«un blanc-comme-ça-même», qui vivait dans un château. Vous ne savez pas
ce que c’est qu’un blanc-comme-ça-même? C’est un mot qu’on emploie du
côté de Tamatave, et je crois qu’il est traduit à peu près du malgache.
Ça veut dire un blanc qui n’est pas tout à fait blanc, bien que ça
ressemble, et qu’à première vue on s’y tromperait. Celui-là, ses
grands-parents l’avaient adopté, reconnu, ils avaient fait tout ce qu’il
fallait avec la loi pour qu’il hérite. Qu’est-ce que vous voulez?
C’était le fils de leur fils, qui n’avait pas eu le temps d’en faire un
autre avant de mourir là-bas, d’où je viens, en Afrique. C’étaient des
nobles, ces vieux, et des gens très fiers, mais ils tenaient à faire
durer leur nom et ils disaient, pour s’excuser, que leur petit-fils
était noble non seulement par eux, mais par sa mère, qui était une
signare, c’est-à-dire une descendante des enfants que les premiers
blancs du Sénégal, les officiers-seigneurs de l’ancien temps, qui
avaient tous un «de» devant leur nom, avaient eus avec des filles de
chef. Et puis, je dois tout de même avouer la vérité: s’il y a jamais eu
un brave garçon et un bel homme, c’était celui-là!
»Tous les hommes l’aimaient, dans le pays, et comme ils n’auraient pas
aimé un vrai blanc, car il était plus généreux. Il donnait, il
donnait,--je le sais maintenant, il donnait comme les chefs du Niger et
de la Falémé, parce que donner, c’est à peu près la seule preuve de
richesse, et aussi pour la louange,--et quand il y avait une chasse, une
pêche, une ripaille, il fallait qu’il allât devant, qu’il en fît plus
que les autres. Alors, si les hommes le suivaient comme ça, pensez aux
femmes! Vous comprenez: il n’y en avait pas une qui n’eût la tête
tournée, rien qu’à lever les yeux dessus. Habillé, il avait l’air nu; on
eût dit qu’on voyait ses membres, ses muscles qui roulaient, et ce beau
gonflement de la poitrine, quand on respire et qu’on prend plus de joie
de se sentir vivre à chaque respiration; et il était toujours mis comme
un prince, avec quelque chose d’éclatant, de remarquable.
»Avec ça, des yeux bleus, ce _bounioul_, deux fleurs dans une peau
dorée, sous des sourcils et des cils longs comme de l’herbe, des yeux si
tendres que les femmes avaient naturellement envie de lui dire:
«Regarde-moi encore, regarde-moi tant que je vivrai et dis-moi où il
faut que j’aille, à quelle heure: j’irai!» Il a eu... il a eu toutes
celles qu’il a voulu: les paysannes, les Sablaises, les filles qui sont
dans les cafés-concerts et les théâtres, et d’autres aussi, mariées, qui
se cachaient. On lui en prêtait peut-être; c’est toujours comme ça.
L’opinion, c’est qu’on ne pouvait pas lui résister.
»Et c’est vrai qu’elle ne lui résista guère non plus la fille du colonel
Andral. Quand je parle comme ça, il faut me comprendre. C’était une
bonne petite, honnête comme l’or, et elle n’aurait pas voulu lui donner
ça en dehors du mariage, à moins que, à moins que... enfin, on ne sait
jamais, les femmes sont les femmes. Mais ce qu’il y a de sûr, c’est
qu’elle était folle de lui et qu’elle voulait l’épouser. Ça remonte
loin, ce que je vous raconte. Je venais de m’engager, c’était mon
premier congé, et j’étais ordonnance du colonel. Je ne savais pas ce que
je sais maintenant, j’étais un bleu, et qu’Andral refusât de donner sa
fille à ce beau diable, si vraiment jeune, si vif, si frais, ça me
paraissait idiot, ça me paraissait révoltant, surtout quand elle
pleurait, la petite, et elle pleurait tous les jours. Si j’avais osé, je
crois que j’aurais fait des indélicatesses pour qu’elle pût se le payer,
son beau brun aux yeux bleus.
