C’est par là qu’elle repasserait, sûrement. Mais je ne pus rien
empêcher. Je l’entendis qui pleurait encore, qui criait, mais d’une
autre voix: le chien était sur elle! J’assommai cette brute d’un coup de
crosse, sans tirer. Et puisqu’elle avait peur des champs et des maisons,
la bête-femme, je restai là pour la soigner, dans sa forêt. J’ai fait ce
que j’ai pu. J’ai allumé du feu, j’ai rougi la baguette de mon fusil,
j’ai mis le fer rouge sur la morsure. Alors j’ai senti, de nouveau, les
mêmes bras maigres et caressants autour de mon cou. Les mêmes...
seulement ce fut la dernière fois. Je l’ai vue mourir, la bête-femme! Et
devenue une bête tout à fait. Elle montrait les dents, elle grinçait...
Monsieur, je l’ai enterrée comme une femme, une chrétienne: mais c’est
un singe que j’ai enterré, un singe. Le mal en avait fait un singe!»
XIV
QUATRE JOURS...
L’enfant de la pauvre Louise mourut vers la fin de mars, un jour de
soleil. J’allai jeter sur son berceau quelques-unes de ces fleurs qu’on
nomme des boules de neige; et des voisines aussi, malgré qu’elles ne
fussent pas riches, lui portèrent d’autres fleurs toutes blanches, des
lilas blancs, des violettes blanches, des perce-neige. Elles couvraient
le pauvre drap bien propre, elles cachaient la forme misérable de ce
petit cadavre épuisé, vidé, réduit à rien: un de ces cadavres d’enfant,
qui n’ont pas d’os encore, qui ont lutté, lutté jusqu’à la disparition
de leur chair, et que pour se défendre, avant de se décider à fuir, la
vie a peu à peu dévorés par l’intérieur, comme un ver qui ronge un
fruit. Il n’en reste que le crâne bossué, bombé, sur les trous bleus des
yeux fermés, sur des traits tirés qui sont ceux d’un vieillard. Hélas,
c’est à ce moment, où ils ne sont plus, qu’il faut chercher leur
ressemblance! Maintenant elle est atrocement pareille à Barnavaux cette
momie presque impondérable; à Barnavaux comme je l’ai vu au Val-de-Grâce
quand il grelottait de fièvre, quand il me disait: «Hein? Vous trouvez
que j’ai l’air salement vieux!» Mais cette chose horrible, Louise
continue à la couvrir de baisers, elle n’en parle qu’avec une infinie
douceur, avec des espèces de précautions pour l’ennoblir, pour la rendre
belle dans sa mémoire, et moins souffrir elle-même, peut-être. Et quand
on lui demande «comment il est mort»--on demande toujours ça, et à quoi
bon?--elle répond: «Il s’est éteint comme un petit oiseau.» Comme un
petit oiseau! Moi, je me rappelle ce squelette affreux, le regard
froncé, sous le front tout en rides, de ces yeux si douloureux qu’ils
avaient l’air de savoir, et d’avoir peur, et toutes les ignominies de la
diarrhée infantile!... Mais elle efface tout cela, Louise, elle
l’annule, ne voulant plus voir que ce qu’elle a tant aimé: la plus
adorable part de sa chair.
Barnavaux a été témoin de l’agonie du nouveau-né, et, comme il quittait
la chambre pour retourner à Palaiseau, on lui a dit: «Vous ne le
reverrez plus!» Voilà pourquoi il n’est pas étonné, le lendemain, quand
on lui apporte le télégramme que je lui ai envoyé. Il le sait d’avance,
ce que contient ce papier bleu. Son capitaine, qui vient de surveiller
l’instruction des recrues, sur le glacis, rentre justement au fort, et
il lui tend la dépêche.
Barnavaux est un soldat, un vieux soldat. Quand il a fait le geste et
salué, il n’a pas eu besoin de se forcer, pour prendre «la position»,
c’est venu tout seul. D’ailleurs, il n’éprouve pas encore grand-chose.
