D’abord, elle annonça «la nouvelle» à sa belle-mère. J’ignorais que son

père se fût remarié, et qu’elle eût une belle-mère. Je le sus,

désormais, parce qu’il en fut longuement parlé dans les conversations

qu’elle eut alors presque chaque soir avec Barnavaux. Je m’attendis

alors à des déchirements: la situation était dramatique. Mais si la

question morale fut abordée dans la famille--je le suppose, car Louise

eut souvent à cette époque les yeux rouges et le cœur bien gros--on ne

me l’avoua jamais: elle avait la pudeur de ces sentiments-là. Ce qu’elle

agita surtout, et ce qui l’agitait, c’est l’affaire du règlement de

comptes. Puisqu’elle abandonnait sa famille, elle prétendait ne plus lui

apporter ce qu’elle gagnait. Et la famille répondait que rien n’eût été

plus légitime si elle eût fait avec le consentement des siens et à

l’heure prévue, un établissement honorable: mais qu’il en allait tout

autrement puisqu’il s’agissait d’un coup de tête et de cœur, de quelque

chose d’irrégulier: en d’autres termes, elle devait une indemnité,

puisqu’on avait été en droit de compter sur son salaire quelque temps

encore. Louise finit par accepter ce règlement, établi sur de justes

bases, et, me dit-elle, conforme aux usages. On convint de l’indemnité

hebdomadaire, qui fut du reste acquittée consciencieusement. Mais dès

lors elle abandonna la confection des porte-monnaie.

Je croyais que c’était pour se reposer, car Barnavaux avait tenu ses

promesses. Le petit logement, les meubles, il les avait payés sur sa

masse, mais Louise pensait bien à cela! Elle ne vivait plus que pour un

autre, rien n’existait plus à ses yeux que celui qui allait naître. Dans

ces instants où celles des femmes qui le peuvent attendent sans bouger

leur délivrance, dans un respect sacré d’elles-mêmes, Louise venait

volontairement de se condamner aux galères. De cinq heures à sept heures

du matin, elle portait des journaux. Puis, jusqu’à midi, elle faisait

des ménages, à trente-cinq centimes de l’heure, l’un chez un employé de

l’Hôtel de Ville, l’autre dans un atelier de sculpteur. Elle y allumait

les feux, mouillait les glaises ébauchées, faisait un peu de cuisine, ce

qui lui permettait de ne point payer son déjeuner. De là elle allait «en

couture» chez une dame «qui allait avoir un bébé». Et je ne suis pas

tout à fait parvenu à comprendre si ça lui faisait du bien ou du mal au

cœur, de tailler et coudre la layette de cet autre petit qui allait

venir. Je crois que ça dépendait un peu des jours, parce que le soir,

sous la lampe, quand elle nous avait fait le café, parfois Louise

travaillait pour elle en disant: «C’est un modèle que j’ai pris chez

madame Bacot.» Et alors elle était heureuse. Ou bien au contraire elle

demeurait les bras vides, regardant des gravures de modes enfantines et

soupirant un peu: c’est qu’alors il fallait trouver autre chose: une

autre chose qui ne fût pas si chère...

Mais de la sorte elle faisait ses quatre francs par jour, et Barnavaux,

qui prenait par discrétion la soupe à Palaiseau, excepté le dimanche, ne

lui coûtait presque rien. Ces dimanches-là, quand je m’invitais,

j’apportais le dîner. Barnavaux, généreusement, fournissait le vin. Et

il était si content, si changé...

--Vous trouvez ça drôle, n’est-ce pas, me dit-il, un de ces soirs-là, de

me voir avec une blanche... Je veux dire, fit-il en réfléchissant, une

blanche qui n’est qu’à moi: comme qui dirait ma dame!

