La noblesse innombrable et pauvre de la Bretagne était plus

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OEUVRES COMPLÈTES DE J. MICHELET

HISTOIRE

DE FRANCE

MOYEN ÂGE

ÉDITION DÉFINITIVE, REVUE ET CORRIGÉE

TOME DEUXIÈME

PARIS

ERNEST FLAMMARION, ÉDITEUR

26, RUE RACINE, PRÈS L'ODÉON

Tous droits réservés.

IMPRIMERIE E. FLAMMARION, 26, RUE RACINE, PARIS.

HISTOIRE

DE FRANCE

LIVRE III

TABLEAU DE LA FRANCE.

L'histoire de France commence avec la langue française. La langue est le

signe principal d'une nationalité. Le premier monument de la nôtre est

le serment dicté par Charles-le-Chauve à son frère, au traité de 843.

C'est dans le demi-siècle suivant que les diverses parties de la France,

jusque-là confondues dans une obscure et vague unité, se caractérisent

chacune par une dynastie féodale. Les populations, si longtemps

flottantes, se sont enfin fixées et assises. Nous savons maintenant où

les prendre, et, en même temps qu'elles existent et agissent à part,

elles prennent peu à peu une voix; chacune a son histoire, chacune se

raconte elle-même.

La variété infinie du monde féodal, la multiplicité d'objets par

laquelle il fatigue d'abord la vue et l'attention, n'en est pas moins la

révélation de la France. Pour la première fois elle se produit dans sa

forme géographique. Lorsque le vent emporte le vain et uniforme

brouillard dont l'empire allemand avait tout couvert et tout obscurci,

le pays apparaît, dans ses diversités locales, dessiné par ses

montagnes, par ses rivières. Les divisions politiques répondent ici aux

divisions physiques. Bien loin qu'il y ait, comme on l'a dit, confusion

et chaos, c'est un ordre, une régularité inévitable et fatale. Chose

bizarre! nos quatre-vingt-six départements répondent, à peu de chose

près, aux quatre-vingt-six districts des Capitulaires, d'où sont sorties

la plupart des souverainetés féodales, et la Révolution, qui venait

donner le dernier coup à la féodalité, l'a imitée malgré elle.

Le vrai point de départ de notre histoire doit être une division

politique de la France, formée d'après sa division physique et

naturelle. L'histoire est d'abord toute géographie. Nous ne pouvons

raconter l'époque féodale ou _provinciale_ (ce dernier nom la désigne

aussi bien) sans avoir caractérisé chacune des provinces. Mais il ne

suffit pas de tracer la forme géographique de ces diverses contrées;

c'est surtout par leurs fruits qu'elles s'expliquent, je veux dire par

les hommes et les événements que doit offrir leur histoire. Du point où

nous nous plaçons, nous prédirons ce que chacune d'elles doit faire et

produire, nous leur marquerons leur destinée, nous les doterons à leur

berceau.

Et d'abord contemplons l'ensemble de la France, pour la voir se diviser

d'elle-même.

Montons sur un des points élevés des Vosges, ou, si vous voulez, au

Jura. Tournons le dos aux Alpes. Nous distinguerons (pourvu que notre

regard puisse percer un horizon de trois cents lieues) une ligne

onduleuse, qui s'étend des collines boisées du Luxembourg et des

Ardennes aux ballons des Vosges; de là, par les coteaux vineux de la

Bourgogne, aux déchirements volcaniques des Cévennes, et jusqu'au mur

prodigieux des Pyrénées. Cette ligne est la séparation des eaux: du côté

occidental, la Seine, la Loire et la Garonne descendent à l'Océan;

derrière, s'écoulent la Meuse au nord, la Saône et le Rhône au midi. Au

loin, deux espèces d'îles continentales: la Bretagne, âpre et basse,

simple quartz et granit, grand écueil placé au coin de la France pour

porter le coup des courants de la Manche; d'autre part, la verte et rude

Auvergne, vaste incendie éteint avec ses quarante volcans.

Les bassins du Rhône et de la Garonne, malgré leur importance, ne sont

que secondaires. La vie forte est au nord. Là s'est opéré le grand

mouvement des nations. L'écoulement des races a eu lieu de l'Allemagne à

la France dans les temps anciens. La grande lutte politique des temps

modernes est entre la France et l'Angleterre. Ces deux peuples sont

placés front à front comme pour se heurter; les deux contrées, dans

leurs parties principales, offrent deux pentes en face l'une de l'autre;

ou si l'on veut, c'est une seule vallée dont la Manche est le fond. Ici

la Seine et Paris; là Londres et la Tamise. Mais l'Angleterre présente

à la France sa partie germanique; elle retient derrière elle les Celtes

de Galles, d'Écosse et d'Irlande. La France, au contraire, adossée à ses

provinces de langue germanique (Lorraine et Alsace), oppose un front

celtique à l'Angleterre. Chaque pays se montre à l'autre par ce qu'il a

de plus hostile.

L'Allemagne n'est point opposée à la France, elle lui est plutôt

parallèle. Le Rhin, l'Elbe, l'Oder vont aux mers du Nord, comme la Meuse

et l'Escaut. La France allemande sympathise d'ailleurs avec l'Allemagne,

sa mère. Pour la France romaine et ibérienne, quelle que soit la

splendeur de Marseille et de Bordeaux, elle ne regarde que le vieux

monde de l'Afrique et de l'Italie, et d'autre part le vague Océan. Le

mur des Pyrénées nous sépare de l'Espagne, plus que la mer elle-même ne

la sépare de l'Afrique. Lorsqu'on s'élève au-dessus des pluies et des

basses nuées jusqu'au _por_ de Vénasque, et que la vue plonge sur

l'Espagne, on voit bien que l'Europe est finie; un nouveau monde

s'ouvre: devant, l'ardente lumière d'Afrique; derrière, un brouillard

ondoyant sous un vent éternel.

En latitude, les zones de la France se marquent aisément par leurs

produits. Au nord, les grasses et basses plaines de Belgique et de

Flandre avec leurs champs de lin et de colza, et le houblon, leur vigne

amère du Nord. De Reims à la Moselle commence la vraie vigne et le vin;

tout esprit en Champagne, bon et chaud en Bourgogne, il se charge,

s'alourdit en Languedoc pour se réveiller à Bordeaux. Le mûrier,

l'olivier paraissent à Montauban; mais ces enfants délicats du Midi

risquent toujours sous le ciel inégal de la France[1]. En longitude, les

zones ne sont pas moins marquées. Nous verrons les rapports intimes qui

unissent, comme en une longue bande, les provinces frontières des

Ardennes, de Lorraine, de Franche-Comté et de Dauphiné. La ceinture

océanique, composée d'une part de Flandre, Picardie et Normandie,

d'autre part de Poitou et Guyenne, flotterait dans son immense

développement, si elle n'était serrée au milieu par ce dur noeud de la

Bretagne.