Pareil à tous les hommes qui reçoivent la nouvelle d’un malheur survenu
en leur absence, loin de leurs yeux, il ne peut pas très bien
comprendre, parce qu’il n’a pas vu. Entre le petit mort et le petit
agonisant, il ne fait pas de différence. Le capitaine a saisi plus vite
que lui. Il a une autre éducation, ses nerfs sont plus sensibles.
--C’est votre enfant, qui est mort?... Il vous faut une permission?
L’enterrement... Savez-vous quand il aura lieu, l’enterrement?... Eh
bien, quatre jours? C’est le commandant du fort qui doit signer. Mais
partez sans attendre, j’arrangerai ça.
Il ajoute, d’une autre voix:
--Il faut porter ça comme un soldat.
C’est un mot de pitié. Barnavaux le prend bien ainsi, et quelque chose
se crispe autour de ses yeux. Mais aussi ça veut dire que le capitaine
en a fini avec lui, et qu’il peut rompre. Il salue militairement, et
fait demi-tour pour aller se mettre en tenue.
Ses camarades savent déjà, quelques-uns disent: «Mon pauv’ vieux!»
D’autres: «Alors, c’est le petit de Louise, qui est mort?» Il en est
sûrement qui pensent que c’est un débarras pour lui. Mais la plupart
n’ont pas d’autre idée que de prendre un air convenable devant un
événement qui ne les intéresse pas. Dehors, il souffle un léger vent de
sud, qui fait sortir le printemps de partout, et c’est ça qui les
occupe, c’est de ça qu’ils sont pleins, sans le savoir: du besoin de
goûter la journée. Barnavaux lui-même est tout étonné de cette gaieté
des choses dans la lumière et les bourgeons. Elle le gêne et le
distrait. Louise, là-bas, ne songe qu’à son petit mort; ici lui pense
surtout à Louise. Il a du chagrin pour elle, mais il songe que c’est
bien dommage, un beau jour comme ça. Ce n’est point qu’il n’ait un cœur
comme tout le monde. Mais que voulez-vous? Son corps est actif et sain;
il vit, et il n’aime pas la peine, il reste baigné dans ce qui
l’entoure. Et pourtant quelque chose d’irrésistible le traîne là où l’on
pleure. Il ne pourrait point n’y pas aller.
* * * * *
Cependant qu’il roule vers Paris, le capitaine Merle va trouver le
commandant de Bienne.
--J’ai pris sur moi de laisser partir Barnavaux avec une permission de
quatre jours à régulariser, dit-il. C’est pour aller enterrer son
enfant.
--Bien, fait le commandant. Vous avez eu raison...
Puis, sa pensée ayant un retour:
--Mais au fait, Barnavaux... Je n’ai jamais entendu dire qu’il fût
marié, cet homme-là! Vous pouvez chercher aux états de la compagnie.
Vous ne trouvez rien; qu’est-ce que c’est que cet enfant?...
--Il n’est peut-être pas marié, répond Merle. Mais ça n’empêche pas...
--Ça n’empêche pas d’avoir un enfant? Naturellement! Seulement ça suffit
pour que nous ne connaissions pas cet enfant. Voyons, capitaine,
réfléchissez! Tous les hommes de la compagnie peuvent venir vous
raconter la même histoire pour tirer au flanc. C’est déjà trop qu’il y
ait une loi qui nous oblige maintenant à des mesures d’exception, à des
permissions, à des tas de choses en faveur des hommes mariés. Ça
désorganise le service. Il faut tirer la marge quelque part.
--Je lui ai promis sa permission, remarqua le capitaine Merle. J’ai
cru... C’est ma faute.
--Sa permission, je la signe. Seulement, il a donné un faux motif pour
l’obtenir. Et alors... vous m’en parlerez, quand il reviendra.