Ce n’était pas moi qui trouvais ça drôle, c’était lui. Tout homme met

volontiers dans l’esprit de ses semblables les souvenirs qui le hantent,

les idées qui l’étonnent. Barnavaux sait que j’ai retenu le nom des

femmes qui, sans le pouvoir fixer, ont traversé sa vie déjà longue; me

voyant devant lui, c’est elles qu’il voyait, troupeau parfois plaintif

et parfois sans alarmes: madame Edmée, Marie-Faite-en-Fer et la petite

Fatouma de la côte de Guinée, et Kétaka la Malgache, aux nattes

tressées, et tant d’autres, tant d’autres, prises et laissées, mortes ou

retournées à leur race.

--Ce n’est pas la même chose, dit-il, ce n’est pas la même chose...

Maintenant, voilà qu’il y avait Louise, «comme qui dirait sa dame»:

cette petite Parisienne courageuse, qui avait travaillé tout le jour à

ses ménages et à la couture, et tout à l’heure, quand il prendrait le

train pour regagner le fort de Palaiseau, attendrait fidèlement son

retour du lendemain, coucherait seule, comme une véritable épouse. Sur

la toile cirée de la table il écrasa du pouce une gouttelette de café,

se leva, pensif et fier, et subitement, tournant derrière la mince

silhouette féminine, l’embrassa sur la nuque, à l’endroit où les cheveux

blonds n’étaient plus qu’un duvet court et voluptueux.

--Ma Louise! dit-il.

Il eut presque honte, en ma présence, du son de sa voix. Les hommes qui

vieillissent n’aiment pas avoir l’air trop amoureux. Il répéta, comme

pour s’excuser:

--Ce n’est pas la même chose: d’abord, il y a la case!

Il jeta un regard d’orgueil sur tout ce qui l’entourait. Ah! que c’était

peu de chose, pourtant! Louise avait fait la cuisine sur un petit

fourneau à la prussienne, dans la même pièce où il y avait le lit et la

commode, la pièce unique qui constituait la «case» de Barnavaux. Mais il

avait payé ces meubles sur sa prime de rengagement, c’était à lui! Et

l’on voyait aussi sur la muraille un sabre maure dans son fourreau de

cuir rouge et jaune, un masque de danse bambara, farouche et noir,

hérissé d’une couronne à six pointes, vraiment démoniaque. Et, peinte

sur un tissu de soie, pour voir arriver sur un fleuve aux eaux bleues

des barques menées par d’autres Chinoises pâles, fines, les doigts longs

serrés sur les avirons minces, une dame chinoise penchait sur les

balustres d’une terrasse la fleur rouge de son chignon troussé: toute la

délicatesse, toute la spiritualité de l’art du vieil Empire apportées là

du pillage de Pékin, chef-d’œuvre sans prix que Louise dédaignait sans

le comprendre. Elle ne regardait même pas Barnavaux, à cette heure; tout

alanguie par la fatigue, par son état, par la vanité molle d’être comme

une bourgeoise et d’avoir un «chez soi», elle lisait le journal, les

coudes sur la table et les mains sur le front, dans l’idée que sa

journée était finie, qu’elle se reposait et que les choses que disent

les hommes ne pouvaient pas l’intéresser.

--Qu’est-ce que tu lis? demanda Barnavaux.

--C’est encore un agent qui a été blessé, répondit-elle. Ah! ils sont

chic, tout de même.

Elle répéta le mot qu’elle venait de lire:

--... Des héros!

--Bien sûr, fit Barnavaux avec indifférence, bien sûr!

Son insouciance m’étonna. Il s’y connaissait, pourtant!

--Toi, dit-il à Louise, toi: une petite anarchiste...

Mais Louise avait oublié le passé, elle était infidèle aux souvenirs de

l’Université Populaire de Plaisance, où Barnavaux l’avait rencontrée:

puisqu’elle avait un intérêt à la défense de la société, maintenant! Il

lui vint même une fierté, de s’apercevoir qu’elle avait pris tout

naturellement, sans s’y efforcer, des opinions conservatrices. Barnavaux

protesta.

--Des héros! C’est comme ça qu’on dit quand quelqu’un a fait une chose

qui lui nuit, qui vous sert, et qu’on ne comprend pas pourquoi. Est-ce

que vous ne croyez pas que ça serait plus intéressant et plus utile de

savoir comment ça vient, l’héroïsme?

