Il en résulta, dans le public, un réveil des susceptibilités nationales.

L’Anglais, écrasé par le nombre, lutta quelques instants avec une

indomptable énergie; il ne fut sauvé, dans cette lutte inégale, que par

l’arrivée de la police. Mais ce qui m’étonna, dans toute cette affaire,

ce fut l’indifférence de Barnavaux. Une indifférence qui n’était pas

dans ses habitudes. Barnavaux a l’instinct de la justice, du moins en

matière de combat; ses sentiments d’indulgence à l’égard des personnes

qui manquent à la vertu de sobriété sont légitimés par des souvenirs

personnels et par le principe qu’il ne faut pas reprocher aux autres les

péchés dont on n’est pas exempt; enfin il aime les manifestations

naturelles du génie. Et pourtant, il voyait d’un œil dédaigneux

l’infortune de cet Anglais que son héroïsme et son délire allaient

conduire au poste. Je lui en fis d’amers reproches. Il me parut indigne

de lui-même.

--C’est parce que c’est un Anglais! me répondit Barnavaux sèchement. Je

ne les aime pas.

--Barnavaux, lui dis-je, ce sont des amis, presque des alliés! Ne faites

pas de politique personnelle.

--Je ne fais pas de politique personnelle, répliqua Barnavaux.

Seulement, les Anglais me dégoûtent parce que les choses qu’ils font

eux-mêmes ils ne veulent pas qu’on les fasse. Ils ne se comprennent

qu’entre eux, ils ne se trouvent d’excuses qu’entre eux. Mais les autres

peuples, il faut toujours qu’ils se conduisent bien; ce n’est pas juste!

Il y avait une fois le pauvre père Barbier, le garde du génie...

Je cherchai dans ma mémoire.

--Barbier... Celui qui était à Libreville?

--Il a été à Libreville, dit Barnavaux, mais après on l’a mis à Obock.

Et c’est là que le malheur lui est arrivé. Mais tout de même vous vous

le rappelez! Hein, quel brave homme! Je le vois encore avec sa grande

barbe, le morceau de craie qu’il avait toujours dans sa poche pour

repasser son casque et ses souliers de toile, dès qu’il y voyait une

tache, une égratignure, rien du tout, et une petite peau pour frotter

ses boutons de cuivre. Car c’était un soldat, un vrai soldat, bien que

seulement sapeur; et en même temps un fonctionnaire! L’écriture du père

Barbier! C’était moulé, et, quand il était pour commencer une majuscule,

il faisait des feintes avec sa plume, des feintes comme un prévôt

d’escrime qui va vous mettre un coup de sixte... Alors c’est lui qui fut

choisi pour garder Obock.

--Mais il n’y a plus personne, à Obock! remarquai-je. Voilà bien vingt

ans qu’on a daigné s’apercevoir, au ministère, qu’Obock était une

erreur, une vaste erreur administrative et géographique, et qu’on devait

lui préférer Djibouti.

--C’est justement pour ça qu’on y a mis le père Barbier, continua

Barnavaux. Vous savez qu’on avait installé Obock sur un grand pied. Il y

avait un palais du gouverneur, un hôpital, une manière de caserne pour

les services administratifs, une prison, tout ce qu’il faut pour qu’une

colonie soit heureuse, et quatre palmiers, qu’on était obligé d’arroser

tout le temps, parce que la végétation, dans ce pays, ça n’est pas

naturel. Quand on déménagea pour Djibouti, on emporta tout ce qu’on put:

