parce que cette nuque toute rouge, et ce cou de poulet, ça n’était pas
solide, bien sûr--et c’était à lui! Il laissa ce beau cœur en or luire
par-dessus la couverture du berceau, pour la magnificence. C’était
Louise qui avait toujours souhaité cet ornement pour son petit, et
Barnavaux ne s’en était pas étonné: il avait vu tant de fétiches! Moi,
je pensais à la bulle d’or des Romains enfants.
Tout à coup, dans l’un des dix-huit berceaux, un des nouveau-nés
commença de vagir: un vilain miaulement aigu, comme celui d’un chat.
Puis ce fut un autre, et encore un autre, enfin tous ceux de la salle,
et le petit de Louise lui-même. Ça faisait mal aux oreilles, de les
entendre, quand on n’en avait pas l’habitude.
--C’est toujours comme ça, expliqua Louise, d’un air savant. Quand il y
en a un qui se réveille, de ces moucherons, tous les autres font la même
chose.
Et elle présenta le sein à l’enfant, qu’une garde venait de lui mettre
dans les bras, et qui se tut: dans le fourreau de ses langes, il avait
l’air d’une bouteille qui se remplit.
--Il n’est pas cher à nourrir pour le moment, dit Louise... C’est plus
tard qu’il coûtera, quand on lui donnera le biberon... Et moi ça me fait
plaisir. C’est curieux, comme ça fait plaisir. Figure-toi qu’il y en a
des tas ici, surtout quand elles ne connaissent pas le père, elles ne
veulent rien savoir, pour garder le petit. Elles crient: «Qu’on m’en
débarrasse! qu’on le donne à l’Assistance!» On ne leur dit rien, mais
quand les seins commencent à leur faire mal, on leur passe le gosse, et
si elles lui laissent prendre une seule sucette, elles ne veulent plus
s’en séparer: c’est fini. Je comprends ça!...
* * * * *
... Huit jours après ses couches elle regagna son petit logement de la
rue du Faubourg-Saint-Jacques pour s’y reposer une semaine encore, bien
qu’elle n’en eût besoin d’aucune façon, affirmait-elle. Et quand je dis
«se reposer», c’est le mot qu’elle employa. Mais, pour quitter
Baudelocque, elle refusa même le fiacre que je lui offrais, donnant pour
motif, d’abord que c’était trop près, sa maison, ensuite, «qu’il n’y
avait pas de bagages». Cet argument me laissa déconcerté. Mais c’est
que, dans son monde, on a pour principe que les voitures ne peuvent
servir qu’à transporter, rapidement, les objets trop lourds ou trop
encombrants que les conducteurs d’omnibus refusent d’accepter. Et dès
qu’elle fut dans son «chez soi» elle y découvrit tant de choses à faire,
et l’enfant lui donna tant de soucis, que je ne la vis presque jamais
assise. Puis elle se remit «aux porte-monnaie» parce que c’est un
travail qui peut s’accomplir à domicile. Et je compris à cet instant
pourquoi elle avait donné le coup de collier pendant sa grossesse. Elle
était encore libre d’aller et de venir, alors, c’était le moment où elle
pouvait «mettre de côté». Après, elle savait bien qu’il lui faudrait
devenir l’esclave du petit: ça mange du temps, et ça enlève des moyens.
Ce sont là des choses prévues, on a l’habitude, on prend ses précautions
tout naturellement, sans s’étonner, ni étonner personne: tout le monde
sait que ça doit se faire comme ça... Et malgré le travail, malgré les
nuits où elle se relevait dix fois, Louise avait pris une beauté que je
ne lui connaissais pas: si pleine, ingénue, touchante! Je me rappelai le
mot de Barnavaux: «Une femme qui a fait un nouvel enfant, elle est
neuve!» Il a été bien facile aux peintres de donner un air virginal à
leurs madones, ils n’ont jamais dû manquer de modèles.