[Footnote 1: _App. 1._]

* * * * *

On l'a dit, _Paris, Rouen, le Havre sont une même ville dont la Seine

est la grand'rue._ Éloignez-vous au midi de cette rue magnifique, où les

châteaux touchent aux châteaux, les villages aux villages; passez de la

Seine inférieure au Calvados, et du Calvados à la Manche, quelles que

soient la richesse et la fertilité de la contrée, les villes diminuent

de nombre, les cultures aussi; les pâturages augmentent. Le pays est

sérieux; il va devenir triste et sauvage. Aux châteaux altiers de la

Normandie vont succéder les bas manoirs bretons. Le costume semble

suivre le changement de l'architecture. Le bonnet triomphal des femmes

de Caux, qui annonce si dignement les filles des conquérants de

l'Angleterre, s'évase vers Caen, s'aplatit dès Villedieu; à Saint-Malo,

il se divise, et figure au vent, tantôt les ailes d'un moulin, tantôt

les voiles d'un vaisseau. D'autre part, les habits de peau commencent à

Laval. Les forêts qui vont s'épaississant, la solitude de la Trappe, où

les moines mènent en commun la vie sauvage, les noms expressifs des

villes Fougères et Rennes (Rennes veut dire aussi fougère), les eaux

grises de la Mayenne et de la Vilaine, tout annonce la rude contrée.

C'est par là, toutefois, que nous voulons commencer l'étude de la

France. L'aînée de la monarchie, la province celtique, mérite le premier

regard. De là nous descendrons aux vieux rivaux des Celtes, aux Basques

ou Ibères, non moins obstinés dans leurs montagnes que le Celte dans ses

landes et ses marais. Nous pourrons passer ensuite aux pays mêlés par la

conquête romaine et germanique. Nous aurons étudié la géographie dans

l'ordre chronologique, et voyagé à la fois dans l'espace et dans le

temps.

La pauvre et dure Bretagne, l'élément résistant de la France, étend ses

champs de quartz et de schiste depuis les ardoisières de Châteaulin près

Brest jusqu'aux ardoisières d'Angers. C'est là son étendue géologique.

Toutefois, d'Angers à Rennes, c'est un pays disputé et flottant, un

_border_ comme celui d'Angleterre et d'Écosse, qui a échappé de bonne

heure à la Bretagne. La langue bretonne ne commence pas même à Rennes,

mais vers Elven, Pontivy, Loudéac et Châtelaudren. De là, jusqu'à la

pointe du Finistère, c'est la vraie Bretagne, la Bretagne _bretonnante_,

pays devenu tout étranger au nôtre, justement parce qu'il est resté trop

fidèle à notre état primitif; peu français, tant il est gaulois; et qui

nous aurait échappé plus d'une fois, si nous ne le tenions serré, comme

dans des pinces et des tenailles, entre quatre villes françaises d'un

génie rude et fort: Nantes et Saint-Malo, Rennes et Brest.

Et pourtant cette pauvre vieille province nous a sauvés plus d'une fois;

souvent, lorsque la patrie était aux abois et qu'elle désespérait

presque, il s'est trouvé des poitrines et des têtes bretonnes plus dures

que le fer de l'étranger. Quand les hommes du Nord couraient impunément

nos côtes et nos fleuves, la résistance commença par le Breton Noménoé;

les Anglais furent repoussés au quatorzième siècle par Duguesclin; au

quinzième, par Richelieu; au dix-septième, poursuivis sur toutes les

mers par Duguay-Trouin. Les guerres de la liberté religieuse et celles

de la liberté politique n'ont pas de gloires plus innocentes et plus

pures que Lanoue et Latour d'Auvergne, le premier grenadier de la

République. C'est un Nantais, si l'on en croit la tradition, qui aurait

poussé le dernier cri de Waterloo: _La garde meurt et ne se rend pas._

Le génie de la Bretagne, c'est un génie d'indomptable résistance et

d'opposition intrépide, opiniâtre, aveugle; témoin Moreau, l'adversaire

de Bonaparte. La chose est plus sensible encore dans l'histoire de la

philosophie et de la littérature. Le Breton Pélage, qui mit l'esprit

stoïcien dans le christianisme, et réclama le premier dans l'Église en

faveur de la liberté humaine, eut pour successeurs le Breton Abailard et

le Breton Descartes. Tous trois ont donné l'élan à la philosophie de

leur siècle. Toutefois, dans Descartes même, le dédain des faits, le

mépris de l'histoire et des langues, indiquent assez que ce génie

indépendant, qui fonda la psychologie et doubla les mathématiques, avait

plus de vigueur que d'étendue[2].

[Footnote 2: _App. 2._]

Cet esprit d'opposition, naturel à la Bretagne, est marqué au dernier

siècle et au nôtre par deux faits contradictoires en apparence. La même

partie de la Bretagne (Saint-Malo, Dinan et Saint-Brieuc) qui a produit,

sous Louis XV, Duclos, Maupertuis et La Mettrie, a donné, de nos jours,

Chateaubriand et La Mennais.

Jetons maintenant un rapide coup d'oeil sur la contrée.

À ses deux portes, la Bretagne a deux forêts, le Bocage normand et le

Bocage vendéen; deux villes, Saint-Malo et Nantes, la ville des

corsaires et celle des négriers[3]. L'aspect de Saint-Malo est

singulièrement laid et sinistre; de plus, quelque chose de bizarre que

nous retrouverons par toute la presqu'île, dans les costumes, dans les

tableaux, dans les monuments[4]. Petite ville, riche, sombre et triste,

nid de vautours ou d'orfraies, tour à tour île et presqu'île selon le

flux ou reflux; tout bordé d'écueils sales et fétides, où le varech

pourrit à plaisir. Au loin, une côte de rochers blancs, anguleux,

découpés comme au rasoir. La guerre est le bon temps pour Saint-Malo;

ils ne connaissent pas de plus charmante fête. Quand ils ont eu

récemment l'espoir de courir sus aux vaisseaux hollandais, il fallait

les voir sur leurs noires murailles avec leurs longues-vues, qui

couvaient déjà l'Océan[5].