les lits de l’hôpital, les fenêtres et les portes du palais du

gouverneur et des maisons, et même un canon porte-amarre. Seulement, les

principes sont sacrés. C’est un principe que, si le drapeau français a

flotté une fois sur un point du globe, il doit continuer d’y flotter. Le

père Barbier fut chargé de garder le drapeau. Il n’avait absolument que

ça à faire, de garder le drapeau; ça et arroser les palmiers, qui

avaient toujours soif. Et il était tout seul, vous entendez, absolument

tout seul! Pas un autre blanc avec lui, rien que des miliciens somalis,

des ascaris, qui ont des figures de vieux dès leur naissance. Ça doit

être le soleil qui les dessèche, ils ont le droit: c’est le pays du

monde où il fait le plus chaud. Mais ils finirent par manœuvrer comme de

vrais troupiers; le père Barbier les faisait obéir au doigt et à l’œil

et, de temps en temps, il les emmenait à travers les sables en

expédition contre un ennemi supposé, en leur faisant des discours

magnifiques sur la stratégie de Napoléon Ier et le devoir de sacrifier

sa vie pour détruire les ennemis de la France.

»Ça vous étonne; c’est qu’il était devenu fou. A cause du soleil,

probablement, mais surtout à force de vivre seul, sans personne à qui

pouvoir parler une langue raisonnable. Son idée, c’est qu’il était

gouverneur général du Désert, et qu’il ne devait de comptes à personne,

excepté, comme tous les gouverneurs généraux, au ministre et aux

inspecteurs des colonies. Voilà même pourquoi les inspecteurs des

colonies, quand ils venaient, ne pouvaient pas s’apercevoir qu’il avait

le cafard. Il était très poli avec eux, il leur donnait à dîner, et

tirait même du magasin une bouteille de vin supplémentaire. Mais, quand

ils étaient partis, s’ils n’avaient pas bu toute la bouteille, il la

remettait au magasin avec cette inscription, de sa belle écriture:

«Bouteille laissée en cet état par M. l’inspecteur». Car dans son

opinion, c’est par des écritures qu’on fait de bonnes finances. Il

entretenait aussi l’inspection de la grandeur de la France et de ses

projets pour l’administration des Déserts, mais ça le rendait

sympathique et, en comparaison d’un tas d’autres, c’était innocent.

»Et ça dura comme ça... Ça dura jusqu’au jour où, au lieu d’un

inspecteur, ce fut un Anglais, un Anglais très riche, qui arriva sur son

yacht. Il allait dans l’Inde, je crois, et traversait la mer Rouge. Le

caprice lui vint de s’arrêter à Obock.

»Le père Barbier était déférent à l’égard des inspecteurs. Je vous l’ai

dit. Mais vis-à-vis d’un Anglais qui n’était pas même fonctionnaire il

fut uniquement le gouverneur du Désert; affable et... et... comment

dites-vous quand on a l’air supérieur?

--Condescendant, suggérai-je.

--Condescendant. Il accueillit l’Anglais, qui l’avait fait prévenir de

sa visite, debout sur le petit appontement, dont le bois était un peu

pourri, mais ça ne se voyait pas, parce que les arbalétriers en étaient

tout couverts d’huîtres. Et Barbier avait mis son uniforme de drap, par

cinquante degrés à l’ombre, pendant que ses ascaris présentaient les

armes. L’Anglais tendit la main, mais Barbier garda les siennes dans la

position réglementaire, puis fit un salut guerrier et cria:

»--Reposez... armes!

Les ascaris reposèrent les armes, et l’Anglais eut l’air flatté. C’est

vrai que la réception qu’on lui faisait avait quelque chose de

majestueux. Toutefois, quand il demanda à visiter les environs, le père

Barbier lui répondit que ça ne se pouvait pas, pour des raisons

politiques. L’Anglais eut l’air étonné, mais il ne se fâcha pas parce

que le père Barbier, en faisant le salut militaire, lui dit:

»--Milord, la France se fait un devoir de vous inviter à dîner!

»Le dîner fut un beau dîner. C’est le père Barbier qui avait écrit le

menu, et chaque plat était apporté par son boy, accompagné par quatre

ascaris, l’arme au bras, baïonnette au canon. Quand le boy déposait le

plat, les ascaris présentaient les armes; et il y avait aussi un clairon

ascari qui sonnait aux champs quand le père Barbier trinquait avec

l’Anglais en disant:

»--Milord, à vot’ dame!

