi. La Guyenne, au contraire, le pays de Montaigne et

de Montesquieu, est celui des croyances flottantes; Fénelon, l'homme le

plus religieux qu'ils aient eu, est presque un hérétique. C'est bien pis

en avançant vers la Gascogne, pays de pauvres diables, très nobles et

très gueux, de drôles de corps, qui auraient tous dit, comme leur Henri

IV: _Paris vaut bien une messe_; ou, comme il écrivait à Gabrielle, au

moment de l'abjuration: _Je vais faire le saut périlleux!_[77] Ces

hommes veulent à tout prix réussir, et réussissent. Les Armagnacs

s'allièrent aux Valois; les Albret, mêlés aux Bourbons, ont fini par

donner des rois à la France.

[Footnote 77: Un proverbe gascon dit: Tout bon Gascon peut se dédire

trois fois. (_Tout boun Gascoun qués pot réprenqué très coqs._)]

Le génie provençal aurait plus d'analogie, sous quelque rapport, avec le

génie gascon qu'avec le languedocien. Il arrive souvent que les peuples

d'une même zone sont alternés ainsi; par exemple, l'Autriche, plus

éloignée de la Souabe que de la Bavière, en est plus rapprochée par

l'esprit. Riveraines du Rhône, coupées symétriquement par des fleuves ou

torrents qui se répondent (le Gard à la Durance, et le Var à l'Hérault),

les provinces de Languedoc et de Provence forment à elles deux notre

littoral sur la Méditerranée. Ce littoral a des deux côtés ses étangs,

ses marais, ses vieux volcans. Mais le Languedoc est un système complet,

un dos de montagnes ou collines avec les deux pentes: c'est lui qui

verse les fleuves à la Guyenne et à l'Auvergne. La Provence est adossée

aux Alpes; elle n'a point les Alpes, ni les sources de ses grandes

rivières; elle n'est qu'un prolongement, une pente des monts vers le

Rhône et la mer; au bas de cette pente, et le pied dans l'eau, sont ses

belles villes, Marseille, Arles, Avignon. En Provence toute la vie est

au bord. Le Languedoc, au contraire, dont la côte est moins favorable,

tient ses villes en arrière de la mer et du Rhône. Narbonne,

Aigues-Mortes et Cette ne veulent point être des ports[78]. Aussi

l'histoire du Languedoc est plus continentale que maritime; ses grands

événements sont les luttes de la liberté religieuse. Tandis que le

Languedoc recule devant la mer, la Provence y entre, elle lui jette

Marseille et Toulon; elle semble élancée aux courses maritimes, aux

croisades, aux conquêtes d'Italie et d'Afrique.

[Footnote 78: Trois essais impuissants des Romains, de saint Louis, et

de Louis XIV.]

La Provence a visité, a hébergé tous les peuples. Tous ont chanté les

chants, dansé les danses d'Avignon, de Beaucaire; tous se sont arrêtés

aux passages du Rhône, à ces grands carrefours des routes du Midi[79].

Les saints de Provence (de vrais saints que j'honore) leur ont bâti des

ponts[80] et commencé la fraternité de l'Occident. Les vives et belles

filles d'Arles et d'Avignon, continuant cette oeuvre, ont pris par la

main le Grec, l'Espagnol, l'Italien, leur ont, bon gré mal gré, mené la

farandole[81]. Et ils n'ont plus voulu se rembarquer. Ils ont fait en

Provence des villes grecques, mauresques, italiennes. Ils ont préféré

les figues fiévreuses de Fréjus[82] à celles d'Ionie ou de Tusculum,

combattu les torrents, cultivé en terrasses les pentes rapides, exigé le

raisin des coteaux pierreux qui ne donnent que thym et lavande.

[Footnote 79: Ce pont d'Avignon, tant chanté, succédait au pont de bois

d'Arles qui, dans son temps, avait reçu ces grandes réunions d'hommes,

comme depuis Avignon et Beaucaire.]

[Footnote 80: Le berger saint Benezet reçut, dans une vision, l'ordre de

construire le pont d'Avignon; l'évêque n'y crut qu'après que Benezet eut

porté sur son dos, pour première pierre, un roc énorme. Il fonda l'ordre

des _frères pontifes_, qui contribuèrent à la construction du pont du

Saint-Esprit, et qui en avaient commencé un sur la Durance.]

