manches très longs, réunies en gerbes dans des vases en verre côtelé,
avaient l’air de fleurs artificielles mal faites et d’éclat trop dur. Il
y avait aussi des œufs rouges dans des corbeilles, et presque à chaque
minute un client apportait son verre d’absinthe sous un robinet très
mince, placé au sommet d’une fontaine en faux argent, isolée comme une
île au milieu d’une espèce de vasque. De très haut, l’eau tombait sur la
liqueur qui devenait d’abord d’un vert hideux et gâté, puis d’une teinte
précieuse et pâle. Des gouttelettes rebondissaient sur les parois du
verre, éclaboussant la vasque, et l’homme enfin buvait, presque toujours
avec cet air spécial aux vrais amateurs d’absinthe, qui semblent non pas
se désaltérer, mais apaiser une faim dont ils défaillent. Jusqu’au
milieu de la rue flottait une odeur d’alcool et d’anis, mélange de
finesse et de brutalité, qui fait penser vaguement à d’autres
impressions à la fois répugnantes et voluptueuses: l’odeur des fleurs
dans une pièce où on a fumé, l’aspect de certaines femmes, la vue du
sang.
Barnavaux me dit:
--Hein, il sait son affaire, le patron du bar?
Quand la vasque était remplie d’eau teintée d’absinthe, le garçon y
puisait avec une mesure d’étain, et s’en allait asperger le trottoir.
C’est de là que venait cette odeur pénétrante et séductrice: pour
attirer les chalands, le patron faisait des vaporisations d’absinthe!
A la fin, un homme entra et se fit verser le breuvage qu’on vendait
presque uniquement dans ce lieu. Tous ceux qui avaient passé devant le
comptoir étaient des ouvriers, des soldats ou des filles. Mais lui, aux
yeux les moins avertis, se manifestait comme un misérable d’une autre
sorte, et plus horrible, vêtu d’un pantalon noir ruineux, d’une jaquette
grise couverte de taches infâmes. Il y a des plaies qu’on n’ose regarder
parce qu’elles sont, en vérité, trop laides et déshonorantes; elles
n’inspirent pas de pitié, rien que du dégoût. Les traits de cet homme,
au-dessus d’un faux-col très sale et d’une régate poisseuse, son front
d’une couleur cuivreuse avec des plaques d’un rose pâle sous une barbe
de huit jours blanchissante et rêche, un nez d’une enflure blême,
inspiraient un sentiment pareil. Cette statue vivante de l’abjection
portait des gants.
Elle s’avança vers Barnavaux d’un air souriant qui découvrit des dents
affreuses. L’homme offrit une consommation à Barnavaux et à sa société,
mais celui-ci détourna les yeux et me dit d’une voix hésitante:
--On part?
En général, Barnavaux est moins délicat sur le choix de ses
connaissances, et l’homme, j’en étais convaincu, allait offrir une
tournée. Mais je ne le poussai pas à s’expliquer, ce n’était pas le
moment. Je payai notre compte et nous sortîmes en silence.
--Cet homme vous connaît? demandai-je enfin.
--Oui, dit Barnavaux. Seulement, je croyais qu’il était mort. Ça
m’écœure, ça me fait mal qu’il soit encore en vie, ça n’est pas juste.
Si vous saviez de quoi il vit! Et il voulait offrir à boire, avec cet
argent-là. On ne peut pas accepter, voyez-vous!
Il est très rare de voir Barnavaux traverser une crise de moralité. Je
le connais: il est au-dessus des préjugés vulgaires. Cependant,
j’attendis qu’il parlât de lui-même. Il y mit plus de temps que je ne
croyais. Les choses étaient difficiles à démêler, parce qu’elles
contenaient une part d’horreur abstraite qui lui paraissait
indéfinissable. Il n’a pas de mots pour ce qui est abstrait. Ce n’est
pas sa partie.