»La demoiselle le sentait bien, que j’étais de son côté; elle avait de
la sympathie pour moi, et quand je la suivais dans ses promenades à
cheval elle savait que je ne dirais rien à la maison si l’autre la
rejoignait en route pour faire un temps de galop. Mais, un jour, la
Charente a débordé, juste comme la Seine l’autre année. La campagne
était devenue comme un grand lac, avec des arbres qui sortaient la tête
pour montrer où étaient les routes, à l’époque où les choses étaient
encore dans l’ordre naturel, et des îles aux endroits où la terre
montait au-dessus de l’inondation. C’était un grand espace d’eau, tout
plat, tout gris, presque sans courant, sauf vers le milieu, où coulait
la rivière devenue méchante; et ça ressemblait à une grande plaque de
zinc ternie.
»La demoiselle me dit une fois:
»--Barnavaux, nous allons prendre le petit canot et vous me mènerez à
cette île, là-bas. Je veux la voir.
»Je répondis, bien entendu: «Oui, mademoiselle», et j’allai prendre les
rames dans le hangar, tout près de l’embarcadère. Quand je revins,
c’était bien comme je m’y attendais. Il était là, le jeune homme, et il
monta dans la barque comme si la chose avait été convenue de toute
éternité, en disant seulement:
»--Bonjour, Barnavaux.
»Et je lui répondis: «Bonjour, monsieur le comte.» Aujourd’hui, je
trouverais drôle d’appeler «monsieur le comte» un _bounioul_, mais à
cette époque-là je n’étais qu’un bleu, je répète. Puis on démarra, et je
me mis à ramer, le dos tourné à mes passagers. J’entendais seulement
qu’ils s’embrassaient un peu. Et puis après? C’était juste. Si j’avais
été à la place de l’autre, j’en aurais fait autant.
»J’abordai à l’île en douceur et je sautai à terre avec la chaîne, au
bout de laquelle il y avait une grosse pierre pour l’amarrage. Quand la
demoiselle tendit la main à son ami pour qu’il la fît descendre, je vis
bien qu’ils étaient d’accord et qu’elle ferait tout ce qu’il
demanderait, n’importe comment, n’importe à quel prix. Et c’est beau à
voir, même quand on n’est pas pour en profiter, une fille qui se décide,
une fille qui aime avec tout ce qu’elle a, sa tête, son cœur et son
corps! Ça illuminait le paysage, ça faisait du soleil, ce jour qu’il n’y
en avait pas. Ils se mirent à marcher tous les deux si près l’un de
l’autre, si lacés de leurs bras qu’ils ne faisaient qu’une seule masse,
et ils allaient comme on danse.
»Moi qui avais mis aussi pied à terre, je restai près de la barque pour
ne pas les déranger.
»Tout à coup, j’entendis mademoiselle Aimée qui poussait un cri. C’était
quelque chose qui venait de se lever sous ses pieds et qui partait comme
un boulet: un lièvre, un malheureux lièvre qui était resté là,
prisonnier de l’inondation. Ça l’avait surprise, la demoiselle, elle
avait eu peur; et puis elle se mit à rire parce qu’elle était brave...
Mais je vis une seconde fois sa figure changer et je compris pourquoi:
c’était à cause de l’autre!
»Il s’était jeté en avant, et je n’aurais jamais cru qu’une face humaine
pût devenir subitement aussi semblable à une gueule. Ses lèvres
s’étaient retroussées, il montrait ses gencives et ses dents, et
j’entendis--c’était la première fois que j’entendais--le «heuh!» profond
des nègres quand ils sont contents et qu’on commande l’assaut pour
casser un village. Le lièvre dévalait, dévalait, déjà très loin, les
oreilles couchées en arrière, les pattes si rapides qu’elles avaient
l’air de s’embrouiller; et bientôt il n’y eut plus rien, aux regards, de
son poil fauve; il n’y avait qu’un sillon dans l’herbe, avec des gouttes
d’eau qui sautaient: l’eau des herbes humides soulevées par sa course.