[Footnote 81: L'une des quatre espèces de farandoles que distingue

Fischer s'appelle la _Turque_; une autre, la _Moresque_. Ces noms et les

rapports de plusieurs de ces danses avec le _bolero_, doivent faire

présumer que ce sont les Sarrasins qui en ont laissé l'usage en France.]

[Footnote 82: _App. 22._]

Cette poétique Provence n'en est pas moins un rude pays. Sans parler de

ses marais pontins, et du val d'Olioulles, et de la vivacité de tigre du

paysan de Toulon, ce vent éternel qui enterre dans le sable les arbres

du rivage, qui pousse les vaisseaux à la côte, n'est guère moins funeste

sur terre que sur mer. Les coups de vent, brusques et subits, saisissent

mortellement. Le Provençal est trop vif pour s'emmailloter du manteau

espagnol. Et ce puissant soleil aussi, la fête ordinaire de ce pays de

fêtes, il donne rudement sur la tête, quand d'un rayon il transfigure

l'hiver en été. Il vivifie l'arbre, il le brûle. Et les gelées brûlent

aussi. Plus souvent des orages, des ruisseaux qui deviennent des

fleuves. Le laboureur ramasse son champ au bas de la colline, ou le suit

voguant à grande eau, et s'ajoutant à la terre du voisin. Nature

capricieuse, passionnée, colère et charmante.

Le Rhône est le symbole de la contrée, son fétiche, comme le Nil est

celui de l'Égypte. Le peuple n'a pu se persuader que ce fleuve ne fût

qu'un fleuve; il a bien vu que la violence du Rhône était de la

colère[83], et reconnu les convulsions d'un monstre dans ses gouffres

tourbillonnants. Le monstre, c'est le _drac_, la _tarasque_, espèce de

tortue-dragon, dont on promène la figure à grand bruit dans certaines

fêtes[84]. Elle va jusqu'à l'église, heurtant tout sur son passage. La

fête n'est pas belle s'il n'y a pas au moins un bras cassé.

[Footnote 83: _App. 23._]

[Footnote 84: Le jour de Sainte-Marthe, une jeune fille mène le monstre

enchaîné à l'église pour qu'il meure sous l'eau bénite qu'on lui jette.]

Ce Rhône, emporté comme un taureau qui a vu du rouge, vient donner

contre son delta de la Camargue, l'île des taureaux et des beaux

pâturages. La fête de l'île, c'est la _Ferrade_. Un cercle de chariots

est chargé de spectateurs. On y pousse à coups de fourche les taureaux

qu'on veut marquer. Un homme adroit et vigoureux renverse le jeune

animal, et, pendant qu'on le tient à terre, on offre le fer rouge à une

dame invitée; elle descend et l'applique elle-même sur la bête écumante.

Voilà le génie de la basse Provence, violent, bruyant, barbare, mais non

sans grâce. Il faut voir ces danseurs infatigables danser la moresque,

les sonnettes aux genoux, ou exécuter à neuf, à onze, à treize, la danse

des épées, le _bacchuber_, comme disent leurs voisins de Gap; ou bien, à

Riez, jouer tous les ans la _bravade_ des Sarrasins[85]. Pays de

militaires, des Agricola, des Baux, des Crillon; pays des marins

intrépides; c'est une rude école que ce golfe de Lion. Citons le bailli

de Suffren, et ce renégat qui mourut capitan-pacha en 1706; nommons le

mousse Paul (il ne s'est jamais connu d'autre nom); né sur mer, d'une

blanchisseuse, dans une barque battue par la tempête, il devint amiral

et donna sur son bord une fête à Louis XIV; mais il ne méconnaissait pas

pour cela ses vieux camarades, et voulut être enterré avec les pauvres,

auxquels il laissa tout son bien.

[Footnote 85: Dans les Pyrénées, c'est Renaud, monté sur son bon cheval

Bayard, qui délivre une jeune fille des mains des infidèles.]

Cet esprit d'égalité ne peut surprendre dans ce pays de républiques, au

milieu des cités grecques et des municipes romains. Dans les campagnes

même, le servage n'a jamais pesé comme dans le reste de la la France.