* * * * *
--Vous n’avez pas connu, dit-il, le père Bordieux, le gouverneur de la
Côte des Graines: il était parti, quand vous êtes arrivé à Boké; mais
vous avez entendu parler de lui. C’était un petit homme tout simple,
avec une mine sérieuse et des yeux d’enfant. Imaginez un missionnaire à
qui on aurait mis une redingote sous prétexte qu’il est anticlérical. Je
suppose que c’est à cause de cet air curé qu’on l’appelait le père
Bordieux, bien qu’il ne fût pas vieux de plus d’une pièce de trente ans.
A cette époque Boké n’était pas la belle ville qu’elle est maintenant,
bâtie à l’américaine, avec ses boulevards et ses avenues qui se coupent
à angle droit, ses trottoirs de ciment sur lesquels les nègres, toute la
journée, poussent des wagonnets, et ses fontaines. Mais c’est Bordieux
qui l’a dessinée, c’est lui qui a trouvé l’argent pour la faire, à force
d’économies d’abord... Il paraît que dans ses bureaux, quand un employé
avait besoin d’un crayon neuf, il devait passer chez le gouverneur, qui
lui signait un bon de cinq centimes, avec spécialisation d’emploi. Mais
des employés, il n’y en avait guère. Au commencement on les aurait
comptés sur les doigts d’une main: le secrétaire général, le commissaire
de police, et le chef de la milice qui était en même temps gardien du
cimetière et fossoyeur. Le père Bordieux faisait tout lui-même, ou à peu
près, comme une espèce de roi d’Yvetot; il menait sa colonie à la façon
d’un gros propriétaire qui aurait des fermes. Chaque matin il faisait
son tour de ville, s’arrêtait devant les plus petits comme chez les plus
gros, les riches qui font le commerce du caoutchouc par milliers de
boules, et ceux qui débutent avec une grande boîte, qu’ils étalent à
même par terre, et où il y a de tout: de vieux pantalons, des
réveille-matin qui ne marchent pas, mais sonnent très fort, de l’ambre
faux et des perles de verre. En général ceux-là sont des Maltais ou des
Syriens, sales comme des peignes et voleurs comme des aigles-charognes.
Mais lui, il parlait à tout le monde. «Allons, ça va-t-il comme vous
voulez?» qu’il disait. Et quand il y avait des mistoufles, il les
arrangeait lui-même, à sa manière. C’était une espèce de saint Louis,
assis sous une ombrelle verte, parce qu’il n’y avait pas de chênes.
»C’est comme ça que Boké devint la grande ville que vous avez vue, avec
ses maisons à l’européenne, bâties jusqu’en pleine brousse dans des
endroits où il n’y avait pas encore de routes. Il était venu beaucoup de
monde, et des tas de femmes, bien entendu: des petites négresses de
Sierra-Leone, qui faisaient semblant de vendre des oranges et qui
allaient tout de même le dimanche au temple des Anglais; d’autres
échappées de l’école des sœurs de Sainte-Catherine; six Japonaises, deux
Valaques et des Françaises. Le père Bordieux ne leur demandait pas: «Ça
va-t-il comme vous voulez?» mais il laissait faire. Je suppose que
c’était à cause de son respect pour la liberté du commerce. Quelquefois
pourtant il disait: «Pauvres femmes, pauvres femmes: il n’y a qu’elles
et moi qui ne s’enrichiront pas ici, allez!» C’est sûr en tout cas qu’il
n’y avait pas d’intérêt personnel. Dans Boké, si on parlait de lui,
c’était à cause de sa vertu, qui faisait rire.