»Heuh! Heuh!» C’était l’homme qui était parti derrière lui. Il avait
complètement oublié qu’il était avec une femme et qu’elle pouvait être à
lui, comme il voulait, quand il voudrait. «Heuh! Heuh!» C’était
splendide et c’était épouvantable. Il gagnait sur le lièvre, l’homme,
l’homme redevenu un animal de chasse, il gagnait dessus avec ses grandes
jambes, dont les pieds se posaient si légèrement qu’on n’entendait rien
que le déchirement de l’herbe. Et si sa poitrine grondait toujours,
c’était par plaisir, car il n’était pas essoufflé; au contraire, il
reprenait de la force et de la joie en se rapprochant de la bête, il
allait toujours plus vite. Le bout de l’île, le lièvre arrêté. Est-ce
qu’il est pris? L’homme l’avait cru, il avait sauté, allongeant les
mains, les griffes. Non. Le lièvre avait fait un crochet, il repartait
dans le sens opposé.
»Et ça dura! Ça dura plus d’une heure. Je les vis passer devant moi, à
deux mètres. Le lièvre avait du sang au bout du nez et des yeux
effrayants, où il n’y avait plus ni blanc ni noir: une couleur de zinc
terne ou d’eau sale d’inondation. Lui, le chasseur, il était tombé je ne
sais combien de fois, il était ignoble, déchiré dans ses vêtements,
écorché aux mains. «Heuh! Heuh!» Maintenant, s’il avait eu son bon sens,
il se serait arrêté car il était presque fourbu, lui aussi. Mais il
était fou, absolument fou, et ça le soutenait.
»A la fin, le lièvre revint au bout de l’île, où il avait été cerné
d’abord. Sans doute, c’était par là qu’il était arrivé, et il espérait
que la route allait se rouvrir. Mais il n’y avait que l’eau. Le lièvre
n’en pouvait plus, il essaya d’y entrer pour se mettre à la nage ou se
rafraîchir, je ne sais pas. Flouc! L’homme y entra derrière lui, et ses
mains se refermèrent sur le cou de la bête. Elle poussa ce cri de chat
malade du lièvre qui a les reins broyés par un chien, et ce fut tout.
»Dire que je l’avais appelé tout à l’heure «monsieur le comte», celui
qui revint avec cet animal étranglé dans les doigts, cette peau brune où
il y avait de la vie qui tressautait avant de finir! C’est heureux qu’il
fût couvert de boue, car il était nu, autant dire. Et il ne savait plus
où il était. Il voulut sourire, ne sachant pas qu’il montrait toujours
ses gencives, sa figure redevenue gueule. Mademoiselle Aimée cria:
»--Sauvage! Sauvage! Vous êtes un sauvage!
»--Il ne se rendait pas compte. Il était là, changé en bête.
Mademoiselle Aimée cria encore:
»--Barnavaux, emmenez-moi!
»Et je la ramenai, le plus vite que je pus. J’avais vu le _bounioul_,
j’avais appris ce que c’était avant d’aller dans le pays des
_bouniouls_... Et vous, maintenant, est-ce que vous comprenez?»
IX
LES DEUX RIVES
Le jeune Chinois sortit de l’École des Sciences politiques, rue
Saint-Guillaume. Il avait l’œil fin et bridé, ainsi qu’il convient à sa
race, le nez à la fois plat et aquilin, et une longue natte qui, sortant
de sa calotte de soie noire, dont le bouton de corail brillait comme une
petite cerise, descendait bien droit sur sa belle tunique bleu ciel. Je
le reconnus: c’était Li-Ouang, et je l’avais rencontré dans le monde, où
il est apprécié, même des femmes. Les Chinois savent offrir les fleurs,
parce qu’ils les aiment. Et celui-là est considéré comme une espèce
d’objet rare et précieux. Dans chacune des maisons où il fréquente, la
maîtresse de la maison dit, en parlant de lui: «Mon Chinois», comme elle
ferait d’un vase ancien, de grande valeur, appartenant à la famille
jaune.