[Footnote 3: _App. 3._]

[Footnote 4: Par exemple, dans les clochers penchés, ou découpés en jeux

de cartes, ou lourdement étagées de balustrades, qu'on voit à Tréguier

et à Landerneau; dans la cathédrale tortueuse de Quimper, où le choeur

est de travers par rapport à la nef; dans la triple église de Vannes,

etc. Saint-Malo n'a pas de cathédrale, malgré ses belles légendes.]

[Footnote 5: L'auteur était à Saint-Malo au mois de septembre 1831.]

À l'autre bout, c'est Brest, le grand port militaire, la pensée de

Richelieu, la main de Louis XIV; fort, arsenal et bagne, canons et

vaisseaux, armées et millions, la force de la France entassée au bout de

la France: tout cela dans un port serré, où l'on étouffe entre deux

montagnes chargées d'immenses constructions. Quand vous parcourez ce

port, c'est comme si vous passiez dans une petite barque entre deux

vaisseaux de haut bord; il semble que ces lourdes masses vont venir à

vous et que vous allez être pris entre elles. L'impression générale est

grande, mais pénible. C'est un prodigieux tour de force, un défi porté à

l'Angleterre et à la nature. J'y sens partout l'effort, et l'air du

bagne et la chaîne du forçat. C'est justement à cette pointe où la mer,

échappée du détroit de la Manche, vient briser avec tant de fureur que

nous avons placé le grand dépôt de notre marine. Certes, il est bien

gardé. J'y ai vu mille canons[6]. L'on y entrera pas; mais l'on n'en

sort pas comme on veut. Plus d'un vaisseau a péri à la passe de

Brest[7]. Toute cette côte est un cimetière. Il s'y perd soixante

embarcation chaque hiver. La mer est anglaise d'inclination; elle

n'aime pas la France; elle brise nos vaisseaux; elle ensable nos

ports[8].

[Footnote 6: À l'arsenal, sans compter les batteries (1833).]

[Footnote 7: Par exemple, le _Républicain_, vaisseau de cent vingt

canons, en 1793.]

[Footnote 8: Dieppe, le Havre, La Rochelle, Cette, etc.]

Rien de sinistre et formidable comme cette côte de Brest; c'est la

limite extrême, la pointe, la proue de l'ancien monde. Là, les deux

ennemis sont en face: la terre et la mer, l'homme et la nature. Il faut

voir quand elle s'émeut, la furieuse, quelles monstrueuses vagues elle

entasse à la pointe de Saint-Mathieu, à cinquante, à soixante, à

quatre-vingts pieds; l'écume vole jusqu'à l'église où les mères et les

soeurs sont en prière[9]. Et même dans les moments de trêve, quand

l'Océan se tait, qui a parcouru cette côte funèbre sans dire ou sentir

en soi: _Tristis usque ad mortem?_

[Footnote 9:

_Goélans, goélans,

Ramenez-nous nos maris, nos amans!_]

C'est qu'en effet il y a là pis que les écueils, pis que la tempête. La

nature est atroce, l'homme est atroce, et ils semblent s'entendre. Dès

que la mer leur jette un pauvre vaisseau, ils courent à la côte, hommes,

femmes et enfants; ils tombent sur cette curée. N'espérez pas arrêter

ces loups, ils pilleraient tranquillement sous le feu de la

gendarmerie[10]. Encore s'ils attendaient toujours le naufrage, mais on

assure qu'ils l'ont souvent préparé. Souvent, dit-on, une vache,

promenant à ses cornes un fanal mouvant, a mené les vaisseaux sur les

écueils. Dieu sait alors quelles scènes de nuit! On en a vu qui, pour

arracher une bague au doigt d'une femme qui se noyait, lui coupaient le

doigt avec les dents[11].

[Footnote 10: Attesté par les gendarmes mêmes. Du reste, ils semblent

envisager le _bris_ comme une sorte de droit d'alluvion. Ce terrible

droit de _bris_ était, comme on sait, l'un des privilèges féodaux les

plus lucratifs. Le vicomte de Léon disait, en parlant d'un écueil: «J'ai

là une pierre plus précieuse que celles qui ornent la couronne des

rois.»]

[Footnote 11: Je rapporte cette tradition du pays sans la garantir. Il

est superflu d'ajouter que la trace de ces moeurs barbares disparaît

chaque jour.]

L'homme est dur sur cette côte. Fils maudit de la création, vrai Caïn,

pourquoi pardonnerait-il à Abel? La nature ne lui pardonne pas. La vague

l'épargne-t-elle quand, dans les terribles nuits de l'hiver, il va par

les écueils attirer le varech flottant qui doit engraisser son champ

stérile, et que si souvent le flot apporte l'herbe et emporte l'homme?

L'épargne-t-elle quand il glisse en tremblant sous la pointe du Raz, aux

rochers rouges où s'abîme _l'enfer de Plogoff_, à côté de la _baie des

Trépassés_, où les courants portent les cadavres depuis tant de siècles?

C'est un proverbe breton: «Nul n'a passé le Raz sans mal ou sans

frayeur.» Et encore: «Secourez-moi, grand Dieu, à la pointe du Raz, mon

vaisseau est si petit, et la mer est si grande[12]!»

[Footnote 12: _Voyage de Cambry._]

Là, la nature expire, l'humanité devient morne et froide. Nulle poésie,

peu de religion; le christianisme y est d'hier. Michel Noblet fut

l'apôtre de Batz en 1648. Dans les îles de Sein, de Batz, d'Ouessant,

les mariages sont tristes et sévères. Les sens y semblent éteints; plus

d'amour, de pudeur, ni de jalousie. Les filles font, sans rougir, les

démarches pour leur mariage[13]. La femme y travaille plus que l'homme,

et dans les îles d'Ouessant elle y est plus grande et plus forte. C'est

qu'elle cultive la terre; lui, il reste assis au bateau, bercé et battu

par la mer, sa rude nourrice. Les animaux aussi s'altèrent et semblent

changer de nature. Les chevaux, les lapins sont d'une étrange petitesse

dans ces îles.

[Footnote 13: _Ibid._--Dans les Hébrides et autres îles, l'homme prenait

la femme à l'essai pour un an; si elle ne lui convenait pas, il la

cédait à un autre. _App. 4._]

Asseyons-nous à cette formidable pointe du Raz, sur ce rocher miné, à

cette hauteur de trois cents pieds, d'où nous voyons sept lieues de

côtes. C'est ici, en quelque sorte, le sanctuaire du monde celtique. Ce

que vous apercevez par delà la baie des Trépassés, est l'île de Sein,

triste banc de sable sans arbres et presque sans abri; quelques familles

y vivent, pauvres et compatissantes, qui, tous les ans, sauvent des

naufragés. Cette île était la demeure des vierges sacrées qui donnaient

aux Celtes beau temps ou naufrage. Là, elles célébraient leur triste et

meurtrière orgie; et les navigateurs entendaient avec effroi de la

pleine mer le bruit des cymbales barbares. Cette île, dans la tradition,

est le berceau de Myrdhyn, le Merlin du moyen âge. Son tombeau est de

l'autre côté de la Bretagne, dans la forêt de Brocéliande, sous la

fatale pierre où sa Vyvyan l'a enchanté.

