Le génie inconséquent et contradictoire que nous remarquions dans

d'autres provinces de notre zone moyenne, atteint son apogée dans

l'Auvergne. Là se trouvent ces grands légistes[44], ces logiciens du

parti gallican, qui ne surent jamais s'ils étaient pour ou contre le

pape: le chancelier de l'Hospital; les Arnauld; le sévère Domat,

Papinien janséniste, qui essaya d'enfermer le droit dans le

christianisme; et son ami Pascal, le seul homme du dix-septième siècle

qui ait senti la crise religieuse entre Montaigne et Voltaire, âme

souffrante où apparaît si merveilleusement le combat du doute et de

l'ancienne foi.

[Footnote 44: Domat, de Clermont; les Laguesle, de Vic-le-Comte; Duprat

et Barillon, son secrétaire, d'Issoire; l'Hospital, d'Aigueperse; Anne

Dubourg, de Riom; Pierre Lizel, premier président du Parlement de Paris,

au seizième siècle; les Du Vair, d'Aurillac, etc.]

Je pourrais entrer par le Rouergue dans la grande vallée du Midi. Cette

province en marque le coin d'un accident bien rude[45]. Elle n'est

elle-même, sous ses sombres châtaigniers, qu'un énorme monceau de

houille, de fer, de cuivre, de plomb. La houille y brûle en plusieurs

lieues, consumée d'incendies séculaires qui n'ont rien de

volcanique[46]. Cette terre, maltraitée et du froid et du chaud dans la

variété de ses expositions et de ses climats, gercée de précipices,

tranchée par deux torrents, le Tarn et l'Aveyron, a peu à envier à

l'âpreté des Cévennes. Mais j'aime mieux entrer par Cahors. Là tout se

revêt de vignes. Les mûriers commencent avant Montauban. Un paysage de

trente ou quarante lieues s'ouvre devant vous, vaste océan

d'agriculture, masse animée, confuse, qui se perd au loin dans

l'obscur; mais par-dessus s'élève la forme fantastique des Pyrénées aux

têtes d'argent. Le boeuf attelé par les cornes laboure la fertile

vallée, la vigne monte à l'orme. Si vous appuyez à gauche vers les

montagnes, vous trouvez déjà la chèvre suspendue au coteau aride, et le

mulet, sous sa charge d'huile, suit à mi-côte le petit sentier. À midi,

un orage, et la terre est un lac; en une heure, le soleil a tout bu d'un

trait. Vous arrivez le soir dans quelque grande et triste ville, si vous

voulez, à Toulouse. À cet accent sonore, vous vous croiriez en Italie;

pour vous détromper, il suffit de regarder ces maisons de bois et de

brique; la parole brusque, l'allure hardie et vive vous rappelleront

aussi que vous êtes en France. Les gens aisés du moins sont Français; le

petit peuple est tout autre chose, peut-être Espagnol ou Maure. C'est

ici cette vieille Toulouse, si grande sous ses comtes; sous nos rois,

son Parlement lui a donné encore la royauté, la tyrannie du Midi. Ces

légistes violents qui portèrent à Boniface VIII le soufflet de

Philippe-le-Bel, s'en justifièrent souvent aux dépens des hérétiques;

ils en brûlèrent quatre cents en moins d'un siècle. Plus tard, ils se

prêtèrent aux vengeances de Richelieu, jugèrent Montmorency et le

décapitèrent dans leur belle salle marquée de rouge[47]. Ils se

glorifiaient d'avoir le capitule de Rome, et la cave aux morts[48] de

Naples, où les cadavres se conservaient si bien. Au capitule de

Toulouse, les archives de la ville étaient gardées dans une armoire de

fer, comme celles des flamines romains; et le sénat gascon avait écrit

sur les murs de sa curie: _Videant consules ne quid respublica

detrimenti capiat._[49]

[Footnote 45: _App. 14._]

[Footnote 46: La houille forme plus des deux tiers du sol de ce

département.]

[Footnote 47: Elle l'était encore au dernier siècle. (Piganiol de la

Force.)]

[Footnote 48: On y conservait des morts de cinq cents ans.]

[Footnote 49: Millin.]

Toulouse est le point central du grand bassin du Midi. C'est là, ou à

peu près, que viennent les eaux des Pyrénées et des Cévennes, le Tarn et

la Garonne, pour s'en aller ensemble à l'Océan. La Garonne reçoit tout.