»Voilà pourquoi on fut bien étonné le jour que le père Bordieux loua une
toute petite maison du côté de la Pointe-aux-Douaniers, la meubla,
engagea un boy et une négresse cuisinière; et le lit, les fauteuils en
osier ripoliné, le canapé pour la sieste, les tentures, on m’a dit qu’il
tâtait tout ça comme un amoureux. Le mois suivant, le paquebot des
Transports Maritimes débarqua une dame blonde qui n’était plus bien
jeune, et qui demanda tout de suite qu’on la conduisît à la maison du
gouverneur. Je ne sais pas ce qu’ils dirent, parce qu’ils s’enfermèrent,
mais ce que tout le monde sut, c’est que le gouverneur commanda sa
voiture, lui qui marchait toujours à pied, même à l’heure de la sieste,
et conduisit la dame, sans se cacher, jusqu’à la petite maison qu’il
avait louée pour elle. Nul ne pensa à rien dire, parce que chacun aux
colonies a le droit d’arranger sa vie comme il l’entend; et peut-être
qu’il avait connu cette femme quand il était tout jeune, tout jeune, et
qu’elle, qui commençait à blanchir maintenant, n’était pas vieille
encore. Mais le père Bordieux, en sortant de la maison, se fit conduire
chez le président du tribunal--je vous ai dit que Boké avait grandi, il
y avait un tribunal--et lui dit tout simplement:
»--C’est ma mère qui vient d’arriver. Je vous prie de l’annoncer. Elle
ne recevra pas les fonctionnaires et ne logera pas au gouvernement. Je
suis un enfant naturel, et elle a eu bien de la peine à m’élever.
C’était une très pauvre, très pauvre femme.
»Je ne sais pas pourquoi il employa pour parler d’elle les mêmes mots
qui lui étaient venus à la bouche en parlant des autres. Je suppose que
c’est par hasard, et personne en tout cas dans la colonie ne voulut s’en
inquiéter, parce qu’on l’aimait bien, le père Bordieux. Il allait très
souvent dîner ou passer la soirée chez la dame, et quelquefois elle
venait chez lui en visite. Et vous savez, partout où on la voyait on la
saluait jusqu’à terre. Si elle avait voulu jouer à la mère du
gouverneur, peut-être que ça aurait été différent, très différent; mais
elle était si timide, elle parlait à si peu de gens, et on voyait si
bien que c’était par peur, et non par orgueil. Vous pensez qu’il y eut
tout de même des gens qui essayèrent de l’employer, qui vinrent la voir,
qui lui demandèrent des services, en payant: la mère du gouverneur! Elle
les reçut de telle façon qu’ils n’y revinrent pas. Seulement, des fois,
elle se promenait par la ville, et ses yeux devenaient tout agrandis de
joie, ou bien tout émus, ça se voyait. Je suis sûr qu’elle avait dans
l’idée: «C’est mon fils qui a fait toutes ces choses, et c’est moi qui
l’ai élevé, moi toute seule!» Un sentiment comme ça! Un sentiment comme
ça! On voudrait être femme pour la chance de l’avoir. C’est ce qu’il y a
de plus plein, de plus riche dans l’univers, il n’y a rien au-dessus.
Louise regarda Barnavaux, et fit «oui» de la tête. Elle comprenait ça.
Il poursuivit:
--Mais un jour que j’étais de garde à la porte du gouvernement, je vois
arriver un Européen que je ne connaissais pas. Je ne pourrais pas vous
dire s’il était bien ou mal habillé. Dans ces pays chauds, tous les
blancs sont vêtus de même: un pantalon et un dolman de toile blanche, et
un casque blanc. D’ailleurs, ce n’était pas à moi de recevoir ou de
renvoyer des visites. J’étais de garde, je vous dis, avec un fusil et un
sabre-baïonnette, par conséquent parfaitement inutile, sauf pour le cas
de ce qui n’arrive jamais, un assassinat ou une émeute. L’Européen entra
donc dans le vestibule sans me rien demander, et il dit à l’employé noir
qui était là:
»--J’arrive de France par le paquebot d’aujourd’hui, et je veux parler
au gouverneur.
»Le père Bordieux recevait tout le monde, même les nègres. Celui-là
était un blanc. On le fit monter tout de suite. Bordieux ne devait pas
se rappeler l’avoir jamais vu, car je l’entendis qui disait:
»--Je vous demande pardon, monsieur, je ne vous connais pas.
»--Mais moi, dit l’autre en rigolant, je vous ai reconnu!
»Quand le gros de la chaleur était passé, comme c’était le cas, le
gouverneur travaillait sous la varangue du premier étage, pour avoir le
vent de mer, et je pouvais tout entendre.