Ces paysans étaient leurs propres libérateurs et les vainqueurs des

Maures; eux seuls pouvaient cultiver la colline abrupte, et resserrer le

lit du torrent. Il fallait contre une telle nature des mains libres,

intelligentes.

Libre et hardi fut encore l'essor de la Provence dans la littérature,

dans la philosophie. La grande réclamation du Breton Pélage en faveur de

la liberté humaine fut accueillie, soutenue en Provence par Faustus,

par Cassien, par cette noble école de Lérins, la gloire du cinquième

siècle. Quand le Breton Descartes affranchit la philosophie de

l'influence théologique, le Provençal Gassendi tenta la même révolution

au nom du sensualisme. Et au dernier siècle, les athées de Saint-Malo,

Maupertuis et La Mettrie, se rencontrèrent chez Frédéric, avec un athée

provençal (d'Argens).

Ce n'est pas sans raison que la littérature du Midi, au douzième et au

treizième siècle, s'appelle la littérature provençale. On vit alors tout

ce qu'il y a de subtil et de gracieux dans le génie de cette contrée.

C'est le pays des beaux parleurs, abondants, passionnés (au moins pour

la parole), et quand ils veulent, artisans obstinés de langage; ils ont

donné Massillon, Mascaron, Fléchier, Maury, les orateurs et les

rhétheurs. Mais la Provence entière, municipes, Parlement et noblesse,

démagogie et rhétorique, le tout couronné d'une magnifique insolence

méridionale s'est rencontré dans Mirabeau, le col du taureau, la force

du Rhône.

Comment ce pays-là n'a-t-il pas vaincu et dominé la France? Il a bien

vaincu l'Italie au treizième siècle. Comment est-il si terne maintenant,

en exceptant Marseille, c'est-à-dire la mer? Sans parler des côtes

malsaines, et des villes qui se meurent, comme Fréjus[86], je ne vois

partout que ruines. Et il ne s'agit pas ici de ces beaux restes de

l'antiquité, de ces ponts romains, de ces aqueducs, de ces arcs de

Saint-Remi et d'Orange, et de tant d'autres monuments. Mais dans

l'esprit du peuple, dans sa fidélité aux vieux usages[87], qui lui

donnent une physionomie si originale et si antique; là aussi je trouve

une ruine. C'est un peuple qui ne prend pas le temps passé au sérieux,

et qui pourtant en conserve la trace[88]. Un pays traversé par tous les

peuples, aurait dû, ce semble, oublier davantage; mais non, il s'est

obstiné dans ses souvenirs. Sous plusieurs rapports, il appartient,

comme l'Italie, à l'antiquité.

[Footnote 86: _App. 24._]

[Footnote 87: Dans ses jolies danses moresques, dans les _romérages_ de

ses bourgs, dans les usages de la bûche _calendaire_, des pois chiches à

certaines fêtes, dans tant d'autres coutumes. _App. 25._]

[Footnote 88: La procession du bon roi René, à Aix, est une parade

dérisoire de la fable, de l'histoire et de la Bible. _App. 26._]

Franchissez les tristes embouchures du Rhône obstruées et marécageuses,

comme celles du Nil et du Pô. Remontez à la ville d'Arles. La vieille

métropole du christianisme dans nos contrées méridionales, avait cent

mille âmes au temps des Romains; elle en a vingt mille aujourd'hui; elle

n'est riche que de morts et de sépulcres[89]. Elle a été longtemps le

tombeau commun, la nécropole des Gaules. C'était un bonheur souhaité de

pouvoir reposer dans ses champs Élysiens (les Aliscamps). Jusqu'au

douzième siècle, dit-on, les habitants des deux rives mettaient, avec

une pièce d'argent, leurs morts dans un tonneau enduit de poix, qu'on

abandonnait au fleuve; ils étaient fidèlement recueillis. Cependant

cette ville a toujours décliné. Lyon l'a bientôt remplacée dans la

primatie des Gaules; le royaume de Bourgogne, dont elle fut la capitale,

a passé rapide et obscur; ses grandes familles se sont éteintes.

[Footnote 89:

Si come ad Arli, ove 'l Rodano stagna,

Fanno i sepolcri tutto 'l loco varo.