Tous ces rochers que vous voyez, ce sont des villes englouties; c'est

Douarnenez, c'est Is, la Sodome bretonne; ces deux corbeaux, qui vont

toujours volant lourdement au rivage, ne sont rien autre que les âmes du

roi Grallon et de sa fille; et ces sifflements qu'on croirait ceux de la

tempête, sont les _crierien_, ombres des naufragés qui demandent la

sépulture.

À Lanvau, près Brest, s'élève, comme la borne du continent, une grande

pierre brute. De là, jusqu'à Lorient, et de Lorient à Quiberon et

Carnac, sur toute la côte méridionale de la Bretagne, vous ne pouvez

marcher un quart d'heure sans rencontrer quelques-uns de ces monuments

informes qu'on appelle druidiques. Vous les voyez souvent de la route

dans des landes couvertes de houx et de chardons. Ce sont de grosses

pierres basses, dressées et souvent un peu arrondies par le haut; ou

bien, une table de pierre portant sur trois ou quatre pierres droites.

Qu'on veuille y voir des autels, des tombeaux, ou de simples souvenirs

de quelque événement, ces monuments ne sont rien moins qu'imposants,

quoi qu'on ait dit. Mais l'impression en est triste, ils ont quelque

chose de singulièrement rude et rebutant. On croit sentir dans ce

premier essai de l'art une main déjà intelligente, mais aussi dure,

aussi peu humaine que le roc qu'elle a façonné. Nulle inscription, nul

signe, si ce n'est peut-être sous les pierres renversées de

Loc-Maria-Ker, encore si peu distincts qu'on est tenté de les prendre

pour des accidents naturels. Si vous interrogez les gens du pays, ils

répondront brièvement que ce sont les maisons des Korrigans, des

Courils, petits hommes lascifs qui, le soir, barrent le chemin, et vous

forcent de danser avec eux jusqu'à ce que vous en mouriez de fatigue.

Ailleurs, ce sont les fées qui, descendant des montagnes en filant, ont

apporté ces rocs dans leur tablier[14]. Ces pierres éparses sont toute

une noce pétrifiée. Une pierre isolée, vers Morlaix, témoigne du malheur

d'un paysan qui, pour avoir blasphémé, a été avalé par la lune[15].

[Footnote 14: C'est la forme que la tradition prend dans l'Anjou.

Transplantée dans les belles provinces de la Loire, elle revêt ainsi un

caractère gracieux, et toutefois grandiose dans sa naïveté.]

[Footnote 15: Cet astre est toujours redoutable aux populations

celtiques. Ils lui disent pour en détourner la malfaisante influence:

«Tu nous trouves bien, laisse-nous bien.» Quand elle se lève, ils se

mettent à genoux, et disent un _Pater_ et un _Ave_. Dans plusieurs

lieux, ils l'appellent Notre-Dame. _App. 5._]

Je n'oublierai jamais le jour où je partis de grand matin d'Auray, la

ville sainte des chouans, pour visiter, à quelques lieues, les grands

monuments druidiques de Loc-Maria-Ker et de Carnac. Le premier de ces

villages, à l'embouchure de la sale et fétide rivière d'Auray, _avec ses

îles du Morbihan_, _plus nombreuses qu'il n'y a de jours dans l'an_,

regarde par-dessus une petite baie la plage de Quiberon, de sinistre

mémoire. Il tombait du brouillard, comme il y en a sur ces côtes la

moitié de l'année. De mauvais ponts sur des marais, puis le bas et

sombre manoir avec la longue avenue de chênes qui s'est religieusement

conservée en Bretagne; des bois fourrés et bas, où les vieux arbres même

ne s'élèvent jamais bien haut; de temps en temps un paysan qui passe

sans regarder; mais il vous a bien vu avec son oeil oblique d'oiseau de

nuit. Cette figure explique leur fameux cri de guerre, et le nom de

_chouans_, que leur donnaient les _bleus_. Point de maisons sur les

chemins; ils reviennent chaque soir au village. Partout de grandes

landes, tristement parées de bruyères roses et de diverses plantes

jaunes; ailleurs, ce sont des campagnes blanches de sarrasin. Cette

neige d'été, ces couleurs sans éclat et comme flétries d'avance,

affligent l'oeil plus qu'elles ne le récréent, comme cette couronne de

paille et de fleurs dont se pare la folle d'_Hamlet_. En avançant vers

Carnac, c'est encore pis. Véritables plaines de roc où quelques moutons

noirs paissent le caillou. Au milieu de tant de pierres, dont plusieurs

sont dressées d'elles-mêmes, les alignements de Carnac n'inspirent aucun

étonnement. Il en reste quelques centaines debout; la plus haute a

quatorze pieds.

Le Morbihan est sombre d'aspect et de souvenirs; pays de vieilles

haines, de pèlerinages et de guerre civile, terre de caillou et race de

granit. Là, tout dure; le temps y passe plus lentement. Les prêtres y

sont très forts. C'est pourtant une grave erreur de croire que ces

populations de l'Ouest, bretonnes et vendéennes, soient profondément

religieuses: dans plusieurs cantons de l'Ouest, le saint qui n'exauce

pas les prières risque d'être vigoureusement fouetté[16]. En Bretagne,

comme en Irlande, le catholicisme est cher aux hommes comme symbole de

la nationalité. La religion y a surtout une influence politique. Un

prêtre irlandais qui se fait ami des Anglais est bientôt chassé du pays.

Nulle église, au moyen âge, ne resta plus longtemps indépendante de Rome

que celle d'Irlande et de Bretagne. La dernière essaya longtemps de se

soustraire à la primatie de Tours, et lui opposa celle de Dol.

[Footnote 16: Dans la Cornouaille.--Il leur est arrivé de même dans les

guerres des chouans de battre leurs chefs, et de leur obéir un moment

après.]

La noblesse innombrable et pauvre de la Bretagne était plus rapprochée

du laboureur. Il y avait là aussi quelque chose des habitudes du clan.