»--Vous m’avez reconnu! qu’il dit, le pauvre gouverneur. Qu’est-ce que
vous voulez dire?
»--J’ suis vot’ père! répond l’autre, insolent comme un garçon boucher
en voiture.
»--Qu’est-ce que ça veut dire? demanda Bordieux. Je ne comprends pas.
»Mais je comprenais très bien à sa voix, qui était déjà toute changée,
qu’il avait peur de comprendre. L’homme reprit:
»--Oui, vot’ père, vot’ père, vot’ père! Voulez-vous que je l’ crie? Ça
m’ gêne pas de l’ crier, ça m’ fera plaisir, même: vous êtes un fils qui
m’ fait honneur. C’est pour ça que j’ vous ai r’connu. Tenez, v’là la
copie de l’acte: sous-seing privé et transcription ensuite sur les
registres de l’état civil. Quand j’ai appris qu’ vous étiez gouverneur,
j’ai pensé qu’ ça valait des frais, et le voyage. Je me r’trouve une
famille: à mon âge, et quand on n’a pas été heureux, c’t’ une veine!
»Le gouverneur murmura quelque chose que je n’entendis pas. L’autre,
lui, cria plus fort:
»--Une action en désaveu de paternité? Essayez un peu! Vous perdrez...
_Elle_ est ici, n’est-ce pas? On peut lui demander. Donnez-moi un peu
son adresse que j’aille la voir!
»Je ne sais pas le geste que fit Bordieux, mais l’homme dit tout à coup,
d’une voix crapule, avec de la peur tout de même entre chaque syllabe:
»--Vous n’allez pas m’ tuer? Ça ne s’rait pas à faire.
»Alors je compris l’idée qui avait traversé la tête du père Bordieux, le
geste qui avait épouvanté l’autre un instant, et je les trouvai tout
naturels. Je vous jure que s’il m’avait commandé pour monter en armes,
comme j’étais, je... je ne sais pas ce que j’aurais fait! Mais lui,
c’était un gouverneur, un homme qui avait des fonctions, des devoirs, un
but dans la vie--et puis quoi! il manquait de courage parce qu’il avait
de la vertu. A la fin, je l’entendis qui demandait:
»--Qu’est-ce que vous voulez? Vous ne voulez pas rester ici, vous ne
pouvez pas rester ici.
»--C’ que j’ veux? dit l’homme. J’ veux des aliments. J’ai droit à une
pension alimentaire, c’est la loi, une pension alimentaire honorable.
»--Honorable! fit le gouverneur.
»--Oui honorable, proportionnée à votre rang, pour que je puisse tenir
le mien. C’est la loi, j’ vous répète. Vous le savez bien, voyons!
»Après ça je n’entendis plus rien. Mais ce qu’il y a de sûr, c’est que
l’homme reprit le prochain bateau avec ce qu’il voulait: il était
saoul-perdu depuis ce jour-là, il fallut le porter.
* * * * *
--Et, demandai-je après un long silence, c’est l’homme que nous avons
vu?
--Oui, dit Barnavaux, c’est celui-là.
--C’est une belle crapule! fit Louise.
Et elle ne dit plus rien, de toute la promenade. Elle était pensive.
Comme elle demeurait en arrière, un instant, pour regarder une petite
capote d’enfant à un étalage, Barnavaux me dit:
--J’ai peut-être eu tort, de raconter ça devant elle.
Je le regardai. Il avait l’air très sérieux.
--Oui, continua-t-il: la reconnaissance, l’enfant naturel, enfin
tout!...
Il fit encore quelques pas, les dents serrées, incapable de cacher plus
longtemps son souci.
--Elle est enceinte!
VI
UN SOUVENIR
C’était à cause de Müller. Barnavaux m’avait fait dire que le camarade
était dans la peine, et qu’il lui fallait des distractions. Et je savais
bien quelle genre de peine il pouvait avoir. Je l’avais déjà rencontré,
on s’en souvient peut-être, sur la vaste terre: il avait toujours été
sentimental, lui, et l’un de ceux que Barnavaux méprise. Mais enfin,
voilà pourquoi, poussant un peu Louise, qui devenait lourde, nous avions
été déjeuner, juste au-dessous du fort d’Issy, au cabaret de la mère
Mahieu.