Je le saluai amicalement, et il éleva les mains vers sa poitrine, à la
mode de son pays, pour me rendre mon salut. Mais, apercevant à mes côtés
Barnavaux, il eut presque un sourire et passa: les Chinois, même de nos
jours, n’ont, on le sait, que peu d’estime pour le métier des armes; et
pour les simples soldats, ils les méprisent. Barnavaux s’en aperçut. Du
bout de la langue, et d’un souffle léger, il lança la cigarette qu’il
terminait dans le ruisseau.
--Qu’est-ce qu’il fait ici, cet oiseau-là? demanda-t-il, rendant dédain
pour dédain.
--Il suit des cours, répondis-je. On lui enseigne l’histoire de la
civilisation en Europe, l’histoire de la formation des nationalités,
celle de Napoléon Ier et le droit international, un tas de choses enfin,
un tas de choses dont vous n’avez aucune idée, Barnavaux. Il est très
intelligent.
Barnavaux haussa les épaules.
--Et vous faites «ami» avec lui, hein? Et ces jeunes gens qui
l’accompagnaient font aussi amis avec lui? Il va aller au café et chez
des femmes, et au théâtre. On le traite comme un Européen, quoi?
--Pourquoi pas, répondis-je. Ne vous ai-je pas dit qu’il était très
intelligent? Il est aussi très bien élevé: il est à sa place partout.
Qu’est-ce que ça vous fait?
--Moi, fit Barnavaux, je m’en fous! C’est idiot de traiter un Chinois
comme un Européen: c’est idiot, je le répète. Mais je m’en fous! Quand
il reviendra dans son pays, il apprendra la différence. C’est parce que
vous faites les gentils avec lui, parce que vous faites les imbéciles,
qu’il se prend au sérieux. Mais, une fois là-bas, il saura ce que ça
vaut, les politesses des blancs, les égards des blancs. Et c’est eux qui
ont raison, ces blancs de là-bas, ça n’est pas vous! Oui, oui, attendez:
on va le remettre à sa place!
»J’en ai connu un, une fois... On l’avait bien reçu en France, on
l’avait traîné partout, on le montrait partout: dans les fêtes du
gouvernement, dans les dîners. On le faisait manger avec des femmes de
ministres, ce singe! C’est que vous n’avez l’idée de rien: tant qu’on
n’aura pas fait tirer un congé à tous les Français dans les colonies,
ils n’auront l’idée de rien... Alors, un jour, un député, un député très
puissant, lui dit:
»Vous allez retourner en Chine. Sans doute vous passerez par Saïgon: il
faut que vous visitiez une colonie française! Eh bien, je vais vous
donner des lettres signées de mon nom, avec mon cachet, et tout. Ça vous
ouvrira toutes les portes.
»Et il les écrivit; de belles lettres! Et il les lui donna. Le Chinois
les considéra avec respect, parce que ces gens-là, quand ils voient de
l’écriture, c’est comme s’ils voyaient le bon Dieu, c’est
même-chose-Bouddha; il les mit au fond d’une belle malle toute neuve et
s’embarqua sur un paquebot. Un paquebot français, des Messageries
maritimes, je suppose: il n’y a que nous, pauvres bougres, qu’on colle
sur des transports qui mettent trois mois à faire la route. Et il était
plein, ce bateau, plein comme un œuf! C’était l’automne, l’époque où on
s’en retourne. Il avait pris des premières et on le mit dans une cabine
à deux couchettes. Mais personne ne voulut de lui. Un Chinois, hein, un
Chinois! Est-ce que vous coucheriez avec un Chinois, vous, même vous! Le
commandant voulut lui faire partager la cabine d’un fonctionnaire
français, un socialiste, dont la grand-mère était une négresse de La
Guadeloupe; mais le fonctionnaire protesta, en disant qu’on voulait
outrager dans sa personne la majesté des Européens. A la fin, tout de
même, il fut recueilli par un missionnaire. C’était un homme très bien,
ce missionnaire. Il avait un «de» devant son nom, mais il expliqua qu’il
ne pouvait pas faire de différence entre les Chinois et les blancs.