Une foule de familles de paysans se regardaient comme nobles;

quelques-uns se croyaient descendus d'Arthur ou de la fée Morgane, et

plantaient, dit-on, des épées pour limites à leurs champs. Ils

s'asseyaient et se couvraient devant leur seigneur en signe

d'indépendance. Dans plusieurs parties de la province, le servage était

inconnu: les domaniers et quevaisiers, quelque dure que fût leur

condition, étaient libres de leur corps, si leur terre était serve.

Devant le plus fier des Rohan[17], ils se seraient redressés en disant,

comme ils font, d'un ton si grave: _Me zo deuzar armoriq_: «Et moi aussi

je suis Breton». Un mot profond a été dit sur la Vendée, et il

s'applique aussi à la Bretagne: _Ces populations sont au fond

républicaines_[18]; républicanisme social, non politique.

[Footnote 17: On connaît les prétentions de cette famille descendue des

Mac Tiern de Léon. Au seizième siècle, ils avaient pris cette devise qui

résume leur histoire: «_Roi ne puis, prince ne daigne, Rohan suis._»]

[Footnote 18: _App. 6._]

Ne nous étonnons pas que cette race celtique, la plus obstinée de

l'ancien monde, ait fait quelques efforts dans les derniers temps pour

prolonger encore sa nationalité; elle l'a défendue de même au moyen âge.

Pour que l'Anjou prévalût au douzième siècle sur la Bretagne, il a fallu

que les Plantagenets devinssent, par deux mariages, rois d'Angleterre et

ducs de Normandie et d'Aquitaine. La Bretagne, pour leur échapper,

s'est donnée à la France, mais il leur a fallu encore un siècle de

guerre entre les partis français et anglais, entre les Blois et les

Montfort. Quand le mariage d'Anne avec Louis XII eut réuni la province

au royaume, quand Anne eut écrit sur le château de Nantes la vieille

devise du château des Bourbons (_Qui qu'on grogne, tel est mon

plaisir_), alors commença la lutte légale des États, du Parlement de

Rennes, sa défense du droit coutumier contre le droit romain, la guerre

des privilèges provinciaux contre la centralisation monarchique.

Comprimée durement par Louis XIV[19], la résistance recommença sous

Louis XV, et La Chalotais, dans un cachot de Brest, écrivit avec un

cure-dents son courageux factum contre les jésuites.

[Footnote 19: Voy. les Lettres de madame de Sévigné, 1675, de septembre

en décembre. Il y eut un très grand nombre d'hommes roués, pendus,

envoyés aux galères. Elle en parle avec une légèreté qui fait mal.]

Aujourd'hui la résistance expire, la Bretagne devient peu à peu toute

France. Le vieil idiome, miné par l'infiltration continuelle de la

langue française, recule peu à peu. Le génie de l'improvisation

poétique, qui a subsisté si longtemps chez les Celtes d'Irlande et

d'Écosse, qui chez nos Bretons même n'est pas tout à fait éteint,

devient pourtant une singularité rare. Jadis, aux demandes de mariage,

le bazvalan[20] chantait un couplet de sa composition; la jeune fille

répondait quelques vers; aujourd'hui ce sont des formules apprises par

coeur qu'ils débitent. Les essais, plus hardis qu'heureux des Bretons

qui ont essayé de raviver par la science la nationalité de leur pays,

n'ont été accueillis que par la risée. Moi-même j'ai vu à T*** le savant

ami de Le Brigant, le vieux M. D*** (qu'ils ne connaissent que sous le

nom de M. Système). Au milieu de cinq ou six mille volumes dépareillés,

le pauvre vieillard, seul, couché sur une chaise séculaire, sans soin

filial, sans famille, se mourait de la fièvre entre une grammaire

irlandaise et une grammaire hébraïque. Il se ranima pour me déclamer

quelques vers bretons sur un rythme emphatique et monotone qui,

pourtant, n'était pas sans charme. Je ne pus voir, sans compassion

profonde, ce représentant de la nationalité celtique, ce défenseur

expirant d'une langue et d'une poésie expirantes.

[Footnote 20: Le bazvalan était celui qui se chargeait de demander les

filles en mariage. C'était le plus souvent un tailleur, qui se

présentait avec un bas bleu et un bas blanc.]

Nous pouvons suivre le monde celtique, le long de la Loire, jusqu'aux

limites géologiques de la Bretagne, aux ardoisières d'Angers; ou bien

jusqu'au grand monument druidique de Saumur, le plus important peut-être

qui reste aujourd'hui; ou encore jusqu'à Tours, la métropole

ecclésiastique de la Bretagne, au moyen âge.

Nantes est un demi-Bordeaux, moins brillant et plus sage, mêlé

d'opulence coloniale et de sobriété bretonne. Civilisé entre deux

barbaries, commerçant entre deux guerres civiles, jeté là comme pour

rompre la communication. À travers passe la grande Loire, tourbillonnant

entre la Bretagne et la Vendée; le fleuve des noyades. _Quel torrent!_

écrivait Carrier, enivré de la poésie de son crime, _quel torrent

révolutionnaire que cette Loire!_

C'est à Saint-Florent, au lieu même où s'élève la colonne du Vendéen

Bonchamps, qu'au neuvième siècle le Breton Noménoé, vainqueur des

Northmans, avait dressé sa propre statue; elle était tournée vers

l'Anjou, vers la France, qu'il regardait comme sa proie[21]. Mais

l'Anjou devait l'emporter. La grande féodalité dominait chez cette

population plus disciplinable; la Bretagne, avec son innombrable petite

noblesse, ne pouvait faire de grande guerre ni de conquête. La _noire

ville_ d'Angers porte, non seulement dans son vaste château et dans sa

tour du Diable, mais sur sa cathédrale même, ce caractère féodal. Cette

église de Saint-Maurice est chargée, non de saints, mais de chevaliers

armés de pied en cap: toutefois ses flèches boiteuses, l'une sculptée,

l'autre nue, expriment suffisamment la destinée incomplète de l'Anjou.