Souvent, dans la journée, quand il le fallait, et même quand cela
n’était point nécessaire, elle mettait l’enfant tout nu. Il agitait ses
jambes courtes, heureuses de leur liberté, et l’on voyait sur ses
gencives cette espèce de libération des muscles qui est le sourire des
nouveau-nés. Alors Louise regardait tout, tout, tout! Et je l’entendis
une fois murmurer:
--Et dire que c’est moi qui ai fait tout ça!
Car elle était étonnée, et tout orgueilleuse, comme beaucoup de jeunes
mères, d’avoir mis au monde un être qui ne lui était pas exactement
semblable, un homme, un mâle: cela lui paraissait admirable et
mystérieux.
Pour Barnavaux, il montra d’abord quelque chose de mystifié dans sa
physionomie. C’était à lui, ça, ou plutôt c’était de lui. Il n’avait pas
les bonnes raisons de Louise pour en avoir pris l’habitude. La
conviction de Louise était physique: cet enfant était sien comme ses
propres bras, et tout son corps, et sa pensée. Celle de Barnavaux était
intellectuelle: il constatait, mais avec une stupeur inconsciente. Puis
il s’accoutuma, et fut très heureux. Je lui rendis cette justice qu’il
était bon père.
Enfin, ils me parlèrent du baptême. Je le pensais bien, qu’il y aurait
un baptême! De tous les rites du christianisme, c’est le seul dont les
Parisiens du peuple, et surtout les femmes, ont le sentiment qu’il est
impossible de se priver. On peut s’unir sans prêtre, on consent, bien
que plus difficilement, à mourir sans prières et sans cérémonies; mais
si l’eau sainte n’avait coulé sur ce petit front, Louise n’eût pas été
rassurée, elle eût redouté pour son enfant le sort le plus funeste; et
déjà, ce petit cœur d’or que Barnavaux avait passé autour de ce cou
frêle, et qui s’apercevait à peine sous la tendre chair des épaules,
elle avait été, un matin, le faire bénir à Saint-Jacques-du-Haut-Pas.
Donc on baptiserait Pierre-César, et je serais son parrain.
--C’est bien, dis-je, Pierre-César... mais Pierre-César quoi? Barnavaux?
Louise rougit, et Barnavaux me tourna le dos afin d’éviter mes regards.
--Pierre-César quoi? répétai-je.
--Comme il a été déclaré à la mairie, dit Barnavaux, avec embarras:
Collot, Pierre-César Collot:
Et ce fut encore Louise qui fut cette fois la plus franche et la plus
courageuse.
--Vous comprenez, dit-elle, je touche vingt sous par jour comme
fille-mère. Alors, ça ne serait pas à faire, qu’il le reconnaisse.
--Non, prononça Barnavaux, ça ne serait pas à faire!
XI
LA BARRE
A l’un des angles de la rue de Sèvres, près de l’Institut des Jeunes
Aveugles, il y a le Café des Vosges, qui est tout blanc, vieillot,
aimable et hospitalier. C’est là que je rencontrai Barnavaux, assis
devant une des tables de la terrasse, en compagnie d’un gros homme
blond, vêtu de blanc: le costume colonial dans toute sa pureté. Il ne
lui manquait qu’un casque. Ceci ne m’étonna point: les coloniaux de
grade supérieur fréquentent une brasserie du boulevard. Les autres,
depuis que l’administration des colonies a été transportée rue Oudinot,
accordent assez communément leur clientèle au Café des Vosges, où ils
retrouvent des employés du ministère: hommes qu’ils jalousent et
respectent, les croyant doués d’une grande puissance. Je crus donc avoir
en ma présence un petit fonctionnaire colonial, employé des douanes ou
magasinier, qui, par cette chaleur, usait ses vieux dolmans: de quoi je
l’approuvais. Mais Barnavaux me tira d’erreur.