DANTE, Inferno, c. IX.]

Quand de la côte et des pâturages d'Arles on monte aux collines

d'Avignon, puis aux montagnes qui approchent des Alpes, on s'explique la

ruine de la Provence. Ce pays tout excentrique n'a de grandes villes

qu'à ses frontières. Ces villes étaient en grande partie des colonies

étrangères; la partie vraiment provençale était la moins puissante. Les

comtes de Toulouse finirent par s'emparer du Rhône, les Catalans de la

côte et des ports; les Baux, les Provençaux indigènes, qui avaient jadis

délivré le pays des Maures, eurent Forcalquier, Sisteron, c'est-à-dire

l'intérieur. Ainsi allaient en pièces les États du Midi, jusqu'à ce que

vinrent les Français qui renversèrent Toulouse, rejetèrent les Catalans

en Espagne, unirent les Provençaux, et les menèrent à la conquête de

Naples. Ce fut la fin des destinées de la Provence. Elle s'endormit avec

Naples sous un même maître. Rome prêta son pape à Avignon; les richesses

et les scandales abondèrent. La religion était bien malade dans ces

contrées, surtout depuis les Albigeois; elle fut tuée par la présence

des papes. En même temps s'affaiblissaient et venaient à rien les

vieilles libertés des municipes du Midi. La liberté romaine et la

religion romaine, la république et le christianisme, l'antiquité et le

moyen âge, s'y éteignaient en même temps. Avignon fut le théâtre de

cette décrépitude. Aussi ne croyez pas que ce soit seulement pour Laure

que Pétrarque ait tant pleuré à la source de Vaucluse; l'Italie aussi

fut sa Laure, et la Provence, et tout l'antique Midi qui se mourait

chaque jour[90].

[Footnote 90: Je ne sais lequel est le plus touchant des plaintes du

poète sur les destinées de l'Italie, ou de ses regrets lorsqu'il a perdu

Laure. Je ne résiste pas au plaisir de citer ce sonnet admirable où le

pauvre vieux poète s'avoue enfin qu'il n'a poursuivi qu'une ombre:

«Je le sens et le respire encore, c'est mon air d'autrefois. Les voilà,

les douces collines où naquit la belle lumière, qui, tant que le ciel le

permit, remplit mes yeux de joie et de désir, et maintenant les gonfle

de pleurs.

«Ô fragile espoir! ô folles pensées!... l'herbe, est veuve, et troubles

sont les ondes. Il est vide et froid, le nid qu'elle occupait, ce nid où

j'aurais voulu vivre et mourir!

«J'espérais, sur ses douces traces, j'espérais de ses beaux yeux qui ont

consumé mon coeur, quelque repos après tant de fatigues.

«Cruelle, ingrate servitude! j'ai brûlé tant qu'a duré l'objet de mes

feux, et aujourd'hui je vais pleurant sa cendre.»

Sonnet CCLXXIX.]

La Provence, dans son imparfaite destinée, dans sa forme incomplète, me

semble un chant des troubadours, un canzone de Pétrarque; plus d'élan

que de portée. La végétation africaine des côtes est bientôt bornée par

le vent glacial des Alpes. Le Rhône court à la mer, et n'y arrive pas.

Les pâturages font place aux sèches collines, parées tristement de myrte

et de lavande, parfumées et stériles.

La poésie de ce destin du Midi semble reposer dans la mélancolie de

Vaucluse, dans la tristesse ineffable et sublime de la Sainte-Baume,

d'où l'on voit les Alpes et les Cévennes, le Languedoc et la Provence,

au delà, la Méditerranée. Et moi aussi, j'y pleurerais comme Pétrarque

au moment de quitter ces belles contrées.

Mais il faut que je fraye ma route vers le nord, aux sapins du Jura, aux

chênes des Vosges et des Ardennes, vers les plaines décolorées du Berry

et de la Champagne. Les provinces que nous venons de parcourir, isolées

par leur originalité même, ne me pourraient servir à composer l'unité de

la France. Il y faut des éléments plus liants, plus dociles; il faut des

hommes plus disciplinaires, plus capables de former un noyau compact,

pour fermer la France du Nord aux grandes invasions de terre et de mer,

aux Allemands et aux Anglais. Ce n'est pas trop pour cela des

populations serrées du centre, des bataillons normands, picards, des

massives et profondes légions de la Lorraine et de l'Alsace.