C’était sous prétexte que même les Chinois ont une âme. Il dit aussi
qu’il connaissait la famille, qui était une famille distinguée. Les
missionnaires aiment à se faire des amis: ça les regarde.
»Et puis voilà: on vit Aden, où il n’y a rien que des aigles, des
serpents qui sont mangés par les aigles et des Anglais qui crèvent de
chaud. On vit Colombo--vous vous rappelez Colombo, où les hommes ont un
peigne dans leur chignon, comme les femmes--et puis, à la fin, la
rivière de Saïgon. Le Chinois respira l’odeur de la rivière; elle lui
gonfla les narines, cette odeur de vase des terres qui ont l’air de
flotter, qui flottent quelquefois pour de bon, tout le long du fleuve;
des terres-éponges, qui surnagent comme des paquets de joncs, des
espèces de radeaux qui verdoient! Il se disait: «Je suis chez moi! Je
suis chez moi!» Mais le bateau avançait, avançait toujours, dans cette
eau vaseuse, doucement, bien doucement: vous le savez bien, qu’il y a
des endroits où elle colle comme de la glu, et qu’il y a un grand
vapeur, une fois, qui est resté là toute une année; on avait semé du riz
tout autour, on faisait jardin!... Tout à coup, voilà qu’il y eut un
quai de bois, un sale quai de bois, à moitié bouffé par les tarets--et
le Chinois vit la France!
»Oui, c’est bien la France qu’on retrouve à Saïgon. On peut blaguer les
officiers de marine qui ont fait ça. Mais c’est beau, c’est grand, ça
étonne, c’est comme une ville de chez nous, enfin, avec un théâtre, une
église, des maisons à étages: on n’est pas chez les jaunes, on ne
s’aperçoit pas qu’on est chez les jaunes; de loin, c’est pareil
Bordeaux, pareil un port de mer d’ici. Et même, c’est mieux; tous les
sales métiers, ça n’est pas les blancs qui les font. Des blancs qui se
mettent déchargeurs de navires, ouvriers, coolies, quoi, quelle misère!
Là-bas, les blancs, c’est tous des rois!
»Sur le quai, il y avait des pousse-pousse, des petites charrettes à
bras que tiraient d’autres singes de sa race. Le Chinois allait monter
dans un de ces pousse-pousse comme un Européen, et _mieux_, sans se
presser, comme un Chinois riche. Un Annamite lui mit la main sur
l’épaule, un agent de police annamite, avec un sabre-baïonnette et tout
ce qu’il faut pour le respect.
»--Y a pas bon! il dit l’Annamite.
»--Quoi? répond le Chinois.
»--Y a pas bon! qu’il répète, l’agent de police. Y en a passer
anthropométrie.
A ce moment, j’interrompis Barnavaux.
--Ah! oui, je sais, fis-je.
On a introduit dans nos colonies d’Extrême-Orient les ingénieuses
méthodes du docteur Bertillon, mais les Européens entrent comme ils
veulent. Ils sont la race supérieure, et considérés comme inviolables et
sans macule. Tandis que les Chinois, on s’en méfie. En France, on
n’applique la méthode Bertillon qu’aux prévenus. En Indochine, on
considère tous les Chinois comme des prévenus nés.