--Lui? dit-il. Il est cuisinier dans un restaurant du quartier!
Et le fait est que rien ne ressemble davantage à un colonial, pour le
costume, qu’un cuisinier-pâtissier dans l’uniforme de sa profession. Je
m’excusai. Mais l’homme blond et blanc me répondit:
--Il n’y a pas d’offense. C’est tout de même mes vieux effets de la Côte
que j’use pour le présent. Est-ce que j’aurais reconnu Barnavaux, si
j’avais pas été là-bas? Mais, tout de même, je n’ai jamais été que
cuisinier: au régiment d’abord, et puis à bord des Chargeurs-Réunis, et
puis chez monsieur Laresche, le consul de Rio-Negro.
Du côté de Saint-François-Xavier, où se couchait le soleil, le ciel
d’été, implacablement pur, se teintait de vert et de saumon. Un ciel
saharien, en vérité, dur, poussiéreux, sublime! Mais une brise un peu
plus fraîche monta du nord-est, les crieurs de journaux du soir
commencèrent d’annoncer leurs gazettes. Je leur en pris une, par
habitude. Elle annonçait encore des difficultés avec l’Allemagne à
propos du Maroc.
--On va caner! dit Barnavaux. On cane toujours, avec les Prussiens.
Barnavaux a le défaut de vouloir parler de tout. Quand il aborde les
questions diplomatiques, je fais tout ce que je puis pour ne pas
l’entendre: ses opinions sont excessives et sa documentation
insuffisante. Mais le gros homme blond fut important.
--C’est des bêtises, dit-il, tout ce qu’on fait, des bêtises! Des gens
qui se pressent. Faut jamais s’ presser. Voilà. C’est ça qui est la
diplomatie: d’ pas s’ presser.
Barnavaux entama l’exposition d’un vaste plan de guerre européenne. Il
était insupportable. Le gros homme blond l’interrompit encore.
--Faut avoir servi dans la diplomatie, pour parler, dit-il. Moi, j’ai
servi: chez monsieur le consul. Alors, je sais. Ça s’est déjà passé
comme ça, à Rio-Negro. C’est la même chose.
L’affaire qu’il nommait était ancienne. Elle n’avait laissé qu’un
souvenir vague dans mon esprit. J’interrogeai.
--Le Rio-Negro, dit le cuisinier, c’est un petit port, dans une enclave
portugaise, sur la Côte des Graines, et tout autour, il y a nos
possessions. Mais on avait mis là un consul. Je vous dirai pourquoi tout
à l’heure. Il répétait à journée faite:
»--Voilà ce que c’est que d’avoir été marin et explorateur. Tout le
temps, ils me donnent de mauvaises places, au quai d’Orsay: un type qui
a fait quelque chose, il n’est jamais de la carrière! Qu’est-ce qu’on
veut que je fasse ici! Des rapports sur le commerce? Je ne peux pourtant
pas me tuer à répéter tous les mois que les Portugais ne vendent que des
timbres-poste.
»Il paraît que les Portugais avaient eux-mêmes dans l’opinion que ça
n’était pas suffisant et qu’ils avaient engagé des négociations avec
nous pour échanger leur colonie contre autre chose, ou la vendre.