Barnavaux savait ce qu’il voulait dire. Mais, comme d’habitude, il ne

lui venait à la pensée que des exemples et des images, non pas des

termes abstraits. L’heure de son train approchait. Il boucla son

ceinturon, et je le conduisis à la gare de Port-Royal.

--Ça m’embête, ces mots-là, dit-il, reprenant la conversation, c’est

trop abrégé: alors, ça épate, comme tout ce qui est abrégé: il n’y a pas

de quoi. J’en ai vu, de l’héroïsme, hein? Alors, je peux dire...

»Tenez, une fois, j’étais en chaland, sur le Débo. J’accompagnais

l’impôt en nature: du riz qu’on faisait rentrer à Tombouctou. Vous

connaissez le Débo, n’est-ce pas? Je vous ai rencontré tout près, en

1904; vous alliez sur Kabara. Ce n’est pas un lac, c’est une mer! Pensez

qu’au moment des hautes eaux le Niger, quand il y tombe, a une lieue et

demie de large: c’est de quoi remplir un trou! Et le trou est profond,

et ce n’est pas le seul: il y a le Tenda, le Korienzé, d’autres encore,

je ne sais plus... On m’a dit qu’ils sont trente-quatre; je n’ai pas pu

retenir! J’ai dans l’idée que ce devait être une vraie mer, dans le

temps, ce pays-là; autrement, ça ne serait pas naturel. Par-dessus le

marché, au moment des inondations, tout ça, c’est fondu ensemble, on ne

s’y reconnaît plus, on ne sait pas où on est. On y a mis des marins,

aujourd’hui, de vrais marins de la marine de guerre pour commander les

vapeurs: mais ils imitent tout le monde; quand vient cette époque-là,

ils ne font pas les malins, ils se laissent guider par leurs pilotes

nègres, les Somonos, qui sont nés là-dedans; et c’est le plus sage. Des

fois, c’est de grands cailloux de grès qui se cachent sous l’eau, et qui

crèvent les coques. Des fois, des espèces de lanières vertes, des

plantes ridicules, qui se mettent à pousser du fond, hautes comme des

arbres. Ce n’est pas de l’eau ni de la terre: on flotte sur de l’herbe,

absurdement, sur des champs d’herbes qui nagent, se déroulent,

s’enroulent, s’emmêlent, s’épanouissent en fleurs: de grandes coupes

blanches, pareilles à des calices pour dire la messe; d’autres, plus

petites, roses, et d’autres encore, presque bleues, comme les mauves de

mon pays. C’est là-dessus qu’on va, sur ces herbes et sur ces fleurs, et

c’est comme ça que j’allais, moi et mes dix-huit chalands chargés de

riz: dans un massacre de fleurs!

»Vous vous les rappelez, ces chalands du Niger. A quoi ils ressemblent

le plus, c’est à des sabots, pour la vitesse et pour la forme: une coque

étroite recouverte d’un toit à l’avant, comme pour retenir le bout du

pied d’un géant. C’est là qu’on couche, et il y a juste la place pour

s’étendre. Aussitôt que le soleil ne vous tape plus trop sur le casque,

on monte sur le toit, on fait le pacha, on prend le frais, on regarde le

paysage; et, pendant ce temps-là, les Somonos poussent leurs gaffes:

douze hommes, rangés en deux équipes, qui courent sur ce toit et sur les

sacs de riz, douze noirs recrutés dans les villages pêcheurs des deux

rives. Et ils crient, sans arrêter, ils chantent des cris! Trois notes

seulement: c’est comme les cloches d’une cathédrale pour la grand-messe.

Et ils sautent sur leurs gaffes, ils dansent, on pourrait dire, ils

dansent tout nus, sauf pour le linge sale qui leur passe entre les

jambes: douze diables noirs, avec des cuisses fortes, des jambes sans

mollets, un gros cou plein de muscles sous leurs gueules de bêtes, et

des yeux qu’on croirait leur sortir de la figure, à cause de l’effort,

et qu’ils n’ont presque pas de nez.