Mais Barnavaux ne sait rien de ce qui se passe à Palaiseau. Il est à
Paris, il a retrouvé Louise, et elle a pleuré beaucoup plus fort, quand
elle l’a revu. Elle l’attendait pour ça, elle a dit des choses terribles
et presque viles que lui suggèrent sa grande douleur: que ce n’était pas
la peine, que rien n’était la peine, alors: ni son courage à préparer la
vie qui venait, ni son labeur héroïque, ni les lourdeurs de la
grossesse, ni les sueurs de l’enfantement. Elle a tout dit, enfin, elle
injurie le sort. Et Barnavaux trouve que ça n’est pas juste, en effet.
Il a vu beaucoup mourir, il ne s’étonne pas qu’on meure, et le petit, ce
n’était encore qu’un petit, presque une chose, bien que de son sang.
Seulement les enfants ne devraient pas mourir. Il pense à peu près comme
Louise, mais au-delà, pour tout le monde; et il a pitié d’elle, surtout,
une pitié instinctive et amoureuse qui lui tire les larmes des yeux.
Cependant il ne trouve d’abord à dire que des choses vulgaires: «Il faut
se faire une raison, Louise: on a fait ce qu’on a pu, n’est-ce pas, on
n’y est pour rien...» Puis, tout à coup: «Pauvre petite maman!... Pauvre
petite maman!»
Et Louise, qui n’a jamais été appelée comme ça par la pauvre bouche sans
dents qui vient de se taire à jamais, Louise qui ne sera peut-être plus
jamais appelée comme ça, pleure davantage. Mais elle se sent en même
temps toute baignée dans quelque chose de très doux...
* * * * *
On ne fait pas de grandes cérémonies pour porter en terre les tout
petits enfants. Les pompes funèbres envoyèrent un seul croquemort avec
une petite boîte. Pourtant Louise avait voulu qu’on bénît le corps avant
de l’emporter: elle n’aurait pas été tranquille, sans ça, elle aurait eu
peur pour lui, peut-être pour elle... Il vint un prêtre indifférent, qui
murmura quelques mots et s’en alla très vite; mais c’était une assurance
contre le mystère, et cela lui fit du bien. Puis le croque-mort mit un
drap blanc sur la boîte, qu’il emporta d’une seule main. De l’autre il
tenait une couronne de perles blanches donnée par «la maison», et
quelques-unes des fleurs. Nous avions pris le reste, Barnavaux, Louise
et moi. Il y eut encore deux voisines pour nous accompagner, deux
vieilles femmes pour qui le temps ne comptait pas, et la mère de Louise.
Barnavaux la remercia bien.
Et une heure après, il n’y avait plus rien, qu’un peu de terre remuée,
dans un coin de la fosse commune...
* * * * *
Barnavaux demeura deux jours à Paris, après l’enterrement. Et, dès le
matin de ces deux jours, je n’étais pas levé qu’il tombait chez moi. Le
désœuvrement, l’affreux désœuvrement des vieux soldats qui ont besoin
d’être commandés! Il essayait de trouver des tâches, il nettoya mon
fusil de chasse, il fourbit de vieilles armes rapportées de lointains
voyages; et comme de chacune il reconnaissait la provenance, il
s’efforçait d’en parler, de se retrouver, en parlant, tel qu’il avait
été: un homme qui ne pense que par images, et qui joue avec elles pour
penser un peu plus loin, comme les enfants. Mais il s’arrêtait presque
tout de suite, dégoûté. Il expliqua, après un long silence:
--C’est pareil les hommes qui n’ont pas d’appétit: ça m’ennuie, de me
rappeler!
Alors il se remit à tourner, comme un vieux chien qui ne retrouve plus,
pour se coucher, les tapis qu’il connaissait, dans un appartement qu’on
déménage. Il ne finissait rien, il commençait tout, il commençait par la
fin. Puis, bon juge, dans ces choses-là, il avait du dédain pour lui, il
allait boire.