»L’Anglais avait fait venir une caisse de son propre champagne, mais le

père Barbier la refusa, en expliquant qu’il ne devait rien accepter, par

crainte d’être accusé de corruption, et qu’on boirait du champagne de

France à volonté, à condition que l’Anglais voulût bien justifier de la

consommation des bouteilles qui lui étaient fournies en signant sur le

registre spécial «des hôtes de passage, étrangers non assimilés,

naufragés». L’Anglais signa et but son content, croyant qu’on lui avait

seulement demandé son autographe. Quand il se leva pour partir, il était

minuit. Et c’est juste à ce moment-là que le père Barbier cria:

»--Vous croyez que ça va se passer comme ça? milord, ça ne se passera

pas comme ça!

»L’Anglais crut qu’il y avait quelque chose à payer et demanda combien

c’était.

»--Rien! dit le père Barbier. Seulement il s’agit de venger Waterloo!

»L’Anglais ne comprenait plus du tout. Mais le père Barbier, se tournant

vers le boy, les quatre miliciens et le clairon, leur dit:

»--Gardes! qu’on mène cet homme au violon!

* * * * *

»Et l’Anglais fut conduit au violon, conclut Barnavaux. Si c’était lui

qui avait fait le coup, il l’aurait trouvé très drôle. Eh bien, il a

déclaré qu’on avait outragé en sa personne la puissance britannique. Il

a adressé une plainte à son consul, il a fait parler de lui dans les

journaux, et le père Barbier a été cassé; car une fois revenu en France,

il pensait, causait, répondait comme tout le monde, il était guéri, et

quand il a juré qu’il ne se souvenait plus de rien, personne n’a compris

qu’il avait été fou, personne ne l’a cru! C’est pour ça que je n’ai pas

de pitié pour les Anglais quand ils sont saouls. Ils ne nous la rendent

pas. C’est un peuple qui n’a pas de charité.»

XIII

PAPA-LE-PETIT-GARÇON

Barnavaux, depuis longtemps, professe devant moi une opinion: il ne

croit pas que l’homme descende du singe. Mais, jusqu’ici, quand je lui

demandais sur quoi il se fonde pour repousser une hypothèse si chère aux

matérialistes, il me répondait seulement:

--Sur quoi? Sur ce que ce n’est pas vrai, voilà tout!

Il avait l’air d’en être sûr. Et rien n’est plus insupportable que les

gens qui ont l’air d’être sûrs! Alors je lui représentais:

--Barnavaux, ceci n’est de votre part qu’une affirmation. Et qu’est-ce

que ça vaut, votre affirmation?

Mais il persistait:

--L’homme ne descend pas du singe, je répète!

--Pourquoi, Barnavaux, pourquoi?

--Parce que personne n’en sait rien, d’abord. Et puis... et puis parce

que c’est peut-être d’une autre bête!

Il n’y avait pas moyen de lui en faire dire davantage. A force de

l’interroger, je crus découvrir que ses réticences venaient de ce que,

là-dessus, il ne savait rien lui-même. Il avait retenu les conclusions

d’un autre, en gardant un doute sur ces conclusions; sachant seulement

«qu’il y avait quelque chose», quelque chose d’énigmatique, de

mystérieux, de difficile à croire, même, mais de si neuf, de si

caractéristique et frappant qu’il ne pouvait en tout cas plus rien

croire de différent. Mais qu’était-ce donc, qu’était-ce donc? Quand

j’insistais, il détournait la conversation. Et puis, subitement, un

jour, ce fut lui qui vint me trouver.

--Vous savez, me dit-il, l’homme qui sait, sur l’affaire qui vous

intéresse, il est à Paris. Voulez-vous le voir?

Cela ne faisait pas question. Je demandai seulement:

--Où faut-il le recevoir. Chez moi? Au café--et alors dans quel café? Ou

bien chez le marchand de vins?