Seulement, c’est à Paris que ça se traitait. On ne l’avait mis là,
monsieur Laresche, que pour montrer le grand intérêt que la France porte
au Rio-Negro. Mais on ne lui disait rien du tout, on ne le tenait au
courant de rien, et il n’avait rien à faire, absolument rien. De temps
en temps, au coucher du soleil, il allait sur les bords du rio tuer une
gueule-tapée. La gueule-tapée, c’est un grand lézard, qui est très bon à
manger. Je lui accommodais ça à la tartare, mais Saraï, sa _mousso_, une
petite Malinké, refusait sa portion, sous prétexte qu’elle descend de
cette bête-là, et que ses principes lui défendaient de dévorer son
grand-père sans nécessité. A la fin, ça le dégoûta de rapporter du
gibier, monsieur le consul, de voir que la mousso n’en voulait pas, et
il me donna son fusil, en me disant de mettre un chiffon gras autour des
batteries, des bouchons aux canons, de le démonter et de le rentrer dans
sa boîte. Après, il commença un roman pour dire que la mousso était une
petite sauvage, qu’il ne la comprenait pas, que personne ne la
comprendrait jamais, et qu’elle le trompait avec des nègres. Mais il y
renonça au bout de quinze jours, sous prétexte qu’il faisait trop chaud,
que cette chose-là avait déjà été faite par d’autres officiers de
marine, et que lui, par conséquent, n’avait pas le droit, puisqu’il
n’était plus officier de marine.
»C’est probablement comme ça, tout de même, qu’il se mit à repenser à
son ancien métier. Au moment où je croyais qu’il allait devenir fou
d’embêtement, le voilà qui prend une nouvelle lubie et s’amuse à se
promener en mer dans une mauvaise barque indigène, avec huit Kroumen
pour pagayeurs. Il appelait ça «faire l’hydrographie de la barre», et le
fait est qu’il faisait des sondages toute la journée, prenait des notes,
et tirait des tas de plans dans son cabinet, quand il était rentré. Des
fois, ça lui faisait prendre un bain, naturellement. Vous savez ce que
c’est qu’une barre sur la Côte occidentale?
Barnavaux et moi, nous fîmes un signe d’assentiment. Le cuisinier
continua:
--Je ne sais pas pourquoi ça existe. On dit que ça vient de la rencontre
des eaux du fleuve dans la mer avec les vagues du large. Mais il y a des
barres même sur des points où il n’y a pas de rivières. Il n’y a que les
Kroumen pour savoir franchir la barre. Ils touchent leurs gris-gris,
visent le moment où ces grosses lames ne déferlent pas, se font prendre
sur leurs dos... Oh! là! Oh! en voilà une. Oh! là! Oh! une seconde, et
comme ça tant que ça dure. Si on rate son coup, la barque peut être
cassée sur le fond comme une noisette. Les têtes des hommes aussi, bien
qu’ils soient malins, ces Kroumen. Mais l’embêtant, c’est pour
l’embarcation: des nègres, il y en a toujours! Et pourtant, il y a des
jours, des semaines, des saisons, où même les Kroumen ne veulent rien
savoir.
»Monsieur le consul déclara qu’il voulait trouver la loi des barres,
interrogea les Kroumen, causa avec le père Wilson, le chef de la
factorerie Verbeck, qui avait été pilote, et se mit à faire des calculs
sur un carnet. Mais voilà qu’un jour on lui apporte une dépêche
chiffrée. Il la déchiffre lui-même parce qu’il n’avait pas de
chancelier, et reste tout étonné. C’était à cause de cet échange avec
les Portugais, qui était en train depuis des années, et qui pouvait
rester en train toute l’éternité. Il paraît que les Allemands, tout à
coup, avaient décidé qu’ils n’en voulaient pas. Ou bien alors, il leur
fallait aussi quelque chose: la Champagne, la Bourgogne, l’obélisque de
la place de la Concorde, et des permis de circulation en tramway. Et
pour marquer leur résolution, ils envoyaient l’aviso _Fafner_.
»Si vous l’aviez vu, monsieur le consul! Bien sûr qu’il n’avait pas eu
de la joie comme ça depuis sa première communion. Un navire de guerre,
il allait arriver un navire de guerre! En sa qualité de marin, ça lui
fut tout d’abord égal qu’il fût allemand. Tout de suite, il alla
chercher son... comment c’est que vous appelez ça, ce truc où les marins
trouvent le nom de tous les bateaux de guerre du monde entier, avec leur
description, leur portrait, et tout?
»--Le _Naval Annual_, de Brassey, suggérai-je.