Je n’aime pas toujours, quand Barnavaux va boire. Je ne lui offrais
rien, exprès, sans y rien gagner. Il prenait son képi, le tournait entre
ses doigts; puis, ouvrait la porte, tout doucement, sans dire adieu:
preuve qu’il allait revenir, car il est poli. De cette politesse
singulièrement inégale des Français d’aujourd’hui, exempte de rites, ou
n’en tenant plus qu’un compte infiniment diminué, qui admet les gros
mots, les obscénités, la crapule, les mauvaises blagues, et n’est plus
faite que d’intelligence et de sensibilité: de quel côté ça va-t-il
glisser ou monter, dans l’avenir, tout ça, je n’en sais rien. Il
revenait bientôt, un peu plus clair à ses propres yeux et beaucoup plus
insupportable à lui-même et aux autres, parce que les causes de son
terrible ennui commençaient à lui apparaître. Est-ce que j’avais besoin,
moi d’assister à ces sursauts? Il me faut chaque jour une somme
nécessaire de solitude; et le superflu de mon temps, il y a tant de
monde à qui je le dois donner! J’en deviens presque cruel.
--Barnavaux, pourquoi ne restez-vous pas avec Louise? Votre permission
va finir!
Il me regarde, et répond sans détours:
--Ça me fatigue! Je ne peux pas! Je l’aime comme jamais je ne l’ai
aimée, ça, je le jure. Quand je suis tout seul, et que je pense à son
chagrin, au malheur qui est arrivé, à tout, ça me fait si mal et c’est
si à moi que j’ai besoin de lui dire. Et, quand je lui dis, elle ne
répond pas de la même façon, elle ne pense pas les mêmes choses, quand
nous pensons à la même chose; c’est comme si on avait des muselières! Au
moment où on est le plus heureux ou le plus malheureux, même si c’est
avec la femme qu’on aime tout à fait et qui vous aime tout à fait, même
si c’est avec la mère du gosse qu’on vient de perdre et qu’on regrette
tous les deux, c’est à ce moment-là qu’on est le plus seul, parce qu’on
suit son idée qui ne peut être l’idée de l’autre. Je ne savais pas ça.
Mais c’est sûr, et il est impossible que ça ne soit pas comme ça: y a
rien à faire.
Et pendant qu’il parlait, je voyais Louise, la pauvre Louise abandonnée.
--Alors, lui dis-je, est-ce que... est-ce que c’est tout à fait fini?
--Quoi? fit-il étonné, qu’est-ce qui est fini.
--Louise...
--Fini! non, mais pourquoi? Puisque je ne pense qu’à elle! Seulement, on
ne pourra se revoir que quand on aura perdu chacun le dessus de ses
idées, le plus fort. Il en restera toujours assez, après, qui ne seront
encore qu’à nous deux, pour qu’on soye plus pareil ensemble qu’avec tous
les autres.
* * * * *
Il repartit, le jeudi soir, pour ses casernements du fort. Louise
l’accompagna jusqu’à la gare, et je pris le train jusqu’à Palaiseau. Par
instants la terre, dans la nuit luneuse, était toute blanche de pommiers
en fleurs, ou rose de cerisiers; et l’odeur de ces fleurs qui naissent
avant les frondaisons, était légère, impalpable et délicieuse.
--Quel pays, me dit Barnavaux, quel beau pays! Tout est en place, refait
par l’homme, commode, riche, et on comprend partout. Quand c’est
sauvage, on n’y comprend rien. On peut s’arranger, pour vivre ici.
Et je fus ému, voyant qu’il pensait à rester. Donc il n’avait pas l’âme
basse, il ne songeait pas, l’enfant disparu, à s’évader de la vie de
Louise: et tant d’autres l’auraient fait, à sa place, c’eût été si
facile, il avait une si bonne excuse: «C’est mon tour pour les colonies,
je pars. Adieu!» Aussi ces deux ans ne lui eussent laissé qu’un nouveau
souvenir, pêle-mêle avec les autres, un peu plus long, un peu plus
triste, malgré tout un peu meilleur. C’était bien, il était un brave
homme, mon vieux Barnavaux, d’aller du côté du courage et de
l’honnêteté. Il y eut donc de la perversité dans la question qui me vint
aux lèvres; il y en aurait eu davantage, si je n’avais su qu’il se
décidait toujours seul, et d’instinct, sans que personne y pût rien
changer:
--Barnavaux, vous rappelez-vous ce que vous me disiez à Tourane: «La
France, un pays où il n’y a que des blancs; on n’y peut pas vivre: on
n’est pas servi!»