»J’étais le seul Européen pour commander les dix-huit chalands; ce pays

est si tranquille, maintenant: j’aime mieux aller à Kabara qu’à Pantin.

Et, naturellement, je ne parlais pas à mes piroguiers: ils me faisaient

l’effet de machines à piquer la gaffe: autant faire la conversation avec

une roue à aubes! Restaient, comme distractions: tirer des

hippopotames,--c’est passionnant, on les rate toujours,--détourner les

objets mobiliers de leur destination, faire une cafetière avec une

marmite et des water-closets avec un jeu de calebasses,--et chanter des

romances sentimentales ou _Derrière l’Hôtel-Dieu_, qui n’est pas

sentimental: mais les demoiselles qu’on rencontre sur les bords du Niger

ne comprennent pas.

»Au fond, ce que j’aimais le mieux, c’était mon dîner. Les chalands

s’arrêtaient contre une petite plage, sur la grande terre quand on la

trouvait, sur une île le plus souvent. Les notables apportaient des

poulets, du poisson, parfois un mouton; je les payais conformément aux

usages et je mangeais pendant que mes piroguiers avalaient leur bouillie

de mil, mais surtout dansaient. Car ils avaient dansé sur leurs

chalands; mais, une fois à terre, ils dansaient mieux! La plupart du

temps, je ne daignais même pas descendre de mon bateau. Je me faisais

servir comme un prince, sur le toit du chaland, et je considérais le

spectacle du haut de ma grandeur.

»Un soir, je regardais cette petite fête comme d’habitude. C’était beau;

ça m’amusait. Mes piroguiers avaient remis leurs _boubous_ pour la

magnificence: de longues cotonnades bleu pâle ou blanches, et ils

chantaient, la bouche grande ouverte. Une barre blanche dans une boule

noire: c’étaient les dents. Il y avait des enfants aussi, lancés au

galop autour des calebasses-tambours, reins trop creusés, ventres en

avant, et des filles, cinq ou six belles filles, hautes de taille, des

pagnes à carreaux jaunes et blancs sur les hanches. Elles étaient

presque nues, je vous dis; elles bondissaient, et dans les bonds

qu’elles faisaient leurs seins durs bougeaient à peine, comme des

flèches fichées dans une porte de bois. Tout à coup,--ah! ce fut rapide,

presque instantané comme le démarrage d’un train électrique,--un grand

vent tomba du ciel sur moi. Une gifle sur ma figure! De la pluie qui me

cinglait en cravache, et le tonnerre, et le monde entier, noir comme de

l’encre entre les éclairs: la tornade, quoi! Vous savez comment ça

vient, en été. Un premier bruit, venu de l’eau: c’était ma table pliante

qui s’envolait et retombait dans le lac avec le verre, l’assiette en fer

émaillé, la bouteille, un quartier de mouton: la ruine, la ruine totale!

Je ne pensai d’abord qu’à ça. Et puis, le bruit d’eau continua: toc,

toc, toc, boum, flouc! Les vagues, qui s’amusaient contre les parois du

chaland: j’étais déjà en plein Débo, à la dérive. Ma première idée fut

d’abord: «C’est heureux que les vagues ne m’aient pas fichu dedans!» La

seconde: «Il aurait peut-être mieux valu prendre son bain près de terre.