Les rivières sinueuses et tremblotantes du Limousin et de l'Auvergne y

coulent au nord, par Périgueux, Bergerac; de l'est et des Cévennes, le

Lot, la Viaur, l'Aveyron et le Tarn s'y rendent avec quelques coudes

plus ou moins brusques, par Rodez et Alby. Le Nord donne les rivières,

le Midi les torrents. Des Pyrénées descend l'Ariège; et la Garonne, déjà

grosse du Gers et de la Baize, décrit au nord-ouest une courbe élégante,

qu'au midi répète l'Adour dans ses petites proportions. Toulouse sépare

à peu près le Languedoc de la Guyenne, ces deux contrées si différentes

sous la même latitude. La Garonne passe la vieille Toulouse, le vieux

Languedoc romain et gothique, et, grandissant toujours, elle s'épanouit

comme une mer en face de la mer, en face de Bordeaux. Celle-ci,

longtemps capitale de la France anglaise, plus longtemps anglaise de

coeur, est tournée, par l'intérêt de son commerce, vers l'Angleterre,

vers l'Océan, vers l'Amérique. La Garonne, disons maintenant la Gironde,

y est deux fois plus large que la Tamise à Londres.

Quelque belle et riche que soit cette vallée de la Garonne, on ne peut

s'y arrêter; les lointains sommets des Pyrénées ont un trop puissant

attrait. Mais le chemin est sérieux. Soit que vous preniez par Nérac,

triste seigneurie des Albret, soit que vous cheminiez le long de la

côte, vous ne voyez qu'un océan de landes, tout au plus des arbres à

liège, de vastes _pinadas_, route sombre et solitaire, sans autre

compagnie que les troupeaux de moutons noirs [50] qui suivent leur

éternel voyage des Pyrénées aux Landes, et vont, des montagnes à la

plaine, chercher la chaleur au nord, sous la conduite du pasteur

landais. La vie voyageuse des bergers est un des caractères pittoresques

du Midi. Vous les rencontrez montant des plaines du Languedoc aux

Cévennes, aux Pyrénées, et de la Crau provençale aux montagnes de Gap et

de Barcelonnette. Ces nomades, portant tout avec eux, compagnons des

étoiles, dans leur éternelle solitude, demi-astronomes et demi-sorciers,

continuent la vie asiatique, la vie de Loth et d'Abraham, au milieu de

notre Occident. Mais en France les laboureurs, qui redoutent leur

passage, les resserrent dans d'étroites routes. C'est aux Apennins, aux

plaines de la Pouille ou de la campagne de Rome qu'il faut les voir

marcher dans la liberté du monde antique. En Espagne, ils règnent; ils

dévastent impunément le pays. Sous la protection de la toute-puissante

compagnie de la _Mesta_, qui emploie de quarante à soixante mille

bergers, le triomphant mérinos mange la contrée, de l'Estramadure à la

Navarre, à l'Aragon. Le berger espagnol, plus farouche que le nôtre, a

lui-même l'aspect d'une de ses bêtes, avec sa peau de mouton sur le dos,

et aux jambes son _abarca_ de peau velue de boeuf, qu'il attache avec

des cordes.

[Footnote 50: _App. 15._]

La formidable barrière de l'Espagne nous apparaît enfin dans sa

grandeur. Ce n'est point, comme les Alpes, un système compliqué de pics

et de vallées, c'est tout simplement un mur immense qui s'abaisse aux

deux bouts[51].Tout autre passage est inaccessible aux voitures, et

fermé au mulet, à l'homme même, pendant six ou huit mois de l'année.

Deux peuples à part, qui ne sont réellement ni Espagnols ni Français,

les Basques à l'ouest, à l'est les Catalans et Roussillonnais[52], sont

les portiers des deux mondes. Ils ouvrent et ferment; portiers

irritables et capricieux, las de l'éternel passage des nations, ils

ouvrent à Abdérame, ils ferment à Roland; il y a bien des tombeaux entre

Roncevaux et la Seu d'Urgel.

[Footnote 51: Le mot basque _murua_ signifie muraille et Pyrénées. (W.

de Humboldt.)]

[Footnote 52: A. Young, I. «Le Roussillon est vraiment une partie de

l'Espagne, les habitants sont Espagnols de langage et de moeurs. Les

villes font exception; elles ne sont guère peuplées que d'étrangers. Les

pêcheurs des côtes ont un aspect tout moresque.»--La partie centrale des

Pyrénées, le comté de Foix (Ariège), est toute française d'esprit et de

langage; peu ou point de mots catalans.]