Malgré sa belle position sur le triple fleuve de la Maine, et si près de

la Loire, où l'on distingue à leur couleur les eaux des quatre

provinces, Angers dort aujourd'hui. C'est bien assez d'avoir quelque

temps réuni sous ses Plantagenets l'Angleterre, la Normandie, la

Bretagne et l'Aquitaine; d'avoir plus tard, sous le bon René et ses

fils, possédé, disputé, revendiqué du moins les trônes de Naples,

d'Aragon, de Jérusalem et de Provence, pendant que sa fille Marguerite

soutenait la Rose rouge contre la Rose blanche, et Lancastre contre

York. Elles dorment aussi au murmure de la Loire, les villes de Saumur

et de Tours, la capitale du protestantisme, et la capitale du

catholicisme[22] en France; Saumur, le petit royaume des prédicants et

du vieux Duplessis-Mornay, contre lesquels leur bon ami Henri IV bâtit

La Flèche aux jésuites. Son château de Mornay, et son prodigieux

_dolmen_[23] font toujours de Saumur une ville historique. Mais bien

autrement historique est la bonne ville de Tours, et son tombeau de

saint Martin, le vieil asile, le vieil oracle, le Delphes de la France,

où les Mérovingiens venaient consulter les sorts, ce grand et lucratif

pèlerinage pour lequel les comtes de Blois et d'Anjou ont tant rompu de

lances. Mans, Angers, toute la Bretagne, dépendaient de l'archevêché de

Tours; ses chanoines, c'étaient les Capets et les ducs de Bourgogne, de

Bretagne, et le comte de Flandre et le patriarche de Jérusalem, les

archevêques de Mayence, de Cologne, de Compostelle. Là, on battait

monnaie, comme à Paris; là, on fabriqua de bonne heure la soie, les

tissus précieux et aussi, s'il faut le dire, ces confitures, ces

rillettes, qui ont rendu Tours et Reims également célèbres; villes de

prêtres et de sensualité. Mais Paris, Lyon et Nantes ont fait tort à

l'industrie de Tours. C'est la faute aussi de ce doux soleil, de cette

molle Loire; le travail est chose contre nature dans ce paresseux climat

de Tours, de Blois et de Chinon, dans cette patrie de Rabelais, près du

tombeau d'Agnès Sorel. Chenonceaux, Chambord, Montbazon, Langeais,

Loches, tous les favoris et favorites de nos rois, ont leurs châteaux le

long de la rivière. C'est le pays du _rire_ et du _rien faire_. Vive

verdure en août comme en mai, des fruits, des arbres. Si vous regardez

du bord, l'autre rive semble suspendue en l'air, tant l'eau réfléchit

fidèlement le ciel: le sable au bas, puis le saule qui vient boire dans

le fleuve; derrière, le peuplier, le tremble, le noyer et les îles

fuyant parmi les îles; en montant, des têtes rondes d'arbres qui s'en

vont moutonnant doucement les uns sur les autres. Molle et sensuelle

contrée! c'est bien ici que l'idée dut venir de faire la femme reine des

monastères, et de vivre sous elle dans une voluptueuse obéissance, mêlée

d'amour et de sainteté. Aussi jamais abbaye n'eut la splendeur de

Fontevrault[24]. Il en reste aujourd'hui cinq églises. Plus d'un roi

voulut y être enterré: même le farouche Richard Coeur-de-Lion leur légua

son coeur; il croyait que ce coeur meurtrier et parricide finirait par

reposer peut-être dans une douce main de femme, et sous la prière des

vierges.

[Footnote 21: Charles-le-Chauve, à son tour, s'en fit élever une en

regard de la Bretagne.]

[Footnote 22: Du moins à l'époque mérovingienne].

[Footnote 23: _App. 7._]

[Footnote 24: _App. 8._]

Pour trouver sur cette Loire quelque chose de moins mou et de plus

sévère, il faut remonter au coude par lequel elle s'approche de la

Seine, jusqu'à la sérieuse Orléans, ville de légistes au moyen âge, puis

calviniste, puis janséniste, aujourd'hui industrielle. Mais je parlerai

plus tard du centre de la France; il me tarde de pousser au midi; j'ai

parlé des Celtes de Bretagne, je veux m'acheminer vers les Ibères, vers

les Pyrénées.

Le Poitou, que nous trouvons de l'autre côté de la Loire, en face de la

Bretagne et de l'Anjou, est un pays formé d'éléments très divers, mais

non point mélangés. Trois populations fort distinctes y occupent trois

bandes de terrains qui s'étendent du nord au midi. De là les

contradictions apparentes qu'offre l'histoire de cette province. Le

Poitou est le centre du calvinisme au seizième siècle, il recrute les

armées de Coligny, et tente la fondation d'une république protestante;

et c'est du Poitou qu'est sortie de nos jours l'opposition catholique et

royaliste de la Vendée. La première époque appartient surtout aux hommes

de la côte; la seconde, surtout au Bocage vendéen. Toutefois l'une et

l'autre se rapportent à un même principe, dont le calvinisme

républicain, dont le royalisme catholique n'ont été que la forme: esprit

indomptable: d'opposition au gouvernement central.

Le Poitou, est la bataille du Midi et du Nord. C'est près de Poitiers

que Clovis a défait les Goths, que Charles-Martel a repoussé les

Sarrasins, que l'armée anglo-gasconne du prince Noir a pris le roi Jean.

Mêlé de droit romain et de droit coutumier, donnant ses légistes au

Nord, ses troubadours au Midi, le Poitou est lui-même comme sa

Mélusine[25], assemblage de natures diverses, moitié femme et moitié

serpent. C'est dans le pays du mélange, dans le pays des mulets et des

vipères[26], que ce mythe étrange a dû naître.

[Footnote 25: Voy. les Éclaircissements.]

[Footnote 26: _App. 9._]

Ce génie mixte et contradictoire a empêché le Poitou de rien achever; il

a tout commencé. Et d'abord la vieille ville romaine de Poitiers,

aujourd'hui si solitaire, fut, avec Arles et Lyon, la première école

chrétienne des Gaules. Saint-Hilaire a partagé les combats d'Athanase

pour la divinité de Jésus-Christ. Poitiers fut pour nous, sous quelques

rapports, le berceau de la monarchie, aussi bien que du christianisme.

C'est de sa cathédrale que brilla pendant la nuit la colonne de feu qui

guida Clovis contre les Goths. Le roi de France était abbé de

Saint-Hilaire de Poitiers, comme de Saint-Martin de Tours. Toutefois

cette dernière église, moins lettrée, mais mieux située, plus populaire,

plus féconde en miracles, prévalut sur sa soeur aînée. La dernière lueur

de la poésie latine avait brillé à Poitiers avec Fortunat; l'aurore de

la littérature moderne y parut au douzième siècle; Guillaume VII est le

premier troubadour. Ce Guillaume, excommunié pour avoir enlevé la

vicomtesse de Châtellerault, conduisit, dit-on, cent mille hommes à la

terre sainte[27], mais il emmena aussi la foule de ses maîtresses.[28]

C'est de lui qu'un vieil auteur dit: «Il fut bon troubadour, bon

chevalier d'armes, et courut longtemps le monde pour tromper les dames.»