Plus loin, ce sera malsain!» J’étais déjà trempé comme une soupe. Je

redescendis sous le toit d’avant pour me mettre à l’abri. Une espèce de

petite boule sombre me roula entre les jambes. C’était le boy-cuisine,

un gosse de douze ans, qui était resté dans le chaland pour entretenir

le feu. Il avait les lèvres toutes grises, il tremblait de tous ses

membres, il avait peur, peur comme un animal, d’une façon ignoble et si

laide que je lui envoyai ma main sur la figure: il me faisait trop voir

que la situation était sérieuse. Au milieu du lac, il y a un grand piton

de grès, qui tombe dans l’eau, roide comme une digue. Je ne le voyais

pas: on ne voyait rien. Du reste, j’avais bien des chances pour ne pas

me coller dessus, et je le regrettai presque. Après tout, c’était encore

de la terre, et il y aurait eu peut-être moyen de s’accrocher! Mais les

cailloux cachés sous l’eau, mais ces diables d’herbes! un instant le

chaland s’y emmêla par l’avant. Alors, il tourna comme pour valser,

piqua du nez, embarqua une tonne d’eau sale et se dégagea. Le riz pesait

lourd, dans cette embarcation: les sacs montaient, à l’arrière, plus

haut que le toit. Je ne pensai pas une minute à en jeter un seul. Je n’y

pensai pas, je vous dis: je devais rapporter le compte. Et pourtant je

songeais tout le temps: «Si je gratte sur un rocher, ou même dans la

vase, avec ce chargement, je suis foutu!» Flouc! Le chaland s’arrêta. Je

criai au boy--quelqu’un à qui parler, ça soulage: «Ça y est! Nous sommes

au plein!» Ce n’était pas un haut-fond, mais un _doubalel_, une espèce

de figuier géant, submergé par l’inondation, et dont les branches

sortaient à peine de l’eau.

»Je crus d’abord qu’elles étaient en fleurs, et puis je réfléchis: «Ce

n’est pas possible, il y a trop de couleurs.» C’étaient de petits

oiseaux, des oiseaux bleus, des oiseaux verts, des oiseaux rouges. Ils

avaient peur, eux aussi, et le vent était si fort qu’ils aimaient mieux

ne pas voler. Je vis seulement des aigrettes blanches passer au-dessus

de moi, ramant de leur ailes molles, dans la tempête, comme des pièces

de toile arrachées d’une haie: elles gagneraient la terre, celles-là;

elles avaient de la chance!

»A ce moment, le chaland, embrouillé dans les branches, sous la violence

des vagues et du vent, pencha sur le côté. Des sacs de riz croulèrent,

et je jurai. C’était le naufrage sûr! Mais tout à coup il se redressa,

et je vis deux mains, puis quatre, et puis encore d’autres sur le

plat-bord, et onze têtes, onze têtes de nègres: onze de mes piroguiers

sur douze! Ils enjambèrent la barque, et le chef d’équipe dit

simplement, en voyant que j’étais bien là:

»--Y a bon!

»Les gaffes étaient rangées sous le toit, et le boy-cuisine était assis

dessus, hébété. Il le fit changer de place d’un coup de pied,--ce qu’il

en a pris, ce jour-là, le jeune martyr!--les distribua à ses hommes et

se mit à pousser vigoureusement. Il y avait tant de fond qu’ils se

mettaient à genoux les trois quarts du temps. Mais ils chantaient leurs

trois notes tout de même suivant la coutume sacrée.

»Tiens! Mais il en manquait un, d’un côté, à l’équipe. Je demandai:

»--Où ça y en a Samba Laôbé?

»Le chef d’équipe répondit simplement:

»--Samba Laôbé y a pas gagné nager. Beaucoup mauvais, les herbes.

»Ils avaient nagé jusqu’au chaland, ils l’avaient rattrapé pendant qu’il

allait sur le lac, à droite, à gauche, au hasard de la tornade. Et il

s’en était noyé un sur douze. Ils avaient l’air de trouver que c’était

peu! «_Do_, _ré_, _sol_, han! _Do_, _ré_, _sol_, han!» Voilà tout, et

ils allaient la route, éclaboussés des vagues. Ah! les braves gens, les

braves gens! Et, quand nous fûmes rangés le long du bord, les négresses

recommencèrent à danser en tordant le derrière, avec de nouvelles

paroles pour leur chanson: «Le blanc est revenu! Il n’est pas mort,

c’est un grand blanc, beaucoup bon fétiche!» Voilà ce qu’elles disaient,

m’expliqua le boy-cuisine. Pourtant, Samba Laôbé s’était noyé, lui, il

n’avait pas eu «bon fétiche». Mais, ça, il n’en était pas question au

rapport!