Devant nous, c’était la vallée de la Seine, depuis Saint-Cloud et le
Mont-Valérien jusqu’à Paris. Tout conspire pour l’enlaidir, et elle est
toujours belle, plus belle même que jamais, qu’aux temps sauvages où ses
habitants n’étaient encore que des tribus farouches. Devant des arbres
qui ne sont plus taillés, reste d’un vieux jardin massacré, des trains
passent sur des arches hardies. Vers l’Ouest, sur deux rangées de
collines, c’est un mélange tigré, barbare, étincelant, de maisons et de
bois obstinés à vivre; devant soi, des cheminées d’usine, une armée, une
formidable armée de cheminées d’usine. Et les fonds sont si beaux,
pourtant, il y a au pied de ces cheminées de si magiques taches
bleues--des palissades peintes, quand on regarde--ces grands panaches
gris se mêlaient si bien à la brume lumineuse, aux pommelures des nuées,
ce jour-là, que rien au monde, aucun des plus beaux paysages que j’eusse
vus sous le ciel, n’aurait pu me donner autant d’exaltation. On sentait
aussi que c’était plein d’hommes.
Mais Müller ne disait rien. C’était un homme buté sur son ennui, il ne
voulait pas faire attention aux plaisirs de l’existence. Quand on lui
parlait, si c’était moi, il tombait dans des abîmes de timidité; si
c’était Barnavaux, il haussait les épaules. Et Barnavaux lui dit à la
fin:
--Pourquoi tu t’es mis après cette femme-là, aussi? Elle ne voulait pas
de toi. La première chose, quand on se met après une femme, c’est de
savoir si elle veut, si elle peut vouloir de vous. Mais chaque fois, tu
es comme ça: tu te mets toujours sur celle qu’il ne faut pas.
Müller haussa encore une fois les épaules. Il avait l’air de dire qu’on
ne fait pas comme on veut.
--Si, dit Barnavaux, on peut faire comme on veut. Il n’y a qu’à savoir
s’y prendre à temps. Et c’est manquer de délicatesse, que de ne pas
savoir. Moi...
Il s’arrêta une seconde, regardant Louise, et continua:
--Oui, moi, ça a failli m’arriver! Et j’étais plus jeune que toi,
j’avais plus de droit à ne pas savoir. C’est à la fin de mon premier
congé, quand j’étais ordonnance d’Andral. On lui avait dit d’aller au
bord de la mer, pour un de ses enfants, et comme ça toute la famille
était partie pour Bray-Dunes, un petit village près de Dunkerque, juste
à la frontière belge. J’ai vu des pays, depuis, vous savez si j’en ai
vu; et pourtant, celui-là, ça me fait encore quelque chose, d’y penser!
Rien n’y ressemble, à ce qui est ailleurs, ni la terre ni les gens. On
dit qu’il y a longtemps, longtemps, un bateau italien s’est mis au plein
sur la côte et que les naufragés sont restés là, mêlés aux femmes; et
depuis ça n’est plus des Belges, ça n’est plus des Flamands, c’est un
peuple à part, qui n’est pas comme les autres. Et je crois qu’ils ont
fait leurs maisons, leurs jardins, leurs champs, leurs canaux et leurs
barques pour que ça leur plaise, pour que ça soit à leur idée. Tenez: il
y a des maisons à volets verts partout en Flandres, et aussi propres, il
y a des haies vives dans presque tous les pays du monde; mais à
Bray-Dunes, tous les samedis, sur ces grandes haies vertes, hautes comme
des murs, on accroche tout ce qu’on a lavé, nettoyé, brossé: le linge
blanc, les bardes rouges et bleues, la vaisselle d’étain frottée au
sable. Et ça n’est pas fichu au hasard, c’est comme une revue
d’équipement, oui, mais aussi comme une exposition de tableaux.
Qu’est-ce que vous voulez que je vous dise? On voyait ça: eh bien, on
était ému!