»--C’est ça. Et quand il eut fini de lire, d’abord il fut dégoûté.
»--Mais c’est un rafiot, dit-il. Une casserole, une sale petite
casserole!
»Et puis sa figure changea. J’ai jamais vu Napoléon. C’est pas de mon
âge. Mais on ne m’ôtera jamais de la tête que Napoléon devait faire
cette figure-là quand il voyait la victoire. Il tira la mousso Saraï par
la petite queue de canard qu’elle avait derrière le crâne--c’est comme
ça que les femmes malinkés s’arrangent les cheveux--et lui dit:
»--Y en a l’avancement de classe. Y en a consul, y en a consul de
première et consul général. Y en a plénipotentiaire!
»Saraï n’y comprit rien du tout, bien sûr, mais elle répondit:
»--Y a bon!
»Moi, je ne comprenais pas non plus, mais le patron était content, et ça
me faisait plaisir, parce qu’il était à la coule, et pas fier. Il
rédigea tout de suite une longue dépêche chiffrée, et se mit à attendre
le _Fafner_ avec impatience. Ce ne fut pas long. Trois jours après, il
était devant Rio-Negro, l’aviso allemand. Des coups de canon pour
saluer, la réponse des Portugais avec une espèce de bombarde, la visite
du gouverneur portugais avec ses timbres-poste, parce qu’il ne faut
jamais perdre une occasion, la visite du commandant Herr von
je-ne-sais-quoi au gouverneur: enfin du volume, quoi! Mais c’était une
casserole, ce _Fafner_, monsieur le consul l’avait bien dit: une
casserole dont j’aurais pas voulu pour des petits pois.
»Pourtant, je ne sais pas ce que le gouvernement français lui répondit,
au consul. Il eut l’air désespéré. Il criait:
»--Ils sont idiots, à Paris, complètement idiots! On n’a pas idée de ça!
Après ce que je leur ai dit... M’en aller, ils «envisagent» que je
devrais m’en aller! En janvier, je m’en irai, si je me trompe. Et qu’ils
me f...tent en réforme, alors, qu’ils me révoquent! Bougres de veaux!
»Les Allemands avaient reçu l’ordre de ne pas descendre à terre. Ils
descendaient tout de même, mais incognito, par petits paquets, pour
prendre contact avec la population féminine de Rio-Negro, comme ça se
doit. Ils se mettaient aussi splendidement saouls, également comme ça se
doit. Le père Wilson, l’ancien pilote anglais qui venait assez souvent
le soir au rapport, à cause de l’entente cordiale, disait seulement pour
résumer:
»--_Uneventual, sir!_
»Après ces visites du père Wilson, monsieur le consul recommençait à
faire des calculs avec des petites lettres au lieu de chiffres, et je
l’entendais répéter à haute voix:
»--Quels idiots, quels sombres idiots! Qu’ils attendent, qu’ils fassent
traîner jusqu’à la fin de l’année. Je suis sûr...
»Il lui arriva de laisser traîner des brouillons de dépêches. C’est
comme ça que je pus lire, un matin:
«... Les raz de marée, monsieur le ministre, je me fais un devoir de
vous le rappeler, sont de grandes ondes qui viennent, plusieurs jours de
suite, briser sur le rivage d’une manière permanente et continue. C’est
un phénomène très fréquent le long de la Côte occidentale d’Afrique
ainsi que sur toute la partie atlantique du Maroc. Cependant, ils se
produisent surtout de novembre à mai, et il arrive qu’ils durent sans
discontinuer jusqu’en janvier.