Ce n'est pas à l'historien qu'il appartient de décrire et d'expliquer

les Pyrénées. Vienne la science de Cuvier et d'Élie de Beaumont, qu'ils

racontent cette histoire anté-historique. Ils y étaient, eux, et moi je

n'y étais pas, quand la nature improvisa sa prodigieuse épopée

géologique, quand la masse embrasée du globe souleva l'axe des

Pyrénées, quand les monts se fendirent, et que la terre, dans la torture

d'un titanique enfantement, poussa contre le ciel la noire et chauve

_Maladetta_. Cependant une main consolante revêtit peu à peu les plaies

de la montagne de ces vertes prairies, qui font pâlir celles des

Alpes[53]. Les pics s'émoussèrent et s'arrondirent en belles tours; des

masses inférieures vinrent adoucir les pentes abruptes, en retardèrent

la rapidité, et formèrent du côté de la France cet escalier colossal

dont chaque gradin est un mont[54].

[Footnote 53: Ramond. «Ces pelouses des hautes montagnes, près de qui la

verdure même des vallées inférieures a je ne sais quoi de cru et de

faux.»--Laboulinière. «Les eaux des Pyrénées sont pures, et offrent la

jolie nuance appelée _vert d'eau_.--Dralet. «Les rivières des Pyrénées,

dans leurs débordements ordinaires, ne déposent pas, comme celles des

Alpes, un limon malfaisant, au contraire...»]

[Footnote 54: _App. 16._]

Montons donc, non pas au Vignemale, non pas au Mont-Perdu[55], mais

seulement au por de Paillers, où les eaux se partagent entre les deux

mers, ou bien entre Bagnères et Barèges, entre le beau et le

sublime[56]. Là vous saisirez la fantastique beauté des Pyrénées, ces

sites étranges, incompatibles, réunis par une inexplicable féerie[57];

et cette atmosphère magique, qui tour à tour rapproche, éloigne les

objets[58]; ces gaves écumants ou vert d'eau, ces prairies d'émeraude.

Mais bientôt succède l'horreur sauvage des grandes montagnes, qui se

cachent derrière, comme un monstre sous un masque de belle jeune fille.

N'importe, persistons, engageons-nous le long du gave de Pau, par ce

triste passage, à travers ces entassements infinis de blocs de trois et

quatre mille pieds cubes; puis les rochers aigus, les neiges

permanentes, puis les détours du gave, battu, rembarré durement d'un

mont à l'autre; enfin, le prodigieux Cirque et ses tours dans le ciel.

Au pied, douze sources alimentent le gave, qui mugit sous des _ponts de

neige_, et cependant tombe de treize cents pieds, la plus haute cascade

de l'ancien monde[59].

[Footnote 55: On sait que le grand poète des Pyrénées, M. Ramond, a

cherché le Mont-Perdu pendant dix ans.--Quelques-uns, dit-il,

assuraient, que le plus hardi chasseur du pays n'avait atteint la cime

du Mont-Perdu qu'à l'aide du diable, qui l'y avait conduit par dix-sept

degrés.»--Le Mont-Perdu est la plus haute montagne des Pyrénées

françaises, comme le Vignemale est la plus haute des Pyrénées

espagnoles.]

[Footnote 56: C'est entre ces deux vallées, sur le plateau appelé la

_Hourquette des cinq Ours_, que le vieil astronome Plantade expira près

de son quart de cercle, en s'écriant: «Grand Dieu! que cela est beau!»]

[Footnote 57: Ramond. «À peine on pose le pied sur la corniche, que la

décoration change, et le bord de la terrasse coupe toute communication

entre deux sites incompatibles. De cette ligne, qu'on ne peut aborder

sans quitter l'un ou l'autre, et qu'on ne saurait outre-passer sans en

perdre un de vue, il semble impossible qu'ils soient réels à la fois; et

s'ils n'étaient point liés par la chaîne du Mont-Perdu, qui en sauve un

peu le contraste, on serait tenté de regarder comme une vision, ou celui

qui vient de disparaître, ou celui qui vient de le remplacer.»]

[Footnote 58: Laboulinière.]

[Footnote 59: Elle a mille deux cent soixante-dix pieds de hauteur.

(Dralet.)]