Car, pour le tact et le sentiment des convenances, il n’y a pas de chef

de protocole qui, dans sa petite sphère, puisse égaler Barnavaux. Il

sait où les personnes qu’il me présente ne seront pas gênées avec moi,

et où je ne serai pas gêné avec elles. A ma grande surprise, il me

répondit cette fois:

--Frenchy a de l’argent pour le moment, et il est bien mis. Il m’a même

dit qu’il viendrait vous chercher en automobile: une automobile qu’il a

prise au mois. Et il voulait vous faire dîner dans un endroit chic, à

Montmartre, par exemple. Il ne sort pas de Montmartre. Mais je lui ai

expliqué que ce n’était pas possible, à cause de mon uniforme. Alors il

nous conduira à la campagne, quelque part, manger une friture.

--Barnavaux, fis-je, vous avez maintenant des amis bien riches!

--Moi? protesta-t-il, non! Je ne vous ai pas dit que Frenchy était

riche. Je vous ai dit qu’il avait de l’argent pour le moment. Ce n’est

pas la même chose.

Je connais Barnavaux depuis si longtemps que je crus pouvoir m’offrir la

satisfaction un peu vaniteuse de deviner la profession du personnage

qu’il m’allait faire connaître; un homme qui n’était pas riche, «mais

qui avait de l’argent»; c’était un camarade de la légion, sans aucun

doute, Allemand, Anglais, Russe ou Hongrois, de souche noble et de

famille puissante, venu s’engager chez nous, au premier ou deuxième

étranger, pour des motifs qu’on ne saurait jamais.

--C’est bien ça, hein? demandai-je, fier de ma pénétration.

--Non! dit Barnavaux, en haussant les épaules.

--Mais alors, qu’est-ce qu’il fait, votre ami? Il faut pourtant le

savoir!

--Frenchy? répondit Barnavaux: c’est un chercheur d’or.

* * * * *

C’est ainsi que je fis la connaissance de Frenchy; et durant les

quelques semaines qu’il conserva quelques louis des soixante-quinze

mille francs rapportés par lui des placers de Madagascar, il fut assez

intimement mêlé à ma vie. Tout le luxe apparent de sa personne était

constitué par son automobile--une 30-40 HP, souple et puissante, du

genre de celles qu’on loue aux millionnaires américains; et de cette

voiture magnifique, on voyait descendre un petit homme sec, jaune de

cuir, aux prunelles agrandies par la fièvre et l’absinthe, vêtu comme

les ouvriers quand ils ont leurs beaux habits: tout de noir, avec un

gilet très ouvert sur sa chemise blanche et une cravate également noire

qui dessinait sur son col bas un papillon aux ailes trop maigres. Il se

ressentait d’avoir trop longtemps vécu seul, agitant au bord des

rivières la sébile de fer-blanc où tombent et tremblent les paillettes

d’or. Je veux dire qu’il n’avait plus honte, contrairement à la plupart

des hommes civilisés, de garder le silence. Durant des heures et des

heures il demeurait muet, pleinement satisfait de boire et de manger, ou

même simplement de n’être pas debout, de ne pas marcher, de ne pas

travailler. Les femmes ne lui disaient pas grand’chose. Non par vertu.

«J’ai un peu perdu l’habitude», expliquait-il, avec timidité. Mais

Barnavaux le respectait, admirant qu’un homme qui n’avait pas plus

d’instruction que lui eût pu se débrouiller sans chef, sans discipline

extérieure, ne pouvant compter que sur lui-même dans des pays barbares.

Ce n’était pas un homme qu’on pût aisément interroger. Il fallut

attendre qu’il répondît à une question intérieure. Un jour vint pourtant

qu’il parla tout seul, sans y être invité.

--Oui, dit-il, c’est quand je prospectais à Madagascar, dans la grande

forêt de l’est, à l’endroit où elle tombe vers le pays betsimisarake.