»Les hommes? Tout le temps que j’ai été là, je ne les ai pas vus. Dès le
mois de mars ils vont à la pêche d’Islande, et ne reviennent qu’en août
ou septembre. Il ne reste que les femmes, et alors, réfléchissez! En
comptant neuf mois, tout juste, ça met les naissances en mai ou juin. Et
il n’y en a pas une qui manque à faire un petit. Aujourd’hui c’est
Maria, demain c’est Jeanne ou Julie. Devant toutes les portes il y a des
berceaux, et sur la route de l’église, bon Dieu! c’est comme une
procession, des femmes et encore des femmes, portant sur le dos une
corbeille d’osier, avec un enfant qui dort ou qui crie, pour garniture.
Mais après, hein, après?
»Après, toutes ces femmes pensent: «Ils vont venir, ils vont venir! Nos
hommes vont venir!» Ah! leurs yeux! Mais non, ce n’est pas leurs yeux,
ils sont restés les mêmes. C’est leur regard qui a changé: si pâle, si
clair, si lavé, si brûlant, parce que toute femme est neuve, qui a fait
un nouvel enfant, et son désir d’amour, à ce moment-là, c’est si fort,
si rude et si beau! Et elles sont toutes comme ça, toutes ensemble, et à
cette saison, où il y a de grands tournesols jaunes au-dessus des haies,
des roses qu’on sent de loin, la mer jaune, le sable qui rôtit les pieds
quand on marche et le derrière quand on s’y couche! Et toutes elles se
font belles. Non seulement leur corps, mais leur maison. C’est elles qui
peignent sur les volets verts des losanges rouges, elles qui inventent
des dessins extraordinaires pour la margelle des beaux puits ronds: ils
vont venir, pensez, ils vont venir! Et pendant ce temps-là, nom de Dieu!
J’étais le seul homme du pays. Vous savez ce que c’est, si on entend
toute une foule qui chante, ça vous enlève. J’étais enlevé, et je me
disais: «Mais je suis là, moi, pourtant, je suis là!»
»La plus belle, c’était Lisa. Lisa Debauve, elle s’appelait de tous ses
noms. C’était elle que je voulais. Presque tous les jours je la voyais
partir pour la pêche aux chevrettes, sa jupe rouge relevée sur une
espèce de caleçon en flanelle rayée, assez court pour que ses jambes,
ses genoux et le bas de ses cuisses fussent tout nus. Quand on commence
à vouloir une femme, il y a toujours quelque chose en elle qu’on aime et
qu’on désire particulièrement, quelque chose qu’on voit d’abord, quand
on pense à elle, même en son absence...
A ce moment Müller, qui n’avait pas paru écouter, fit tout à coup «oui»
de la tête. Il avait senti ça, lui aussi, il approuvait.
--Eh bien, moi, continua Barnavaux, c’est les genoux qui me font ça.
Tout le reste de la Lisa, je pourrais, encore maintenant, vous dire ce
que j’en sais. Je me rappelle! Comment c’était tout doucement arrondi et
fuyant sous sa jupe, par devant, depuis la taille jusqu’à plus bas; et
puis l’amincissement après les reins, et puis les seins, un peu larges
sous sa casaque, et surtout le cou fort, droit, dur, superbe, qui
portait sa tête tranquille et ses cheveux tordus, roux par-dessus,
blonds par-dessous, pareils à la couleur des bagues que les forgerons
d’Afrique font de deux ors. Oui, c’est sûr, il y avait tout ça et
c’était beau, mais les genoux, les genoux! Ils avaient l’air si fragiles
et pourtant si vigoureux, ceux-là, avec cette espèce de menton à
fossette, et les mouvements qu’ils avaient dans la marche, ces
mouvements qui font qu’un genou, c’est vivant, ça varie, c’est comme les
traits d’une figure.
Barnavaux s’arrêta pour penser une chose presque impossible à exprimer:
--Oui, enfin... les hommes et les femmes, n’est-ce pas, c’est les seuls
animaux qui vont sur deux jambes seulement, et c’est la façon dont leurs
genoux sont mis qui fait ça. Il n’y a rien autre de semblable au monde.