Ici finit la France. Le _por_ de Gavarnie, que vous voyez là-haut, ce

passage tempétueux, où, comme ils disent, le fils n'attend pas le

père[60], c'est la porte de l'Espagne. Une immense poésie historique

plane sur cette limite des deux mondes, où vous pourriez voir à votre

choix, si le regard était assez perçant, Toulouse ou Saragosse. Cette

embrasure de trois cents pieds dans les montagnes, Roland l'ouvrit en

deux coups de sa durandal. C'est le symbole du combat éternel de la

France et de l'Espagne, qui n'est autre que celui de l'Europe et de

l'Afrique. Roland périt, mais la France a vaincu. Comparez les deux

versants: combien le nôtre a l'avantage[61]! Le versant espagnol, exposé

au midi, est tout autrement abrupt, sec et sauvage; le français, en

pente douce, mieux ombragé, couvert de belles prairies, fournit à

l'autre une grande partie des bestiaux dont il a besoin. Barcelone vit

de nos boeufs[62]. Ce pays de vins et de pâturages est obligé d'acheter

nos troupeaux et nos vins. Là, le beau ciel, le doux climat et

l'indigence; ici, la brume et la pluie, mais l'intelligence, la richesse

et la liberté. Passez la frontière, comparez nos routes splendides et

leurs âpres sentiers[63], ou seulement, regardez ces étrangers aux eaux

de Cauterets, couvrant leurs haillons de la dignité du manteau, sombres,

dédaigneux de se comparer. Grande et héroïque nation, ne craignez pas

que nous insultions à vos misères!

[Footnote 60: Ibid.]

[Footnote 61: L'Èbre coule à l'est, vers Barcelone; la Garonne, à

l'ouest, vers Toulouse et Bordeaux. Au canal de Louis XIV répond celui

de Charles-Quint. C'est toute la ressemblance.]

[Footnote 62: _App. 17._]

[Footnote 63: A. Young. «Entre Jonquières et Perpignan, sans passer une

ville, une barrière, ou même une muraille, on entre dans un nouveau

monde. Des pauvres et misérables routes de la Catalogne, vous passez

tout d'un coup sur une noble chaussée, faite avec toute la solidité et

la magnificence qui distinguent les grands chemins de France; au lieu de

ravines, il y a des ponts bien bâtis; ce n'est plus un pays sauvage,

désert et pauvre.»]

Qui veut voir toutes les races et tous les costumes des Pyrénées, c'est

aux foires de Tarbes qu'il doit aller. Il y vient près de dix mille

âmes: on s'y rend de plus de vingt lieues. Là, vous trouverez souvent à

la fois le bonnet blanc du Bigorre, le brun de Foix, le rouge du

Roussillon, quelquefois même le grand chapeau plat d'Aragon, le chapeau

rond de Navarre, le bonnet pointu de Biscaye[64]. Le voiturier basque y

viendra sur son âne, avec sa longue voiture à trois chevaux; il porte le

berret du Béarn; mais vous distinguerez bien vite le Béarnais et le

Basque; le joli petit homme sémillant de la plaine, qui a la langue si

prompte, la main aussi, et le fils de la montagne, qui la mesure

rapidement de ses grandes jambes, agriculteur habile et fier de sa

maison, dont il porte le nom. Si vous voulez trouver quelque analogue au

Basque, c'est chez les Celtes de Bretagne, d'Écosse ou d'Irlande qu'il

faut le chercher. Le Basque, aîné des races de l'Occident, immuable au

coin des Pyrénées, a vu toutes les nations passer devant lui:

Carthaginois, Celtes, Romains, Goths et Sarrasins. Nos jeunes antiquités

lui font pitié. Un Montmorency disait à l'un d'eux: «Savez-vous que nous

datons de mille ans?--Et nous, dit le Basque, nous ne datons plus.»