»Pendant les raz de marée, la barre de brisants est reportée plus ou
moins loin vers le large, sans qu’on puisse savoir où exactement: et
alors, si on est mouillé près de terre, le raz affouille les fonds de
sable, déroche l’ancre, et les navires qui chassent ont de grandes
chances de se mettre au plein. Si les ancres résistent, ils fatiguent
beaucoup et il faut que leurs coques soient excellentes. Le seul recours
est de fuir au large... Un autre phénomène est que le raz de marée ne
s’annonce que par une très grande réfraction de l’air, qui passe
inaperçue si l’on n’en connaît la cause, et un grand calme
prémonitoire...»
»Voilà ce que c’était que la correspondance diplomatique de monsieur le
consul. Je n’y connais rien, mais elle m’étonnait. Le mois d’octobre fut
beau, ce qui parut l’embêter. Sans doute, il trouvait que la chaleur
durait trop longtemps. Mais, en novembre, le temps changea, et le vent
qui venait de la mer fraîchit beaucoup. Alors, la mine de monsieur le
consul devint rose comme celle d’une jeune fille. Un matin, il alla
trouver les Kroumen:
»--Y en a passer la barre, aujourd’hui, dit-il.
»Mais les Kroumen ne voulurent rien savoir pour passer la barre.
Monsieur le consul rentra chez lui en se frottant les mains et toute sa
journée il demeura sur la varangue à regarder la mer. L’eau était
chargée de sable à perte de vue, et le _Fafner_ mettait le nez dans
l’eau à chaque minute, comme un canard qui veut pêcher un ver de vase.
»--Pourvu qu’il reste fidèle à son devoir, nom de Dieu! dit monsieur le
consul. Pourvu qu’il ne fiche pas le camp. C’est ici, sale bateau, c’est
ici que la patrie t’a envoyé, ce n’est pas dans la haute mer!
»Le soir, après son dîner, il ne voulut pas dormir. Il sortit, et ramena
le vieux Wilson, qui fuma des pipes. Lui, il prit un livre, et se mit à
déclamer:
Oh! combien de marins, combien de capitaines...
»Wilson, qui ne savait que quelques mots de français, écoutait sans rien
dire. Il fumait toujours des pipes, mais il buvait aussi du whisky. Moi,
j’étais allé me coucher. Vers deux heures du matin, j’entendis un coup
de canon, puis un autre, et un autre encore.
Je m’habillai au galop. Monsieur le consul disait:
»--Ça y est. Je le savais bien! Le _Fafner_ ne pouvait pas tenir,
aussitôt que le raz de marée viendrait sur la barre! Le _Fafner_ est en
perdition. Il va s’en aller par le fond!
»--_Sh’is leeky_, dit Wilson.
»--Oui, mon vieux Wilson, _leeky_. Ah! la barre du Rio-Negro, la bonne
barre! J’étais sûr, voyons, j’étais sûr!
»Il s’interrompit et cria:
»--Ça n’est pas tout ça: il faut y aller!
»Wilson était du même avis. On voyait les feux du navire, et de temps en
temps le canon tonnait pour appeler. Les Kroumen ne manifestaient aucun
désir de mettre leur barque à l’eau.
»--Vingt gourdes par homme, dit monsieur le consul: cent francs! tas de
chameaux!
Ils se laissèrent convaincre. Wilson les poussait par les épaules, à
coups de poing. Et ils partirent, tous les huit, avec monsieur le consul
et le pilote. De quoi laisser sa peau, par une nuit pareille. Comment
n’ont-ils pas été noyés? C’est un miracle! Une heure et demie plus tard
ils revenaient, pourtant! Ils avaient frappé un filin sur l’aviso,
établi un va-et-vient, et tous les hommes du _Fafner_ furent sauvés, y
compris le Herr von je-ne-sais-quoi. Monsieur le consul était trempé
comme une soupe. Mais il dit avec beaucoup de politesse au commandant du
_Fafner_:
»--Ma maison vous est ouverte, monsieur.
»Et l’autre, à ce moment-là, a été très chic. Il répondit en excellent
français:
»--Je ne dois rien vous refuser, monsieur!