Les Provençaux appellent les Dauphinois les _Franciaux_. Le Dauphiné

appartient déjà à la vraie France, la France du Nord. Malgré la

latitude, cette province est septentrionale. Là commence cette zone de

pays rudes et d'hommes énergiques qui couvrent la France à l'est.

D'abord le Dauphiné, comme une forteresse sous le vent des Alpes; puis

le marais de la Bresse; puis dos à dos la Franche-Comté et la Lorraine,

attachées ensemble par les Vosges, qui versent à celle-ci la Moselle, à

l'autre la Saône et le Doubs. Un vigoureux génie de résistance et

d'opposition signale ces provinces. Cela peut être incommode au dedans,

mais c'est notre salut contre l'étranger. Elles donnent aussi à la

science des esprits sévères et analytiques: Mably et Condillac son

frère, sont de Grenoble; d'Alembert est Dauphinois par sa mère; de

Bourg-en-Bresse, l'astronome Lalande, et Bichat, le grand

anatomiste[91].

[Footnote 91: Même esprit critique en Franche-Comté; ainsi Guillaume de

Saint-Amour, l'adversaire du mysticisme des ordres mendiants, le

grammairien d'Olivet, etc. Si nous voulions citer quelques-uns des plus

distingués de nos contemporains, nous pourrions nommer Charles Nodier,

Jouffroy et Droz. Cuvier était de Montbéliard; mais le caractère de son

génie fut modifié par une éducation allemande.]

Leur vie morale et leur poésie, à ces hommes de la frontière, du reste

raisonneurs et intéressés[92], c'est la guerre. Qu'on parle de passer

les Alpes ou le Rhin, vous verrez que les Bayard ne manqueront pas au

Dauphiné, ni les Ney, les Fabert, à la Lorraine. Il y a là, sur la

frontière, des villes héroïques où c'est de père en fils un invariable

usage de se faire tuer pour le pays[93]. Et les femmes s'en mêlent

souvent comme les hommes[94]. Elles ont dans toute cette zone du

Dauphiné aux Ardennes un courage, une grâce d'amazones, que vous

chercheriez en vain partout ailleurs. Froides, sérieuses et soignées

dans leur mise, respectables aux étrangers et à leurs familles, elles

vivent au milieu des soldats, et leur imposent. Elles-mêmes, veuves,

filles de soldats, elles savent ce que c'est que la guerre, ce que c'est

que souffrir et mourir; mais elles n'y envoient pas moins les leurs,

fortes et résignées; au besoin elles iraient elles-mêmes. Ce n'est pas

seulement la Lorraine qui sauva la France par la main d'une femme: en

Dauphiné, Margot de Lay défendit Montélimart, et Philis La

Tour-du-Pin.--La Charce ferma la frontière au duc de Savoie (1692). Le

génie viril des Dauphinoises a souvent exercé sur les hommes une

irrésistible puissance: témoin la fameuse madame Tencin, mère de

d'Alembert; et cette blanchisseuse de Grenoble qui, de mari en mari,

finit par épouser le roi de Pologne; on la chante encore dans le pays

avec Mélusine et la fée de Sassenage.

[Footnote 92: _App. 27._]

[Footnote 93: La petite ville de Sarrelouis, qui compte à peine cinq

mille habitants, a fourni en vingt années cinq ou six cents officiers et

militaires décorés, presque tous morts au champ de bataille.]

[Footnote 94: On conserve, au Musée d'artillerie, la riche et galante

armure des princesses de la maison de Bouillon.]