Le Poitou semble avoir été alors un pays de libertins spirituels et de

libres penseurs. Gilbert de la Porée, né à Poitiers, et évoque de cette

ville, collègue d'Abailard à l'école de Chartres, enseigna avec la même

hardiesse, fut comme lui attaqué par saint Bernard, se rétracta comme

lui, mais ne se releva pas comme le logicien breton. La philosophie

poitevine naît et meurt avec Gilbert.

[Footnote 27: Il arriva avec six hommes devant Antioche.]

[Footnote 28: L'évêque d'Angoulême lui disait: «Corrigez-vous»; le comte

lui répondit: «Quand tu te peigneras.» L'évêque était chauve.]

La puissance politique du Poitou n'eut guère meilleure destinée. Elle

avait commencé au neuvième siècle par la lutte que soutint contre

Charles-le-Chauve, Aymon, père de Renaud, comte de Gascogne, et frère de

Turpin, comte d'Angoulême. Cette famille voulait être issue des deux

fameux héros de romans, saint Guillaume de Toulouse et Gérard de

Roussillon, comte de Bourgogne. Elle fut en effet grande et puissante,

et se trouva quelque temps à la tête du Midi. Ils prenaient le titre de

ducs d'Aquitaine, mais ils avaient trop forte partie dans les

populations de Bretagne et d'Anjou, qui les serraient au nord; les

Angevins leur enlevèrent partie de la Touraine, Saumur, Loudun, et les

tournèrent en s'emparant de Saintes. Cependant les comtes de Poitou

s'épuisaient pour faire prévaloir dans le Midi, particulièrement sur

l'Auvergne, sur Toulouse, ce grand titre de ducs d'Aquitaine; ils se

ruinaient en lointaines expéditions d'Espagne et de Jérusalem; hommes

brillants et prodigues, chevaliers troubadours souvent brouillés avec

l'Église, moeurs légères et violentes, adultères célèbres, tragédies

domestiques. Ce n'était pas la première fois qu'une comtesse de

Poitiers assassinait sa rivale, lorsque la jalouse Éléonore de Guyenne

fit périr la belle Rosemonde dans le labyrinthe où son époux l'avait

cachée.

Les fils d'Éléonore, Henri, Richard Coeur-de-Lion et Jean, ne surent

jamais s'ils étaient Poitevins ou Anglais, Angevins ou Normands. Cette

lutte intérieure de deux natures contradictoires se représenta dans leur

vie mobile et orageuse. Henri III, fils de Jean, fut gouverné par les

Poitevins; on sait quelles guerres civiles il en coûta à l'Angleterre.

Une fois réuni à la monarchie, le Poitou du _marais_ et de la plaine se

laissa aller au mouvement général de la France. Fontenay fournit de

grands légistes, les Tiraqueau, les Besly, les Brisson. La noblesse du

Poitou donna force courtisans habiles (Thouars, Mortemart, Meilleraye,

Mauléon). Le plus grand politique et l'écrivain le plus populaire de la

France appartiennent au Poitou oriental: Richelieu et Voltaire; ce

dernier, né à Paris, était d'une famille de Parthenay[29].

[Footnote 29: Il y aurait encore des Arouet dans les environs de cette

ville, au village de Saint-Loup.]

Mais ce n'est pas là toute la province. Le plateau des deux Sèvres verse

ses rivières, l'une vers Nantes, l'autre vers Niort et La Rochelle. Les

deux contrées excentriques qu'elles traversent, sont fort isolées de la

France. La seconde, petite Hollande[30], répandue en marais, en canaux,

ne regarde que l'Océan, que La Rochelle. La _ville blanche_[31] comme la

ville noire, La Rochelle comme Saint-Malo, fut originairement un asile

ouvert par l'Église aux juifs, aux serfs, aux _coliberts_ du Poitou. Le

pape protégea l'une comme l'autre[32] contre les seigneurs. Elles

grandirent affranchies de dîme et de tribut. Une foule d'aventuriers,

sortis de cette populace sans nom, exploitèrent les mers comme

marchands, comme pirates; d'autres exploitèrent la cour et mirent au

service des rois leur génie démocratique, leur haine des grands. Sans

remonter jusqu'au serf Leudaste, de l'île de Rhé, dont Grégoire de Tours

nous a conservé la curieuse histoire, nous citerons le fameux cardinal

de Sion, qui arma les Suisses pour Jules II, les chanceliers Olivier

sous Charles IX, Balue et Doriole sous Louis XI; ce prince aimait à se

servir de ces intrigants, sauf à les loger ensuite dans une cage de fer.

[Footnote 30: _App. 10._]

[Footnote 31: Les Anglais donnaient autrefois ce nom à La Rochelle, à

cause du reflet de la lumière sur les rochers et les falaises.]

[Footnote 32: _App. 11._]

La Rochelle crut un instant devenir une Amsterdam, dont Coligny eût été

le Guillaume d'Orange. On sait les deux fameux sièges contre Charles IX

et Richelieu, tant d'efforts héroïques, tant d'obstination, et ce

poignard que le maire avait déposé sur la table de l'Hôtel de Ville,

pour celui qui parlerait de se rendre. Il fallut bien qu'ils cédassent

pourtant, quand l'Angleterre, trahissant la cause protestante et son

propre intérêt, laissa Richelieu fermer leur port; on distingue encore à

la marée basse les restes de l'immense digue. Isolée de la mer, la ville

amphibie ne fit plus que languir. Pour mieux la museler, Rochefort fut

fondé par Louis XIV à deux pas de La Rochelle, le port du roi à côté du

port du peuple.

Il y avait pourtant une partie du Poitou qui n'avait guère paru dans

l'histoire, que l'on connaissait peu et qui s'ignorait elle-même. Elle

s'est révélée par la guerre de la Vendée. Le bassin de la Sèvre

nantaise, les sombres collines qui l'environnent, tout le Bocage

vendéen, telle fut la principale et première scène de cette guerre

terrible qui embrasa tout l'Ouest. Cette Vendée qui a quatorze rivières,

et pas une navigable[33] pays perdu dans ses haies et ses bois, n'était,

quoi qu'on ait dit, ni plus religieuse, ni plus royaliste que bien

d'autres provinces frontières, mais elle tenait à ses habitudes.