Barnavaux continua:
»--Bon! Vous comprenez. On conduisit ce Chinois-là dans un bureau où il
y avait déjà d’autres Chinois; et un Annamite lui dit:
»--Toi y en a faire déshabiller tout nu, _Maoulen_. Vite!
»--Pour quoi faire? il demanda, le Chinois de Paris.
»--_Looksi_ tatouazes, dit l’Annamite.
»Mais le Chinois ne comprenait que le bon français. Alors un employé
blanc lui expliqua:
»--On vous dit de vous déshabiller pour qu’on prenne vos mensurations,
qu’on note vos tatouages. Vous en avez, des tatouages, hein?... Eh bien,
qu’est-ce que vous attendez! Déshabillez-vous, Nom de Dieu!
»Mais ça l’embêtait, ce Chinois, de se mettre tout nu devant une
personne qui ne lui avait pas été présentée; il n’en avait pas
l’habitude. Alors, il se rappela les lettres que lui avait données le
député.
»--Où sont-elles, tes lettres? demanda l’employé blanc.
»--Dans ma malle! dit-il.
»--Est-ce que tu crois, dit l’employé, qu’on peut attendre que tous les
Chinois ouvrent leurs malles avant de les anthropométrer?... Enlève ton
caleçon, andouille!
»Et, comme il ne se dépêchait pas assez... Ça n’est pas la peine que je
m’étende: la police se fait comprendre de la même façon dans tous les
pays du monde. Le Chinois s’en aperçut.
»Alors il dit:
»--Je me rembarque! Je me rembarque! J’aime mieux retourner en Chine
tout de suite!
»Il retourna en Chine, et il n’était pas content. Un Chinois, ça
conserve sa rage encore bien plus longtemps que nous. Et celui-là, il
avait été traité par les Français de Saïgon autrement que par ceux de
Paris. Il avait vu la différence, et c’est ça qui lui rendait la salive
si amère dans la bouche. Il alla trouver, à Pékin, un ministre de son
pays, un grand ministre, je ne sais plus lequel. Mais il fut d’abord
obligé de lui faire les laïs, de se mettre sept fois de suite à quatre
pattes devant lui, le nez par terre; et ça aussi lui prouva qu’il
n’était plus en Europe. Quant au ministre, il trouvait que ce n’était
pas encore le moment de se brouiller avec les gens de l’Ouest. Plus
tard, on ne sait pas... Il réfléchit une petite minute et demanda:
»--Les lettres que tu as reçues étaient les lettres d’un grand mandarin
français?
»--Elles étaient d’un grand mandarin de France, c’est la vérité des
vérités, dit le Chinois.
»--Et où les avais-tu serrées? demanda encore le ministre.
»--Dans ma malle, répondit le Chinois.
»Alors le ministre lui dit d’une voix magnifique, comme sur le champ de
manœuvres:
»--Sais-tu ce que tu es?
»--Vous êtes mon père et ma mère! dit le Chinois.
»--Tu es un œuf de tortue! On te donne des lettres, un grand mandarin
français te donne des lettres, et, au lieu de les garder sur ta
poitrine, tu les mets dans ta malle, avec les vêtements qui doivent
couvrir ton corps méprisable? Tu l’avoues?
»--Oui, dit le Chinois.
»--Eh bien, tu recevras mille coups de bâton.
»Le Chinois reçut les coups de bâton, conclut Barnavaux, et ça lui
apprit qu’en Indochine, et même en Chine, un Chinois _ne doit pas_ être
traité comme un blanc. C’est la sagesse et la politique qui le veulent.
Vous autres, vous n’en savez rien. Vous ne savez rien.»
X
PIERRE-CÉSAR
Louise accoucha d’un garçon, le 12 février dernier, au pavillon
Baudelocque. Barnavaux fut prévenu dès le lendemain et il m’avertit.