Vous vous étonnez que je ne sois pas causeur? Comment voulez-vous!...

Des mois et des mois, j’allais tout seul, à travers ces grands bois qui

n’en finissent pas. Quand je suivais le cours d’une rivière, la verdure

devenait basse, touffue, écrasante. Pour faire un pas, il fallait donner

dix coups de machette, couper les tiges d’où la sève sort comme l’eau

d’un robinet. On avance comme dans un tunnel vert, et il fait chaud,

humide et chaud comme dans un tunnel. Ça sent la boue, la pourriture,

les plantes broyées et, à mesure qu’on se taille sa route dans ce

fouillis, on entend tout autour des bruits extraordinaires, qui font

peur sans qu’on sache pourquoi: comme des pièces de satin vivement

déplié. A la fin, je compris. C’étaient des serpents qui fuyaient. Ils

n’étaient pas méchants: de grosses couleuvres noires et vertes. Celles

qui n’étaient pas atteintes ne se dérangeaient pas. Elles restaient

enroulées autour des branches, leurs anneaux tellement serrés que, si on

n’avait pas été prévenu, quand on ne voyait pas leur tête longue et

leurs yeux brillants, vous les auriez prises pour de grands colimaçons.

D’autant plus qu’il y a de vrais colimaçons, plus gros que ceux qu’on

voit en Europe. Ils grimpent aux arbres en y laissant une trace

brillante, ou bien dorment sur les branchages, pareils à des coquilles

fixées sur un rocher. Un soir que par hasard j’en avais jeté

quelques-uns sur mon feu, l’idée me vint d’y goûter. Ce n’était pas

mauvais. Alors je fis caprice de m’en nourrir quelquefois.

»J’allais le plus souvent, parce que c’est plus commode, les chercher

sous les grands arbres qui poussent sur les hauteurs. La marche est là

plus facile; les cimes serrées empêchent de croître les herbes et les

fougères. Et tandis que je faisais ma récolte, j’entendais comme pleurer

autour de moi. Oui, pleurer! mais en musique, sur trois notes très

hautes, abominablement tristes, et qui s’entendaient de partout... Vous

autres, vous auriez eu de l’épouvante. Moi, je savais que ce n’était

rien que les babakoutes qui prenaient la fuite. Ce ne sont pas tout à

fait des singes, ces babakoutes. On dirait plutôt de grands écureuils,

avec des mains, de vraies mains, et un visage plus plat, bien plus

humain que celui des écureuils. Babakoute, ça veut dire en malgache

«papa-le-petit-garçon», et les Betsimisarakes prétendent que c’est leur

ancêtre, qu’ils sont nés, il y a longtemps, très longtemps, d’un couple

de ces grandes bêtes qu’on a tant de peine à voir--ils sont toujours au

sommet des arbres--et qu’on entend de si loin!

»Quand j’avais fait une belle récolte de colimaçons, je la mettais en

réserve dans une boîte de conserves vide, assez écartée du feu, pour les

faire dégorger. Puis je m’endormais tranquillement: il n’y a pas une

bête féroce dans tout Madagascar, et les hommes mêmes sont si craintifs!

Mais voilà qu’un matin je m’aperçus qu’il ne restait rien dans la boîte:

on m’avait volé pendant la nuit! Et deux fois, trois fois, la même chose

recommença. Je résolus de veiller pour en avoir le cœur net, et la

quatrième nuit, quand j’aperçus une forme humaine qui se penchait vers

mes colimaçons, je lui envoyai un coup de fusil chargé à petits plombs.

»Mais j’avais tiré d’assez près, et mon gibier sans doute était délicat.

Je le vis tomber, je l’entendis gémir, gémir! Alors j’allai voir, et je

trouvai... c’est difficile à vous expliquer: une bête qui n’était pas un

singe et qui n’était pas un homme: une très grande babakoute, si vous

voulez. Mais j’en avais tiré jadis, des babakoutes, bien que, je vous le

répète, ces animaux soient très difficiles à distinguer sous les arbres,

et celui-là était si différent!