Il y a dans les moeurs communes du Dauphiné une vive et franche

simplicité à la montagnarde, qui charme tout d'abord. En montant vers

les Alpes surtout, vous trouverez l'honnêteté savoyarde[95], la même

bonté, avec moins de douceur. Là, il faut bien que les hommes s'aiment

les uns les autres; la nature, ce semble, ne les aime guère[96]. Sur ces

pentes exposées au nord, au fond de ces sombres entonnoirs où siffle le

vent maudit des Alpes, la vie n'est adoucie que par le bon coeur et le

bon sens du peuple. Des greniers d'abondance fournis par les communes

suppléent aux mauvaises récoltes. On bâtit gratis pour les veuves, et

pour elles d'abord[97]. De là partent des émigrations annuelles. Mais

ce ne sont pas seulement des maçons, des porteurs d'eau, des rouliers,

des ramoneurs, comme dans le Limousin, l'Auvergne, le Jura, la Savoie;

ce sont surtout des instituteurs ambulants[98] qui descendent tous les

hivers des montagnes de Gap et d'Embrun. Ces maîtres d'école s'en vont

par Grenoble dans le Lyonnais, et de l'autre côté du Rhône. Les familles

les reçoivent volontiers; ils enseignent les enfants et aident au

ménage. Dans les plaines du Dauphiné, le paysan, moins bon et moins

modeste, est souvent bel esprit: il fait des vers, et des vers

satiriques.

[Footnote 95: Cette simplicité, ces moeurs presque patriarcales,

tiennent en grande partie à la conservation de traditions antiques. Le

vieillard est l'objet du respect et le centre de la famille, et deux ou

trois générations exploitent souvent ensemble la même ferme.--Les

domestiques mangent à la table des maîtres.--Au 1er novembre (c'est le

_misdu_ de Bretagne), on sert pour les morts un repas d'oeufs et de

farines bouillies; chaque mort a son couvert. Dans un village, on

célèbre encore la fête du soleil, selon M. Champollion.--On retrouve en

Dauphiné, comme en Bretagne, les _brayes_ celtiques.]

[Footnote 96: Malgré la pauvreté du pays, leur bon sens les préserve de

toute entreprise hasardeuse. Dans certaines vallées on croit qu'il

existe de riches mines; mais une vierge vêtue de blanc en garde l'entrée

avec une faulx.]

[Footnote 97: Quand une veuve ou un orphelin fait quelque perte de

bétail, etc., on se cotise pour la réparer.]

[Footnote 98: Sur quatre mille quatre cents émigrants, sept cents

instituteurs. (Peuchet.)]

Jamais dans le Dauphiné la féodalité ne pesa comme dans le reste de la

France. Les seigneurs, en guerre éternelle avec la Savoie[99], eurent

intérêt de ménager leurs hommes; les _vavasseurs_ y furent moins des

arrière-vassaux que des petits nobles à peu près indépendants[100]. La

propriété s'y est trouvée de bonne heure divisée à l'infini. Aussi la

Révolution française n'a point été sanglante à Grenoble; elle y était

faite d'avance[101]. La propriété est divisée au point que telle maison

a dix propriétaires, chacun d'eux possédant et habitant une

chambre[102]. Bonaparte connaissait bien Grenoble, quand il la choisit

pour sa première station en revenant de l'île d'Elbe[103]; il voulait

alors relever l'empire par la république.

[Footnote 99: Ces guerres jetèrent un grand éclat sur la noblesse

dauphinoise. On l'appelait l'_écarlate des gentilshommes_. C'est le pays

de Bayard, et de ce Lesdiguières qui fut roi du Dauphiné, sous Henri IV.

Le premier y laissa un long souvenir; on disait _prouesse de Terrail_,

comme _loyauté de Salvaing_, _noblesse de Sassenage_.--Près de la vallée

du Graisivaudan est le territoire de Royans, _la vallée Chevallereuse_.]

[Footnote 100: Le noble faisait hommage debout; le bourgeois à genoux et

baisant le dos de la main du seigneur, l'homme du peuple, aussi à

genoux, mais baisant seulement le pouce de la main du seigneur.--De même

à Metz, le maître échevin parlait au roi debout, et non à genoux.]

[Footnote 101: Dans la Terreur, les ouvriers y maintinrent l'ordre avec

un courage et une humanité admirables, à peu près comme à Florence le

cardeur de laine Michel Lando, dans l'insurrection des Ciompi.]

[Footnote 102: Perrin Dulac. (Grenoble.)]

[Footnote 103: Il descendit dans une auberge tenue par un vieux soldat,

qui lui avait donné une orange dans la campagne d'Égypte.]

Histoire de France - Moyen Âge; (Vol. 2 / 10) · 第 3 / 42 段