»On le retrouva le lendemain, sur les eaux calmées du lac, le corps du

piroguier. Ce n’était pas qu’on le cherchât. Non! Mais il y avait déjà

une bande de charognards et deux mouettes qui lui mangeaient dessus: il

était facile à voir. Je le fis tirer du lac et mettre à l’arrière, pour

l’enterrer à l’étape. Et, à propos de rapport, il me vint à l’esprit que

je devais rendre compte à l’administration. Je leur devais bien ça, à

mes piroguiers. On leur donnerait cinq sous de plus ou une ration

supplémentaire. Voilà pourquoi, pendant qu’ils piquaient leurs bâtons

dans le Débo, je pris une feuille de papier et commençai d’écrire sur

mes genoux, puisque je n’avais plus de table! Ce n’est pas mon métier,

et ça m’absorbait. Tout à coup, je m’aperçus pourtant qu’on n’avançait

plus. Je levai le nez, et je vis le chef d’équipe en _salam_, les bras

écartés et l’air embêté, embêté! Il supplia:

»--Y a pas bon dire commandant! Y a pas bon!

»Comment! J’étais en train de chercher des phrases pour raconter qu’ils

m’avaient sauvé la vie, et ils ne voulaient rien savoir! Je crus qu’ils

ne comprenaient pas, je tâchai d’expliquer. Le chef d’équipe secoua la

tête, désespéré:

»--Y a pas bon, papier commandant!

»Et le boy-cuisine, qui avait deux ou trois mots de plus à son service,

développa:

»--Piroguiers Somonos, y en a eux toujours rester sur chaland. Blanc sur

chaland, Somonos sur chaland. Toujours, toujours!

»Vous n’y êtes pas? Ça voulait dire que les piroguiers ne doivent jamais

abandonner l’embarcation tant que le blanc n’en est pas descendu. Et ils

avaient sauté à terre pour danser, ils étaient en faute. En faute?

Qu’est-ce qu’on leur aurait fait? On leur aurait coupé huit jours de

solde, quatre francs. On ne pouvait pas les tuer, même si j’étais mort,

hein? Mais il y avait l’ordre: «On ne doit pas...» Ils avaient risqué

leur vie pour rattraper l’ordre, et il y en avait un de noyé, celui dont

la carcasse était en train de gonfler au soleil, à l’arrière. Même,

s’ils n’y étaient pas tous restés, c’était un miracle. Mais ça, c’était

une chose qui n’était pas dans leur cervelle.

* * * * *

»Voilà ce que c’est que l’héroïsme, conclut Barnavaux. On ne le fait pas

exprès. On pense qu’il n’y a pas moyen de faire autrement, on n’est pas

son maître! il y a l’ordre, et les punitions disciplinaires. Ça fait une

habitude de tous les jours qui empêche de penser à soi.

--Une habitude de tous les jours, qui empêche de penser à soi? dis-je.

Savez-vous que cette petite Louise... notre petite Louise...

--C’est tout de même vrai! fit Barnavaux. Ma parole, je n’y pensais pas!

L’horloge de la gare marquait l’heure, moins une minute. Il s’engouffra

dans l’escalier.

VIII

LE LIÈVRE

Marchant à côté d’une jolie femme blonde, élégante et très fine, qui le

tenait par le coude, un homme encore assez jeune passa, très beau, brun

de peau, avec des prunelles très douces et très éclatantes à la fois et

ce je ne sais quoi, dans le port de la tête et du buste, qui trahit

l’officier. Il regarda Barnavaux, et je vis que Barnavaux le

reconnaissait. Mais le soldat n’eut pas ce geste si fréquent des

subordonnés qui rencontrent un supérieur vêtu en civil et commencent par

habitude, sans l’achever, le salut réglementaire. Ce fut l’inverse,

exactement. Barnavaux parut regarder quelque chose, avec une hypocrite

attention, à la devanture d’une boutique. Et l’officier continua sa

route sans rien distinguer peut-être d’extraordinaire à cette scène.