Par la taille d’abord, qui était celle d’une fille de quatorze ou quinze

ans. Je dis une fille, parce que c’était une femelle. Mais aussi par la

figure, qui s’était affinée, en restant celle d’une bête. Vous savez, la

face des chiens, qui est si loin de la nôtre, et qui fait dire pourtant:

«Comme il a l’air d’un homme!» C’était ça. Et à cause des yeux,

peut-être: des yeux énormes, et qui regardaient _droit devant eux_: car

ils n’étaient pas placés sur le côté, comme ceux des animaux. Et ils

étaient tendres, douloureux, malheureux! Oui, tout à fait des yeux de

petite fille!

»Je pris cette bête-femme dans mes bras, et elle se laissa faire; je

lavai sa cuisse, toute mouchetée de petites blessures: c’était là

qu’elle avait reçu les plombs. Elle était couverte d’une fourrure

blanche, avec des poils noirs plus longs sur le ventre et sur la tête.

Cela me fit du bien de voir sa fourrure.

»--Après tout, songeai-je, ce n’est qu’une bête!

»Mais voilà que subitement elle me prit le cou de ses deux bras, en se

plaignant doucement, faiblement, comme une femme, quoi! Il n’y a que les

femmes pour faire comme ça en demandant abri. Et je ne savais plus, je

ne savais plus du tout. Il y avait des babakoutes qui criaient dans la

forêt, mais elle n’y faisait pas attention. Elle ne regardait que moi,

je vous dis, que moi, qui venais de lui mettre douze plombs dans la

peau!

»Ah! comme elle était câline! Et c’est pour ça que j’ai dit à Barnavaux,

dans le temps, que l’homme ne venait pas du singe, comprenez-vous, mais

d’une bête pareille. Les singes sont méchants, colères, sans mémoire, et

sales, et vilains dans leurs gestes. Vous le savez bien! De voir un

singe faire l’amour, on prendrait dégoût de l’amour pour toute sa vie.

Tandis qu’elle, le fond de son être, c’était la bonté. Comme les hommes,

après tout: les hommes sont bons, si vous y réfléchissez. S’ils

n’étaient pas bons, ils ne seraient pas devenus ce qu’ils sont

aujourd’hui. S’ils étaient mauvais, avec leur intelligence, ils seraient

toujours des satans. On a tant d’intérêt à être des satans! Mais on ne

peut pas, voilà la vérité.

»Et puis, quand on est tout seul, comme j’étais, qu’on n’a personne près

de soi pour vous contredire, pour vous remettre au pas et à la mesure,

pour se moquer de vous et vous dire: «Tu es fou!» surtout pour vous

forcer à préciser vos pensées en les parlant, les pensées deviennent des

rêves. On ne se demande pas si ça peut être arrivé, il suffit que ça

plaise. Et il me plaisait d’imaginer que de ces babakoutes, avec leurs

pieds, leurs mains, leur gueule, il y en a qui ont mal tourné, et qui

sont devenus des singes, d’autres qui sont devenus, peu à peu, davantage

ce qu’ils se sentaient dans leur âme intérieure, et des hommes à la fin.

Ça me plaisait, je vous dis! Et des fois, celle-là, je l’appelais:

«petite fille», mais d’autres fois: «grand-mère»!

»Sa blessure l’empêcha quelques jours de bouger. C’est pour ça sans

doute qu’elle prit habitude avec moi. Quand elle fut guérie, elle s’en

alla quelquefois très loin, mais elle finissait toujours par reparaître.