Seulement il fallut attendre le jour où les visites sont autorisées,
pour aller la voir avec lui. Je ne compris pas d’abord pourquoi:
puisqu’il était le père, n’est-ce pas?...
A dix heures du matin, je l’attendis à la station de Port-Royal, sur
l’avenue de l’Observatoire. Le pavillon Baudelocque, c’est presque en
face, il n’y avait pas loin à aller, ça se trouvait bien! Et je le vis
arriver rasé de frais, la moustache relevée au fer, «roulée en dessous»,
astiqué comme pour une revue, et l’air assez grave, bien que joyeux. Ça
lui faisait de l’impression, d’avoir un fils, et il ne le cachait pas.
A la porte du pavillon, Barnavaux demanda au concierge:
--Madame Collot, s’il vous plaît?
Je le regardai, un peu étonné, mais le concierge comprit tout de suite.
Il répondit sans hésiter:
--A droite, salle C, service du docteur Motte.
Nous trouvâmes sans difficulté. Ces édifices clairs, bas sur le ciel,
étaient frais et presque jolis. Et Louise était là, couchée dans un lit
candide, la figure pâle, mais bien reposée, ses cheveux bruns cachés
sous un bonnet blanc, et tout ce qu’il lui fallait au-dessus de sa tête,
sur une console de verre. Il n’y avait que le numéro qui fût un peu
vexant. Ça doit être embêtant, pour un malade, de n’être qu’un numéro:
on est des Français, on a un nom, à la mairie et dans sa rue. Mais
Barnavaux était raisonnable. En voyant les dix-huit couchettes qui
remplissaient la pièce, et en pensant aux autres, dans les autres
bâtiments, il se dit qu’il fallait quelque chose comme une comptabilité,
pour s’y reconnaître. Et puis la caserne et les hôpitaux, ça l’avait
habitué.
Dans un petit berceau léger, près du traversin, à droite, le nouveau-né
dormait à poings fermés. Il avait de drôles de petits ongles, très fins,
et si propres! Barnavaux considéra les siens, qui étaient noirs et tout
cassés, naturellement. Cette petite chose vivante, qui n’eût pas été là
sans lui, l’embarrassait. C’est bien différent d’avoir pensé à une chose
et de la voir; et d’ailleurs on ne s’imagine jamais comment c’est en
réalité. Mais il l’embrassa tout de même, et il embrassa Louise, sur le
front.
--Ça s’est bien passé? demanda-t-il.
--Moi, dit Louise avec orgueil, je suis comme maman. Maman, le temps
d’aller chercher un seau d’eau à la fontaine, et ça y était!
Dans son cœur, il y avait le contentement naïf, non seulement de
continuer la race, mais de perpétuer ses qualités. Elle ajouta d’un air
sage:
--C’est une veine, ça c’est une veine... Il y en a une, ici, qui a crié
cinquante heures. Une boucherie, c’était, une vraie boucherie!
Pourtant, elle donna des détails sur elle aussi, parce que toutes les
femmes aiment à parler de ça, comme les soldats de leurs campagnes; et
alors c’était une espèce de satisfaction que Barnavaux comprenait bien.
Il avait apporté deux oranges, qu’il tripotait dans leur papier de soie,
et je ne sais quoi de mystérieux, caché dans une petite boîte en carton
moiré, avec le nom d’un horloger de Palaiseau sur le couvercle.
--Le voilà, fit-il timidement... Tu m’avais toujours dit que tu en
voulais un pour lui. Alors...
Elle ouvrit la boîte, avec cette précipitation ravie que mettent toutes
les femmes à regarder les bijoux: c’était, au bout d’un collier de
corail, un petit cœur d’or, gravé d’une croix.
--C’est bien de l’or, demanda-t-elle, c’est de l’or vrai?...
--Oui, dit Barnavaux fièrement, veux-tu que je lui passe?
Elle accepta, les yeux brillants, Barnavaux souleva la petite tête
ridée. Louise recommandait:
--Ne lui fais pas de mal!