Je croyais qu’il allait me répondre que c’était changé dans son âme
parce qu’il s’était passé des choses, et qu’il avait des devoirs, et
qu’il gardait une affection. J’oubliais sa pudeur. Les mobiles
sentimentaux, les seuls au fond qui les conduisent, les Français aiment
bien qu’on leur en parle, mais non pas dans le particulier: au théâtre
ou au café-concert seulement; là où il est permis de supposer que ce
n’est pas de vous qu’il est question, mais du voisin. Bien rarement, au
contraire, on admet une allusion personnelle: on la supporterait mal, on
ne serait plus maître de soi, et ce n’est pas convenable.
Il me répondit:
--On n’est pas servi! On n’est pas servi!... Il y a Louise, maintenant!
Il avait découvert la ménagère, la servante, la femme, l’épouse, la
tradition des ancêtres, et c’est cela qui lui paraissait tout changer:
juste, salutaire, excellent, attendrissant aussi, mais il ne fallait pas
le dire. Il développa ses plans, du côté pratique: depuis son
rengagement, pas une seule punition. Ça, c’était rare! On lui rendrait
ses galons, il deviendrait sergent, et cette fois il resterait sergent,
jusqu’à la fin. Il aurait, pour sa retraite, une bonne petite situation,
dans un ministère. Et même maintenant, si je voulais m’en occuper?
J’avais des amis. Si je le faisais accepter comme planton, au ministère
des Colonies? De planton, une fois rentré dans le civil, on peut passer
garçon de bureau. Après ça, huissier: ça couronne! A la rigueur, quand
tout serait bien tassé, on pourrait habiter la campagne: Clamart!
--Avec Louise?
--Mais oui, naturellement, fit-il, d’un air étonné. Avec qui donc?
Regardez-moi: j’ai vingt ans de plus qu’elle. Je ne trouverais plus ça.
Elle aura sa petite retraite à son tour, quand...
Et ceci me prouva qu’il considérait Louise comme bien à lui: elle
l’intéressait même pour l’instant qu’il ne serait plus! Donc elle le
conduirait à la mairie. Très probablement à l’église, parce que c’est
plus beau!
A Palaiseau, je le quittai sur la route du Fort.
--Vous n’oublierez pas? dit-il gravement.
--Quoi?
--Pour que je sois mis planton au ministère, pour tout ce qu’il faut,
pour le reste: pas de punitions depuis le rengagement, sergent, bon
sujet, bonne conduite!
--Bon Dieu, fis-je, Barnavaux, tout ça vous change! Mais soyez sûr...
Il fut heureux de retrouver son chalet, tant il en avait l’habitude. Le
matin, sur les glacis, comme il initiait les recrues au maniement
d’armes, au cours d’une pause le capitaine Merle l’appela:
--Vous avez été à l’enterrement de votre enfant?
--Oui, mon capitaine.
--Vous êtes marié?
--Non, mon capitaine.
--Cet enfant, vous l’aviez reconnu?
--Non, mon capitaine.
--Vous vous êtes mis en faute, Barnavaux... Vous dites?... Rien,
n’est-ce pas, rien... Ça vaut mieux... Rompez.
Barnavaux rompit. Dans son tort! Il s’était mis dans son tort! Qu’est-ce
qu’il voulait dire, celui-là? Très sincèrement il chercha, sans trouver.
Et toute la journée s’écoula, paisible et sans événement.
Le lendemain, après la manœuvre et avant la soupe, ainsi qu’il est
d’usage, la compagnie forma le cercle pour écouter la lecture du
rapport, qui est suivie par la distribution du courrier, porté par le
vaguemestre. Barnavaux n’attendait pas de lettres, et, depuis bien
longtemps, il n’écoutait plus le rapport, sachant d’avance ce qu’il
pouvait contenir: aujourd’hui samedi, revue d’équipement: c’était
pleuré! Tout à coup, il entendit son nom. Son nom était «au cahier». Il
tendit l’oreille:
«_Journée du 18 mars 1912.--Punitions_:
«Barnavaux, soldat de première classe, quatre jours de prison, ordre
du commandant de Bienne, commandant le détachement du 3e d’infanterie
coloniale aux postes de Palaiseau.»