»Ils prirent encore un bon whisky, avec de l’eau chaude et du sucre, et
je fis le lit du commandant allemand.
»Mais, après avoir vu lui-même si rien ne manquait, monsieur le consul
redescendit dans son cabinet, et envoya une dernière dépêche:
»... Ainsi que je l’avais fait pressentir à Votre Excellence, il était
impossible qu’un aviso de l’âge et du tonnage du _Fafner_ résistât aux
raz de marée qui rendent dangereuse la barre du rio. Je suis heureux de
porter à votre connaissance que toutefois l’équipage est sauf...»
--Eh bien, demandai-je, c’est tout?
--Naturellement, c’est tout, répondit le cuisinier. Les événements
venaient de démontrer que, comme port, Rio-Negro ne valut pas Marseille,
et le bateau était au fond de l’eau. Personne ne parla plus de rien.
* * * * *
--Dites donc, fis-je, est-ce qu’il y a une barre, à Agadir!
--Une sale barre. J’ai passé par là, sur un cargo qui faisait les ports
de la côte...
XII
LA REVANCHE DE WATERLOO
Il est certain que cet Anglais, qui était habillé comme un gentleman,
causait du scandale sur le boulevard: il était ivre manifestement. Ivre
avec majesté et avec fantaisie tout à la fois. D’abord il avait pris un
fiacre, non qu’il éprouvât du malaise à se tenir sur ses jambes: il
marchait très droit, au contraire, il dressait jusqu’à six pieds du sol
l’orgueil d’une magnifique raideur. Mais c’était son idée, je suppose,
qu’une voiture le transporterait plus vite dans un autre lieu où il
retrouverait d’autre champagne. Il avait compté sans les suggestions
magnifiques de son cerveau. C’est une justice qui a été rendue à la race
britannique par de nombreux sociologues: elle aime l’action. Or
l’ivresse développe les qualités naturelles des hommes, elle les porte
au paroxysme. Cet Anglais devait être d’une nature généreuse et
compatissante, et, de plus, il avait chaud. Il lui prit, pour commencer,
l’envie de monter sur le siège pour se rafraîchir. Puis il songea que le
cocher, au contraire, devait en avoir assez de faire toujours la même
chose, et il l’invita poliment à prendre sa place sur les coussins de la
voiture, cependant qu’il tiendrait les rênes. C’était afin de lui
procurer un changement, et le cocher, grassement payé, se fit un devoir
d’accéder à ses désirs. Rien n’est plus merveilleux que la sensibilité
de certains coursiers, de longue date accoutumés au mors. On pourrait
croire vraiment à une sorte de télépathie! Dès que cet Anglais se fut
emparé des guides, ce fut le cheval qui se mit à tituber. Il dessina,
sur le pavé de bois, les plus singulières sinuosités, il eut d’étranges
caprices de direction. L’Anglais n’en comprit point la cause, mais tout
son cœur était baigné de tendresse; il déduisit seulement des phénomènes
qu’il avait sous les yeux que ce pauvre cheval était fatigué. Plus
fatigué encore évidemment, que le cocher lui-même, et il avait pensé à
l’homme avant de penser à la bête! Il voulut réparer cette injustice.
C’est à ce moment-là que nous l’aperçûmes, Barnavaux et moi. L’Anglais,
ayant dételé le cheval avec une célérité qui prouvait de réelles
connaissances d’hippologie, était en train de s’efforcer _de le faire
entrer dans la voiture_.
Le cheval ne voulait pas. Il trouvait sans doute que ce n’était pas
assez grand. Mais je suis persuadé qu’il avait aussi le sentiment des
convenances et qu’il entendait rester décemment à sa place.
Véritablement, il avait l’air choqué. Le cocher aussi. Il en avait assez
de son client. Je suppose qu’il exprima cette opinion d’une manière un
peu vive, car l’Anglais lui démontra, d’une manière incontestable, sa
supériorité dans l’art de la boxe.