Les singes ont des mains: ils n’ont pas de genoux!
»Dès que la Lisa était sortie de l’eau, elle laissait retomber sa robe
rouge sur ses jambes, mais je la suivais en gardant toujours mon idée,
je continuais à voir! Et je lui parlais doucement, gentiment, d’abord
pour ne pas lui faire peur, ensuite pour me retenir moi-même: les
paroles, ça fait commandement, et suivant le ton qu’on a pour les
prononcer, on se laisse emporter, ou on se tient. Je ne veux pas me
vanter; pour des histoires de peau, si peu de chose, se vanter, quelle
misère! Je ne suis plus assez jeune, j’en suis revenu. Tout ce que je
veux dire, c’est que Lisa s’était bien aperçue de ce que je voulais, et
que je comptais là-dessus. Hein, voyons! Moi, le seul homme du village,
toutes ces femmes dans la fièvre, et c’était celle-là que je désirais!
Ça doit flatter, c’est tentant.
»Il vint un moment du mois où la marée ne remonta plus que très tard. Il
faisait nuit tombée quand les pêcheuses revenaient avec leurs filets. Je
ne posai pas pour l’homme qui veut se montrer avec une femme, je ne fis
pas le malin. J’attendis à la montée de la dune, sur le petit chemin où
je savais que Lisa passerait seule, sans personne pour l’accompagner. Et
je criai de loin, quand j’aperçus son ombre, plus noire que le noir de
la nuit:
»--Bonsoir, Lisa!
»Il devait y avoir du changement dans ma façon de parler, à la fin, car
je me sentis subitement tout autre, et très hardi. Et Lisa elle-même
avait je ne sais quoi dans la gorge, quand elle me répondit:
»--Bonsoir, Barnavaux!
»Les pieds ne font pas de bruit, dans le sable! La seconde d’après
j’étais contre elle, et j’avais mon bras autour de sa taille.
»--Ah! Voilà, fit-elle, voilà, maintenant! Ça devait arriver.
»Et elle se met à crier, sans se débattre, d’une belle voix tout à fait
claire, et fièrement, vers la maison, au-dessus:
»--Na... oh! Na... oh!
»Je fus si étonné que je lui lâchai la taille.
»--Quoi? je demandai. Qui est-ce, que vous appelez comme ça?
»--Ma petite fille! dit-elle bien simplement.
»Quand les femmes font venir leurs enfants au moment où on veut causer,
c’est déjà mauvais signe. Je remarquai, un peu sèchement:
»--C’est un drôle de nom, pour une petite fille.
»--Ah! fit-elle, c’est comme ça que je dis pour Christina.
»--Christina?
»--Oui. Le nom d’une que mon mari va voir, quand il est en Islande. Sa
femme de là-bas, quoi!... Donc j’ai pensé que ça lui ferait plaisir,
qu’on donne le même à la petite.
»Alors je dis, sans hésiter un coup:
»--Oh! c’est bien, Lisa, c’est très bien, Lisa. Bonsoir, Lisa.
Voulez-vous que je porte votre pêche?
»--Non, qu’elle fit, c’est pas la peine. C’est plus loin à aller,
maintenant.
»... Et je suis parti, conclut Barnavaux, je suis parti, vous entendez,
et je me suis arrangé pour ne plus jamais passer où elle passait.»
Müller le regarda, étonné.
--Pourquoi ça? demanda-t-il.
--Parce que j’avais compris, dit Barnavaux. Une femme qui a fait ça,
c’est qu’elle n’est qu’à son mari. Y a rien à faire.
--Y a rien à faire! répéta Louise avec conviction.
VII
LA TORNADE
Ce que Louise fit pendant sa grossesse, je présume qu’il est à Paris,
chaque année, pour l’accomplir, cent mille femmes du peuple, épouses ou
abandonnées. Seulement, je n’avais pas encore vu. Et les yeux de
l’esprit sont de trop faibles yeux, nous manquons toujours
d’imagination.