Les yeux se tournèrent vers lui. Il rectifia la position,
«A trompé la bonne foi du capitaine commandant la 3e compagnie de
marche, ayant demandé et obtenu une permission pour assister aux
obsèques de son fils, alors qu’il s’agissait d’un enfant naturel.»
Personne n’osa le regarder, quand il remonta dans la chambre pour
prendre sa vieille capote, et suivre le caporal de corvée de fort qui le
conduisit à la casemate. Personne ne lui parla, de ceux qui lui
portèrent la soupe, dans sa cellule. Il ne prenait pas cette punition
comme les autres, toutes les autres qu’au cours de sa carrière déjà si
longue il avait insoucieusement subies, en homme qui paye le prix, et
recommencera, s’il lui plaît de payer encore. Et il fit «le peloton de
fer», lui Barnavaux, avec des «bleus» qu’il méprisait, et de fortes
têtes dont il ne voulait plus pour compagnons. Et il brouetta des
cailloux dans la cour, lui le vieux soldat, exempt de corvées! Tout
s’écroulait pour lui, tout!
Son vieux camarade Müller était venu me porter la nouvelle. Dès que je
sus qu’il pouvait sortir, ayant fini sa peine, j’accourus. Il vint à moi
un peu pâle, les dents serrées, l’air mauvais; et nous marchâmes
longtemps en silence sur la route pavée qui monte à Verrières.
--Ça y est, dit-il enfin, je ne serai pas sergent. Il y a un sort,
voyez-vous. Je ne serai jamais rien, rien! Je quitterai ce chien de
métier sans un sou et sans vrai métier; c’est vendu, on peut livrer!
Vous allez dire à Louise... Vous allez lui dire qu’il n’y a pas bon,
marcher avec moi. Qu’est-ce que je peux faire, quand ils ne voudront
plus de moi, au corps? Donc, y a ma route, et y a la sienne. Fini
blaguer!
Je lui administrai des consolations qui n’étaient pas des mensonges.
Quatre jours de prison, et pour un pareil motif, on les lui avait donnés
pour le principe. Ça n’empêcherait rien, ça le retarderait de trois
mois, pas même, peut-être. Et il devait le savoir, il le savait mieux
que moi.
De son soulier ferré, il poussa un caillou au loin sur la route.
--Ça n’est pas ça! cria-t-il, vous ne comprenez donc pas! J’en ai assez
de la France! J’en ai assez, voilà! Ah! qu’on reparte, nom de Dieu!
qu’on reparte! A la première escale, aussi vrai que voilà Verrières, je
déserte! Il n’en manque pas, d’autres pays, où on peut servir, où on me
donnera le bricheton, le tabac et un fusil. Et des pays qui sont
meilleurs, qui sont sérieux; où oui, c’est oui, et non, c’est non! En
France, qu’est-ce que ça veut dire, les mots, maintenant? Y a-t-il
quelqu’un qui sait, pouvez vous m’expliquer? Moi, je suis un soldat.
J’ai mauvaise tête, mais un ordre, une fois que je l’ai compris, jamais
je ne l’ai mangé. Eh bien, je ne comprends plus. Est-ce que Louise ne
touchait pas vingt sous par jour comme fille-mère, pour avoir fait un
enfant, n’importe comment, n’importe avec qui? Répondez, hein, répondez!
Alors, ça n’est pas mal, de faire des enfants naturels, c’est permis,
c’est autorisé, c’est... c’est privilégié! Et quand il est mort,
l’enfant naturel, mon enfant, et celui du gouvernement, autant dire, on
me fait: «Ah! c’était un enfant naturel, et vous avez demandé une
permission pour le pleurer, cet enfant de rien, cet enfant de personne,
ce bâtard. C’est bon: quatre jours de prison, Barnavaux!» Qu’est-ce
qu’elle veut, la France, quand est-ce qu’elle a raison, quand est-ce que
ça n’est pas des fous qui parlent, qui commandent, qui distribuent des
sous et des punitions? Est-ce que vous le savez? Dites-le moi, si vous
le savez!