--Oui, dit Barnavaux, répondant à mon interrogation, il est de mon

bataillon, mais il est en civil: alors, je n’ai pas à le reconnaître,

n’est-ce pas?

--Il y a eu une paille entre vous? demandai-je, sachant que Barnavaux

n’est pas facile à mener.

--Une paille? Jamais rien. Seulement, c’est un _bounioul_: un nègre, si

vous voulez.

--Allons donc! fis-je. Il est aussi blanc que vous et moi.

--Ça ne fait rien, persista Barnavaux, têtu: il a du sang noir!

Je n’aurais jamais soupçonné dans l’âme de Barnavaux les mêmes préjugés

de race que chez les Américains du Nord, et je le lui dis avec des mots

énergiques et l’expression d’une indignation généreuse.

--C’est un homme comme vous, ajoutai-je. Seulement, il est plus agréable

à regarder et mieux élevé.

--Non! répondit Barnavaux rudement, ce n’est pas un homme comme moi.

C’est des histoires de philosophe, ce que vous dites, et par conséquent

des blagues, rien que des blagues. La vérité, c’est que les blancs,

depuis des milliers d’années, ils ont marché dans un sens, qui n’était

pas celui des noirs. Avec leur tête, leur cœur, leur corps, ils ont

cherché pour inventer des choses. Des fois, c’était bien; des fois,

c’était mal. Mais il y avait plus de bien que de mal, hein? Sans ça, il

n’y aurait pas dans la rue ces tramways mécaniques, et les femmes

blanches feraient encore comme celles du Congo: elles donneraient à

téter jusqu’à cinq ans à leurs gosses, et après elles leur limeraient

les dents de dessus en dents de chien, parce que c’est mieux pour manger

de l’homme. Eh bien, quand on fait des métis, on rapproche ce qui

devrait être de plus en plus différent, et c’est une erreur, voyez-vous.

Et les Américains dont vous parlez ont raison de punir ceux qui font

l’erreur, par le même motif qu’on a raison de punir les soldats qui se

trompent, même sans mauvaise volonté: car c’est afin qu’il n’arrive pas

malheur à l’armée!

--Mais, demandai-je, est ce qu’il arriverait malheur à l’armée, je veux

dire aux blancs, dans ce cas? C’est justement la question.

--_Il pourrait_ arriver malheur, répliqua Barnavaux, et ça suffit: il

faut éviter de courir le risque. Si vous voulez faire des expériences

comme ça, allez dans la lune. Mais pas ici: ça serait trop cher si ça

tournait mal.

Il continua, en cherchant ses mots:

--C’est vrai que c’est difficile de penser comme ça, d’avoir le courage

de penser comme ça quand on n’a pas vu les noirs chez eux, qu’on ne sait

pas ce que c’est. Vous, quand vous en rencontrez un dans Paris, vous

avez seulement l’idée d’un homme qui n’est pas de la même couleur que

vous. Moi, je m’imagine des cases de terre ou de paille, des mâles

circoncis, qui dansent, le soir, devant tout le monde, avec des gestes

que vous ne feriez pas, dans une chambre fermée, devant la femme qui est

à vous, et des négresses qui répondent à ces gestes-là! Je m’imagine ce

qu’ils mangent et comment ils mangent, je m’imagine aussi ce qu’ils font

tous, oui, tous, même mes copains les soldats sénégalais, quand on ne

les en empêche pas, aux ennemis qu’ils ont tués. Pourtant ils sont bons,

à leur manière; ils sont courageux, ils sont dociles, il faut les aimer,

les guider. Mais se figurer qu’ils sont comme nous, se figurer qu’ils ne

laissent rien d’eux dans les métis qui viennent de leur race, il faut

n’être jamais sorti de chez soi pour le croire.

Louise et Barnavaux · 第 6 / 11 段