[Footnote 64: _App. 18._]

Cette race a un instant possédé l'Aquitaine. Elle y a laissé pour

souvenir le nom de Gascogne. Refoulée en Espagne au neuvième siècle,

elle y fonda le royaume de Navarre, et en deux cents ans, elle occupa

tous les trônes chrétiens d'Espagne (Galice, Asturies et Léon, Aragon,

Castille). Mais la croisade espagnole poussant vers le Midi, les

Navarrois, isolés du théâtre de la gloire européenne, perdirent tout peu

à peu. Leur dernier roi, Sanche-l'_Enfermé_, qui mourut d'un cancer, est

le vrai symbole des destinées de son peuple. Enfermée en effet dans ses

montagnes par des peuples puissants, rongée pour ainsi dire par les

progrès de l'Espagne et de la France, la Navarre implora même les

musulmans d'Afrique, et finit par se donner aux Français. Sanche

anéantit son royaume en le léguant à son gendre Thibault, comte de

Champagne; c'est Roland brisant sa durandal pour la soustraire à

l'ennemi. La maison de Barcelone, tige des rois d'Aragon et des comtes

de Foix, saisit la Navarre à son tour, la donna un instant aux Albret,

aux Bourbons, qui perdirent la Navarre pour gagner la France. Mais, par

un petit-fils de Louis XIV, descendu de Henri IV, ils ont repris non

seulement la Navarre, mais l'Espagne entière. Ainsi s'est vérifiée

l'inscription mystérieuse du château de Coaraze, où fut élevé Henri IV:

_Lo que a de ser no puede faltar_: «Ce qui doit être ne peut manquer.»

Nos rois se sont intitulés rois de France et de Navarre. C'est une belle

expression des origines primitives de la population française comme de

la dynastie.

Les vieilles races, les races pures, les Celtes et les Basques, la

Bretagne et la Navarre, devaient céder aux races mixtes, la frontière au

centre, la nature à la civilisation. Les Pyrénées présentent partout

cette image du dépérissement de l'ancien monde. L'antiquité y a disparu;

le moyen âge s'y meurt. Ces châteaux croulants, ces tours des _Maures_,

ces ossements des Templiers qu'on garde à Gavarnie, y figurent, d'une

manière toute significative, le monde qui s'en va. La montagne

elle-même, chose bizarre, semble aujourd'hui attaquée dans son

existence. Les cimes décharnées qui la couronnent témoignent de sa

caducité[65]. Ce n'est pas en vain qu'elle est frappée de tant d'orages;

et d'en bas l'homme y aide. Cette profonde ceinture de forêts qui

couvraient la nudité de la vieille mère, il l'arrache chaque jour. Les

terres végétales, que le gramen retenait sur les pentes, coulent en bas

avec les eaux. Le rocher reste nu; gercé, exfolié par le chaud, par le

froid, miné par la fonte des neiges, il est emporté par les avalanches.

Au lieu d'un riche pâturage, il reste un sol aride et ruiné: le

laboureur, qui a chassé le berger, n'y gagne rien lui-même. Les eaux qui

filtraient doucement dans la vallée, à travers le gazon et les forêts, y

tombent maintenant en torrents, et vont couvrir ses champs des ruines

qu'il a faites. Quantités de hameaux ont quitté les hautes vallées faute

de bois de chauffage, et reculé vers la France, fuyant leurs propres

dévastations[66].

[Footnote 65: Plusieurs espèces animales disparaissent des Pyrénées. Le

chat sauvage y est devenu rare; le cerf en a disparu depuis deux cents

ans, selon Buffon.]

[Footnote 66: _App. 19._]

Dès 1673, on s'alarma. Il fut ordonné à chaque habitant de planter tous

les ans un arbre dans les forêts du domaine, deux dans les terrains

communaux. Des forestiers furent établis. En 1669, en 1756, et plus

tard, de nouveaux règlements attestèrent l'effroi qu'inspirait le

progrès du mal. Mais à la Révolution, toute barrière tomba; la

population pauvre commença d'ensemble cette oeuvre de destruction. Ils

escaladèrent, le feu et la bêche en main, jusqu'au nid des aigles,

cultivèrent l'abîme, pendus à une corde. Les arbres furent sacrifiés

aux moindres usages; on abattait deux pins pour faire une paire de

sabots[67]. En même temps le petit bétail, se multipliant sans nombre,

s'établit dans la forêt, blessant les arbres, les arbrisseaux, les

jeunes pousses, dévorant l'espérance. La chèvre surtout, la bête de

celui qui ne possède rien, bête aventureuse, qui vit sur le commun,

animal niveleur, fut l'instrument de cette invasion dévastatrice, la

Terreur du désert. Ce ne fut pas le moindre des travaux de Bonaparte de

combattre ces monstres rongeants. En 1813, les chèvres n'étaient plus le

dixième de leur nombre en l'an X[68]. Il n'a pu arrêter pourtant cette

guerre contre la nature.

[Footnote 67: Dralet.]