Je la trouvais le matin à mes côtés avant l’aube. Pourtant, aussitôt que

le soleil brillait, elle montait sur une pierre et regardait cette boule

ronde et lumineuse avec de drôles de signes. Pour la remercier d’être

revenue, ou parce qu’elle s’en étonnait, ou parce qu’elle était gaie à

cause du jour nouveau? Je ne sais pas. Ma parole d’honneur, elle avait

l’air de prier, sa mine était si grave! Et elle n’était pas contente de

ce que je ne faisais pas la même chose, comme si, de mon ingratitude, il

allait nous arriver du mal.

»Elle n’imitait pas les mouvements à la façon des singes seulement, elle

comprenait. Une nuit que j’avais la fièvre et que je grelottais, elle se

serra près de moi pour me donner chaud. Tous les animaux font ça. Mais

comme je continuais d’avoir froid, je la vis se lever, prendre du bois

et le mettre au feu. Ah! çà, voyons, est-ce que ça n’est pas humain,

est-ce que ça n’est pas de l’intelligence humaine, est-ce que n’importe

quel singe en aurait fait autant?

»Je me rappelle aussi: elle jouait avec les pépites d’or que je

ramassais. Comme si elle eût trouvé que c’était beau.

»J’ai oublié combien ces jours ont duré. Je sais seulement qu’après

avoir longtemps lavé du sable dans la forêt, en avançant toujours,

j’aperçus à la fin des rizières, des champs de manioc et un village

betsimisarake qui s’appelait Ampasimbé. J’eus tout de suite de la joie

de revoir un village. A cause du riz, des poulets, du rhum et des

femmes. Mais la bête-femme, aux derniers arbres, me prit la main. Je

comprenais bien qu’elle me disait: «N’y va pas!» Mais j’y allai tout de

même, n’est-ce pas! Alors elle rentra dans la forêt, et pour la première

fois j’entendis qu’elle criait comme les autres babakoutes, sur trois

notes qui pleurent. Ça me fit un peu de peine, et puis je n’y pensai

plus.

»Je donnai des piastres aux gens d’Ampasimbé,--ces Betsimisarakes ne

connaissent pas l’or;--je fis mettre en perce un tonneau de rhum, on tua

un bœuf, et ils burent, et je bus à ma fantaisie. Ces Betsimisarakes

s’étaient pendu des fleurs aux oreilles, suivant leur coutume quand ils

font la joie: les fleurs d’un pamplemoussier plus grand qu’un beau chêne

de nos pays: c’est une odeur qui grise, encore plus que le toaka. Et

quand j’en eus assez, j’allai dans ma case. Pas seul, bien entendu! Chez

ces peuples-là, on donne toujours une femme aux étrangers. Ça va de soi,

et on ne peut pas refuser. C’est comme si on refusait ici l’eau bénite à

un enterrement: un devoir de religion.

»A l’heure que les étoiles pâlissent, j’entendis gratter à ma porte. Je

dis à la Betsimisarake:

»--Rasoa, qu’est-ce que c’est? _Iza aty vé, Rasoa?_ Va voir.

»Et elle ouvrit la porte, bien tranquillement.

»--Ce n’est rien, Rafrenchy, dit-elle: quelqu’un qui s’est enfui tout de

suite.

»Mais j’entendis, déjà très loin, les trois pleurs du babakoute.

»Et bien souvent encore, les nuits suivantes, la bête-femme gratta à la

porte et s’enfuit sans oser entrer. Les Betsimisarakes avaient peur,

parce que ce n’est pas bon signe, quand leur ancêtre revient. Et ils

crurent que c’était pour ça qu’un de leurs chiens prit un jour la rage.

Il s’échappa en bavant sur les pierres, et je dis qu’il fallait

l’abattre, avec tous les autres qu’il avait peut-être mordus. Mais

l’enragé courut sans qu’on pût l’atteindre, vers le côté où il n’y avait

pas d’eau, vers la forêt! Et à partir de ce moment je n’eus plus qu’une

idée:

»--C’est elle qui sera mordue, la bête-femme. Il ne faut pas!

Louise et Barnavaux · 第 9 / 11 段