* * * * *
J’évitai de répondre. Qu’est-ce que j’aurais pu lui dire? Que c’était
comme ça dans tous les pays, plus ou moins; qu’il aurait beau fuir la
France, déserter--et je savais qu’il se vantait, qu’il ne le ferait pas:
Barnavaux est comme tous les Français, il ne peut pas vivre à
l’étranger. Il lui faut sa patrie, ou des races qui reconnaissent sa
supériorité--qu’il aurait beau regarder partout, partout il retrouverait
la même chose, ou à peu près, sauf chez les nègres et les musulmans: le
même conflit cruel entre un idéal antique, et cohérent comme tout ce qui
est ancien, et un idéal nouveau, doublement anarchique justement parce
qu’il est neuf, d’abord, et que nul n’a fait encore le départ entre ce
qui est bon et ce qui est mauvais; et ensuite parce qu’il est
individualiste. C’étaient là des subtilités que toute sa vie il avait
dédaignées: à plus forte raison dans sa colère. Je me contentai de
demander:
--Mais vous Barnavaux, qu’est-ce que vous voulez?
--Ce que je veux, cria-t-il, je veux la justice! Et la justice, ça n’est
pas nécessaire que ce soit toujours ce qu’il y a de mieux, mais c’est ce
qui est toujours la même chose. Vous pouvez chercher: y a pas d’autre
définition! La justice, c’est la consigne. Où est la consigne,
maintenant, montrez-la moi! Quand nous sommes aux colonies, nous autres,
et que nous voyons ce qui se passe en France, nous n’y comprenons rien,
nous nous disons: «Mais qu’est-ce qu’ils font, qu’est-ce qu’ils font?
Ils se battent pour des queues de poires. Ils ne voient pas qu’ailleurs,
ici, il y a tout à faire et tout à prendre!» Aujourd’hui, ça me devient
plus clair: ils se disputent sur les consignes, parce qu’il y en a
trente-six, comme à la guerre quand on a de mauvais chefs. Oh! je vois
bien, allez, je ne suis pas si bête que vous croyez. Le fond, c’est la
dispute entre le vieux et le neuf. Ils avaient leurs qualités, les
vieux, ils faisaient plus d’enfants, ils étaient moins pochards. Mais
ils avaient leurs défauts, aussi: ils étaient moins intelligents, plus
lents, plus mous, et, au fond, moins braves et plus vantards: y a jamais
eu plus de bravoure qu’aujourd’hui, en France... Mais moi, ça m’est
égal. Tout ce que je demande, c’est qu’on se décide. Comment voulez-vous
qu’on connaisse sa place, comment voulez-vous qu’on serve, comment
voulez-vous qu’on obéisse? Je deviens comme tout le monde ici...
Il étendit la main, et jura:
--Je n’obéirai plus!
30 mars 1912.
FIN
TABLE
PREMIÈRE PARTIE
I.--PLÉVECH, DÉSERTEUR 1
II.--LA NUIT DE BILLY HOOK 32
III.--LE CHINOIS 47
IV.--POUR MILLE PIASTRES 62
V.--LE DÉPART 73
DEUXIÈME PARTIE
I.--LA QUININE 87
II.--LA ROUTE 104
III.--L’ODYSSÉE 124
IV.--LOUISE 136
V.--BARNAVAUX DE GARDE 145
VI.--UN SOUVENIR 162
VII.--LA TORNADE 175
VIII.--LE LIÈVRE 198
IX.--LES DEUX RIVES 214
X.--PIERRE-CÉSAR 227
XI.--LA BARRE 239
XII.--LA REVANCHE DE WATERLOO 257
XIII.--PAPA-LE-PETIT-GARÇON 271
XIV.--QUATRE JOURS... 290