[Footnote 68: Id.]

Tout ce Midi, si beau, c'est néanmoins, comparé au Nord, un pays de

ruines. Passez les paysages fantastiques de Saint-Bertrand-de-Comminges

et de Foix, ces villes qu'on dirait jetées là par les fées; passez notre

petite Espagne de France, le Roussillon, ses vertes prairies, ses brebis

noires, ses romances catalanes, si douces à recueillir le soir de la

bouche des filles du pays. Descendez dans ce pierreux Languedoc,

suivez-en les collines mal ombragées d'oliviers, au chant monotone de la

cigale. Là, point de rivières navigables; le canal des deux mers n'a pas

suffi pour y suppléer; mais force étangs salés, des terres salées aussi,

où ne croît que le salicor[69]; d'innombrables sources thermales, du

bitume et du baume, c'est une autre Judée. Il ne tenait qu'aux rabbins

des écoles juives de Narbonne de se croire dans leur pays. Ils n'avaient

pas même à regretter la lèpre asiatique; nous en avons eu des exemples

récents à Carcassonne[70].

[Footnote 69: L'arrondissement de Narbonne en fournit la manufacture des

glaces de Venise.]

[Footnote 70: Trouvé.]

C'est que, malgré le _cers_ occidental, auquel Auguste dressa un autel,

le vent chaud et lourd d'Afrique pèse sur ce pays. Les plaies aux jambes

ne guérissent guère à Narbonne[71]. La plupart de ces villes sombres,

dans les plus belles situations du monde, ont autour d'elles des plaines

insalubres: Albi, Lodève, Agde _la noire_[72], à côté de son cratère.

Montpellier, héritière de feu Maguelone, dont les ruines sont à côté;

Montpellier, qui voit à son choix les Pyrénées, les Cévennes, les Alpes

même, a près d'elle et sous elle une terre malsaine, couverte de fleurs,

tout aromatique et comme profondément médicamentée; ville de médecine,

de parfums et de vert-de-gris[73].

[Footnote 71: Selon le même auteur, il en est de même des plaies à la

tête à Bordeaux.--Le cers et l'autan dominent alternativement en

Languedoc. Le cers (_cyrch_, impétuosité, en gallois) est le vent

d'ouest, violent, mais salubre.--L'autan est le vent du sud-est, le vent

d'Afrique, lourd et putréfiant. _App. 20._]

[Footnote 72: Proverbe: _Agde, ville noire, caverne de voleurs._ Elle

est bâtie de laves. Lodève est noire aussi.]

[Footnote 73: Montpellier est célèbre par ses distilleries et

parfumeries. On attribue la découverte de l'eau-de-vie à Arnaud de

Villeneuve, qui créa les parfumeries dans cette ville.--Autrefois

Montpellier fabriquait seule le vert-de-gris; on croyait que les caves

de Montpellier y étaient seules propres.]

C'est une bien vieille terre que ce Languedoc. Vous y trouvez partout

les ruines sous les ruines; les Camisards sur les Albigeois, les

Sarrasins sur les Goths, sous ceux-ci les Romains, les Ibères. Les murs

de Narbonne sont bâtis de tombeaux, de statues, d'inscriptions[74].

L'amphithéâtre de Nîmes est percé d'embrasures gothiques, couronné de

créneaux sarrasins, noirci par les flammes de Charles-Martel. Mais ce

sont encore les plus vieux qui ont le plus laissé; les Romains ont

enfoncé la plus profonde trace: leur Maison carrée, leur triple pont du

Gard, leur énorme canal de Narbonne qui recevait les plus grands

vaisseaux[75].

[Footnote 74: Sous François Ier, les murs de Narbonne furent réparés et

couverts de fragments de monuments antiques. L'ingénieur a placé les

inscriptions sur les murs, et les fragments de bas-relief près des

portes et sur les voûtes. C'est un musée immense, amas de jambes, de

têtes, de mains, de troncs, d'armes, de mots sans aucun sens; il y a

près d'un million d'inscriptions presque entières, et qu'on ne peut

lire, vu la largeur du fossé, qu'avec une lunette.--Sur les murs

d'Arles, on voit encore grand nombre de pierres sculptées, provenant

d'un théâtre.]

[Footnote 75: Le canal était large de cent pas, long de deux mille et

profond de trente.]

Histoire de France - Moyen Âge; (Vol. 2 / 10) · 第 2 / 42 段