L'ancienne monarchie, dans son imparfaite centralisation, les avait peu

troublées; la Révolution voulut les lui arracher et l'amener d'un coup à

l'unité nationale; brusque et violente, portant partout une lumière

subite, elle effaroucha ces fils de la nuit. Ces paysans se trouvèrent

des héros. On sait que le voiturier Cathelineau pétrissait son pain

quand il entendit la proclamation républicaine; il essuya tout

simplement ses bras et prit son fusil[34]. Chacun en fit autant et l'on

marcha droit aux _bleus_. Et ce ne fut pas homme à homme, dans les bois,

dans les ténèbres, comme les chouans de Bretagne, mais en masse, en

corps de peuple et en plaine. Ils étaient près de cent mille au siège

de Nantes. La guerre de Bretagne est comme une ballade guerrière du

_border_ écossais, celle de Vendée une iliade.

[Footnote 33: _App. 12._]

[Footnote 34: Il résulte de l'interrogatoire de d'Elbée que la véritable

cause de l'insurrection vendéenne fut la levée de 300.000 hommes

décrétée par la République. Les Vendéens haïssent le service militaire,

qui les éloigne de chez eux. Lorsqu'il a fallu fournir un contingent

pour la garde de Louis XVIII, il ne s'est pas trouvé un seul

volontaire.]

En avançant vers le Midi, nous passerons la sombre ville de Saintes et

ses belles campagnes, les champs de bataille de Taillebourg et de

Jarnac, les grottes de la Charente et ses vignes dans les marais

salants. Nous traverserons même rapidement le Limousin, ce pays élevé,

froid, pluvieux[35], qui verse tant de fleuves. Ses belles collines

granitiques, arrondies en demi-globes, ses vastes forêts de

châtaigniers, nourrissent une population honnête, mais lourde, timide et

gauche par indécision. Pays souffrant, disputé si longtemps entre

l'Angleterre et la France. Le bas Limousin est autre chose; le caractère

remuant et spirituel des Méridionaux y est déjà frappant. Les noms des

Ségur, des Saint-Aulaire, des Noailles, des Ventadour, des Pompadour, et

surtout des Turenne, indiquent assez combien les hommes de ce pays se

sont rattachés au pouvoir central et combien ils y ont gagné. Ce drôle

de cardinal Dubois était de Brives-la-Gaillarde.

[Footnote 35: Proverbe: «Le Limousin ne périra pas par sécheresse.»]

Les montagnes du haut Limousin se lient à celles de l'Auvergne, et

celles-ci avec les Cévennes. L'Auvergne est la vallée de l'Allier,

dominée à l'ouest par la masse du Mont-Dore qui s'élève entre le Pic ou

Puy-de-Dôme et la masse du Cantal. Vaste incendie éteint, aujourd'hui

paré presque partout d'une forte et rude végétation[36]. Le noyer

pivote sur le basalte, et le blé germe sur la pierre ponce[37]. Les feux

intérieurs ne sont pas tellement assoupis que certaine vallée ne fume

encore, et que les _étouffis_ du Mont-Dore ne rappellent la Solfatare et

la Grotte du Chien. Villes noires, bâties de lave (Clermont,

Saint-Flour, etc.). Mais la campagne est belle, soit que vous parcouriez

les vastes et solitaires prairies du Cantal et du Mont-Dore, au bruit

monotone des cascades, soit que, de l'île basaltique où repose Clermont,

vous promeniez vos regards sur la fertile Limagne et sur le Puy-de-Dôme,

ce joli _dé à coudre_ de sept cents toises, voilé, dévoilé tour à tour

par les nuages qui l'aiment et qui ne peuvent ni le fuir ni lui rester.

C'est qu'en effet l'Auvergne est battue d'un vent éternel et

contradictoire, dont les vallées opposées et alternées de ses montagnes

animent, irritent les courants. Pays froid sous un ciel déjà méridional,

où l'on gèle sur les laves. Aussi, dans les montagnes, la population

reste l'hiver presque toujours blottie dans les étables, entourée d'une

chaude et lourde atmosphère[38]. Chargée, comme les Limousins, de je ne

sais combien d'habits épais et pesants, on dirait une race

méridionale[39] grelottant au vent du nord, et comme resserrée, durcie,

sous ce ciel étranger. Vin grossier, fromage amer[40], comme l'herbe

rude d'où il vient. Ils vendent aussi leurs laves, leurs pierres ponces,

leurs pierreries communes[41], leurs fruits communs qui descendent

l'Allier par bateau. Le rouge, la couleur barbare par excellence, est

celle qu'ils préfèrent; ils aiment le gros vin rouge, le bétail rouge.

Plus laborieux qu'industrieux, ils labourent encore souvent, les terres

fortes et profondes de leurs plaines avec la petite charrue du Midi qui

égratigne à peine le sol[42]. Ils ont beau émigrer tous les ans des

montagnes, ils rapportent quelque argent, mais peu d'idées.

[Footnote 36: Les produits de la terre, comme de l'industrie, sont

communs et grossiers, abondants il est vrai.]

[Footnote 37: Au nord de Saint-Flour, la terre est couverte d'une couche

épaisse de pierres ponces, et n'en est pas moins très fertile.]

[Footnote 38: _App. 13._]

[Footnote 39: En Limagne, race laide, qui semble méridionale; de Brioude

jusqu'aux sources de l'Allier, on dirait des crétins ou des mendiants

espagnols. (De Pradt.)]

[Footnote 40: L'amertume de leurs fromages tient, soit à la façon, soit

à la dureté et l'aigreur de l'herbe, les pâturages ne sont jamais

renouvelés.]

[Footnote 41: Jusqu'en 1784, les Espagnols venaient acheter les

pierreries grossières de l'Auvergne.]

[Footnote 42: Dans le pays d'outre-Loire, on n'emploie guère que

l'_araire_, petite charrue insuffisante pour les terres fortes. Dans

tout le Midi, les chariots et outils sont petits et faibles.--Arthur

Young vit avec indignation cette petite charrue qui effleurait la terre,

et calomniait sa fertilité.]

Et pourtant il y a une force réelle dans les hommes de cette race, une

sève amère, acerbe peut-être, mais vivace comme l'herbe du Cantal. L'âge

n'y fait rien. Voyez quelle verdeur dans leurs vieillards, les Dulaure,

les de Pradt; et ce Montlosier octogénaire, qui gouverne ses ouvriers et

tout ce qui l'entoure, qui plante et qui bâtit, et qui écrirait au

besoin un nouveau livre contre le _parti-prêtre_ ou pour la féodalité,

ami et en même temps ennemi du moyen âge[43].

[Footnote 43: 1833.]

Histoire de France - Moyen Âge; (Vol. 2 / 10) · 第 1 / 42 段